Non compris la semence
Prodaction •n hactolitrai (l\
Indéterm.
vite offre une perte quelconque dans une pareille production. Cinq hectolitres par hectare, au-dessous de la moyenne, correspondent à l'alimentation d'un sixième de la population ; or, il n'est pas rare que , par excès de sécheresse ou par le fait des débordements, cette perte atteigne jusqu'à lo et 12 hectolitres à l'hectare (i).
Il n'y a donc pas à contester la valeur des irrigations sous des latitudes comme celles des Iles-Britanniques, ni sous des climats apparemment aussi humides. Pour les prairies dont elles augmentent la valeur foncière de cinquante pour cent, l'Angleterre est aussi peu en mesure de se passer des irrigations, que le centre ou le midi de la France.
Comme la pratique ordinaire des fermiers anglais exclut l'arrosage, aucun d'eux ne songe à utiliser les eaux qui bordent ou traversent les champs, quand le soleil d'été brûle les récoltes; pas plus qu'il ne songe à prévenir, pour les grosses pluies d'automne, l'entraînement dans les cours d'eau des engrais les plus riches, déjà mis en terre. Il est vrai que la pratique des mêmes fermiers a adopté le drainage; mais le drainage a été poussé si loin que, les eaux pluviales s'échappant immédiatement et complètement, les conditions hygrométriques de l'atmosphère et des récoltes en sont sensiblement modifiées.
Dans certaines années de chaleur et de sécheresse, comme en 1864, en 1868, en 1870, etc., le bétail et les troupeaux de l'Angleterre ont énormément souffert. Les funestes conséquences de cette aridité se sont encore fait sentir l'année suivante : toutes les récoltes, sauf le blé, et encore le blé a-t-il manqué d'eau sur les plateaux élevés, ont été diminuées comme rendement.
lies climats. — Le grand agronome, Arthur Young,
(I) Engineering, 18Ô8.
avec le coup d'œil pénétrant et l'esprit judicieux qu'il apporte dans ses observations, considère que des travaux comme ceux qu'il a vus au siècle dernier dans le Languedoc, pour capter et élever les eaux d'irrigation, aux frais d'un seul propriétaire, seraient applicables dans les montagnes de l'Angleterre et du pays de Galles; « il serait, « ajoute-t-il, de toute nécessité de les entreprendre; car> « ai-je besoin de dire que l'irrigation fait tout aussi bien « dans nos climats du Nord que dans le midi de l'Europe. « La différence de valeur entre des cultures arrosées et « celles qui ne le sont pas, n'est pas là, plus grande qu'ici, « excepté sur des terres avides et négligées, où le climat a la rend excessive... On se tromperait étrangement en « bâtissant une théorie sur les latitudes comme mesure a des bienfaits dus à l'irrigation. L'eau apporte autre a chose que son humidité; elle fume, consolide, appro- « fondit la terre cultivable; elle la garde du froid; effets « tout aussi précieux dans notre climat que dans ceux « du Midi (i). »
Il est certain que dans le Nord la chaleur est suffisante pour les céréales et pour les principales plantes industrielles; généralement, le blé y produit même par hectare un nombre plus grand d'hectolitres que dans le Midi; en outre, par cela même que le climat y est plus humide, les récoltes y sont plus régulières, le bétail plus nombreux, l'agriculture plus avancée; en sorte que le revenu de la terre se maintient à un chiffre plus uniformément élevé. Mais bien des causes modifient cette condition; au fur et à mesure que l'altitude augmente, la chaleur diminue et les cultures deviennent de plus en plus précaires et difficiles. L'exposition contribue beaucoup à faire varier la température moyenne; tandis qu'une expo- Ci) Voyages en France pendant les années 1787 à 1789, t. II, p. i5i.
sîtîon sud augmente cette température, une exposition
nord tend à la diminuer. Ces influences se font sentir non
seulement dans une même localité, mais jusque dans les
limites d'un même champ. Elles sont bien marquées, par
exemple, dans le val de la Loire, lorsqu'on compare
le coteau qui regarde le nord à celui qui regarde le
sud (i).
Si, dans la Flandre, dans la haute et la basse Normandie, dans le Cotentin, sur les côtes de la Bretagne et de la Saintonge , en général, sur le littoral océanique ou même méditerranéen, Thumidité résultant du voisinage de la mer contribue à élever beaucoup le revenu de la terre, on ne peut pas dire que l'irrigation ne relèverait ' pas davantage , en mettant la culture à Tabri des sécheresses et de la rareté de l'engrais. Tandis que sur le littoral breton, particulièrement dans le Léonais, la mer fournit les engrais : goémons, varechs, tangues, dépôts coquilliers, etc., qui permettent de tirer un revenu considérable du sol, naturellement infertile en raison du manque de chaux, l'intérieur du plateau, à petite distance de rOcéan, bien que riche en sources d'arrosage, reste couvert de landes.
Si maintenant on descend vers le Midi, l'irrigation n'est plus seulement un moyen utile d'amélioration du sol, comme dans le Nord; elle ne jouit plus seulement des avantages qu'Arthur Young préconise pour l'Angleterre, mais elle est un besoin impérieux de la culture. La saison chaude s'y prolonge trois ou quatre mois après la moisson. L'hectare qui, sur les côtes de Provence, notamment aux environs d'Hyères et de Nice, se loue quelquefois plus de 400 francs; l'hectare qui, cultivé en primeurs et en plantes de parfumerie, rapporte au delà de
»i» A. Dclesse, Carte agricole Je la France. Bulletin delà Soc. de Céogr,, 1S74.
10,000 francs par an, n'acquiert cette valeur exceptionnelle que par Teau.
Les motifs sont en somme les mêmes pour déterminer l'irrigation, au Nord comme au Midi, à savoir : 1 élévation du prix des terres, l'obligation d'augmenter leur rendement sous la pression de la concurrence des produits agricoles, obtenusà meilleur compte à l'étranger; l'accroissement de la population et du prix de la main-d'œuvre ; les progrès de l'alimentation, qui réclame plus de viande, et par conséquent plus de bétail et plus de prairies. Ni le climat ni la latitude n'influent sur ces exigences de la culture moderne.
Aussi, qu'elle améliore le rendement des bonnes terres, qu'elle procure des rendements plus élevés aux terres de qualité inférieure, ou qu'elle permette de mettre en valeur des sols Jusqu'alors infertiles, l'irrigation est le premier de tous les moyens à employer. Grâce à elle, les fourrages donnent plusieurs coupes également riches, au lieu des regains chétifs qui suivent la coupe du printemps; le produit en est doublé, et aussi le nombre des bestiaux qu'elle peut entretenir. Les jardins, par les racines, les légumes, les fruits, sont appelés à pourvoir plus abondamment à une nourriture saine et variée. Les terres sèches et graveleuses, sans produit, deviennent par l'arrosage d'une fécondité exceptionnelle, tandis que les terres basses et marécageuses, comblées par les limons que charrient les eaux courantes se transforment en sols fertiles et s'assainissent.
Dans le Midi plus spécialement, les céréales, grâce à l'arrosage, bravent les sécheresses prématurées et donnent une récolte presque certaine ; le petit maïs, les mil lets, les pommes de terre, différentes racines, viennent s'ajouter la même année, dans le sol arrosé , aux produits d'une première récolte. Dans le Nord également, des ré-
coites dérobées, d'une richesse souvent égale aux premières, peuvent s'obtenir avec Tirrigation (i).
Plus avant encore, en Lombardie et en Piémont, Varrosage permet d'introduire ou d'établir définitivement dans Tassolement, quand le sol s'y prête, les cultures du ray-grass et du riz. Sur les grèves et les sols caillouteux de la rive gauche de l'Adda, l'eau seule, distribuée tous les quinze jours, rend possible la culture du maïs; si elle vient à manquer, le sol n'ayant pu conserver l'humidité nécessaire dans les fortes chaleurs de Tété, le maïs dépérit (2).
La plus grande partie de l'Inde serait stérile sans l'irrigation, pour laquelle les indigènes d'abord, puis le gouvernement anglais, ont dépensé en travaux de réservoirs et de canalisation , des capitaux énormes. Dans le Punjab, oti le sol d'alluvion constitué par les débris des monts Himalaya et les sables des fleuves, ne reçoit annuellement que o™,40 de hauteur d'eau pluviale; dans le Sind, au sol sablonneux, qui reçoit moitié moins encore de pluie, il n'y a de récoltes possibles qu'avec l'aide des irrigations, qui donnent le moyen d'assurer la production, de se passer d'engrais par les limons que déposent les eaux, ou de restituer à la terre le fumier du bétail, au lieu qu'il serve de combustible; enfin, d'améliorer l'état sanitaire général. Tous les efforts du gouvernement ont tendu jusqu'ici à développer et à protéger les pâturages par les arrosements ; dans le Punjab , il y avait, en 1880, deux millions d'hectares, et dans le Sind, trois cent mille hectares consacrés aux prairies , dont le produit a augmenté de plus de cinquante pour cent depuis les arrosements.
(li Comte de Gasparin, Journal ce Agriculture pratique, 1843-44. (2i Inchiesta agraria; monograjia di Zonca, circondario di Treviglio, vol. VI, 1886.
lo LES IRRIGATIONS.
11 en est de même des régions de l'ouest des États-Unis d'Amérique. En dehors des vallées, aucune culture n'y est possible sans irrigation; la chute d'eau pluviale annuelle atteint dans le territoire Nevada, en moyenne, o™,2o; au Colorado, o",i75; en Californie, o°',23o, etc.; aussi, pendant des mois entiers, l'eau manquant dans la plaine , c'est le désert qui règne.
Les immenses territoires du Texas , du Wyoming, de Montana, de Nebraska, consacrés à l'élève du bétail depuis le mois de novembre chaque année, jusqu'au mois d'avril suivant, sont peuplés de millions d'animaux en pâturage, sur des espaces que le besoin d'eau est seul à limiter. Comme les bestiaux doivent boire matin et soir, il faut qu'ils puissent aller et venir deux fois en vingt-quatre heures pour s'abreuver à la rivière ou au ruisseau, de quelque point qu'ils soient partis. Quand les pluies ont cessé, l'herbe brunit comme si le feu l'avait léchée, et les troupeaux, chassés par le manque d'eau et de nourriture, sont conduits dans les ranches dts montagnes Rocheuses pour y passer l'été. La plus grande partie des pacages que traversent les cours d'eau appartient aux éleveurs de la plaine. Là oti il n'y a pas d'eau, la terre n'a aucune valeur.
L'irrigation, qui fait que dans ces immenses contrées, déshéritées par la pluie , on arrive à cultiver le froment et l'orge et à produire du foin comme sur nos meilleures terres arables (i), offre au cultivateur l'avantage incomparable, même si le climat est plus humide, de le rendre indépendant des intempéries et de lui permettre de restituer au sol, par les limons que déposent les eaux en des-
(I) A. Ronna, le Blé aux Etats-Unis d'Amérique ^ 1880, p. 10. Dans la ferme irriguée du colonel Archer, à Denver (Colorado), l'hectare rend 17 hectol. de froment; 54 hectol. d'orge; 2.000 kil. de foin, qui se paient 200 francs les 1,000 kil. à Leadensville.
LES IRRIGATIONS. ir
cendant des montagnes, l'engrais dont il est privé par les récoltes consécutives.
lies inondations. — Ces bienfaits, quoique inappréciables, ne sont pas les seuls que procure l'irrigation, en dehors des latitudes. Les volumes d'eau que les pluies d'orage versent en quelques heures sur les montagnes sont si considérables que, sur les terrains nus et arides, des trombes se précipitent sur les vallées, débordant les rives et entraînant dans leur course furieuse tout ce qui barre leur passage. Ni les digues ni les réservoirs artificiels ne peuvent arrêter d'une manière efficace et durable les désastres des inondations ; mais, à défaut des forêts , les pâturages et les prairies peuvent mieux encore régler le mouvement des eaux. Quand les bois sont détruits, les sources tarissent pour couler souterrainçment ; elles saturent le sol que les pluies ne pénètrent plus. Si, au contraire, les pentes dénudées sont ensemencées en graines fourragères , la végétation ne tarde pas à protéger la surface contre l'action érosive des eaux, et l'écoulement torrentiel se ralentit par suite de la couche végétale dont l'épaisseur augmente. On arrive ainsi par la résistance des gazons ù. détourner les torrents menaçants et à consolider, tout en mettant en valeur, les terrains stériles des hautes montagnes.
« Augmenter la surface des prairies arrosées et des pâturages sur les versants des vallées , pour améliorer le régime des eaux, est une œuvre à laquelle l'agriculture ne saurait trop ardemment se vouer, en vue de l'accroissement des produits du sol et de la protection des terrains inférieurs (i). »
Le célèbre Babinet avait, lui aussi , rêvé un jour devant l'Institut, de reboiser les montagnes, de barrer les
il) Hcrvé-Mangon, Conseil central météorologique, iuin 1SS7.
vallées et d'accaparer les sources, pour transformer les plaines françaises en vastes prairies arrosées. Son projet n'eût exigé pour l'exécution qu'une douzaine de milliards !
C'est aux prairies, plus encore qu'aux forêts, qu'il faut recourir pour améliorer le régime général des eaux de la plupart des contrées et les préserver des inondations. En conséquence de la répartition rationnelle des eaux qui , répandues à la surface, s'infiltrent dans le sol et retournent lentement dans le lit des rivières dont le cours devient plus constant, les sources réapparaissent, les étiages se relèvent et le niveau des crues s'abaisse (i).
Tous les travaux de régularisation ou d'endiguement des cours d'eau qui ont été exécutés sans que l'on ait d'abord constitué des réserves d'eau suffisantes et distribué par un réseau de canaux de fuite, sur de grandes surfaces en prairies , les excédents d'eau dans les parties élevées de leurs bassins, n'ont eu pour effet que d'aggraver leur régime torrentiel.
La Hongrie, par exemple , avec ses cours d'eau à très faible pente, présentant une surface inondable d'environ 17,000 kilomètres carrés, souffre périodiquement, dans les plaines, de l'inondation ou de la sécheresse, qui, dans l'espace de quelques jours, détruisent les plus belles espérances des récoltes. Les crues y sont encore plus redoutables que les débordements directs, parce que le manque de canaux d'écoulement leur donne une plus longue durée; les grands travaux d'endiguement exécutés le long de la Theiss, au lieu de ceux qui auraient dérivé les eaux d'amont des Carpathes sur les plateaux ensemencés en prairie, n'ont eu pour résultat que d'augmenter leur fréquence et leur intensité.
Il est avéré que les prairies remédient admirable-
(I) Cotard, De V aménagement des eaux; Bulletin de la Société de Géographie, décembre 1878.
LES IRRIGATIONS. Ti
ment au défaut d*ameublissement du sol. En désagrégeant le sous-sol, leur arrosage facilite la pénétration des racines, contribue à Taérage par l'infiltration et Tévaporation de l'eau. Grâce à leur permanence, les plantes se reproduisent et se remplacent par d'autres mieux appropriées.
La prairie dans le Nord. — Comme Boussingault Ta fait si justement observer, « dans l'état actuel de l'art agricole, Torigine la moins contestable de la fertilité du sol arable réside dans la prairie irriguée. C'est là où sont concentrés dans le fourrage les éléments disséminés de Tair et de l'eau , lesquels, après avoir traversé l'organisme des animaux, passent en grande partie dans la terre labourée. Aussi, quel qu'ait été le progrès de la culture dans une contrée, à moins d'une richesse de fonds toute particulière, on trouve qu'il y a toujours des prairies, plus ou moins étendues, annexées au sol livré à la charrue (i). »
Dans un langage peut-être plus imagé, mais non moins saisissant, Briaune écrivait, il y a plus de quarante ans : « Semée pour des années, fertilisée par les pluies de printemps, luttant contre la sécheresse de l'été à l'aide des irrigations, subsistant toujours et se renouvelant sans cesse par la variété même de ses plantes, enrichissant continuellement le sol oîi elle végète par les détritus que l'herbe enlève à l'eau qui la baigne, la prairie arrosée fournit une quantité de fourrages à peu près constante, des engrais abondants, rendus pour ainsi dire au milieu de la ferme; et, généreuse comme la nature à laquelle elle doit presque tout, elle ne demande rien aux autres champs, et bien peu de chose au travail deThomme (2). »
(i) Comptes rendus de r Académie des sciences, novcmbTt i855. (2) Société d'Agriculture de V Indre, 1843.
Dans les pays avancés, comme dans ceux qui sont arriérés, la supériorité de la valeur vénale et du revenu du fonds en prairie arrosable, comparé au fonds en terre -arable, est un fait connu et fondamental. Aussi, quand on conseille au cultivateur d'augmenter son revenu en augmentant son bétail pour obtenir plus de fumier, on lui conseille en fin de compte d'avoir plus de prairies ^t d'arroser ces prairies, afin de développer la végétation de rherbe, qui donne sans cesse au domaine sans rien en recevoir.
S'il y a un profit moyen ou considérable à arroser les prairies, par suite de la production fourragère que développe l'arrosage, il y a lieu de faire entrer également en ligne l'apport indirect du fourrage par le bétail, sous forme de viande, de lait et d'engrais, non moins que les améliorations du sol résultant de la culture des prairies dans l'assolement.
D'une manière générale, on peut dire que la prairie arrosée correspond toujours à une bonne agriculture réalisant de grosses récoltes, et à une population aisée, quoique moins dense que dans les pays à cultures industrielles; elle marque un progrès signalé, quand elle se développe, et ce progrès exerce une salutaire influence sur l'état général de l'agriculture (i).
De toutes les améliorations dont est susceptible la production du sol, il n'y en a pas de plus importante que celle des prés par l'irrigation, surtout dans les terres qui sans eau resteraient médiocres ou stériles. Quelque coûteux que puissent être les travaux préparatoires pour l'arrosage des prés, l'avance d'argent, par l'excédent de produit obtenu en fourrage, constitue une excellente spéculation.
(I) Bertagnoli, VEconomia delVagricoltitrain Italia, i88().
LES IRRIGATIONS. i5
Q.aand on écrit que les terres arables, soumises à une
culture intensive, doivent se suffire à elles-mêmes par les
prairies artificielles, on considère des sols amenés depuis
longtemps à un haut degré de fertilité; mais il n'en est
pas moins avéré que, pour l'agriculture de transition, il y
a un intérêt dominant à tirer des prairies permanentes
le fourrage nécessaire à la production du fumier pour les
autres terres en culture. Celui qui a du foin en abondance,
par ses prés arrosés, peut d'autant mieux consacrer ses
terres à des récoltes vendables, faciles à convertir en
argent. Celui, au contraire qui manque de prés, arrosés
ou non, doit affecter une grande étendue de son fonds à
la production des fourrages, trèfle, luzerne, etc., pour
que son bétail lui rende le fumier nécessaire (i).
Les bienfaisants effets de l'arrosage des prairies étaient mis en lumière déjà par Vauban, dans deux de ses mémoires que tous les agriculteurs pourraient lire et méditer ; nous leur emprunterons quelques citations :
« L'élection de Vézelay (province de Nivernais) offre un pays fort entrecoupé de fontaines, ruisseaux et rivières, mais tout petits, comme étant près de leurs sources.
« Les deux rivières d'Yonne et de Cure sont les plus grosses, et peuvent être considérées comme les nourrices du pays... Il y a plusieurs ruisseaux moindres qui font tourner les moulins et servent aussi au flottage des bois, quand les eaux sont grosses, à l'aide des étangs qu'on a faits dessus. On en pourrait faire de grands arrosements qui augmenteraient de beaucoup la fertilité des terres et l'abondance des fourrages, qui sont très médiocres en ce pays-là, de même que celle des bestiaux, qui y croissent petits et si faibles qu'on est obligé de tirer les bêtes de labour d'ailleurs, ceux du pays n'ayant pas assez de
(I) Villcroy, Journal d'agriculture pratique, iS^2-^3.
iG LES IRRIGATIONS.
force; les vaches mêmes y sont petites, et six ne fournissent pas tant de lait qu'une en Flandre; encore est-il de bien moindre qualité (i).
a Si on faisait faire quantité d'arrosements... on produirait trois profits considérables : i* par de plus grandes ventes de bestiaux; 2** par le laitage qui contribue beaucoup à la nourriture des peuples et spécialement des enfants ; 3° par les fumiers qui augmenteraient de beaucoup la fertilité des terres.
« Combien y aurait-il de gros bestiaux en Languedoc, Provence et en beaucoup d'autres provinces où il en manque, si on facilitait Tarrosement de tant de terres sèches et arides qui font partie de ces pays, et qui ne produisent presque rien, dont on pourrait cependant faire de bonnes prairies? Pourquoi faut-il que les peuples du Roussillon, qui s'en servent si utilement, soient en cela plus utiles que les nôtres ? Il y a dans le Languedoc seul plus de 160.000 arpents de marais, dont les Hollandais feraient le meilleur pays du monde, qui ne produisent que des roseaux et des mouches bovines.
« J'ai vu des contrées dans le Gotentin où il y en a plus de 80.000 arpents qui seraient capables de produire les meilleurs herbages du monde, et de nourrir i5 à 16.000 bétes chevalines, s'ils étaient desséchés (2). »
Plus loin, Vauban ajoute :
« Il y a une infinité de choses à faire pour l'amélioration des terres et l'accroissement des bestiaux, dans le royaume, qui pourraient en augmenter les peuples et les revenus d'un tiers, si elles étaient mises en valeur par Tarrosement (3). »
(1) Vauban, Description de l'élection de Ve^elay^ janvier 1696; Oisivetés^ t, I, p. 2o3 et 2i3.
(2) Vauban, Mémoire sur le canal du Languedoc^ 25 février 1691; Oi«vetés, t. I, p. 89.
(3) Id., ibid., p. 94.
« Il est hors de doute, écrit M. Grandcau (i), que la meilleure utilisation du fourrage, au point de vue économique , est sa consommation par les animaux de la race bovine. La Suisse (il s'agit de la Suisse qui n'a que i5 pour 100 de son territoire cultivable, consacrés aux céréales, et 70 pour 100 consacrés aux prairies et pâturages) compte 688 têtes de bétail par 1,000 habitants, et 660 par 100 hectares de terres cultivées. Un fait, général pour tout Tancien continent, est de nature à encourager Taccroissement de la production du bétail et, par suite, celui des surfaces de terre consacrées à la culture fourragère. Voici ce fait : la quantité de viande disponible pour l'alimentation ne s est pas accrue en Europe, depuis cinquante ans, autant que la population : d'oîi il résulte que chaque individu n'aurait pas à sa disposition, à Theure qu'il est, une quantité de viande égale à celle que son aïeul ou son bisaïeul possédait.
« Cest là, sans contredit, une des raisons pour lesquelles le prix de la viande a augmenté dans une proportion bien plus élevée que le prix du blé et, partant, du pain. C'est aussi un motif sérieux d'encouragement pour la création de prairies et de pâturages, en vue de la production de la viande, source de profits élevés lorsque, par l'association, le cultivateur saura s'affranchir de l'intermédiaire onéreux pour le débit et la vente des animaux de la ferme. »
Les récoltes du llidi. — Voilà bien pour les prairies qui, sous les climats moyens ou dans les vallées, utilisent le mieux les eaux abondantes pendant le cours de l'année et auxquelles les petites irrigations sont principalement réservées; mais sous les climats du Midi et ailleurs, l'irrigation s'applique à tout : aux céréales,
(0 I- Grandeau. Études asronomiqu:s , 2" s;;ric, 1888. p. 233 T. I. 2
comme aux légumes et aux fourrages; au lin et au chanvre, comme aux vignes et aux arbres fruitiers.
Auguste de Gasparin, visitant le territoire de Cavaillon qu'arrose la Durance, s'extasie sur cette production dans les termes suivants :
« Là, j'appris tout ce qu'on pouvait faire à l'aide de l'eau. Les blés, immergés pour la troisième fois, avaient atteint la hauteur d'un homme, quand les nôtres épiaient à o™,6ode terre. Ces blés ont rapporté 20 fois la semence, les nôtres n'ont produit que 5 ; et, dans les années les plus favorables, la pluie pour eux ne remplace jamais l'arrosage, car la pluie s'adresse aux fleurs comme aux racines et fait avorter les produits... Mais Cavaillon enlève une seconde récolte de haricots, dont la valeur égale celle du blé. Nos terres, brûlées par le soleil, ne peuvent produire de récoltes intercalaires; c'est donc une valeur de 40 contre 5 qu'on peut obtenir sur les champs arrosés; ainsi, pour obtenir la même quantité de substance alimentaire, on y cultive huit fois moins de terrain (i). »
De Vaucluse à la terre classique des irrigations, la Lombardie, il y a pourtant encore bien du chemin à parcourir, avant que Ton atteigne les admirables résultats dus à l'arrosage de la vallée du Pô.
Arthur Young, voyageant en Italie, après avoir visité la France et décrit de main de maître l'état de son agriculture, s'arrête en Lombardie, a une des plus riches plaines du monde, où la fertilité du sol, secondée par l'irrigation, surpasse ce que nous connaissons en Europe (2). »
a Entre Suze, au pied des Alpes, et les bouches du Pô, on compte, dit-il, 254 milles de longueur; la largeur
(i) Du plan incliné comme grande machine agricole; Cours d'agriculture, U VI, p. 520.
(2) Arthur Young, Voyages en Italie et en Espagne, traduction de Lcsage, 1860, p. 123.
varie de 5o à 100 milles, donnant en tout une superficie de 1 5,000 milles carrés. Le Pô traverse cette plaine, recevant les eaux qui descendent des Alpes d'un côté, des Apennins de Tautre. Le massif énorme de la première de ces chaînes, couverte de neiges éternelles, envoie ses torrents se décharger dans les immenses réservoirs des lacs Majeur, de Lugano, de Côme, d'iseo, de Garde, où rirrigation vient les prendre pour fertiliser presque tout ce pays. Les Apennins n'offrent pas de ressources semblables; aussi les irrigations couvrent-elles sur la rive gauche, dix fois plus de terrain que sur la rive droite... » et S'il y a quelque chose qui donne à ce pays une supériorité très grande sur tout ce que j*ai vu dans d'autres pays, ce sont les irrigations... »
Le territoire lombard, esclave des eaux et des sables par sa situation orographique , et menacé d'une stérilité perpétuelle, est pourtant celui qui offre la plus grande surface en terres arables et qui réunit la variété la plus extraordinaire de produits. En même temps que l'avoine du Danube, le lin des Flandres et la pomme de terre de rirlande, on y fait croître la vigne de la Grèce, le maïs du Mexique, le froment de Rici, le mûrier de la Chine et le riz de l'Inde. S'il n'y a pas d oliviers dans la riche plaine de Milan et jusqu'aux Apennins, du moins trouvet-on sur la rive du lac de Côme et dans les îles du lac Majeur les orangers et les citronniers, venant en plein vent à parfaite maturité, au pied des grandes Alpes couvertes de glaciers.
Quels travaux n'a-t-il pas fallu exécuter pour contenir et diriger les fleuves, dessécher, défoncer, niveler, assainir le sol, transformer les marais et les grèves en vastes plaines arables où l'irrigation admirablement entendue maintient un degré exceptionnel de fertilité ! Fontenelle a dit : « C'est l'homme qui fait la terre ; » mais
n'est-ce pas aussi l'homme qui la féconde et la fait fructifier, à force de travail et d'énergie persévérante ?
<t Laissons de côté Naples et la Sicile, dit ailleurs A. Young; quel avantage sans égal, vis-à-vis du nord de l'Europe, que celui offert par la Toscane, où l'olivier couvre les montagnes rocailleuses! Le produit de la soie en Lombardie n'est-il pas d'une importance extrême? Y a-t-il quelque chose d'aussi productif que le riz? La fertilité des prairies, ne la doit-on pas autant à l'ardeur des étés qu'à l'irrigation? Tout cela, est-ce le climat qui le donne (i) ? »
Mais Jacini n'entend pas, à juste titre, que le climat ait seul contribué à assurer les bienfaits de la production agricole en Lombardie (2). « Le climat favorise l'Italie, c'est vrai; mais pas plus ni moins que les deux autres grandes péninsules de l'Europe méridionale, qui sont loin de l'égaler.
a La fertilité du meilleur sol de l'Italie ne surpasse pas celle de beaucoup de régions centrales : les bassins du Danube, du Rhin, de la Loire, de la Saine, de la Scheldt, les plaines de l'Angleterre, de la Hollande, des îles du Danemark, des provinces méridionales de la Russie. Dans ces pays, l'humidité naturelle atmosphérique est un puissant adjuteur de la végétation, surtout des plantes fourragères. En Italie, là où l'irrigation n'y supplée pas, l'ardeur du soleil et la sécheresse persistante condamnent d'une manière absolue cette végétation si importante pour le développement d'une agriculture rationnelle. »
L'hydraulique et le régime des eaux. — L'étude et les progrès de l'hydraulique sont étroitement liés en Italie avec ceux de l'agriculture, fait res-
(1) A. Young, loc, cit., p. 120.
(2) Inchiesta agraria; Atti délia giunta, Proimio, 1882.
sortir Simonde (i); il a fallu mettre à profit toutes ses ressources pour donner un écoulement à des plaines qui n'ont presque aucune pente; pour empêcher les fleuves de s'épancher, lorsque leur embouchure paraissait plus élevée que leur cours intermédiaire; pour dessécher les marais situés au-dessous du niveau des eaux; enfin pour forcer les rivières à rehausser le terrain qu elles ruinaient. Mais les Italiens n'ont pas montré moins d'industrie et d'intelligence dans la conduite de ces eaux pour les arrosements. L'art de les maîtriser et de les diriger à volonté, les frais immenses et les travaux magnifiques consacrés à ce but, l'économie de la pente du terrain, ont été portés par eux à un point de perfection digne d'exciter l'admiration des étrangers.
» La Lombardie, ajoute Jacini, a été favorisée pour rirrigation par deux conditions de la nature tout à fait exceptionnelles: la première, l'existence de grands lacs formant au pied des Alpes des réservoirs dans lesquels les eaux déposent leurs limons et s'épurent avant de pénétrer dans les canaux émissaires qu'ils alimentent, lorsque les torrents et les rivières du reste de l'Italie souffrent de pénurie d'eau pour les besoins de l'agriculture; la seconde, la présence d'eaux souterraines en communication avec les lacs et les torrents des Alpes, qui coulent à une certaine profondeur, retenues par le sous-sol argileux ou siliceux, de telle sorte que dans la zone des hautes plaines comprises entre le Tessin et le pays véronais, elles peuvent être ramenées à la surface, recueillies dans des bassins et conduites par des canaux pour être utilisées l'hiver sur les prairies, en raison de leur température plus élevée que celle de l'air.
« A ces deux rares privilèges, expliquant les résultats
Simonde, Tableau de l'agriculture toscane ^ Genève, 1801, p. 17.
merveilleux des irrigations, s'est ajouté le travail de nombreuses générations, qui, sauf les cas exceptionnels oîi le sol était de niveau, ont préparé la surface des champs irrigables, de façon que Teau pénétrant à une extrémité et s'écoulant à l'autre, pour parcourir la même route dans le champ voisin, et ainsi de suite, a déterminé la création d*un réseau immense de canaux se rencontrant, s'entrecoupant et débouchant enfin dans les collecteurs de décharge. Par cette création qui embrasse aussi bien les propriétés particulières que les territoires des communes et de districts entiers, chaque canal de dérivation, soigneusement tracé, a été pourvu d'ouvrages d'art nombreux : barrages, ponts-canaux, siphons, vannes, etc., ne laissant aucune partie du sol hors d'atteinte de Teau. Que n'a-t-elle coûté de temps, de travail et d'argent! Selon l'estimation des ingénieurs les plus compétents, la dépense correspond à un minimum de 1.800 francs par hectare ; et comme dans certaines exploitations l'hectare vaut de 10.000 à iS.ooo francs, tandis que dans d'autres, les plus nombreuses, il vaut seulement i.Soo francs et au-dessous, on peut dire que, pour créer les irrigations dans la basse Lombardie, il a été dépensé en moyenne , à peu près autant que la valeur actuelle de la terre. En tenant compte des travaux qui restent encore à faire pour améliorer la zone imparfaitement irriguée, c'est-à-dire la plus-value apportée aux terres de qualité inférieure et d'un pçix actuellement peu élevé, il n'en reste pas moins établi que les frais nécessaires pour l'irrigation correspondent à la valeur du fonds quand il est irrigué.
« C'est d'ailleurs un fait qui se constate chez tous les peuples jouissant de libertés municipales anciennes, pratiquant de longue date les traditions d'une bonne agriculture, ayant conquis le sol qu'ils cultivent et le considérant comme le meilleur emploi des capitaux, et la
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caisse d'épargne la plus sûre pour les générations futures. La Hollandeest le type consacré de ces peuples (i). » lies résultats en Lombardie. — Les conséquences pratiques de Tirrigation sont exposées par Jacini, dans son rapport d'enquête, eu égard à la production agricole, à Tassiettede la propriété, aux baux et à la condition des classes rurales.
Production. — L'irrigation seule a permis dans un sol comme celui de la Lombardie, sous un climat aussi sec, de mettre à profit les ardeurs du soleil. Par une latitude de 45 degrés, au pied des grandes Alpes du nord, le riz, plante tropicale, croît admirablement; le maïs, abrité contre les sécheresses estivales, ne redoute que la grêle; la prairie, grâce à Teau et à la chaleur combinées, fournit par des coupes multiples, le long de l'année, un fourrage succulent pour la nourriture d'un nombreux bétail, et, à Taide du bétail, se produit un fumier abondant qui complète les ressources en engrais et assure la fertilité exceptionnelle des herbages.
L'irrigation donne, en outre, le moyen d'exercer librement un choix des assolements et, par cela même, elle favorise la culture intensive pour tirer de l'exploitation du sol et du bétail le bénéfice le plus rationnel.
Propriété. — La petite propriété ne profite pas autant de l'irrigation que la grande, les eaux représentant un capital qu'il convient d'appliquer le plus économiquement possible à de grandes surfaces. La distribution des eaux par rotations, déterminées d'accord avec tous les usagers, exige, pour qu'il n'en soit rien perdu, que l'exploitation soit assez vaste, de façon que l'eau soit répandue au moment oîi l'agriculteur le juge plus opportun sur les pièces occupées par diverses récoltes. Une petite
(I) Jacini, loc. cit.; Rela;ione, t. Vï. 1882.
exploitation de deux hectares, par exemple, qui comporte un canal d'amenée et quelques ponceaux ou passerelles et un canal d'issue, absorbant une partie de sol arable précieux, ne comporte guère qu'une seule culture. Aussi est-elle divisée en plusieurs soles qui n*exigent pas d'être arrosées le même jour. Il s'ensuit que pour mettre à profit leau, déjà à moitié évaporée pendant le parcours du canal, on doit augmenter les rigoles donnant accès aux diverses pièces, les colatures pour emmener les eaux d'égouttement , et finalement sacrifier une surface trop importante de terre arable. Le volume d'eau que Ton considère comme abondant pour une propriété de loo hectares est absolument insuffisant pour 5o propriétés de deux hectares chacune.
Il importe donc, au point de vue d'une exploitation méthodique, que le domaine s'étende au moins sur 1 5 à 20 hectares , quand la prairie est la sole dominante. S'il s'agit d'obtenir le bénéfice maximum de l'emploi des eaux, le domaine devra occuper, suivant les localités, de 40 à 120 hectares. On comprendra d'ailleurs qu'avec une culture aussi intensive que celle résultant de l'irrigation, il y a une limite de surface cultivable qui ne saurait dépasser 3oo à 400 hectares, de même qu'il y a une limite de capital, de travail et de surveillance à engager dans une exploitation de cette étendue.
Une ferme irriguée de 400 hectares, dans l'arrondissement de Lodi , par exemple , nécessitant un fonds de roulement d'un demi-million de francs, ne peut être administrée que par le propriétaire lui-même. Si l'exploitation est plus importante, comme dans l'arrondissement de Mortara , on n'a pas de peine à reconnaître que sa répartition entre deux ou trois fermes eut donné un revenu net plus fort, et assuré une valeur vénale plus élevée pour les fermes partielles que pour la ferme entière.
LES FRRIGATIONS. 25
Ailleurs, dans la province de Mantoue, au delà du Mincio, où certaines exploitations embrassent de i.ooo à i.Soo hectares, le riz est la sole dominante, et il ne s'agit plus de culture intensive.
Ainsi, pour les irrigations, la moyenne et la grande propriété s'imposent en Lom hardie; elles exigent pour l'exploitation rationnelle du sol arrosable, comme toute autre branche d'industrie, un gros fonds de roulement et une direction intelligente.
Baux et condition des classes rurales. — L'irrigation a aussi pour effet de modifier les baux, en forçant l'exploitant à se procurer de la main-d'œuvre en dehors de celle qui est à demeure, ou qui est salariée à Tannée. Il est indispensable, en effet, pour faire valoir ses capitaux soumis aux risques industriels, qu'il loue des ouvriers aux meilleures conditions de prix possible, sans recourir à des tenanciers ou à des métayers. Mais le principe de l'association est si profondément ancré en Lombardie, qu'une partie des gages du personnel fixe est encore payée en nature. Le tantième qui représente le droit de pioche {diritto di ^appa)^ comme on l'appelle, est fourni tantôt en riz, dans la zone où cette culture domine, tantôt en lin , quand les femmes des paysans ont charge du teillage, et partout en une certaine quantité de maïs. Cette participation se justifie par l'intérêt qu'a le paysan à donner des soins et un travail assidu pour la réussite des récoltes. Dans chaque pièce qui leur est consacrée , l'exploitant lotit une parcelle pour les paysans et leur abandonne une quote-part du produit brut qui varie entre un quart et un tiers. Quand la culture du mûrier n'est pas entravée par celle des rizières, le produit des cocons se partage par moitié. La plupart des paysans à demeure ont droit, en outre, à une petite parcelle de jardin pour y faire les légumes nécessaires à leurs propres besoins.
2h LES IRRIGATIONS.
Ainsi, pour toutes les cultures sur lesquelles le paysan a une action directe par son propre travail, le principe du métayage subsiste; mais pour les prés irrigués, le fourrage étant une matière première, servant de base à une industrie spéciale, celle du bétail, la participation n'existe pas.
Le paysan qui, dans la zone des collines ou de la haute plaine non irriguée, s^adonne à la petite culture comme métayer, associé à la production, devient un ouvrière salaire fixe dans la basse plaine irriguée où domine la culture industrielle de la prairie et il ne reçoit plus de participation en nature que pour certaines cultures, telles que le maïs, le riz, le lin et le mûrier.
Dans toute la région occidentale embrassant les arrondissements de Mortara et de Pavie, le district au sud de Milan et celui de Lodi, soumis depuis des siècles au régime des irrigations abondantes, les exploitations ont acquis une étendue normale, par suite des échanges de parcelles et des transactions infinies résultant du morcellement des domaines trop vastes. La démarcation y est très nette entre le propriétaire, qui représente le capital foncier et immobilier, l'exploitant, qui représente le fonds industriel de roulement, et le paysan, qui représente le travail manuel.
La région du centre de la vallée du Pô, comprenant les districts de Crémone et du sud de Crema, où les eaux ne sont pas encore copieuses, est dans un état de transition qui se rapproche de celui de la région occidentale, quant à la distinction à établir entre les trois agents de rindustrie agricole^
Enfin, dans la région orientale s'étendant au nord de Crema, au Bergamasque, au Brescian et au Mantouan, moins largement irriguée, les capitaux engagés dans l'exploitation du sol sont bien plus faibles et toute simi-
Vitude cesse entre l'industrie agricole et l'industrie manufacturière.
Faut-il ajouter à ces considérations de l'éminent économiste Jacini que Tirrigation, en permettant la culture lucrative du maïs, dont elle a doublé le rendement dans les terres meubles et augmenté de moitié le produit dans les autres terres, a contribué à Taccroissement de la population accusé par les recensements successifs. D'autre part, le cadastre montre que le revenu des terres arrosées, toutes circonstances égales d ailleurs, est taxé au double de celui des terres sèches.
La valeur foncière des meilleures terres, estimée à mille francs par hectare, correspond aux terres arrosées; et quant au loyer, il est de 35 à 5o francs plus élevé que pour les terres sèches. Il est vrai que le tantième d'un quart, d'un tiers ou de moitié, payé en nature sur le produit brut, représente dans certaines localités l'augmentation due à remploi de Teau.
Enfin une dernière conséquence de l'irrigation, qui n'est pas sans importance pour la production du sol, c*est que, le nombre des cultures diverses s'augmentant, les travaux, les dépenses et les bénéfices tendent à se répartir également sur tout le territoire (i).
lies canaux et l'État. — Par 1 enumération des bienfaits que procure l'utilisation de Teau dans un pays considéré comme le berceau des irrigations, nous avons voulu montrer tout d'abord l'immense intérêt qu'il y a à dériver les eaux pour fertiliser les terres cultivées, et mettre en valeur les terres incultes. Ces dérivations constituent malheureusement des entreprises auxquelles les ressources des particuliers ne peuvent suffire. Si Ton parcourt la longue histoire des canaux d'irrigation qui
(I) A. Cancvarî, Italia agricola, 1878.
font la gloire de Tagriculture lombarde, comme aussi du midi de l'Espagne et de Tlnde, on constate que, pour la construction des travaux gigantesques auxquels l'agriculture de ces contrées doit son existence, les forces de rÉtat sont intervenues, soit directement à l'aide des deniers publics, des prestations et du concours technique des agents du gouvernement, soit indirectement en créant, au profit de communautés, de corporations ou de particuliers, des privilèges qui ne seraient plus admissibles de nos jours (i).
Comme on le verra par la suite, il faut remonter fort loin dans les vallées pour trouver Teau nécessaire â l'alimentation des grands canaux d'arrosage, diriger leurs tracés sur des versants abrupts, entrecoupés de vallons profonds, dans des terrains le plus souvent difficiles, de telle sorte qu'avant d'atteindre le territoire arrosable, il faut grever les canaux de parcours très longs, très coûteux, improductifs par eux-mêmes. Aussi de pareilles opérations exigent-elles des capitaux considérables dont l'intérêt, si jamais les redevances des arrosages permettent de le recouvrer en totalité, n'est perçu qu'après nombre d'années d'exploitation.
L'État, qu'il soit aidé ou non par les localités intéressées, doit ainsi concourir aux dépenses d'établissement et aux frais d'entretien pendant la première période, plus ou moins longue, de ces grandes entreprises. Il est reconnu que les affaires de canaux, détestables ou ruineuses pour les particuliers, sont excellentes f>our l'État. Les particuliers, en efifet, ou les compagnies ne peuvent tirer profit que de l'eau qu'ils vendent. Jusqu'à ce que la routine du paysan soit vaincue; jusqu'à ce qu'il cesse d'être rebelle à l'idée de l'association; qu'il sente impérieusement le
(i) G&ddiy Rapport sur la loi italienne du 25 déc. i883. Bullet. min. agric, 1884.
besoin d'arroser ses cultures, comme dans le Midi; qu'il soit enclin à faire des sacrifices pour se procurer de l'eau et pour la payer, il faut du temps et de la persévérance qui se traduisent par l'emploi de capitaux sans intérêt, à long terme. L'exemple et l'initiative des plus riches propriétaires peuvent beaucoup pour abréger celte première période de tergiversations et de sacrifices; mais l'État, lui, n'a rien à perdre, et il a d'autant plus de raison d'être libéral et patient qu'il bénéficie de tout accroissement de la fortune publique, de la plus-value des terres autant que de l'élévation des impôts et de l'accroissement de la population, etc.
On commet donc une faute capitale en mesurant uniquement au bénéfice de la vente de l'eau la réalisation des projets de canaux d'irrigation. La plus grande production des terres arrosées, qui développe la richesse générale et l'impôt, c'est-à-dire le meilleur et le plus sûr revenu dont jouissent tous les citoyens, engage les gouvernements à ne rien négliger pour mettre les cours d'eau à la disposition de l'agriculture. « Cette recherche est au nombre de leurs devoirs les plus importants, a dit de Gasparin, et des besoins les plus impérieux des populations (i). »
La consommation de l'eau dans le périmètre arrosable prévu est, nonobstant, l'écueil redoutable contre lequel échouent la plupart des entreprises d'arrosage. Les revenus sont trop souvent basés, non pas sur les volumes d'eau réclamés par les diverses cultures, en évaluant les pertes dues aux filtrations, à Tévaporatîon, à la fraude, etc.; encore moins, sur des souscriptions des intéressés pour des délais plus ou moins longs, mais bien sur la surface totale que le tracé doit desservir. Or, cette surface est toujours plus
(I) Cours d'agriculture^ y édit., t. J, p. 377.
3o LES IRRIGATIONS.
étendue qu'il ne convient, et le capital engagé est trop élevé; si alors les redevances sont trop fortes, la consommation de l'eau, déjà très réduite par rapport au périmètre, se réduit encore; si elles sont trop faibles, le capital investi n'est plus rémunéré; les ressources manquent pour les travaux d'entretien, les réparations et les extensions du canal (i).
L'État intervenant au moyen de subventions et de garanties d'intérêt accordées aux particuliers, aux syndicats ou aux compagnies qui entreprennent la construction des canaux, il a été constaté que toutes les fois que la subvention n'a pas été assez forte, ou que le contrôle des projets et de leur exécution n'a pas été suffisamment exercé, l'affaire a été ruineuse pour les compagnies concessionnaires et momentanément onéreuse pour l'État, obligé de reprendre tout à sa charge, après de véritables désastres financiers (2).
Que les canaux soient conçus et construits avec le concours de l'État, ou bien qu'ils soient établis comme des entreprises locales, en dehors des influences politiques et sans l'aide du trésor public, le point capital, celui sur lequel on ne saurait trop insister, c'est la coopération bien définie des usagers qui devront non seulement payer l'eau bon marché pour y trouver profit, mais disposer des ressources indispensables pour opérer le changement de culture à l'aide de laquelle le volume d'eau dérivé et payé sera utilement consommé.
Cette coopération est l'inconnu; quand l'irrigation est déjà implantée dans la contrée, les propriétaires et les cultivateurs, malgré l'exemple qu'ils ont plus loin sous les yeux, ne s'empresseront pas pour cela de courir au canal. La routine est plus puissante en agriculture que partout ailleurs;
(i) Nadaultde Butfon, Journ, agric, prat,^ 1870, t. I. (2) De Mahy. Sénat ^ 21 juillet 1882.
LES IRRIGATIONS. Im
la science et ses enseignements pénètrent avec une grande lenteur dans son milieu ; enfin la nécessité de faire des avances pécuniaires immédiates, pour réaliser plus tard les avantages de Tirrigation , arrête les plus louables efforts. Si au contraire le pays ne Jouit pas déjà des bienfaits de l'arrosage et qu*il s'agisse de l'instruire dans cette pratique, le concours à attendre de la part des cultivateurs, devient de plus en plus problématique.
Le crédit. — Ici intervient dans toute sa réalité la question si longtemps controversée, malheureusement sans résultat, du crédit agricole et de son application aux travaux d'amélioration du sol.
Le gouvernement anglais, après avoir consenti pour le drainage une avance sur les fonds publics de cent millions remboursables à 3,5 pour loo en vingt-deux ans, par les propriétaires emprunteurs, sous la sanction de commissaires spéciaux, dits de VInclosure (i), n'a pas hésité à reconnaître à diverses compagnies le droit de prêter de l'argent, en son lieu et place, avec garantie sur les fonds améliorés, jusqu'à concurrence des sommes avancées, sous la même sanction des commissaires. Ces compagnies, qui ont la priorité sur les hypothèques existantes, avancent de l'argent non seulement pour les opérations de drainage, mais encore pour toutes sortes d'améliorations, telles qu'irrigations, curages et endiguements des cours d'eau, créations de polders, dessèchements de marais, clôtures, etc.; les avances sont remboursées par annuités réparties sur une période de trente-un ans, dans le cas de la General land drainage company^ et sur une période de vingt-cinq ans, dans le cas des compagnies Land Improvement et Land loan and enfranchisement. Ces deux dernières, à elles seules, avaient engagé en
(I) Victoria acts, cap. loi, y et io;cap. 3i, 1 3 et 14.
1880 pour plus de i25 millions de francs d'emprunts, affectés aux améliorations spécifiées.
Enfin la loi anglaise permet aux propriétaires, sous la même sanction, d'emprunter de l'argent en dehors des compagnies, à des banques particulières, pour l'employer à des améliorations foncières, et même à la construction de canaux dont les propriétés seraient appelées à bénéficier (i). Le taux d'intérêt de 5 pour 100 et au-dessus, fixé par les capitalistes, fait que les travaux dus à leur intervention n'ont pas reçu le même développement que celui donné par les compagnies grâce à l'intérêt plus bas des ava nces que comportent les travaux d'intérêt général et d'intérêt privé pour l'agriculture.
Assurément les irrigations occupent la moindre place dans les opérations exécutées en Angleterre ; mais ailleurs, en France surtout, de quel précieux secours ne serait pas l'institution de compagnies semblables, fournissant l'argent nécessaire, et, lorsque les propriétaires ou les cultivateurs le désirent, exécutant les travaux préparatoires résolus par les syndicats, afférents à l'irrigation des terres qu'ils exploitent, le tout payé par annuités recouvrables d'après des dispositions spéciales, et échelonnées sur une période limitée (2)?
Si à l'État subventionnant les canaux et garantissant l'intérêt des capitaux engagés pendant la première période chanceuse de l'arrosage, se joignaient des compagnies avançant les fonds nécessaires pour les travaux que doivent exécuter les propriétaires ou les fermiers sur leurs terres, le succès des irrigations serait assuré. Au lieu de constituer des opérations agricoles secondaires, on peut dire extraordinaires, les irrigations par canaux for-
(i) Victoria acts, 1864, cap. 100 et 114.
(2) Bailey Denton, Sote sur les améliorations , etc.; Min. de Tagric,
LES rRRIGATIONS. 33
nieraient dès lors une branche des plus importantes de la
production du sol national.
Ledrainage a reparu, il y a une cinquantaine d'années, pour se faire appuyer par les divers gouvernenients, avec des résultats variables, il est vrai, suivant les pays; mais rirrigation n*a pas eu l'habileté de se rajeunir. Et pourtant quelle différence, quant à l'importance du rendement, entre cent hectares drainés et cent hectares arrosés! Combien de milliers d'hectares, sans l'individualisme étroit de l'agriculteur, mettant obstacle à la réalisation des projets d'association, retireraient de l'irrigation les plus grands profits (i) !
« On ne peut s'empêcher d'éprouver un sentiment de tristesse, et on a de la peine à comprendre que dans une époque oQ tant de grandes œuvres s'accomplissent tous les jours, on ait négligé généralement celles qui auraient pour effet immédiat et certain un accroissement considérable de la fortune publique, c'est-à-dire les canaux d^irrigation (2). » Qu'ajouter à cette réflexion de M. Faucon, sinon que, précisément à notre époque, par une contradiction bizarre et une sorte d'entraînement aveugle, les législateurs qui trouveraient dans l'aménagement et la meilleure utilisation des cours d'eau le moyen d'améliorer les rendements des récoltes, de développer la richesse territoriale et de soutenir victorieusement la concurrence des produits étrangers, demandent le salut de l'agriculture à des droits de douane qui frappent la circulation et l'échange des produits.
lia navigation. — La faute en est aux agriculteurs, aux capitalistes, aux législateurs, et un peu aussi aux ingénieurs, qui manquent de confiance dans la puissance de
fi) Monclar, Journ. agric. prat., t. I, 1880.
(2) E. Faucon, Rapport au Cons. super, de l'agric, 1882.
(! UNITERBITl
rirrigation, dominés qu*ils sont par Tidée que Teau disponible suffit à peine pour alimenter les rivières, les canaux navigables et les chutes d'eau dont l'industrie, paraît-il, a toujours besoin. Ces préoccupations ont trouvé tout récemment encore un grand et funeste écho dans les discussions parlementaires sur les canaux du Rhône. Ce qui s'est fait sur le revers italien des Alpes nest pas réa-lisable, dit-on, avec un égal succès, dans les régions sous- Alpines ou sous-Pyrénéennes. L'Italie du nord et l'Espagne du midi sont des terres prédestinées pour l'arrosage. « Tout autre, pensent les ingénieurs, est la France du midi; avant tout, l'eau doit porter des bateaux (i). »
C'est pourtant Naville de Châteauvieux, et il ne saurait être suspect dans la question du Rhône, qui écrivait dès 1 843 : a Les contrées qui depuis longtemps nourrissent une population proportionnellement plus grande que celle de la France (il s'agit de la Lombardie), ne souffrent pas qu'un ruisseau, qu'un cours d'eau, n'ait ses eaux mesurées, évaluées et appliquées soit aux irrigations, soit à la navigation, soit au service des usines. Elles ont pu suffire également à ces diverses applications par l'habile distribution qui en a été faite et par l'exacte proportion qu'on a su établir entre la répartition de l'eau et les besoins de chaque territoire. Aussi la valeur de ces eaux est-elle élevée et en rapport avec l'influence qu'elles exercent sur la richesse agricole du pays (2). »
Les forces motrices. — C'est aussi ce qu'un agronome non moins illustre, mais peut-être plus passionné, le comte de Gasparin, exaltait en ces termes : « Cette force des eaux courantes, mise à portée des cultivateurs, peut être pliée à tant d'usages importants, peut faciliter tant
(i) I£. Lecoutcux, Joum. agric. prat.^ t. I, 1878.
(2) Naville de Châteauvieux, Joum. agric. prat.^ t. VII, 184.3-44. p. 200.
de travaux dans la ferme, que Ton ne comprend pas Taveuglement de ceux qui la laissent échapper sans lui demander les services qu'elle est susceptible de rendre ; car, sans parler des irrigations qui, en doublant le produit des chanfips, représentent le produit d'un grand nombre de iournées de travail, les eaux courantes battent et vannent les grains, dépouillent le riz et le maïs, hachent la paille, le fourrage et les racines, pulvérisent la marne, le plâtre et les phosphates, scient le bois, montent Teau à un niveau supérieur à celui du cours d'eau lui-même, et pour tous ces travaux les machines n exigent que leurs frais de construction et d'installation, avec le secours d'un petit nombre de bras pris dans la classe des enfants et des femmes, dont le temps est le moins précieux. »
Quoique la France soit un des pays les mieux dotés sous le rapport de la distribution et de l'abondance des cours d'eau, toutes ses roues hydrauliques réunies n'utilisent pas même, à ce point de vue, la millième partie des forces disponibles. L'immense réserve de travail mécanique que fournirait un aménagement convenable des eaux du territoire, représente un cheval de force hydraulique par habitant.
L'aveu est cruel ; mais l'ancien dicton français : a Loin des seigneurs et des rivières, » demeure en force. Le voisinage des rivières est plutôt un sujet d'appréhension que d'envie f>our les agriculteurs riverains. C'est qu'en effet, l'administration s'est montrée, comme par le passé, trop jalouse des droits des usiniers, par une réglementation arriérée; non pas qu'elle croie à l'incompatibilité de l'application des cours d'eau à l'irrigation avec celle de la force motrice, ou qu'elle doive opter entre l'industrie agricole et l'industrie manufacturière, mais pour elle les usines ne consomment pas l'eau; elles l'emploient au passage et la rendent intégralement à la rivière, tandis
que les irrigations la dispersent sur le sol et n'en restituent qu'une faible partie. Il est vrai que les barrages destinés à relever le niveau des rivières pour accroître la chute, portent aussi les eaux, par cela même, à la hauteur qui sied à Tarrosage. Il est encore vrai qu'un partage équitable entre les champs et les fabriques s'opère par le fait que le travail des ateliers est le plus souvent suspendu douze heures sur vingt-quatre et qu'à l'époque où la terre recevrait l'arrosement avec le plus de profit, c'està-dire au printemps et à l'arrière-saison , l'eau coule en plus grande abondance pour les deux consommations. Toutefois convient-il de faire remarquer que, pour l'irrigation, l'eau ne peut être suppléée par rien, tandis que, dans beaucoup de localités, l'eau est remplacée avantageusement par d'autres moteurs. Les progrès modernes de l'industrie, la nécessité des déplacements fréquents, des extensions d'usines, de la possession de machines à vapeur que les chômages n'arrêtent point, pour permettre de soutenir ou de prévenir la concurrence, font que de nos jours les immenses ressources de forces fournies par les chutes d'eau ne sont plus utilisables, ni utilisées.
D'après les derniers relevés de la statistique générale, le nombre total des cours d'eau qui sillonnent la France, serait de 60, 5 52, et leur développement atteindrait 266,000 kilomètres. Ceux dont le bassin versant est inférieur à 2,000 hectares auraient une longueur à peu près égale à la moitié de tous les cours d'eau du territoire. Or, pour un total de forces motrices évalué par l'administration à 1,5 millions de chevaux-vapeur, les forces effectivement utilisées ne seraient pas d'un demi-million; moins du tiers. En tenant compte du débit de 7 à 8,000 mètres cubes correspondant à une chute de 17 mètres pour la force brute totale, M. Cheysson estime que le rapport entre cette force et celle qui est utilisée est bien moindre
LES IRRIGATIONS. h-]
que le coefficient de 25 pour loo, indiqué pour le rendement des moteurs hydrauliques (i).
Quoi qu'il en soit, la comparaison du revenu d'une journée d'irrigation avec celui d'une journée employée à faire marcher des moulins, des scieries, etc., sur une rivière ou sur un ruisseau, dont les eaux sont employées aux deux fins, est tout à l'avantage des prairies ou des cultures arrosées.
Le général de Chambray a voulu faire ce calcul comparatif sur la partie de la petite rivière d'Iton comprise dans le département de l'Eure. Toutes les eaux de cette rivière servaient à faire marcher des usines, dont quelquesunes importantes, et à arroser des prés qui occupaient relativement une faible superficie sur le parcours. En n'évaluant qu'à moitié la récolte ordinaire due à l'irrigation, la journée d'eau qui lui était consacrée produisait, d'après de Chambray, dix fois plus que celle affectée aux usines. Dans le Midi, la proportion eût été bien plus grande (2).
La législation. — Non moins que l'industrie et la navigation, les intérêts de l'arrosage, en raison même du morcellement des terres et de la situation du fonds, se recommandent à la protection de l'administration. Mais ce qui est difficile, surtout avec une législation imparfaite et des instructions administratives incomplètes, c'est de demander une juste satisfaction pour l'agriculture, en présence des droits acquis de chute, de pcche,de police, etc., qui entravent de toutes manières la libre jouissance des eaux. Dans un excellent langage, M. Hamelin a caractérisé la situation réciproque des propriétaires de prairies et des propriétaires d'usines. « Agriculteurs et industriels, dit-il, sont également appelés, sous la pro-
(i) Notice sur Vatlai des cours Seau, etc.; Soc. statistique de Paris, 1879. (2j Journ. agric. prat., 1 843-4+, t. VII.
tection du droit commun, à profiter des eaux naturelles. Ni les uns ni les autres n'ont reçu les cours d'eau en apanage exclusif; ils ont le même titre à en réclamer Tusage; leur industrie diffère, leur droit est le même; mais leurs besoins diffèrent comme leur industrie, et la préoccupation de l'administration, quand elle intervient entre ces divers intérêts, doit être de les concilier, sans les sacrifier les uns aux autres. Si, du reste, la balance devait pencher en faveur de l'agriculture dans la réglementation de l'usage des cours d'eau, ce serait, pensons-nous, par des appréciations de fait, beaucoup mieux fondées que la prédominance d'une industrie sur l'autre.
(( L'eau , qui à l'état de nature est indispensable à la production agricole, peut, au contraire, offrir à l'état de vapeur, à l'industrie manufacturière, un moteur bien plus puissant et bien plus maniable que celui qu'elle fournit aux dépens de l'énorme volume d'eau mis à sa disposition. Plus les machines se perfectionneront, moins l'industrie sera obligée d'emprunter aux cours d'eau, et plus large pourra être la part laissée à l'agriculture dans la libre disposition des eaux. Il n'est pas impossible que, dès à présent, ces considérations ne trouvent leur place dans l'appréciation des circonstances et des conflits touchant la distribution des eaux entre usiniers et agriculteurs (i). »
Les irrigations en France. — Ce sont là, en attendant une bonne loi sur les irrigations, que l'on saluerait en France du nom de baptême agricole du pays, des conseils et des indications qui, sans tenir lieu de règles absolues, peuvent contribuer à faciliter les arrosages par voie administrative. La France n'en arrosait pas moins, avec tout cela, qu'une faible surface de 100,000 hectares,
il) Dictionnaire ffénéral d'administration (article Irrigation), iSbj.
consommant, il y a vingt ans, le vingtième à peine des eaux disponibles (i).
D'après Barrai (2), retendue des terrains susceptibles d'être arrosés en France pouvait être évaluée à 3 millions d'hectares; la surface totale irriguée n'y était encore, suivant son estimation, que de 200,000 hectares environ, le double de ce que Hervé-Mangon déclarait. Les départements oti les irrigations étaient les plus étendues, se présentaient ainsi :
HoCtATCM.
Vosges 56. 000
Ariège 37 .000
Bouches-du-Rhônc 23 . 000
Haute-Saône 18.000
Hautes-Alpes 14.000
La plus récente statistique, qui fournit pour la France les résultats de Tenquéte décennale de 1882, indique comme superficie des prairies naturelles irriguées à l'aide de canaux d'arrosage ou de travaux spéciaux, le chiffre de 955,265 hectares. Il n'y a donc pas grande valeur à attribuer à des statistiques aussi imparfaites. Certaines cultures demandent dans le Midi des arrosages permanents; d'autres, des arrosages accidentels; ailleurs, les terres submergées par les débordements périodiques des cours d'eau sont portées comme irriguées. Les différences considérables qu'offrent les statistiques proviennent de ce que rénumération des terres réellement arrosées n'est pas établie de la même manière par ceux qui sont charges de faire ces sortes de relevés.
« Je ne dirai point, dit Arthur Young (3}, que l'irri-
(0 Hcrvc-Mangon, Expériences sur remploi des eaux dans les irrigations,
(2) Les Irrigations des Bouches^du-Rhâne, 1876, p. 86.
(3) Voxt^ges en France^ etc., t. II. p. 1 5 2.
gation soit inconnue en Picardie, dans la Flandre, l'Artois, la Champagne, la Lorraine, l'Alsace, la Franche-Comté, la Bourgogne et le Bourbonnais; j'en ai vu quelque chose en Alsace, mais, généralement parlant, ces provinces ne sont point arrosées. En les parcourant au delà d'un millier de milles en tous sens , je n'ai rien vu sous ce rapport qui valût un moment d'attention, quoique j'aie rencontré et même examiné des centaines de cours d'eau propres à cet usage, sans y être employés. On arrive jusqu'à Riom, en Auvergne, avant de la retrouver.
« Il n'y a donc qu'un tiers du royaume qui comprenne l'importance de l'irrigation et s'y applique. Si les académies et les sociétés d'agriculture sont justiciables du sens commun, que doit-on penser en les voyant perdre leur temps et leur argent à vulgariser des charrues, des houes, des racines tinctoriales, des Hls d'orties, tandis que les deux tiers du royaume ignorent l'irrigation ? »
Qu'ont fait depuis un siècle les sociétés d'agriculture, si directement visées par l'agronome anglais? Qu'ont fait les particuliers? Qu'a fait le gouvernement pour propager et installer une pratique si féconde, si utile au progrès général ?
Les irrigations sans canaux. — Il est vrai que les canaux offrent le moyen de répandre l'eau sur de plus grandes surfaces, et par conséquent de l'emmener à de plus grandes distances, pour en faire profiter les terres et les cultures qui se trouveraient hors du rayon de son action ; mais ce serait une erreur bien fâcheuse de croire que les irrigations ne peuvent se passer de canaux et que les agriculteurs n'ont aucuns efforts à faire, en dehors de ces ouvrages d'art coûteux, nécessitant la coopération de l'État et des départements et l'appareil des syndicats, pour se procurer et utiliser l'eau des localités où ils cultivent.
Le Limousin, — Deux des pays les mieux arrosés en France n'ont pas de canaux d'irrigation : le Limousin et les Vosges. On arrose cent mille hectares au moins de prairies dans la Haute-Vienne, du mois de mars au mois de juin, sans qu'il y ait un seul canal. C'est à des sources captées par ses soins, à de petits ruisseaux, à des réservoirs pour les eaux pluviales, que chaque exploitant du sol a recours pour féconder ses champs, et c'est à ses propres frais que les travaux préalables d'établissement et d'entretien des pêcheries, des rigoles et des colateurs s'exécutent. Comme le fait observer Barrai (i) : tt Ce n'est pas seulement par l'accroissement considérable de la surface occupée par les prairies et les autres plantes fourragères que l'amélioration s'est depuis un siècle manifestée; c'est surtout par la transformation même de la nature des prés. Ceux-ci sont devenus plus productifs et donnent un foin de qualité bien supérieure, en même temps que plus abondant. Ce second fait est d'une importance capitale ; il a été produit par l'établissement des irrigations et par l'emploi des fumures et des amendements sur les prés transformés. Les conséquences sont que le bétail a dû croître en poids et en qualité, en même temps qu'il prenait une importance numérique plus grande... Les progrès agricoles matériels ont rejailli sur le bien-être et la situation morale de la population. Il y a eu profit pour le propriétaire qui cultive, ou bien pour le cultivateur et le propriétaire, si les deux personnes ne se confondent pas en une seule. La population, dans un pays à métayage, comme la Haute- Vienne, s'est accrue, tant qu'il restait des terres à mettre en état de culture fructueuse. »
Les Vosges. — Les dernières statistiques montrent
fi) V Agriculture, les prairies et let irrigations de la Haute-Vienne^ 1884, p. 641.
qu'un hectare de prairie dans les Vosges correspond à 2 hectares et demi de terres labourables; c'est là une proportion très élevée, due uniquement aux soins d'entretien et à l'irrigation avec des eaux de bonnequalité. « Les conditions géologiques des granits et des grès ont donné lieu à des terres éminemment propres à la pousse de l'herbe et à des eaux toujours fécondantes, quand la main de l'homme a su judicieusement les utiliser (i). » Point de canaux dans les Vosges, pas plus que dans le Limousin. Il est bien rare que la répartition des eaux des sources ou des ruisseaux se fasse d'après .un règlement administratif : elle s'opère arbitrairement entre les riverains, et l'eau appartient au premier occupant Sans s'astreindre à un système méthodique d'irrigation, qu'il s'agisse de la prairie en vallée, ou en montagne, de surfaces très inclinées où l'eau se distribue par rigoles de niveau, à des altitudes de 400 mètres, ou bien de surfaces planes, avec rigoles de pente sur les bords des cours d'eau, l'irrigateur vosgien excelle dans la pratique des arrosages. Rien ne prouve mieux son habileté et sa grande expérience que la qualité et l'abondance de l'herbe arrosée par ses soins. « Combien de vallées humides ou mal arrosées, ne produisant que des joncs, des laiches et des roseaux, se convertiraient bien vite en riches prairies naturelles si, imitant les excellentes pratiques des Vosges, on les soumettait à un bon système d'assainissement et d'arrosage!... Parmi les branches diverses de l'économie rurale, il n'en est aucune qui ait moins souffert de l'inclémence de la température et de la concurrence étrangère que la prairie naturelle. C'est donc procurer une force de plus à l'agriculture et un nouvel élément de richesse publique que de rendre bonnes les prairies mauvaises (2), »
(1) A. Hoitcl, Herbages et prairies naturelles; 1887, p. 495.
(2) Id., ibid,.p,b5i.
et d'en créer d'autres par Tirrigation sur les terres arables, aptes à la production de l'herbe et du foin.
Le Valais. — En dehors de la France, le Valais n'offre-t-il pas un des systèmes les plus complets de rigoles utilisant les eaux de la fonte des neiges et des glaciers sur les plateaux les plus élevés ? Ces terres fertiles eussent été condamnées autrement à la stérilité qu'entraînent une sîccité exceptionnelle, des vents violents et des sols absolument rebelles.
Quand on traverse en été les Alpes du Valais, et que Ton suit les vallées latérales profondes qui descendent de la seconde chaîne des montagnes bernoises pour s'ouvrir dans la vallée du Rhône, on est surpris en entendant, outre le grondement sourd des cascades des glaciers, un bruit saccadé qui ne s'arrête pas. Puis, en jetant les yeux sur le flanc abrupt des rochers au pied desquels jaillissent les flots d écume, on aperçoit superposés par étages, à de grandes hauteurs, des canaux qui courent audessus des ravins béants, disparaissent derrière les rochers en corniche, ressortent plus loin en surplomb, emmenant les eaux fertilisantes sur les pacages alpestres ou sur les pâturages des vallées. Le bruit constant qu'on entend est celui du marteau hydraulique indiquant au montagnard que les eaux suivent leur cours régulier; vient-il à cesser, la canalisation est dérangée, le surveillant est averti d'avoir à la réparer, souvent au péril de ses jours.
Toute cette population des villages campés sur les terrasses de la montagne doit de pouvoir vivre dans une grande aisance aux eaux des glaciers que le réseau infini des canaux, de plusieurs kilomètres de longueur, déverse sur les prairies, les vergers, les vignes et les Jardins, jusqu'à l'altitude de 800 mètres L'irrigation avec les eaux de la montagne a permis d'augmenter le bétail que nour-
rissent les prairies , de transformer les éboulis rocheux et les moraines en vignobles dont les produits sont justement renommés, d'assurer la récolte des céréales et d£s légumes, et d'enrichir une contrée à laquelle, sans cela, le triste sort des vallées méridionales des Grisons et du Tessin eût été réservé.
Le TyroL — La partie méridionale du Tyrol, en aval de Meran, et notamment le Vintschgau, qui occupe la vallée supérieure del'Adige, peut servir également de modèle d'irrigations appliquées non seulement aux prairies, comme dans les Vosges, mais aux terres arables et aux vignes. La population de cette belle région montagneuse n'a reculé devant aucuns sacrifices pour se procurer par des travaux difficiles et des canalisations hardies et coûteuses, à des altitudes de 700 à 800 mètres, les eaux d'irrigation de la Schnals, qui s'engouffre dans les ravins vertigineux de la Blima, issue des glaciers de rOrtler, etc., et pour régulariser chaque année, sans se décourager, l'Aliz torrentiel, qui couvre tant de champs en culture de ses graviers et de ses boues. L'eau se vend à prix d'argent, aux enchères, pour Tarrosage des prairies, de mars jusqu'en avril, puis pour l'arrosage du blé, du seigle, de l'avoine, du lin, des vignes, etc., enfin pour le limonage des prairies. C'est par Tirrigation seulement que les terres alluviales de la rive gauche de l'Adige, formées de micaschistes, de gneiss, de granits métamorphiques, etc., très maigres, très perméables, exposées à une cruelle sécheresse pendant l'été, produisent des récoltes consécutives de seigle et de blé, sans assolement et sans jachère. « Les effets produits par l'eau sont prodigieux; le blé atteint 2 mètres de hauteur et mûrit admirablement, en rendant de 20 à 25 hectolitres à l'hectare. L'irrigation et les soins donnés aux prairies permettent d'entretenir un bétail abondant qui
procure de bon fumier à bas prix; la fumure copieuse des champs, jointe aux arrosages, élève et maintient les rendements des céréales qui sont rémunérateurs... Même à l'aide des plus mauvaises eaux du Vintschgau, celles du Suldnerbach descendant des glaciers, on obtient de grosses récoltes de grain et, dans les vergers arrosés, des fruits très appréciés (i). » Les vins du Vintschgau, quoique les vignes soient soumises à l'irrigation dans le but d'augmenter la production, ont gardé une bonne réputation que les touristes et les baigneurs de Meran n'oublient pas.
Il y a chez les habitants de tous ces pays, aussi bien dans le Limousin et les Vosges, que dans le Valais et le Tyrol, une conviction que les gouvernements ne décrètent pas; c'est queTeau produit des récoltes. L'intégrale des efforts individuels que développe cette conviction, et que le temps a accumulés, représente des centaines de millions avancés sans bruit, sans participation du trésor public, parle travail opiniâtre des populations rurales, conscientes du but qu'elles veulent atteindre. L'initiative individuelle, de nos jours, peut seule conduire les gouvernements, quoi qu'on en pense, à coopérer à de vastes entreprises au profit des agriculteurs et des propriétaires qui font valoir leurs terres. Suivre une marche inverse et attendre l'initiative d'un parlement pour pouvoir jouir des bienfaits de l'irrigation, c'est d'avance y renoncer.
L'eau à bon marché. — Un dernier vœu complétera notre pensée : l'eau à bon marché. Tous les efforts doivent tendre à ce résultat. Si c'est l'État qui fait les travaux, il trouvera l'avantage d'avoir moins longtemps à attendre pour rentrer dans ses avances, par suite de l'extension plus rapide de la clientèle agricole. Si
(i) Wiener Laidw. Zcitung, mai 1886.
des compagnies ou des syndicats exécutent les ouvrages, ils auront dans la vente de Teau à bas prix le moyen de servir plus tôt un intérêt au capital engagé, tout en payant les frais d'exploitation.
La pratique des irrigations n'est appelée à se développer qu'autant que l'eau est mise à un prix modique à la disposition de l'agriculteur. Cette condition essentielle doit être l'objectif unique des ingénieurs et des hommes de l'art. Autrement faut-il entrer dans la voie des sacrifices et des séquestres. Nous aurons l'occasion de montrer que beaucoup de grands travaux exécutés récemment par les ingénieurs, ou sous leur contrôle, ont été trop coûteux, sans que leiïr solidité et même leur réussite en aient été plus grandes. L'exemple des canaux du Midi et surtout des barrages de 1 Algérie n'est pas édifiant. Les augmentations de dépenses qui ont notablement élevé le prix de l'eau disponible pour l'arrosage auraient trouvé un emploi bien plus satisfaisant, eussentelles été réparties comme avances aux agriculteurs, pour permettre d'exécuter leurs nivellements, leurs rigoles, et de modifier leurs cultures.
On ne peut pas nier que plusieurs de ces entreprises aient offert des difficultés sérieuses et des mécomptes, mais l'ingénieur ne saurait être surpris; il doit réussir, non pas à coup d'argent, mais le plus économiquement possible. Les échecs éprouvés dans l'établissement des retenues d'eau en Algérie, font plus pour retarder les progrès de la colonisation que le climat et une législation défectueuse. Le gouvernement britannique, dont les ingénieurs ont fait aussi des écoles, a su, par son énergie, obtenir rapidement des canaux économiquement exécutés, et, grâce à ces canaux, il a été possible à l'Inde de reconquérir en peu d'années, dans d'immenses régions, sa merveilleuse fertilité, jusqu'à faciliter l'exportation de
ses cotons et de ses blés en Europe. Tous les travaux récents, aussi bien en France qu'ailleurs (nous exceptons ceux du canal Cavour), se ressentent malheureusement trop du désir de vaincre des difficultés, au détriment du prix du mètre cube d'eau.
I«a science et renseignement. — Il nous reste encore, pour clore ce premier chapitre, à exprimer le regret de voir combien peu la science s'est préoccupée jusqu'à présent d'une pratique qui remonte aux origines de l'agriculture. C'est à peine si quelques expériences isolées ont été faites avec suite pour expliquer ou pour résoudre scientifiquement les nombreux problèmes que pose l'utilisation des eaux. La base même de l'étude comparative des résultats que fournit l'irrigation, c'est-à-dire la composition éminemment variable des eaux employées et des sols qu'elles fécondent, manque complètement. Quel èstle volume d'eau nécessaire pour l'irrigation, sous les divers climats? Quelle tempe rature doit-elle avoir? Quelle consommation d'eau exigent les récoltes diverses ? Quelles sont les cultures appelées à tirer le plus grand profit des arrosages? Quel est le rôle des engrais et des fumures dans les terres arrosées, au Nord et au Midi? Quelle action exercent les terres, suivant leur composition ou leur nature, sur les eaux disponibles, etc. > Autant de questions pour lesquelles les observations pratiques ne font pas défaut, mais dont les solutions, qui ne tiennent pas compte de la statique culturale, deviennent plutôt des causes de confusion et d'erreur.
Le rôle de l'eau, comme nous le verrons, est déjà trop complexe en lui-même pour que l'agriculture ne soit tenue de multiplier à son endroit les expériences rationnelles, afin de pouvoir tirer des conclusions de valeur générale.
Il faut entendre par expériences rationnelles, celles
faites dans des conditions identiques; renouvelées par séries régulières et aussi complètes que possible; basées sur une méthode à l'aide de laquelle les pratiques reconnues bonnes peuvent être contrôlées.
Pour les constructions et les travaux que comporte l'établissement des canaux d'irrigation et de navigation, renseignement technique a formé presque, partout des ingénieurs de savoir et de mérite, auxquels le soin de l'exécution des projets est confié. 11 n'y a guère de région non plus où les arrosages se pratiquent et où l'on ne rencontre des praticiens experts dans le tracé des rigoles, dans la conduite des eaux, tels que jadis les Lequien (des Vosges), les Jacquet du Vignaud (Vendée), ayant acquis une bonne notoriété par leur habileté comme spécialistes. Quelques écoles d'agriculture et certaines universités hors de France possèdent des chaires de génie rural où l'on traite d'une façon sommaire des irrigations, comme aussi du drainage et des dessèchements. En France, l'administration de l'agriculture fondait dès 1861, sur le domaine du Lézardeau, une école pratique de drainage et d'irrigation pour former des ouvriers irrigateurs et draineurs, capables de répandre les meilleurs procédés d'exécution.
Dans la pensée du député Fawtier, qui porta à la tribune la proposition des écoles théoriques et pratiques d'irrigation, deux de ces écoles auraient Jû être simultanément fondées. La première, consacrée à l'enseignement de l'irrigation des prairies, à établir dans l'une des vallées arrosées des Vosges , eût instruit des conducteurs pour les pays du Nord et du Centre, dans lesquels l'irri^ gation n'est pas imposée par le climat. La seconde eût été installée dans l'un des départements méridionaux, en vue principalement de l'arrosage des terres arables. Les conducteurs sortant de ces écoles devaient pouvoir
exécuter eux-mêmes tous les travaux nécessaires pour Vaménagement des eaux, la disposition des terres, rétablissement des devis, et former des ouvriers irrigateurs ( i) . Il n'était pas question de drainage : Técole du Lézardeau, en le comprenant, n'a pas permis de réaliser, surtout en Bretagne, l'idée première de deux écoles, Tune dans les Vosges, Tautre dans le Midi; Tune pratiquant les arrosages à grands volumes d'eau, spécialement pour les prairies, sous un climat froid; l'autre recourant aux arrosages à volumes limités, sous un climat plus chaud, pour des récoltes variées. On ne peut que regretter cette lacune.
Plus que tous les autres pays, l'Italie, le berceau des irrigations, eût été appelée à enrichir la science des arrosages par des observations et des recherches méthodiques et continues. On éprouve quelque peine à constater combien, dans cette contrée privilégiée, la pratique des irrigations est restée fermée à la science expérimentale.
Aussi serait-il bien désirable que, dans un intérêt général, l'activité dépensée par le Ministère de l'agriculture à Rome, sous l'intelligente impulsion du directeur Miraglia, pour s'enquérir de ce qui se passe à l'étranger dans les nombreuses branches de l'exploitation du sol et même des travaux hydrauliques, fut reportée en partie vers l'étude des phénomènes qu'offre une amélioration aussi vitale que celle des irrigations. C'est en Lombardie et en Piémont, par les soins des stations agronomiques déjà établies, et d'après des programmes largement conçus, que des investigations comme celles de Hervé-Mangon, de Bardeleben, de Kônig, etc., poursuivies pendant des années sur toutes les récoltes arrosables, avec le concours
( 1 ) Jour H. agn'c. prat . , t. X I V, 1 85 1 .
5o LES IRRIGATIONS.
de praticiens éclairés, pourraient démontrer scientifiquement les effets de leau dans les conditions variées de climat, de sol et d'économie culturale des vallées et des plaines cisalpines.
C'est pourtant à l'Allemagne que revient le mérite d'avoir créé la première station d'essai des divers systèmes d'arrosage. Le champ des opérations (riesel anlagen) de la station de Borghorst , en Westphalie , occupe une surface d'un hectare et demi, partagée en quatre sections, dont chacune en prairie est arrosée par une méthode différente (i).
C'est aussi à l'Allemagne qu'appartient la première idée d'une organisation du service des ingénieurs agricoles, ayant sous leurs ordres des inspecteurs de culture et des maîtres irrigateurs [wiesen baumeister), chargés non seulement des opérations du cadastre et de la régularisation des cours d'eau, mais encore des travaux de drainage et d'irrigation. Aussi bien, dans le grand-duché de Bade, où les surveillants (cultur aufseher) et les élèves, opérant l'été sur le terrain, sont préparés l'hiver à l'École spéciale [wiesenbauschule] de Carlsruhe, que dans le duché de Hesse où les maîtres irrigateurs et leurs aides ont été gradués à l'Institut de Friedberg; dans tous les pays allemands, à Munich, à Poppelsdorf, à Berlin, à Strasbourg, etc., les écoles d'agriculture ou techniques^ forment par des professeurs spéciaux et dans des cours de leçons s'éîendant sur plusieurs années, le personnel technique auquel sont confiées l'étude et l'exécution des projets d'irrigation dans l'intérêt des provinces et des particuliers (2).
Au piemi er rang des mesures qui incomberaient à l'État, en vue d'aider au développement des irrigations,
(0 Landw. Jahrbuch, vol. XI.
(2) Wiener lundw. Zcitung^ 2 février 1887.
serait celle de la création, dans toutes les zones oîi les eaux peuvent être utilisées, de stations expérimentales mettant sous les yeux des cultivateurs les résultats comparatifs des cultures arrosées et des cultures sèches; les éclairant dans leurs tentatives, et dévoilant par Tensemble de leurs recherches les ressources énormes que les eaux tiennent en réserve pour Tenrichissement du sol et ramélioratîon des produits de l'agriculture.