C. Les norias
Si le long d'une corde ou d'une chaîne sans fin qui descend jusque dans Teau, sont attachés des vases ou des seaux, et que la chaîne soit suspendue à une roue à laquelle on imprime un mouvement de rotation, on aura constitué une machine éleva toire des plus simples, la noria. La chaîne saisie en différents points successifs par la roue, marche en faisant monter et descendre les vases. Ceux des vases qui plongent dans l'eau s'y emplissent; le moteur les élève, et ils se vident dans l'auge ou le conduit supérieur, en s'inclinant.
Les norias se retrouvent dans tous les pays qui ont été soumis à la domination des Maures ; aussi bien en Egypte qu'en Espagne et dans le midi de la France.
Sakié. — En Egypte, pour des hauteurs supérieures à 3 mètres, la noria, qui est très répandue, s'appelle sakié; elle ne diffère que par quelques détails, variables suivant les lieux, de la noria employée aux mêmes usages en Europe.
La sakié comprend une roue horizontale en bois de i"',5o environ de diamètre, garnie d'alluchons de o",2o de longueur; l'arbre vertical repose au-dessous du sol sur une crapaudine grossière, formée de pièces de bois juxta-posées. Cet arbre est relié par des cordes à un levier horizontal de 3 mètres de longueur, qui, mû par un animal, entraîne dans sa rotation la roue horizontale. L'extrémité supérieure de l'axe passe dans un tourillon en bois ou en fer, fixé à une traverse horizontale de 6 à 7 mètres de longueur, dont les bouts por-
tent sur deux piliers en terre ou en briques, établis en dehors de la piste. Souvent l'arbre vertical de la roue est formé d'une branche non équarrie, se bifurquant en haut, de manière que les deux bras de la fourche aident à consolider la liaison avec le levier horizontal du manège. Dans les petites sakiés, la traverse supérieure est supprimée et l'arbre est maintenu vertical par des pièces en bois assemblées au niveau du sol.
FiG. 104. — Sakié dans le Soudan.
La roue horizontale engrène une roue dentée verticale en bois, de i mètre environ de diamètre, dont Tarbre passe au-dessous du niveau du sol, sous le manège, et porte à son autre extrémité la roue qui supporte la chaîne de la noria. Sur cette roue à noria, de i",5o à 2 mètres de diamètre, est enroulée l'échelle de corde avec ses pots de terre cuite, espacés de o™,5o environ, qui s'élèvent pleins d'eau jusqu'à la partie supérieure de la roue et se déversent dans l'auge placée latéralement.
Tout l'appareil , grossièrement établi avec des bois d'a-
56o LES IRRIGATIONS.
cacia à peine équarris, ou avec des troncs de palmiers^ se rencontre sur le bord du Nil ou des grands canaux, à Tétat provisoire, ou à demeure. Une de nos figures (fig. 104) montre une sakié installée à demeure dans le Soudan, sur la rive du fleuve. Au-dessus d'un trou de 2 mètres carrés , pratiqué dans la berge et formant comme un puits, la plate-forme est dressée en bois de palmier, et sur la plate-forme est placé Tarbre de Tengrenage à lanterne que met en mouvement le manège attelé de deux bœufs. Le conducteur, assis, aiguillonne les bœufs pendant leur marche lente et monotone (i). Ailleurs, sur les puits creusés au milieu des champs, les norias sont installées avec massifs de maçonnerie; les puits et les rigoles sont également en briques (fig. io5). Quelquefois, on réunit deux, trois ou quatre sakiés aux angles d'un même puits; ou bien, on établit deux ou trois roues à chapelet sur le même axe (2). D'autres fois, les puits étant construits sur des rouets, on enlève la terre au-dessous pour les faire descendre au fur et à mesure que la maçonnerie avance et on les recouvre de petites voûtes destinées à supporter les axes de déversement.
Une paire de bœufs ou de buffles, un cheval, un âne, un chameau, que l'on relaye toutes les trois heures, travaillent au manège, en faisant de i5o à 200 tours delà piste par heure.
On compte près de 12,000 sakiés dans la partie du delta comprise entre les deux branches de Damiette et de Rosette, pour une surface cultivée de 5oo,ooo hectares. D après cette base, l'irrigation de la seule Basse-Egypte serait desservie par 28,000 sakiés (3).
Les expériences rapportées dans l'ouvrage de Texpédi-
(1) Engineering, 14 mars iSyS.
(2) Magasin pittoresque^ 1842, p. 1x7.
(3) Barois, loc. cit.. p. 96.
dOi
tion française en Egypte prouveraient que pour des pots de i"S6o et du poids de i kilogramme environ, le débit d'une sakié varie de 4,200 à 4,800 litres par heure, suivant la hauteur qui atteint jusqu'à 10 et 11 mètres. Un bœuf, pouvant donner normalement un travail de 2,160 kilogrammètres par mètre, n'utiliserait avec une
Fie. io5. — Sakié double d'Egypte.
sakié élevant l'eau à 10 mètres qu'un travail de 700 kilogrammètres. Il s'ensuit que la sakié, toute recommandable qu'elle est par sa simplicité, est peu économique comme rendement, son travail utile ne représentant que 0,20 du travail dépensé.
Noria-sakié. — Dans certains endroits de la Basse- Egypte et au Fayoum, la sakié a subi des perfectionnements qui la rapprochent, au point de vue de l'effet utile, des norias du midi de la France. Ainsi^ les extrémités des axes et les coussinets sont garnis de ferrures qui atténuent T. I. 36
les frottements; la chaîne des pots en terre est remplacée par des augets en bois ou en métal, qui ont o",3o de largeur et autant de profondeur. Les figures montrent en élévation (fig. io6), en plan (fig. 107) et de côté (fig. 108), la sakié ainsi améliorée, pouvant fonctionner avec un seul animal moteur. Une noria de ce modèle suffit pour
Fig. 106. — Sakié-noria; élévation.
arroser un demi-hectare en douze heures, tandis qu'une sakié rustique n'arrose que la moitié de cette surface pendant le même temps.
Noria bulgare. — Parmi les populations appartenant aux nombreuses races que les Turcs dominaient dans la péninsule des Balkans, les Bulgares passent à juste titre pour les meilleurs cultivateurs de l'Europe orientale ; ils doivent cette réputation à l'emploi de leurs in-
génieux appareils d'irrigation, et notamment, dans le bassin du Vitbal, à de grandes roues à godets et à des norias, analogues à celles qu'on emploie en Afrique et en Espagne. Ces roues, qui plongent dans les rigoles creusées le long de la rivière, y puisent l'eau pour la conduire par des canaux sur la terrasse. Un manège attelé de deux bœufs fournit la force motrice. Eu égard à la rusticité
Fie. 107. — Sakié-noria; plan.
des outils dont se servent les paysans bulgares qui le construisent, cet appareil, protégé contre la pourriture par une couche de couleur à l'huile noire, donne au point de vue pratique un rendement très suffisant (i).
Les mêmes norias se retrouvent dans la vallée du Guioprou, aux mains des paysans pomaks, turcs et bulgares.
Dans la Dobrudja, oti le manque d'eau oblige de recourir aux puits, matin et soir, pour l'arrosage des différentes cultures, l'eau est élevée d'une profondeur de
(I) Kanitz, la Bulgarie danubienne et le Batkan, 18S2, p. 1 15.
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20 à 60 bras {kolatchs], au moyen de norias mises en mouvement par des chevaux ou des bœufs (i).
Noria d'Espagne. — La noria espagnole (fig. 109) n'a pas besoin d'être décrite; elle est le plus souvent desservie par une paire d'ânes ou de mulets. Dans son rapport sur les travaux de la canalisation de TEbre, l'ingénieur Job constate que Teffort de traction des mulets
pour la mise en mouvement des norias, ne peut être estimé à plus de 20 kilog. pour un travail de 10 heures, et le coût, à I fr. 5o par jour de nourriture et d'entretien (2). Fiachat compte que le travail d'un mulet, pour une hauteur moyenne d'ascension de 10 mètres, représente 72,000 kilogrammètres et peut, avec un coefficient de 5o pour 100, répandre sur le sol 3o mètres cubes d'eau par jour ; ce serait donc à o fr. o5 le mètre cube que reviendrait l'irrigation par la noria attelée d'un mulet pour le travail du matin, et d'un second pour le travail du soir (3). En admettant que l'arrosage, en raison de la haute température de l'été, exige o"',oo5 d'épaisseur d'eau par jour, soit 5o mètres cubes par hectare ou 9,000 mètres cubes par an, chaque hectare coûterait par ce moyen d'arrosage, 5oo francs.
Dans la plaine de Carthagène, suivant de Tchihat-
Fie. 108. — Sakié-noria;