‹ Les irrigationsChapitre 140 sur 145 · IS · texte numérisé non relu

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est d'abord à créer; mais, comme le disait Puvis, en 1845 : a II manque, et il a toujours manqué en France, pour donner aux irrigations l'ensemble qui leur convient, pour présider aux dérivations d'eau, au tracé et à l'entretien des canaux, pour la réparation à y faire, pour la réglementation nécessaire, pour l'estimation du volume et la juste distribution des eaux, et pour donner au système un marche régulière et uniforme, une direction centrale, spéciale, pourvue de lumières pratiques et théoriques, une direction qui ait pour organes et pour agents des ingénieurs praticiens, parmi lesquels puissent se perpétuer et se perfectionner la théorie et la pratique de l'emploi des eaux d'irrigation (i). *

Aussi bien, les ingénieurs-architectes, appelés jadis comme experts par les tribunaux de Lombardie, ou chargés par les propriétaires des nombreux travaux hydrauliques, des projets et devis des contructions, des reconnaissances de biens, lors des fins de bail (2), que ceux du Piémont, attachés à l'administration des canaux domaniaux, grâce à la nature de leurs études et de leurs travaux agricoles, ont maintenu pendant des siècles la tradition indispensable pour la meilleure gestion des canaux et l'extension des arrosages. Ce sont aujourd'hui des fonctionnaires du génie civil qui remplissent cet office, dans toute l'Italie tant auprès du ministère de l'agriculture que de [celui des travaux publics. « Si, en France, l'on ne s'est jamais occupé à fond de rechercher les causes fondamentales du succès des grands arrosages, si le gouvernement n'a pas jugé convenable de créer, et encore moins d'exploiter par lui-même au-

(i) Puvis, loc. cit., p. 25o.

(2) De Mauny de Mornay, loc, cit,, 2^ partie, p. 44.

cun canal d'irrigation; si, lorsque les circonstances lui en ont mis entre les mains, il s'est hâté de s'en défaire en les offrant, même à titre gratuit, à des particuliers ou à des compagnies ; le contraire a eu lieu en Italie, et le pays s'en est bien trouvé. Une administration spéciale, parfaitement dirigée et secondée par des ingénieurs habiles, y a mis sur un excellent pied les canaux acquis par l'État, qui, tout en distribuant aussi libéralement que possible le bienfait des eaux à une agriculture florissante, versent encore au trésor public des produits fort intéressants » (i).

En 1849, le congrès central de l'agriculture, prenant texte d'un rapport remis l'année précédente par Bethmont, à l'Assemblée nationale (2), demandait que toutes les questions hydrauliques d'intérêt général fussent examinées sur les lieux par les chambres consultatives d'agriculture ; que les irrigations à créer avec des eaux non navigables ni flottables, fussent confiées à des ingénieurs disiincts, et que l'utilisation de toutes les eaux du territoire fût laissée à l'administration de l'agriculture. Ces vœux n'ont été exaucés que par la création, en vertu d'un décret du 14 novembre 1881, d'un ministère de l'agriculture autonome, auquel a été annexé le service hydraulique agricole du ministère des travaux publics.

Comme nous le faisions remarquer à cette date (3) : a Le service des irrigations, détaché du ministère des travaux publics, se recommande non moins vivement à l'attention du nouveau département. On sait que les disposi-

(i) Nadault de BulTon, Traité des Irrigations , loc. cit.^ t. I, p. 347.

(2) Rapport à V Assemblée nationale du citoyen Bethmont, ministre de VagricuUureet du commerce , avril 1848.

(3) A. Ronna, le Ministère de V Agriculture \ République française ; 21 no : vembrc 1881.

tions trop prévoyantes de la loi ont médiocrement concouru à développer la pratique des arrosages. La moitié de notre territoire est susceptible de doubler sa production sous l'action fertilisante des eaux convenablement aménagées et dirigées.

a L'esprit agricole faisait absolument défaut jusqu'alors à cette branche essentielle du service , abandonnée aux ingénieurs des ponts et chaussées. C'est au ministère de l'agriculture qu'écheoit dorénavant le mandat de préparer les plans d'ensemble, de faciliter les prises d'eau, d'éviter par l'entremise de ses ingénieurs et inspecteurs les formalités et les lenteurs préjudiciables, de diminuer les frais, de favoriser l'entente des riverains propriétaires et cultivateurs, de former des ingénieurs capables, et en somme, d'imprimer un grand élan aux compagnies, de même qu'aux associations syndicales qui se présenteront pour exécuter les travaux d'arrosage. »

Cette partie du programme du nouveau ministère, tel que Gambetta l'avait conçu ( i ), s'est-elle réalisée par l'annexion pure et simple de la division des ingénieurs charges auparavant des études hydrauliques? Jusqu'ici la direction du service hydraulique agricole, au ministère de l'agriculture, est restée une succursale de celle

(i) « Aujourd'hui nous vous apportons le ministère de l'agriculture, une création éminemment utile due à Gambetta, qui a compris l'opportunité qu'il y avait à séparer l'agriculture du commerce et de l'industrie, et à la doter de services spéciaux, centralisés dans un ministère autonome. Le pays, le pays agricole, lui sait gré d'avoir si bien compris ses véritables in> tcrêts et d'avoir inauguré son ministère par cette grande réforme.

« Gambetta avait bien voulu faire l'honneur à quelques-uns des membres de cette Société, dans laquelle il compte beaucoup d'amis, de les consulter. Les articles de M. Ronna et de M. Grandeau ont été la réponse. Ils constituent la charte du nouveau ministère, ils le délimitent, le fortifient en lui donnant des frontières naturelles, désormais inattaquables. Et la preuve c'tes que la crise n'a pu l'entamer; il reste debout. • (Discours de M. Foucher de Careil, sénateur, président de la Société nationale d'encouragement à l'agriculture; Assemblée générale de février 1882.)

des travaux publics ; la fusion ne s'est pas encore opérée; Tesprit est resté le même, l'élément agricole n'y ayant pas pénétré; au contraire, l'influence a diminué, Témulation également. L'intérêt considérable qui se relie à l'étude des mesures législatives, les plus propres au développement rapide des irrigations, à la mise en œuvre des projets, à la demande des crédits et des subventions aux chambres et aux départements, etc., à l'intervention directe auprès des préfets pour l'accomplissement des formalités, au déploiement de l'activité d'un corps spécial d'ingénieurs; cet intérêt supérieur, puissant, multiple, se traduisant par de grandes et utiles œuvres pour le pays, le ministère spécial ne l'a pas jusqu'à présent montré par son action directe dans les conseils de l'État.

C'est faire quelque chose d'utile sans doute que de seconder par des concessions minutieusement rédigées l'initiative des particuliers, de réglementer les syndicats d'arrosage, de surveiller les travaux entrepris par les compagnies et de prendre toutes mesures pour que la spéculation ne tire pas mauvais profit des subventions et de la garantie de l'État. « Ces dispositions doivent tourner à la fois, à l'avantage des entreprises d'irrigation et de l'agriculture; les projets des particuliers sont d'ailleurs pour les ingénieurs une occasion de précieuses études ; mais le moment est arrivé oîi l'observation doit être suffisamment mûrie et où l'État doit au pays l'application de l'expérience acquise (i). »

Vœux et conclusion. — L'État, disposant de tous ses moyens, est seul en mesure, dans l'intérêt général, d'entreprendre la construction des grands canaux d'irrigation, comme il l'a fait pour les canaux navigables,

(1) L. Hamelin, Dict.génér, cC administration, toc. cit.

à charge de concilier à Tavenir les deux intérêts de la navigation et de l'agriculture (i). Les conséquences qui peuvent résulter d'une bonne ou d'une mauvaise exécution, d'une construction coûteuse ou économique; le conflit des nombreux intérêts privés, entre eux, et avec les intérêts publics, que soulève le parcours d'un canal, dans Tétat défectueux de la législation ; l'obligation de faire vite et bien, et de pouvoir attendre le développement rationnel de l'œuvre entreprise, sont des raisons plus que suffisantes pour que la participation de l'État soit complète. C'est lui le premier intéressé à ce que les ressources du trésor profitent à l'agriculture.

Il nous sera permis d'aller plus loin encore dans Pcxpression des vœux des populations agricoles, en demandant qu'à l'instar de ce que l'administration de l'agriculture et des travaux publics a réalisé en Italie et en Espagne, l'État possède et exploite les grands canaux d'arrosage projetés en France, comme il possède et exploite les canaux navigables, et que lorsque de grands intérêts agricoles et industriels le commandent^ il paye d'exemple en se bornant à exiger des particuliers ou des associations, la dépense déjà bien lourde des dérivations de troisième et de quatrième ordre, et de l'appropriation du sol à l'arrosage. Dès lors les irrigations, protégées d'une part par une bonne législation, et secourues par l'administration, prendront l'essor que justifient les immenses richesses du territoire national (2).

(i) La Société des agriculteurs de France a exprimé le même vœu devant la Commission supérieure des eaux, par Tentremise de ses délégués [Comptes rendus des travaux. Annuaire de 1878).

(2) Si Ton admet, suivant M. Chambrelent, un revenu de 3,5o pour cent, qui est plutôt supérieur qu'inférieur au revenu moyen de la terre.

« Lorsqu'on saura donner à Tagriculture sa véritable « importance, que Ton se sera rendu un compte exact « des vrais moyens de la faire avancer, alors les irriga- « tions attireront tous les soins qu'elles méritent, et a l'eau sera reconnue tellement indispensable que les « rivières ne devront plus former que les canaux multi- « plies à rinfini d'un seul réservoir où tout le monde « s'empressera de puiser (i). »

Pour remplir ce vœu déjà bien ancien de l'illustre agronome, il faut que deux conditions soient remplies : que l'agriculteur veuille et que Tingénieur sache. Si notre livre devait contribuer à faire faire un pas à chacun vers une entente commune, la solution serait bien près d'être obtenue, et le but de nos efforts se trouverait atteint!

il résulterait une plus-value territoriale de 3 milliards et demi de francs pour la seule augmentation de 55o,ooo hectares de prairies arroséest constatée en France (voir p. 386) dans la période des 30 années 1862-1882. Les arrosages , ajoutc-t-il, étendus sur ces 55o,ooo hectares peuvent se faire avec un volume d'eau qui ne dépasse pas 55o m. cubes par seconde; or ce volume n'est qu'une minime partie des 7,000 m. cubes d*cau par secondedont on pourrait encore disposer, qui permettrait l'irrigation de 7 millions d'hectares. (Chambrelent, Irrigations agricoles faites en France de 1866 à 1886; Journal de V agriculture, 1889, 1. 1, p. 170.) (i) A. Young, Voyages en Italie et en Espagne^ loc, cit. y p. 409.

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