LES FLEURS
Les merveilles de Thortolage ne sont pas seules à révéler la puissance des arrosages; la culture florale pratiquée en grand pour les besoins de la parfumerie et du commerce des graines, n'est pas moins digne de mention. La plupart des plantes à parfum, cultivées dans les contrées méridionales, ne peuvent se passer de l'eau qui maintient le développement des fleurs et des feuilles et de l'arôme qu'on en extrait, sous l'action d'un soleil ardent, tout en conservant la fraîcheur des racines.
L'acacie de Farnèse dont les fleurs se succèdent sans interruption en Egypte, pendant neuf mois, et fournissant rhuile essentielle dite à la cassie, exige des arrosages fréquents; la verveine-citronnelle également. L'héliotrope et le réséda, la tubéreuse et la jonquille,
(1) G. WaixAVheat'growing inlnâm, loc. cit.
(2) Forbes Waison, loc, cit., p. 53.
dans les Alpes-Maritimes, sont sarclés et arrosés soigneusement pendant tout Tété. La menthe poivrée que l'on produit en grandes quantités en Angleterre, et en France, près de Sens, réclame des terres profondes et toujours fraîches; mais en Provence, de même que pour la lavande, il faut recourir aux arrosages, afin d'en obtenir tout le produit en essence.
France. — Le long de la Corniche, aux environs de Cannes, de Grasse, d'Antibes, le jasmin d'Espagne qui fleurit depuis Tété jusqu'à l'hiver, est cultivé en pleine terre, légère et substantielle, mais susceptible d'être arrosée. Après la plantation sur un terrain en pente, exposé au midi, rigoureusement défendu contre les vents du nord, on pratique un labour à l'automne, et quelques arrosages pendant l'été. Au printemps suivant, les jeunes sujets greffés près de terre, sont copieusement fumés et labourés, puis treillages, binés et buttés, jusqu'à ce que les arrosages se succèdent tous les deux jours , à partir du commencement de mai , pour cesser à la mi-octobre. Ces opérations se répètent chaque année pendant la durée moyenne de dix ans d'une plantation (i).
La cueillette s'opère d'octobre à décembre, chaque matin après la rosée, jusqu'à 10 heures, et l'après-midi de 5 à 7 heures, pour éviter que les fleurs ne soient imprégnées d'eau et brunies, c'est-à-dire refusées par les usines (2).
A Cannes et à Grasse, le rosier du nord , ou de Provins, est remplacé par celui de Damas , pour l'essence et Ja préparation de Teau distillée. Les deux variétés se propagent également par rejets ou drageons. Après la
( I ) Du Breuil, Culture dùjasmin ;Journ, agric, prat,, 1 855, l. XXlIf, p. 509. (3) A. Ronna, loc. cit., la Semaine agricole , 1882.
laiilc et la courbure annuelles, exécutées au printemps, on fume et on laboure; pour le rosier de Damas, dans le midi, on arrose selon les besoins, au lieu débiner.
Dans le Var, la récolte des roses irriguées s'effectue matin ou soir, tous les deux jours, sur le même pied, depuis le mois d'avril jusqu'à fin mai. Un hectare de rosiers de Damas y fournit 3,ooo kil. de fleurs environ.
La violette de mars et la violette double de Parme , cultivées sous les frais ombrages des orangers et des oliviers irrigués, se récoltent en janvier et février et se vendent toutes fraîches cueillies aux usines, à raison de I franc à i fr. 5o le kilogramme.
Les autres fleurs recherchées ppur l'arôme qu'elles abandonnent à des essences ou à des graisses, font l'objet de cultures moins étendues; mais la lavande, surtout dans les îles d'Hyères, la menthe poivrée, le romarin, la mélisse, laspic, dont on tire des huiles essentielles et des eaux de senteur, couvrent de grands espaces.
Dans les Basses-Alpes, M. Raibaud-Lange, à Paillerois, arrose jusqu'à 3 hectares de menthe à la fois. Barrai signale des champs étendus de menthe et de marjolaine dans les Bouches-du- Rhône, pour la culture desquels les arrosages sont très employés.
L'importance des jardins fleuristes et des usines de parfumerie qui s'échelonnent de Grasse à Nice, au golfe Juan, à Vallauris, jusqu'à Menton, peut se déduire du fait que, dans les Al|:)es-Maritimes seulement, la production, évaluée à plus de 20 millions de francs, comprend 60,000 kil. d'essences, 5oo,ooo kil. de pommades, 25o,ooo kil. d'huiles parfumées, 4 millions de kil. d'eaux aromatiques et 40.000 kil. d'extraits spiritueux. Le produit le plus cher est l'essence de néroli dont il se fabrique 2,000 kil., au prix de 35o à
400 francs le kilogramme; le moins cher est Tessence de lavande.
Indépendamment des fleurs pour la parfumerie, les jardiniers de Provence cultivent en pépinière les plantes et les arbustes d'ornement : dattiers, goyaviers, chamœrops , balisiers, bignonées, mimosées, cactus, aloès, néfliers, etc., dont le commerce approvisionne les serres chaudes et tempérées des pays moins privilégiés, en même temps que les plantes annuelles, vivaces et exotiques, dont les fleurs fraîches sont coupées et expédiées aux grandes villes et aux capitales pendant Thiver. Turquie. — « A la descente du col de Chipka, vers . le midi, s'étend la célèbre vallée de Kazanlik, protégée contre les ouragans par des montagnes aux pentes douces, couvertes de cultures de roses et de champs où jaunit la moisson ; partout de nombreux villages musulmans que traversent de limpides cours d'eau et quV>mbragent d'immenses noyers (i). »
Sur les 123 villages de la Thrace qui s'adonnent à la culture des roses, 42 appartiennent à cette charmantevallée où Ton récolte plus de la moitié des i65o kilogrammes d'essence que produit annuellement, en moyenne, le Gulistan européen. L'espace occupé par le rosier est très vaste, puisqu'il ne faut pas moins de 3,200 kilogrammes de roses pour obtenir un kilogramme d'huile essentielle.
Trois variétés de rosier sont cultivées en Thrace, comme aussi en Egypte, en Tunisie et dans Tlnde; les rosiers de Damas, les rosiers toujours verts et les rosiers musqués (Rosa damascena, sempervirens et moschata). Elles se propagent par marcottes, ou par boutures, que Ton plante à raison de 10,000 à 12,000 par hectare, au
(I I Kaunitz. la Bulgarie danubienne^ P- 177.
printemps et à l'automne, dans des sols plutôt légers.
Sur les terres sablonneuses , exposées au soleil , que baignent les eaux du Ketchildéré venant du Balkan, et celles de la Toundja, les champs de roses font merveille. La cueillette s'y fait en mai et au commencement de juin. A Maglich, sur la route de Travna, les roseraies fournissent en moyenne 2 5 kilogrammes de la plus forte essence.
Egypte. — L'irrigation des rosiers en Egypte se renouvelle tous les quinze jours, et la plantation, tous les six ans; on cueille depuis les premiers jours d*avril jusqu'en mai. Dans le Fayoum, la production de roses à l'hectare équivaut au tiers de celle obtenue en Provence; mais 100 kilogrammes de pétales y fournissent quatre fois plus d'essence pure , d'un arôme supérieur. Les rosiers plantés en carrés, à o"*,65 d'intervalle en tous sens, sont arrosés par les rigoles qui entourent les carrés ( i ) .
Algérie. — Le géranium rosat qui se cultive à Grasse, sans pouvoir toujours y supporter les hivers, se prête à une exploitation importante en Algérie, où il acquiert de grandes proportions, dans les sols profonds, à l'abri des vents et de l'humidité en hiver. Pendant les fortes chaleurs, on l'arrose autant que possible, afin de paralyser l'action du soleil ardent, surtout quand les touffes ne sont pas serrées. On compte sur 20 kilogrammes d'essence en moyenne, par hectare comprenant de 20,000 à 3o,ooo pieds.
A Hydra, c'est le jasmin qui est spécialement cultive et arrosé. Un hectare planté de jasmin d'Espagne fournit en moyenne, pendant cinq mois de Tannée, 8,000 kilogramme de fleurs.
(i) G. Heuzé, loc, cit., t. II, p. 367.
L'iris, qui exige une exposition chaude et une terre légère, amendée au besoin avec du sable, comme auprès de Florence, doit être aussi largement arrosé. C'est son rhizome desséché , que caractérise une odeur de violette très prononcée, qui en fait rechercher la poudre dans la parfumerie; les fragments sont utilisés pour la médecine (i).
(i) Duchartre, Manuel des plantes, t. IV, p. 607.