‹ Les irrigations en ÉgypteChapitre 12 sur 159 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Le Nil n'est plus aujourd'hui ce fleuve mystérieux aux sources inconnues dont rimagination populaire se plaisait à entourer de légendes les crues bienfaisantes. Le temps est passé également où les géographes, se basant sur des renseignements iransmis de proche en proche par des populations sauvages et ignorantes, traçaient au fleuve un cours fantaisiste au travers de vastes régions inexplorées.

Les expéditions de Méhemet Ali, vice-roi d'Égyple, commencèrent, dans la première moitié du siècle dernier, à ouvrir l'accès de la vallée supérieure du Nil, et bientôt d'intrépides voyageurs, Speke, Grant, Baker, Ghaillé-Long, Gesse, Schweinfurt et tant d'autres remontèrent le cours du fleuve, en visitèrent les affluents et apportèrent des éléments d'information qui permirent d'étudier d'un peu plus près le régime de ses eaux, de déterminer les limites générales de son bassin et de reconnaître le rôle que jouent dans l'écoulement des pluies tropicales les vastes lacs et les immenses marécages de la région équatoriale.

Les ingénieurs et les officiers que le Khédive Ismaïl envoya organiser le Soudan complétèrent ces renseignements, les précisèrent, leur donnèrent une forme plus scientifique en multipliant les observations ; mais l'élude du grand fleuve dans ces hautes régions se trouva interrompue par les événements qui, en 1884, fermèrent ce pays à la civilisation. Elle ne put être reprise qu'en 1899 lorsque les Anglais, avançant par le sud, eurent conquis les rives du lac Victoria et que l'armée anglo-égyptienne eut arraché à la barbarie la ville de Khartoum et tout le cours supérieur du Nil. Depuis plusieurs années déjà un observatoire météorologique et un nilomètre ont été installés sur le lac Victoria, d'autres nilomètres viennent

Barois. — Les iirigalioos en Egypte. 2

également d'être établis en divers points de la vallée, nous saurons donc dans quelques années avec certitude comment varient les débits des divers arduents et comment ils concourent à la formation de la crue qui fertilise l'Egypte.

Les données recueillies journellement sur le mouvement des eaux dans ces parages lointains sont déjà d'un grand secours pour le service des irrigations, mais elles ne sont pas encore assez nombreuses pour qu'on puisse en déduire des conclusions rigoureuses. A partir d'Assouan au contraire, le Nil a été très bien étudié depuis longtemps et est parfaitement connu; et la raison en est simple. C'est en effet le Nil, on ne saurait trop le répéter, qui donne vraiment la vie à TÉgypte ; chacune des gouttes d'eau qu'il y apporte est un germe fécond, indispensable à toute production du sol dans ce pays brûlé d'un bout à Tautre de Tannée par un soleil qui se voile rarement; sous d'autres climats, l'utilisation agricole des rivières peut apporter un surcroît de richesse au pays, ici la fertilité résulte uniquement de Tart avec lequel les eaux d*arrosage sont aménagées et distribuées dans les diverses parties du territoire, la stérilité règne partout où ces eaux n'arrivent pas.

Aussi l'étude des fluctuations du Nil en Egypte a, dès l'époque des civilisations anciennes, joué un rôle important dans les préoccupations des gouvernants. Les restes du nilomètre pharaonique de File d'Éléphantine en sont une preuve, ainsi que la découverte récente, sur le mur du quai antique du temple de Karnak, d'inscriptions relatant les niveaux et les dates de plusieurs crues des.ix* et x* siècles avant notre ère.

Plus tard, les historiens arabes conservèrent dans leurs ouvrages le souvenir des crues les plus remarquables par leur abondance ou leur pauvreté ; on inscrivait d'ailleurs religieusement dans les archives les cotes du Nil relevées à un nilomètre établi dans l'île de Rodah, auprès du Caire, et des fêtes officielles et populaires dont l'une, celle de l'ouverture du canal du Khalig, au Caire, s'est maintenue jusqu'à nos jours, célébraient Tarrivée de l'inondation sur les terrains de culture.

Dans les temps modernes, les premières recherches un peu précises sur le Nil ont été faites par les ingénieurs de l'expédition de Bonaparte. De cette époque datent des cartes de la vallée à grande échelle, des relevés de vitesse, de pentes et de débits. Ces travaux furent continués sous les règnes de Méhémet Ali et de ses successeurs par des ingénieurs français, parmi lesquels Linant de Bellefonds et Mougcl bey, et par des ingénieurs égyptiens. MaisTulilisation intensive et scientifique des eaux du Nil pour l'agriculture ne faisait alors que commencer et, malgré le développement que prit l'irrigation des terres dans la période comprise entre 1850 et 1880, les ingénieurs du gouvernement n'ayant pas alors à leur disposition les res-

sources régulières et assurées, qui seules permettent d'entreprendre de grands travaux publics, devaient se borner à des constatations locales et laisser de côté les vues d'ensemble ; toutefois de nombreux nivellements élaient déjà exécutés et rattachés les uns aux autres. Pendant cette période, si les crues faibles et les étiages bas obligeaient parfois à prendre temporairement des mesures énergiques pour préserver le pays de la famine ou de la misère, le développement agricole n'était pas encore suffisant pour que la répartition des eaux du Nil entre les diverses parties de TEgypte, dans une année normale, devînt une éventualité déjà inquiétante pour l'avenir. Mais le problème s'étant enfin posé, grâce à la prospérité croissante du pays, il a bien fallu serrer de plus près la question du régime du Nil . Les ingénieurs anglais qui, depuis 1884, dirigent les irrigations, se sont naturellement appliqués à obtenir des données de plus en plus précises et nombreuses sur le fleuve ; leurs études sont résumées chaque année dans des rapports imprimés dont l'ensemble forme un recueil précieux. Enfin, lorsque M. Tingénieur Willcocks fut chargé d'établir un projet pour l'emmagasinement de l'eau des crues*, il eut à se livrer à des recherches d'ensemble sur le cours du Nil, ses pentes, ses débits.

La besogne est donc aujourd'hui facile pour celui qui, àTaidede tous ces documents accumulés, veut présenter un tableau du régime du fleuve et de ses particularités les plus intéressantes. Il n'existe peut-être pas, en effet, un autre grand fleuve aussi bien étudié que le Nil en Egypte dans tout ce qui concerne l'emploi de ses eaux pour Tagriculture '.

COURS DU NIL (pi. ï)

Sortant du lac Victoria à peu près sous l'équateur, le Nil parcourt un peu plus de 7000 kilomètres avant d'arriver à la mer et son bassin s'étend sur plus de trois millions de kilomètres carrés. Du lac Victoria jusqu'à Khartoum il porte le nom de Nil Blanc sur 4 000 kilomètres environ de longueur, et, dans cette partie de son cours, ses principaux affluents sontleSobat à l'est, le Bahr*el-Gazal à l'ouest. Khartoum est situé au confluent du Nil Blanc qui vient directement du Sud et du Nil Bleu qui descend des plateaux de l'Abyssinie ; la jonction de ces deux cours d'eau forme le Nil proprement dit. Sur ses 3 000 derniers kilomètres de parcours le Nil ne reçoit plus d'autre affluent que l'Atbara, qui lui apporte les eaux de la partie septentrionale des montagnes de TAbyssinie ; à partir de ce dernier confluent

* Rapport sur l'irrigation pérenne, 1894, par M. W. Willcocks.

* Voir également une étude sur la régime du Nil dans une notice sur le climat du Caire, publiée par Tauteur dans le Bulletin de Vlnslitut Égyptien de 1889.

situé à 2700 kilomètres de la mer, plus une rivière, plus une goutte d'eau du ciel ne viennent alimenter le lit du grand fleuve.

Le lac Victoria et le lac Albert sur le Nil Blanc, les vastes marais qui s'étendent vers le T degré de latitude et enfin le lac Tzana sur le Nil Bleu forment d'énormes réservoirs qui régularisent et modèrent l'écoulement par le Nil des pluies tropicales dont l'action ne s'étend guère au nord du 13' degré de latitude.

De Khartoum jusqu'à Âssouan, à part quelques rares cultures que l'on rencontre sur les bords mêmes du fleuve, notamment dans la région de Dongola, c'est au milieu du désert le plus aride qu'il promène ses eaux ; il franchit dans cette région de nombreux rapides que Ion divise généralement en six cataractes ayant ensemble une longueur de 565 kilomètres avec une chute totale de 200 mètres. Âssouan est à 1 800 kilomètres au nord de Khartoum en suivant le Nil qui de Berber à Ouady Halfa forme une courbe prononcée vers TOuest.

Assouan est véritablement la porte par laquelle le Nil pénètre en Egypte; c'est à ce point que commence réellement cette étude.

Assouan est, en chiffres ronds, à 975 kilomètres de la pointe du Delta en suivant les sinuosités du courant principal du Nil pendant les basses eaux ^

De ce point jusqu'à Keneh, sur 280 kilomètres, il coule vers le nord, s'infléchit là par un coude assez brusque vers l'ouest, puis se dirige vers le nord-ouest et enfin reprend la direction du nord sur ses 370 derniers kilomètres.

A 23 kilomètres en aval du Caire, à Tendroil communément appelé le Barrage S cause du grand ouvrage qui commande en ce point Tirrigation de la Basse Egypte, prennent naissance les deux branches de Damiette et de Rosette qui ont chacune environ 235 kilomètres de longueur. .

Aussitôt échappé de la ceinture de granit qui l'enserre à Assouan, le Nil prend l'allure qu'il conserve à peu près tout le long de son cours en Egypte. En un seul point, à Gebel Silsileh, à 70 kilomètres au nord d'Assouan, il est particulièrement étroit ; sa largeur y est réduite à 350 mètres, sur une très faible longueur, par des collines de grès. Au Caire môme, il n'a guère que la môme largeur divisée en deux bras, le bras principal étant rétréci à 240 mètres par des constructions et des murs de quai. Sur le reste de son parcours, sa largeur est très variable. Pendant Tétiage, les bancs de sable et de limon émergent de tous côtés. Pendant les eaux moyennes, le fleuve

* C'est en prenant pour origine le point de séparation des deux branches du Delta (ou le barrage du Delta, ce qui est la môme chose) et en suivant l'axe du lit mineur du Nil en basses eaux que seront cotées les distances le long du Nil dans le cours de cet ouvrage, à moins de mention spéciale.

Barois Irrigations en Egypte.

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