CULTURE PAR SUBMERSION ET PAR IRRIGATION
Des indications météorologiques données dans un précédent chapitre * il résulte que le climat d'Egypte permet défaire, en toute saison, des cultures agricoles, pourvu qu'on procure au sol Thumidité nécessaire à la végétation. Cette humidité que les phénomènes atmosphériques se refusent à fournir à la terre, le fellah s'est appliqué à la lui donner dès les époques les plus reculées en utilisant à cet effet les eaux qui coulent dans le lit du Nil et celles qui s'infiltrent dans le sous-sol de la vallée.
Submerger les champs, au moment de la crue, un temps assez long pour que le terrain soit profondément pénétré et qu'il conserve assez de fraîcheur pendant toute la durée de la récolte qui sera semée aussitôt après le retrait des eaux, ce fut le procédé dont le développement grandiose a donné naissance à ces énormes bassins d'inondation que tous les historiens de Tantiquité ont vantés et qui subsistent encore sur une grande partie de TEgypte. La méthode est simple ; elle réclame du paysan un minimum de travail et permet, au moment même où le Nil coule à pleins bords, de prélever rapidement une énorme masse d'eau, qui est employée toute ensemble au bénéfice de Tagriculture et qui n'est renvoyée à la mer, par le lit même du fleuve, qu'après avoir engraissé et fertilisé le sol de la vallée. Ce procédé, par un système bien combiné de prises d'eau, d'ouvrages régulateurs, de déversoirs et de digues peut s'appliquer à presque toute l'étendue cultivable de l'Egypte ; mais, en raison de l'époque de l'année à laquelle se produit la crue, il ne peut être pratiqué qu'en vue des récoltes
* Voir chap. i«% p. 5 et suivantes.
PROCÉDÉS GÉNÉRAUX DE L'ARROSAGE PAR INONDATION 5i
qui s^accommodent des températures régnant en automne et en hiver, c'est-à-dire de celles qui poussent dans la zone tempérée, telles que céréales, fèves, lentilles, fourrages, etc. Ces récoltes une fois enlevées, la terre reste sèche et improductive jusqu'à la crue suivante.
Aussi, si Ton veut demander au sol des produits qui ont besoin de Tété d'Egypte pour arriver à maturité, comme le Nil est bas dans cette saison et que d'ailleurs l'ardeur du soleil annulerait trop rapidement les effets d'une inondation, c'est à Tirrigation qu'il faut recourir ; on l'obtiendra soit en amenant les eaux du Nil dans le voisinage des champs à cultiver par des canaux de dérivation, soit en creusant des puits jusqu'au niveau des eaux d'infiltration du sous-sol et en élevant ces eaux au moyen de machines élévatoires simples et rustiques.
La culture par inondation et la culture par irrigation ont été en usage de tout temps en Egypte, mais c'est surtout dans la première moitié du siècle dernier que l'irrigation a commencé à prendre un développement considérable, grâce auquel le pays a été amené au degré de prospérité qu'on y constate aujourd'hui. La construction de grands ouvrages d'art et de nombreux canaux destinés à porter au loin l'eau du Nil en toute saison a été entreprise d'abord par Méhémet Ali, poursuivie sous le règne de ses successeurs et notamment d'Ismail pacha, poussée énergiquement par les ingénieurs anglais pendant les vingt dernières années, et elle a rendu possible la production en grand de la canne à sucre et du coton, cultures d'été qui sont la principale source de la richesse de la contrée.
L'inondation et l'irrigation sont en général pratiquées séparément, c'està-dire que les terres qui ont été inondées ne reçoivent pas d'arrosage après la submersion, et inversement. Cela tient à deux causes principales : d'une part, les régions destinées à l'inondation ne sont pas aménagées pour l'irrigation, les récoltes d'hiver qui poussent sur les terrains qui ont été inondés n'ayant pas besoin d'autre eau jusqu'à leur maturité ; d'autre part, les terres qui portent les récoltes d'été doivent être préservées par des endiguements contre l'inondation qui tuerait les plantes alors sur pied. Il y a cependant quelques exceptions à celte règle. Ainsi certaines terres situées dans les parties basses des bassins d'inondation se trouvent à un niveau assez rapproché de la nappe souterraine pour qu'on puisse sans trop de peine élever l'eau jusqu'au sol et la distribuer par des rigoles d'arrosage, de façon à obtenir une récolte hâtive pendant l'été avant l'arrivée de la crue ; on fait donc là de l'inondation tout de suite après l'irrigation. Dans les districts irrigués, on peut aussi faire, sur les champs qui ne sont pas en culture au moment de la crue, non pas de l'inondation à proprement parler, mais des submersions sur de faibles hauteurs et de peu de durée, à l'abri de petits épaulements protégeant les terres voisines; ces
submersions, insuffisantes pour assurer à elles seules la bonne venue d'une récolte, doivent être complétées par des arrosages réguliers : on fait donc là de rirrigation à la suite de la submersion.
La nature du climat et les facilités de larrosage donnent au sol égyptien une grande élasticité de production et ont amené naturellement le fellah à entreprendre, dans chaque région, des cultures tout le long de l'année.
Les principales de ces cultures sont les cultures d'hiver et les cultures d'été; ce sont celles qui couvrent la plus grande surface de territoire.
Les cultures d'hiver, dites chetoui, se font aussitôt après les submersions ou les arrosages intensifs pratiqués pendant la crue ; on les sème en automne et on les enlève au printemps ; elles comprennent les céréales, les fourrages, les légumineuses.
Les cultures d'été sont le coton dans la Basse et la Moyenne Egypte et la canne à sucre dans la Moyenne et la Haute Egypte; commencées à la fin de l'hiver ou dès le début du printemps, elles donnent leur récolte en automne pour le coton et en hiver pour la canne à sucre. Elles sont sur pied pendant toute la durée de l'étiage du Nil et sont exclusivement des cultures d'irrigation. On les désigne sous le nom de cultures sefi.
En dehors des cultures d'été et d'hiver qui forment la base fondamentale de Tassolement égyptien, il y en a une autre très importante qu'on appelle nili dans la Basse Egypte et nabari dans la Haute Egypte. Elle comporte uniquement une récolte de maïs ou de sorgho * (holcus sorghum) qui sert tout spécialement à la nourriture du paysan et qui ne reste sur pied qu'une centaine de jours en moyenne pour arriver à maturité. Elle se fait en été pendant la période des hautes eaux du Nil et se récolte en automne; c'est une culture épuisante, mûrissant rapidement grâce à la chaleur delà saison. Comme elle demande beaucoup d'arrosage, on ne peut pratiquement l'entreprendre dans la Basse Egypte qu'au moment oii le fleuve donne de l'eau en abondance et à un niveau élevé. En Haute Egypte, dans les parties aménagées en bassin d'inondation, on ne la fait que sur les terres les plus hautes de la vallée qui peuvent difficilement être submergées ou qu'on défend aisément contre la submersion par de petites digues.
Sur les terres les plus basses des bassins d'inondation, on fait aussi des cultures intercalaires dites qedi qu'on sème au printemps sur des terres ayant produit une récolte d'hiver et qu'on arrose au moyen des eaux provenant de la nappe souterraine. Ces récoltes doivent être enlevées avant l'introduction de l'eau de la crue dans les bassins. Elles se sont éten-
* Ces deux plantes sont vulgairement appelées en Egypte Dowra/t; le maïs est le Dourah shami et le millet Dourah baladi.
dues de plus en plus dansées dernières années et se composent de maïs et de sorgho* qui sont des cultures hâtives n'occupant la terre que peu de temps.
Enfin une autre culture particulière, très répandue dans les terres basses situées au nord du Delta, est celle du riz, qui, ayant besoin de grandes quantités d'eau, a une importance considérable pour la fixation du débit des canaux d*irrigation de la Basse Egypte. On cultive deux espèces de riz : l'un, dit siUtani^ se sème lorsque Teau de la crue commence à arriver, dans les mois de juillet et d'août et se récolte en novembre ; lautre, dit sabaini, se sème à la fin du printemps et mûrit, comme le précédent, en novembre.
Ainsi, en résumé, dans les territoires où règne exclusivement la culture par irrigation, les besoins de l'agriculture auxquels l'ingénieur doit faire face sont les suivants : pendant les basses eaux, arrosage des cultures d'été; pendant les eaux moyennes, arrosage des cul tures d'hiver ; pendant les hautes eaux, arrosage des cultures nili et des cultures d'été et, en même temps, irrigation intensive ou submersion passagère des terres préparées pour les cultures d'hiver.
Dans les territoires affectés spécialement aux cultures par inondation, il y a lieu de pourvoir pendant la crue, en premier lieu, à la submersion prolongée et abondante des terres destinées aux cultures d'hiver et, en second lieu, à Tarrosage des cultures nabarL
Quant aux cultures qedi, les seules existant dans les bassins d'inondation pendant les basses eaux, les ingénieurs n'ont pas à s'en préoccuper ; ce sont les paysans qui se chargent de leur procurer Teau d'arrosage au moyen de puits qu'ils creusent eux-mêmes jusqu'à la nappe souterraine.
D'une façon générale, il n'y a pas de bassins d'inondation dans le Delta; toutes les cultures s'y font par irrigation.
Au sud du Caire, la plus grande partie des terres est sous le régime des bassins d'inondation, sauf des réserves, qui sont assez considérables surtout dans la Moyenne Egypte, et qui sont cultivées par irrigation -,