BASSINS D'INONDATION
Si l'Egypte est la région classique des inondations, elle n est pas la seule où Tagriculture ait cherché, par des submersions annuelles, à maintenir et à augmenter la fertilité de la terre. On a reconnu, dans tous les pays des zones tempérées, que la submersion, opérée régulièrement pendant la saison où le sol ne travaille pas, est un excellent moyen d'en entretenir la
* On cultive aussi de cette façon dans certaines régions des cucurbitacés (melons, pastèques, concombres).
* Par suite des travaux actuellement en cours d'exécution, les bassins d'inondation seront bientôt en grande partie supprimés dans la Moyenne Egypte.
fécondité, sans qu'il soit nécessaire d'avoir recours à des irrigations quand les récoltes sont sur pied. Tous les ouvrages d'hydraulique agricole citent des exemples de terrains fertilisés, sans le secours d'irrigations d'été, par de simples submersions d'hiver obtenues soit avec des eaux limoneuses, soit avec des eaux claires.
En Europe, ce procédé n'est guère appliqué qu'au bord même des rivières, sur les portions des vallées que les plus hautes eaux surmontent et où elles séjournent pendant quelque temps ; le plus souvent même, on profite ainsi des crues sans avoir exécuté à l'avance des travaux d'aménagement pour recevoir et retenir les eaux sur le terrain inondé. Ce mode d'arrosage est employé surtout pour les prairies et, bien que les eaux claires soient considérées comme propres à cette opération, les agriculteurs leur préfèrent généralement les eaux limoneuses. Les limonages obtenus par des submersions naturelles ne sont du reste assujettis à aucune règle particulière, si ce n'est à la condition fondamentale que les eaux puissent se retirer d'ellesmêmes complètement et, autant que possible, avant l'époque de la végétation ; car autrement elles endommageraient les récoltes.
En Egypte où il ne saurait y avoir de culture sans le secours de Teau du Nil, les conditions sont tout à fait différentes. Il n'est pas possible d'y laisser à l'initiative individuelle de chaque propriétaire le soin d'inonder son champ; l'emmagasinement et la vidange des eaux exigent des travaux et des mesures d'ensemble, sans lesquels tout ne serait que désordre et confusion et dont le gouvernement doit prendre lui-même en mains la direction, sous peine de voir la plus grande partie des terres rester incultes et d'amener le pays à la famine et à la ruine. Aussi les bassins d'inondation constituent tout un s ystème qui s'étend depuis l'extrémité sud de la Haute Egypte jusqu'à la pointe du Delta et dans lequel le régime de chaque bassin, non seulement n'est pas indépendant, mais est étroitement lié avec le fonctionnement des bassins voisins et parfois de toute une série de bassins éloignés.
Le problème, quoique simple dans ses grandes lignes, est beaucoup plus compliqué dans ses applications qu'il ne semblerait à première vue. Il faut en effet que tout l'ensemble du système soit assez élastique pour s'adapter au régime de toutes les crues, c'est-à-dire pour donner l'inondation à toutes les terres des bassins dans de bonnes conditions, quelle que soit la tenue du Nil pendant les hautes eaux, et nous avons vu que l'état du fleuve pendant la crue est très variable d'une année à l'autre.
La tradition avait bien perpétué d'âge en âge, depuis les temps les plus reculés, les procédés généraux de culture par inondation; mais l'imprévoyance, l'incurie, le désordre familier aux gouvernements orientaux, le manque de ressources régulières affectées aux travaux publics, avaient laissé
PROCÉDÉS GÉNÉRAUX DE L ARROSAGE PAR INONDATION So
dépérir le réseau de digues, de canaux et d'ouvrages d'art destinés au remplissage et à la vidange des bassins ; aussi , dans les années défavo* râbles y beaucoup de terres restaient incultes, tandis que, lors des fortes crues, des ruptures fréquentes de digues compromettaient l'arrosage. D'ailleurs, depuis Mehemet Ali, tous les efforts s'étaient portés vers le développement de l'irrigation et le système de l'inondation, si nécessaire aune grande partie du pays, avait été à peu près abandonné à lui-même. Ce ne fut guère qu'après la basse crue de 1888 que le colonel Ross, alors inspecteur général des irrigations, justement frappé de la grande quantité de terres qui était restée inculte par suite du défaut d'aménagement rationnel des bassins, étudia à fond la question. II projeta alors des remaniements importants dans les canaux d'alimentation et de vidange et dans les endiguements, ainsi que la construction de toute une série d'ouvrages d'art dans le but de parer aux effets des mauvaises crues. Ces travaux ont été exécutés depuis, au moins en grande partie, et l'on peut dire qu'aujourd'hui le système des bassins d'inondation fonctionne à peu près aussi bien qu'on peut le désirer.
Quelques chiffres permettront de mesurer le chemin parcouru depuis cette époque.
Après la crue de 1877, la plus mauvaise du siècle dernier, une surface de près de 400000 hectares resta inculte faute d'eau, et il en résulta pour le trésor une perte de 29 000000 de francs dans le rendement des impôts. La moyenne des années suivantes jusqu'à 1887 donna près de 20 000 hectares incultes avec une perte d'impôts de 1 000 000 de francs. Dans l'année 1888, qui fut une année de faible crue, il y eut 110000 hectares incultes et 7 800 000 francs de déficit dans le recouvrement des impôts. Or, après la crue de 1899, qui fut au moins aussi défavorable que celle de 1877, il n'y eut que 110000 hectares de terres sans eau et 37 000 avec un arrosage insuffisant; et, dans les années qui ont précédé celle-ci, la surface de terres laissées incultes était devenue insignifiante. Pratiquement il n'y a plus maintenant de terres restant sans eau d'inondation, excepté dans les années de crue exceptionnellement basse.
Voyons d'abord quelles sont les dispositions théoriques d'un système de bassins d*inondation. Prenons, par exemple, une portion de vallée sur la rive gauche du fleuve, ayant au maximum 4 à 5 kilomètres de largeur entre le fleuve et le désert et une trentaine de kilomètres de longueur, et comprise entre deux promontoires rocheux qui la limitent à l'amont et à l'aval en se rapprochant très près du bord du Nil. La pente du sol, parallèlement au fleuve, est environ de 0,09 m. par kilomètre et le profil transversal est celui qui est indiqué sur la figure 9, c'est-à-dire incliné à partir de la rive du fleuve vers le désert.
Ce territoire sera partagé par une digue longitudinale ou digue du Nil a h c et par des digues transversales dd, c c^ ff, allant de la digue abc aux
EcIveZZe' oV^oozS p. 1 IkH,
Fig. 7. — Plan.
\Ilauleurs o,ooS p, 1^ '"
Fig. 8. — Coupe longitudinale cl suivant Taxe des bassins.
PlhLS KcluIrs eaua^ (40, oo) ■^" «H
'eaiLrwrmaZ
Hchclles i ^^'"^"^ o-^oip.lJal, \EcuujUurs oV-ooS p,i1^
Fig. 9. — Coupe transversale suivant AR.
Fig. 7, 8, 9. — Chaîne théorique de petits bassins.
pentes du désert, en quatre bassins M, N, P, Q, ayant respectivement 1200, 1 800, 2 000 et 3 000 hectares environ. La digue du Nil, élevée de 1 mètre au-dessus des plus hautes eaux, protège la vallée contre Tinvasion directe de la crue (voir fig. 7, 8 et 9).
La bande étroite qui est comprise entre la berge du fleuve et la digue abc^ partie la plus élevée de la vallée, est cultivée en maïs ou en sorgho pendant
la période des hautes eaux et irriguée au moyen de machines élévaloires mues par Thomme ou par les animaux ; quand le niveau des eaux ralteinl ou la dépasse, on la protège autant que possible au moyen de petites digues en terre construites par le fellah.
Quant aux bassins, ils reçoivent l'inondation au moyen de deux systèmes de canaux : un premier système, à niveau élevé, est la prolongation du canal d'alimentation principal de la chaîne de bassins qui se trouve en amont; il se divise en deux branches, Tune /// qui suit les terrains hauts voisins de la digue du Nil ; lautre kkk qui se rapproche des pentes du désert ; le second système, à niveau plus bas, a sa prise en amont de la chaîne de bassins, M,N,P,Q, qu'il traverse d'un bout à l'autre suivant la ligne des points bas ; c'est le canal mmm, qui prolongé forme le canal d'alimentation à niveau élevé de la chaîne suivante, le canal nn formant le système bas de cette nouvelle série de bassins.
Le canal /// franchit au moyen d'un siphon le canal mmm qui lui-môme traverse également par un siphon le canal nn. Les trois canaux //, mm et kk sont coupés par des ouvrages régulateurs au droit des digues transversales. Un déversoir q permet de rendre directement au Nil l'eau des bassins M,N,P,Q, qui passe d'un bassin dans l'autre par les ouvrages régulateurs des digues, à moins qu'il ne soit nécessaire de la faire écouler par le canal mm dans la chaîne aval de bassins pour en compléter Tinondalion.
Le niveau normal de l'eau dans les bassins est fixé de façon à ce que les points les plus élevés soient noyés de 0,40 m. à 0,80 m. La coupe transversale, figure 9, montre que ce niveau peut être donné, même dans les années faibles, au moyen du réseau des canaux à haut niveau, dont la prise est reculée très loin en amont, mais que, dans les premiers bassins, le canal à bas niveau est en général impuissant à l'atteindre, la prise de ce canal étant trop rapprochée.
De celte observation découle le mode de remplissage des bassins; le canal à bas niveau alimentera les parties basses des bassins M et N et pourra suffire pour donner le niveau normal dans les bassins P et Q ; les canaux à haut niveau compléteront l'inondation des bassins M et N, ainsi que des bassins P et Q, s'il y a lieu, après que ralimentation des bassins de là chaîne amont aura été assurée. Les canaux à haut niveau seront appelés à jouer un autre rôle important. Ils amèneront, dès le commencement de la crue, les eaux d'irrigation destinées à l'arrosage des cultures nabari (maïs et sorgho) qui sont faites sur une partie des terres les plus élevées des bassins, terres qui sont protégées contre les inondations au moyen de petites digues construites par les paysans au moment où l'eau des bassins atteint son niveau maximum ^
* On peut admettre, d une façon générale, que les terres hautes sur lesquelles on fait les cul-
LES IRRIGATIONS EN EGYPTE .î /A
£cIi*Uc €hi oT^oQsS p. l kil, (b
Zcheïljtaï
Conffueurs o^oozS p,
HoLuimurs o,oo5 p.l^.
Fig. 11. — Coupe longiludinale suivanl B C.
Fig. 13. — Coupe transversale suivant A B.
Fig. 10, H. 12, 13. — Chaîne théorique de grands bassins.
Enfin de petits canaux accessoires, tels que pp^ peuvent amener au milieu des bassins de bonnes eaux limoneuses prises directement du Nil pendant les années favorables.
Prenons un autre exemple dans un endroit où la vallée est moins resserrée et a une quinzaine de kilomètres de largeur (voir fig. 10, 11, 12 et 13). Les dispositions seront à peu près les mômes. Mais, afin d'éviter d'avoir à maintenir dans toute la largeur de la vallée la hauteur d*eau nécessaire pour noyer suffisamment les terres hautes rapprochées du Nil, on formera au delà de la digue du Nil abc une seconde digue longitudinale a'b'c' qui séparera ainsi une série de bassins hauts M,N,P,Q,R, d'une seconde série de bassins bas S,T,U,V,X. 11 y aura alors deux canaux principaux d'alimentation, Tun mmm pour les bassins hauts et l'autre iinn pour les bassins bas, tous les deux se prolongeant en aval du bassin X pour former le réseau des canaux à haut niveau de la chaîne suivante de bassins. Le service à haut niveau des terres en bordure du Nil sera fait par le prolongement Mi( du canal d'alimentation de la chaîne des bassins d'amont. En raison de la largeur de la vallée et de la grande dimension des bassins S,T, U, V, X, afin de diminuer la durée du remplissage, un embranchement qqq du canal mmm apportera également l'eau dans ces bassins. Deux siphons pour faire passer le canal supérieur kkk sous les canaux mmm et n/iw, des ouvrages régulateurs aux points où les canaux franchissent les digues des bassins, un déversoir au Nil en r compléteront l'outillage de cette chaîne de bassins. Les réseaux des canaux hauts et bas fonctionnent comme dans l'exemple précodent, les canaux supérieurs venant aux secours des canaux inférieurs pour assurer ou compléter l'inondation des divers bassins et le canal kkk servant en outre à arroser la culture nabari des terres hautes. Enfin, des canaux directs pourront apporter dans les bonnes années l'eau limoneuse du Nil au cœur des grands bassins *.
Ainsi chaque bassin est disposé de façon à pouvoir au besoin faire servir son eau pour l'inondation du bassin d'aval après qu'il en a profité lui-même et chaque chaîne de bassins peut venir en aide à la chaîne suivante.
Ce ne sont là, d'ailleurs, que des dispositions générales susceptibles d'être modifiées pour se prêter aux diverses particularités du terrain.
DIMENSIONS DES BASSINS Les dimensions des bassins sont très variables ; elles dépendent de la
tures nabari s'étendent sur un tiers de la largeur de la vallée à partir du Nil. Ces cultures sont parfois séparées des bassins ou hods au moyen de digues permanentes formant des enclaves appelées hochehs.
* Ces canaux directs ne sont plus guère utiles avec les perfectionnements apportés dans la distribuUon de Teau rouge pendant les quinze dernières années.
configuration des lieux. Quelques-uns ont une superficie qui ne dépasse pas un millier d'hectares, mais il n est pas rare d'en rencontrer qui ont de 15 à 20 000 hectares et le grand bassin de Kocheicha, dans la province de Benisouef, mesure 34 000 hectares.
Le dernier bassin d'une chaîne est toujours plus long et plus large que les autres, et la raison en est facile à comprendre. Si Ton se reporte aux figures 9 et 13, on voit que dans les fortes crues le Nil s'élève beaucoup au-dessus du sol, qu'il atteint 1 mètre à 1,50 m. au-dessus de ses berges, et qu'il peut remplir directement un bassin quelconque, même par son extrémité aval, de 0,30 m. à 0,S0 m. plus haut que son niveau normal
Fig. 1*.
d'inondation. Or, comme on est moins maître du mouvement des eaux pendant les fortes crues, il est arrivé souvent, par suite d'une fausse manœuvre ou d'une rupture de digues en amont, que le dernier bassin de la chaîne a été rempli à déborder et a dû être déchargé dans le Nil par son extrémité aval. La hauteur du fleuve en ce point est alors plus élevée que le niveau normal du bassin ; mais, si celui-ci est très étendu, rinondation, en raison des pentes de la vallée et du fleuve, y est inférieure au niveau normal du bassin immédiatement supérieur et est cependant assez élevée pour couvrir complètement ce bassin. Ainsi, avec cette disposition, dans les fortes crues, le dernier bassin seul se trouve avoir un niveau plus élevé que son niveau normal et ne réagit pas d'une façon fâcheuse sur le régime des bassins d'amont. Tandis que, dans les bassins ordinaires, les villages sont construits sur des monticules artificiels de façon à être seulement au-dessus du niveau normal d^inondation, le colonel Ross a constaté que, dans le dernier bassin d'une chaîne, ils sont établis au-dessus du niveau même des crues et qu'on peut y élever les eaux à 0,80 m. au-dessus du niveau normal sans atteindre aucune construction.
Il est avantageux, au point de vue du remplissage, surtout dans les basses crues, d'avoir des bassins qui ne soient pas trop longs; ainsi, le profil ci- contre (fig. 14) montre qu'en partageant une longueur de 20 kilomètres en quatre bassins au lieu de deux, on économisera tout le volume d'eau représenté par les surfaces hachurées ; en outre, les digues de séparation seront soumises à de moindres charges. 11 est également préférable (voir fig. 13) d'établir la division en bassins de telle sorte que le sol ne présente pas de
fortes dénivellations dans Tintérieur d un même bassin et aussi de pourvoir, autant que possible, de sources d'alimentation indépendantes les bassins situés à des niveaux très différents du reste de la chaîne ; on obtient ainsi une distribution plus facile avec une moindre dépense d'eau.