REMPLISSAGE DES BASSINS
Le premier point est de laisser couler l'eau aussitôt que possible dans les canaux le long desquels est cultivé du nabari ; cela est facile lorsque
ces canaux ont des ouvrages de prise permettant de régler le débit et des barrages aux extrémités pour empêcher Teau d'aller noyer les cultures qedi qui occupent alors le fond des bassins. On admet donc Teau dans ces canaux aussitôt que le niveau de la crue dépasse celui du plafond.
En second lieu, dès que la récolte qedi est enlevée, les prises des bassins doivent être ouvertes, et cela aussitôt que possible dans le mois d'août, afin de pouvoir envoyer sur les terres le plus d'eau rouge qu'on le peut. Avec un aménagement convenable, on peut, dans une bonne crue, faire passer dans les bassins deux fois et demi plus d'eau rouge que le minimum calculé pour une mauvaise crue.
Quand un bassin a une alimentation directe du Nil au moyen d'un canal ayant une section suffisante et une pente assez forte pour maintenir le limon en suspension et quand il est muni d'un déversoir au Nil à son extrémité aval, il est dans les meilleures conditions possibles pour Tinondation. Aussitôt que Teau dans le bassin a atteint 0,25 m. au-dessous du niveau normal, le déversoir est ouvert de façon à avoir un débit égal au débit d'alimentation. Si le débit d*alimentation est plus fort que celui du déversoir on réduit le premier en fermant plus ou moins les prises d'eau. On ne doit amener le bassin à son niveau normal que dix jours environ avant le moment de la vidange, soit vers le 15 septembre dans la Haute Egypte et vers le 20 septembre dans la Moyenne Egypte. De cette façon, les plus hautes terres ont au moins dix jours de bonne inondation, et les digues sont moins longtemps soumises à de fortes pressions ainsi qu'à l'action des vagues que le vent soulève dans un bassin tout à fait plein.
Quand une série de deux ou plusieurs bassins est alimentée uniquement par une prise d'eau rouge au Nil située en amont de la chaîne et n'a pas de réseau de canaux à haut niveau provenant d'une chaîne supérieure de bassins (et c'est encore le cas de certaines séries de bassins de la rive droite du Nil qui sont séparées les unes des autres par de longs promontoires rocheux infranchissables), depuis le commencement du remplissage, les régulateurs des digues transversales sont laissés ouverts ; ceux de la digue aval du dernier bassin sont seuls fermés. De cette façon, il passe plus d'eau dans le canal, quand le Nil est encore bas, que si on fermait un régulateur plus rapproché de la prise, car la pente superficielle serait ainsi diminuée. Quand les bassins inférieurs de la série sont pleins jusqu'à 0,25 m. au-dessous de leur niveau normal et que le Nil continue à monter, les régulateurs des bassins sont fermés graduellement d'aval en amont; mais, si l'on voit, quand le Nil est arrivé à son niveau maximum, que les bassins supérieurs sont à court d'eau, les régulateurs d'aval doivent être tous fermés et l'inondation doit être complétée autant que possible en amont; l'eau est ensuite passée de bassin en bassin pour compléter l'inondation des bassins inférieurs. Il
faut toutefois veiller, lorsque la prise du canal est très rapprochée, à ce que la fermeture des régulateurs des premiers bassins ne diminue pas trop la pente superficielle et par suite le débit, à moins qu'il y ait déjà assez d'eau dans lensemble du système et qu'elle y soit emmagasinée de façon à pouvoir ensuite, par une répartition convenable, inonder toutes les terres. Au contraire, lorsque la crue est bonne, on procède comme on Ta vu plus haut, en continuant tout le temps qu'il est possible le passage de leau à travers les bassins, déversant le surplus au Nil par le déversoir d'aval, ne donnant le plein niveau qu'une dizaine de jours avant la vidange et ayant bien soin de ne pas le laisser s'abaisser jusqu'à la fin.
Quand les chaînes de bassins ont, outre leurs propres canaux d'alimentation, un réseau de canaux à niveau élevé provenant des systèmes de bassins supérieurs, le remplissage est ainsi rendu beaucoup plus indépendant de la hauteur des crues, puisqu'on peut avoir recours à la vidange des bassins de la série supérieure soit pour compléter le remplissage des bassins amont de la série considérée, soit pour créer un mouvement général d'eau rouge dans les bassins jusqu'au moment où on leur donne leur plein niveau.
Cette communication avec les canaux des séries supérieures de bassins est encore très utile quand un ou plusieurs bassins d'une même chaîne ont des canaux directs d'alimentation de section insuffisante, comme c'est le cas notamment pour la grande chaîne qui s'étend d'Assiout au Caire.
Pendant la première période du remplissage, il est possible, dans bien des cas, de faire entrer directement l'eau du Nil dans certains bassins par les déversoirs qui servent ensuite à l'évacuer. Il est très avantageux de profiter de cette facilité qui augmente le nombre des points par lesquels on peut introduire l'eau rouge dans une même chaîne de bassins.
Pendant les fortes crues, avec un système bien combiné de prises d'eau, de régulateurs et de déversoirs; il est toujours facile et il est avantageux de laisser les canaux principaux couler en plein et de rendre au Nil l'excédent d'eau; on augmente ainsi l'intensité du limonage; mais quand le Nil est mauvais, c'est-à-dire quand la crue est basse, c'est avec la plus grande attention qu'il faut régler l'admission et la répartition de l'eau. Des mesures spéciales sont prescrites dans ce cas aux ingénieurs régionaux et Taiarme leur est donnée aussitôt qu'à certains indices on prévoit une crue faible. Alors on emmagasine Teau dans le centre de chaque chaîne de bassins et elle est ensuite répartie dans les bassins d'aval de la même chaîne et dans les bassins amont de la chaîne suivante. On bouche en outre à grand renfort de terre les régulateurs et les déversoirs des bassins où l'eau est emmagasinée, de façon à éviter toute déperdition.
Jusqu'à ces dernières années, on croyait pouvoir prédire une basse
crue lorsque le 15 août le Nil était au-dessous de 7 mètres à réchelle d'Âssouan, ou si le 22 août il était au-dessous de 7,60 m., ou si le 28 août il était au-dessous de 8,10 m. Mais aujourd'hui que des nilomètres sont installés jusqu'au fond du Soudan, Tétat des crues peut être prévu beaucoup plus sûrement et plus longtemps à lavance.
On a parlé jusqu'à présent du niveau normal ou du plein niveau des bassins comme si c'était une donnée fixe, immuable. En fait il dépend chaque année du point jusqu'où descendent les cultures nabari et les ingénieurs éprouvent souvent des difficultés à régler ce niveau normal, surtout lorsque les paysans ont fait des cultures nabari sur des champs isolés, séparés par des terres en friche prêtes à recevoir Tinondation. Ces cultures nabari, si intéressantes pour le fellah, courent ainsi souvent de grands risques d'être noyées. Lorsqu'on prévoit une faible crue, les cultures nabari prennent plus d'extension que dans les années ordinaires, le paysan cultivant de celte façon une grande partie de terres sur lesquelles il estime que l'eau ne montera pas.