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DISTRIBUTION DES EAUX, ROTATIONS

Ainsi l'eau n'est pas distribuée en Egypte par des prises d'eau exactement réglées et calibrées d'après l'étendue de chaque propriété ; le tuyau d'une pompe, le chapeletd'une noria, le seau d'un chadouf ou d'un nataieh plongent soit directement dans le canal, soit dans une rigole dérivée du canal et élèvent l'eau jusqu'aux terres sans autre limite que le débit du canal et la puissance du moteur. En principe, tous ces appareils fonctionnent librement et dans les endroits qui conviennent le mieux au fellah, avec cette seule restriction que les pompes à vapeur et les norias ou sakiehs ne peuvent être installées qu'avec une autorisation du service des irrigations. Le gouvernement amène l'eau à portée des terres et le paysan la fait monter jusqu'à son champ, à son gré, par ses propres appareils et avec ses propres moyens.

Dans ces conditions, lorsque l'eau d'un canal est à la libre disposition du public, il y a de grandes chances pour que le gaspillage le long des biefs supérieurs n'affame les biefs d'aval au détriment des cultures que ceux-ci desservent, surtout lorsqu'il s'agit de canaux de grande longueur ayant 150 à 200 kilomètres. D'où, première nécessité d'une réglementation dans les moments où il faut répartir judicieusement tout le long des canaux une quantité d'eau limitée et peu différente de celle qui est nécessaire.

D'un autre côté, même si le canal est, à certaines époques de l'année, assez largement alimenté pour suffire à tous les besoins, une introduction

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d'eau trop abondante dans les rigoles particulières nuit à la terre et rend plus difficile le drainage en congestionnant les canaux de colature ; de là, utilité d'une réglementation en tout temps, dans la mesure où les habitudes locales peuvent le permettre.

En troisième lieu, lorsque les canaux coulent longtemps au niveau des terres ou à un niveau rapproché, et que ces terres ne sont pas pourvues de moyens de drainages suffisants, ce qui est généralement le cas, des infiltrations se produisent à d'assez grandes distances le long des berges et font remonter à la surface du sol des efflorescences salines qui abîment la terre. Pour éviter ces inconvénients, il est bon d'abaisser de temps en temps le plan d'eau afin que la cuvette même du canal serve à drainer ces infiltrations.

Enfin, il est nécessaire, après le passage de la crue, d'enlever du lit des canaux le limon qui s'y est déposé, et de rétablir la section nécessaire au débit des basses eaux. Dans les grands canaux, ce curage se fait au moyen de dragues; mais le travail s'exécute à la main dans la plupart des canaux secondaires et des petits canaux et nécessite leur misé à sec pendant une certaine période de temps chaque année.

Pour ces diverses raisons, on s'est trouvé dans l'obligation d'avoir recours, presque pendant chaque saison, à des arrangements spéciaux, désignés sous le nom de rotations et comportant des périodes alternatives de chômage et d'alimentation.

A partir de 1897, le programme annuel des rotations pour la Basse Egypte a été établi sur les bases suivantes :

Du 20 décembre au 31 janvier, abaissement général du plan d'eau dans les canaux pour les travaux de curage ; c'est Tépoque où les cultures d'hiver, semées fin octobre ou en novembre après les forts arrosages de la crue, n'ont pas encore besoin d'irrigation.

Pendant les mois de février, mars et avril, arrosages d'hiver sans rotations ; dans cette saison, à la fin de laquelle se fait la préparation de la terre pour les semailles du coton, le débit des canaux est toujours suffisant pour les besoins et le plan d'eau n'est pas assez élevé pour que les infiltrations soient nuisibles aux abords des canaux.

Du 1" mai au 20 juin, rotations de printemps; il commence à être nécessaire de ménager l'eau.

Du 21 juin au 20 août, rotations d'été, très sévères pendant les années de bas étiage où la demande d'eau est supérieure au débit des canaux, tant dans la première partie de cette période pour l'arrosage du coton, que vers la fin, au moment où se font les semailles du maïs.

Du 21 août au 20 septembre, plein débit de crue; il faut alors de l'eau largement pour toutes les terres cultivables de la région.

Du 21 septembre au 30 novembre, rotations de crue, pour empêcher un mouillage surabondant des terres et en faciliter le drainage. Ces rotations sont en outre utiles, dans les années où la crue est basse et n'atteint pas une hauteur suffisante, pour assurer aux canaux leur plein débit ; avec un bon système de rotations on peut alors obtenir alternativement dans les embranchements un niveau suffisant pour Tarrosage des terres par gravitation, ce qui est nécessaire dans cette période d'irrigation générale et intensive.

Du 1" décembre au 19 décembre, pas de rotations ; on donne de Teau à toutes les terres avant le chômage de quarante jours nécessité par les travaux de curage.

Ainsi on admet que, sauf pendant les mois de février, mars et avril, pendant un mois d'été et vingt jours du mois de décembre, les rotations doivent être appliquées aux canaux d'irrigation tout le reste de Tannée ; celles d'été étant spécialement destinées à utiliser le mieux possible le débit d^étiage des canaux; celles du printemps et de crue, à empêcher que les terres ne souffrent d'être trop imprégnées d'eau ; celles d*hiver, à faciliter le curage des canaux.

Ce n'est guère que vers 1886 qu'on fit en Egypte les premiers essais du système de distribution par rotations et le programme annuel ci-dessus n'a été élaboré qu'après une expérience de près de dix années. Ce n'est d'ailleurs qu'un programme général que les fonctionnaires supérieurs du service des irrigations ont le droit de modifier pour l'accommoder chaque année aux besoins et aux conditions de. chaque province. La durée des rotations d'été, notamment, dépend du régime de chaque étiage ; elle est plus longue dans les années mauvaises et dans les régions moins facilement alimentées. Certains ingénieurs sont d'avis qu'il est préférable que ces rotations d'étiage soient établies chaque année à date fixe, quel que soit l'état du fleuve ; il parait cependant plus ordinairement admis qu'il faut restreindre autant que possible leur durée, car c'est alors la saison chaude et les canaux sont pour beaucoup de villages la seule source d'alimentation en eau potable. D'autre part, les rotations sévères de cette période de l'année oîi l'arrosage est si nécessaire aux cultures, mettent un grand pouvoir entre les mains des agents subalternes et ouvrent la porte aux abus et à la corruption ; donc, à ce point de vue encore, il y a lieu d'en limiter l'extension aux nécessités réelles de la saison.

Uapplication des rotations donne lieu à des mesures plus ou moins strictes, suivant que la demande d'eau excède plus ou moins le débit des canaux. Elle devient très rigoureuse pendant les bas étiages ; il est alors formellement prohibé de puiser avec n'importe quel appareil dans les parties de canaux qui, mises en chômage, continuent cependant à porter de l'eau pour alimenter les biefs d'aval ; tandis que, dans les rotations ordi-

BAiom. — Let irrigations eo Egypte. 9

naires, on tolère le fonctionnement des petits appareils tels que natalehs, chadoufs et sakiehs.

Dans le cours de Tannée, la durée des périodes alternatives de chômage et d'exploitation est fixée de telle sorte que les cultures ne souffrent pas; mais, en été, quand Teau devient rare, les périodes de chômage sont allongées et celles d'exploitation réduites de façon à la répartir aussi équitablement que possible dans chaque système de canaux. Dans tous les cas, les bases d'un programme de rotations sont la connaissance, d'abord de l'intervalle qu'une culture peut supporter entre deux arrosages, et ensuite du temps que chaque machine met à irriguer la superficie à laquelle elle est affectée.

Au moment de l'étiage, deux sortes de cultures sont sur pied, le coton ou la canne à sucre et, dans les districts du nord, le riz.

Pour le coton, M. Willcocks cite que, d'après des expériences faites par lui en 1888, un arrosage tous les vingt jours donne de très beaux produits ; qu'avec un arrosage tous les trente jours, la plante commence à souffrir; qu'elle dépérit très sensiblement avec unarrosage tous les quarante jours et qu'avec un arrosage tous les cinquante jours, la végétation s'arrête. En fait, quand l'irrigation est libre, on arrose le coton tous les quinze jours, et même tous les dix jours, mais le service des irrigations considère que le coton le plus prospère est celui qui reçoit un arrosage tous les vingt et un jours*. D'autre part, on a constaté qu'il faut en moyenne six jours à une machine à vapeur ou aune sakieh pour irriguer la récolte de coton qu'elle dessert, à raison de 830 mètres cubes par hectare, quantité reconnue très suffisante pour un bon arrosage. Une récolte de coton réclame ainsi dix ou douze arrosages du mois d'avril au mois de septembre, soit 8 à 10000 mètres cubes d'eau en total par hectare.

La culture du riz se présente dans des conditions très différentes au point de vue de l'irrigation. Il prend autant d'eau qu'on peut lui en donner ; il lui faut, en tout cas, un arrosage tous les quatre jours quand il est jeune, et jamais moins que tous les huit jours ; un intervalle de cinq à six jours constitue une bonne moyenne.

La canne à sucre se comporte à peu près comme le coton.

Le maïs demande un arrosage tous les dix à douze jours.

Quant aux cultures d'hiver, elles ont besoin au maximum de deux ou trois arrosages, suivant les conditions climatériques, à partir du mois de février.

Sur ces données, les rotations d'hiver, de printemps et de crue, c'està-dire des saisons où l'eau est assez abondante dans les canaux, se font

' Beaucoup de bons agriculteurs préféreraient des arrosages plus rapprochés et moins abondants dépensant en totalité la même quantité d'eau.

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ordinairement par chômages de sept jours espacés de sept jours, ou encore par chômages de dix jours espacés de dix jours ; le premier cas correspondant à un arrosage tous les quinze jours et le second à un arrosage tous les vingt jours. Mais, pendant Tétiage, on accorde pour le coton six jours d'exploitation seulement pour quatorze jours de chômage et, quand il faut resserrer encore la distribution, on arrive à six jours d'exploitation pour vingt-quatre jours et même vingt-huit jours de chômage, comme en 1900, année de très bas étiage. Avec un programme aussi rigoureux, le coton souffre forcément; cependant, en 1900, la récolte a été en moyenne assez bonne.

Mais de semblables arrangements ne sont pas applicables au riz qui réclame des arrosages fréquents ; aussi on éprouve de grandes difficultés à régler les rotations dans la Basse Egypte sur les canaux qui arrosent à la fois du coton et du riz, quoique ce dernier soit généralement concentré dans les biefs d'aval.

Dans les années de disette d'eau, on établit les rotations sans tenir compte des rizières. Comme correctif à cette mesure, on a eu soin, lorsque les prévisions d'étiage sont mauvaises, d'avertir les paysans qu'on ne leur garantit pas d'eau pour leurs plantations de riz d'été ou sultani ; ils peuvent alors retarder leurs semailles de quelques mois et semer au moment de la crue du riz tardif ou sabaini; souvent aussi ils remplacent leur riz par une récolte médiocre de coton.

Le meilleur système serait évidemment de partager les canaux en artères principales qui seraient toujours en eau et qui seraient de simples canaux d'amenée non utilisés pour l'arrosage, et en canaux secondaires qui seraient des canaux d'arrosage et sur lesquels s'exerceraient les rotations. Mais, pour le moment, le réseau des canaux n'est pas encore disposé pour qu'il en soit ainsi.

Ordinairement, pour les rotations, chaque groupe de canaux est divisé en trois ou quatre sections; une seule section travaillant pendant que les autres sont en chômage. Toutefois, dans le Fayoum, on emploie un autre procédé. Les canaux de cette province sont tous issus duBahr Yousef (voir pi. V). On les partage, au point de vue des rotations, en trois classes, suivant la surface des terres cultivables qu'ils desservent :

1'' classe : canaux desservant 4000 hectares ou plus.

2* classe : — de 4000 à 1000 hectares.

3* classe : — moins de 1000 hectares.

Les canaux de première classe commandent en tout 91 000 hectares ; chaque canal est divisé en trois sections et chaque section reçoit l'eau à son tour pour une durée proportionnelle à sa surface cultivable, de façon à ce que la rotation soit terminée en douze jours.

Les canaux de la deuxième classe, qui commandent en tout 18000 hectaresy sont divisés en deux sections chacun, chaque section recevant l'eau à son tour proportionnellement à sa surface cultivable et de telle sorte que la rotation soit terminée en douze jours.

Les canaux de la troisième classe sont divisés en deux groupes, chaque groupe recevant allcrnativement Teau pendant six jours et étant à sec pendant six jours. Ces canaux commandent en tout 7000 hectares.

Le débit du Bahr Yousef est partagé entre les canaux en proportion de la surface qu'ils commandent, les deux sections de la troisième classe recevant double alimentation pendant leur période de fonctionnement.

Ce système marche bien. La période de douze jours est établie au Fayoum parce que les terres y sont légères et supporteraient difficilement plus d'intervalle entre les arrosages.

Qelques exemples feront mieux saisir la manière dont sont appliquées les rotations d'étiage suivant l'état du Nil.

En 1899, année de bon étiage et de très mauvaise crue, des rotations générales, dans les provinces du centre du Delta, commencèrent à être appliquées le 26 mai, avec sept jours de travail pour neuf jours de chômage ; dans les districts à rizières du nord de ces provinces, on donna quatre jours de travail et six jours de chômage. Â la fin de juin, on éprouva des difficultés pour Tarrosage du maïs et on mit en vigueur un deuxième programme comportant dans les districts du nord sept jours de travail et sept jours de chômage et, dans les districts du sud, sept jours de travail et quatorze jours de chômage. Mais cette dernière r.épartition fut encore trop large, on manqua d'eau à l'extrémité nord de certains canaux, et là quelques terres ne purent avoir qu'un seul arrosage en trente ou quarante jours.

On fit pendant la crue, celte année-là, des rotations avec sept jours de plein débit et sept jours d'un débit réduit aux deux tiers.

En 1900, i'étiage s'annonçant très mauvais^ on prit pour le Delta des mesures exceptionnelles.

En premier lieu, on publia de bonne heure, dès le mois de février, le programme des rotations, de façon à ce que tout le monde les connût à l'avance et que l'on vît nettement que la culture du riz d'été serait impossible.

En second lieu, il fallait atout prix éviter la forte demande d'eau qui se produit au moment des semailles du maïs, avant même le commencement de la crue. Un décret spécial interdit, jusqu'à une date à fixer par le ministre des Travaux Publics, d'arroser les terres connues généralement dans la Basse Egypte sous le nom de terres charaki et réservées pour l'ensemencement du maïs ou de toute autre culture dont l'ensemencement se prépare de la même manière que celui du maïs. Cette interdiction ne s'appliquait

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pas toutefois aux terres réservées à la culture des légumes et des cucurbita* cées (melons, pastèques, concombres, etc.), ou aux cultures dont Tarrosage pouvait s'effectuer au moyen d'eau puisée dans des puits n'ayant pas de communication avec un canal ou au moyen de machines à vapeur établies sur le Nil et dûment autorisées ^

L'interdiction relative à Tarrosage des terres charaki fut levée à des dates variant du 12 au 23 juillet, suivant les régions, le Nil ayant atteint à cette époque une hauteur suffisante pour permettre de faire face à cette dépense d'eau.

Les prescriptions suivantes étaient inscrites sur les programmes officiels de rotations :

1® Les pompes établies sur le Nil ne sont pas sujettes aux rotations.

2"" Pendant le chômage d'une section, toute prise d'eau publique ou privée et toute machine élévatoire comprise dans cette section doivent être fermées ou arrêtées ; pendant la période du travail, les prises publiques ou privées comprises dans la section sont ouvertes suivant le débit disponible, et les machines élévatoires fonctionnent.

S"" Tout propriétaire d*un canal ou d'une machine élévatoire qui ouvre son canal et fait travailler sa machine hors tour est puni conformément à la loi sur les canaux' et peut être condamné à la fermeture de sa prise ou à l'arrêt de sa machine pour tout ou partie de la période suivante d'activité. En cas de récidive, on pourra fermer définitivement le canal ou arrêter la machine et toutes les autorisations que possède le propriétaire peuvent lui être retirées.

i"" Les propriétaires de machines élévatoires ainsi que les propriétaires de canaux ou leurs agents sont rendus directement responsables de l'ouverture des prises ou du fonctionnement des machines hors tour.

S"" L'interdiction de faire marcher une machine pendant sa propre période de travail ne donne aucun droit au propriétaire de travailler hors tour.

G"" Pour la réglementation des rotations, le jour commence au lever du soleil.

Quelques-unes de ces mesures sont très sévères, mais on comprend combien la police des eaux serait difficile si la loi ne donnait pas les moyens d'arrêter toute infraction énergiquement et rapidement.

La date du commencement des rotations en 1900 était fixée au 14 mars, mais on ne jugea pas utile de les appliquer avant le 4 et le 5 avril dans les

* En 1902, année d'étiage aussi très bas. la prohibition fut étendue même aux machines établies le long du Nil sauf pour les lies. Jusque-là, le gouvernement navait pas cru pouvoir le faire, considérant que ces machines puisent dans un réservoir naturel qu'il n'avait pas le droit d'interdire aux riverains.

* Voir cette loi chap. xiii.

provinces da Galioabieh et du Charkieh et avant le 16 et le 17 avril dans les autres provinces du Delta.

Trois programmes furent successivement mis en vigueur, de plus en

plus rigoureux, au fur et à mesure que croissaient les difficultés d'alimentation.

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