‹ Les irrigations en ÉgypteChapitre 85 sur 159 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Après avoir pourvu aux moyens d'amener et de distribuer Teau d'arrosage qui seule, sous le climat sec et chaud de TÉgypte, permet à la terre de produire des récoltes, le premier souci de Tingénieur doit être d'évacuer loin des terrains cultivés les eaux surabondantes qui, leur travail de fertilisation accompli, n'ont pas été absorbées par le sous-sol, par Tévaporation ou par la végétation même. Le drainage des eaux usées est aussi nécessaire ^u maintien de la fécondité des terres qu'il est, dans les villes, indispensable à la salubrité. C est là une loi naturelle d'ordre général. Tout organisme doit rejeter le surplus des aliments dont il s'est assimilé les parties nutritives, sous peine de tomber en pourriture et de se détruire lui-même. Ainsi dans les pays d'irrigation, la terre, mère nourricière des peuples qui lui donnent, au prix de patients efforts, Teau nécessaire à son travail de gestation, deviendra bientôt stérile, malfaisante pour l'homme comme pour les végétaux, si une main attentive et expérimentée ne la débarrasse promptement des résidus de l'arrosage.

Il est de tradition chez les ingénieurs italiens, qui ont fait de si remarquables travaux hydrauliques dans la vallée du Pô, que les ouvrages destinés à écouler les eaux de colature doivent être exécutés avant les ouvrages d'amenée des eaux d'irrigation.

En Egypte, deux raisons principales obligent les ingénieurs à apporter un soin spécial au drainage des terres.

En premier lieu, le sol est composé, sur une épaisseur toujours forte et

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souvent considérable, d'un limon argileux qui, tout en se laissant impré* gaer assez facilement, n'est cependant pas doué d'une puissance de perméabilité suffisante pour que les eaux répandues à sa surface s'y infiltrent rapidement jusque dans les couches inférieures. Les différences très sensibles que Ton constate aux différentes époques de Tannée entre les niveaux du Nil et ceux de la nappe souterraine alimentée par le fleuve, ainsi que les retards qui existent dans les oscillations de la nappe souterraine par rapport à celles du Nil, sont des preuves de la lenteur avec laquelle se propage le mouvement des eaux dans l'intérieur du sol et de la résistance que sa ténacité oppose à leur passage.

En second lieu, les eaux d'arrosage qui ont pénétré dans le sol, si on ne leur a pas ménagé des moyens d'évacuation, reparaissent plus loin, par l'effet des lois naturelles d'écoulement, à la surface du terrain, dans les points situés plus bas que leur niveau d'émission. Ces points d'affleurement sont déterminés par les pentes longitudinales et transversales de la vallée d'alluvion, et, quand ces pentes sont faibles et régulières, les eaux de colature envahissent des régions étendues. Or, en Egypte, la terre n'étant pas lavée par les pluies, les eaux qui la traversent se chargent de sels solublés qui, sous l'action d'une forte évaporation atmosphérique, forment une couche blanchfttre d'efflorescences, destructrices de toute fertilité. Le même phénomène est constaté dans tous les deltas des fleuves dçs pays chauds et secs.

Ces dépôts salins se produisent le long des canaux dans lesquels les eaux coulent à un niveau supérieur à celui des terrains avoisinants, quand ceuxci n'ont pas de rigoles de drainage. lisse retrouvent partout où les eaux de colature n'ont pas un écoulement suffisant, naturel ou artificiel. Us couvrent enfin de vastes espaces dans les terrains bas qui entourent les lacs situés au nord du Delta ainsi qu'aux abords du lac Keroun, auFayoum. Deux ou trois saisons de sursa^turation d'une terre, par des eaux remontant du soussol, suffisent pour abîmer profondément cette terre, dont l'assainissement oblige ensuite à des opérations de lavage répétées plusieurs années et à des travaux spéciaux de drainage.

Quoique des canaux d'évacuation des eaux de colature soient utiles partout en Egypte, ils ne sont pas partout nécessaires. Considérons, par exemple, les terres situées auprès de la pointe du Delta, entre les deux branches du Nil ; elles sont élevées de 6 à 7 mètres au-dessus des basses eaux du fleuve. Grâce à cette forte différence de niveau, un appel des eaux surabondantes d'irrigation se produit à travers le sol vers le lit du Nil et débarrasse ainsi les cultures de tout excès d'humidité. Là, le drainage est évidemment moins indispensable que dans les endroits où le plan d'eau d'étiage du fleuve est plus rapproché de la surface des terres. Et cependant, même

Fig. 35.

dans cette partie du Delta, les grands canaux d arrosage dont les eaux coulent au niveau élevé produit par le Barrage ne tarderaient pas à donner lieu à des infiltrations détériorantes le long de leur cours, si on n'avait Fattention d'en réduire de temps en temps le niveau de façon à attirer vers leur lit les eaux qui imprègnent le sol. L'abaissement du plan d'eau des canaux après la crue, pendant plusieurs semaines, produit à ce point de

vue de bons résultats; des rotations régulières ont même été pratiquées pendant la crue, dans le but d'empôcher la sursaturation des terres.

On peut se rendre compte assez exactement des conditions d'écoulement des eaux à la surface et dans le sous-sol, principalement dans le Delta, par le croquis schématique de la figure 35. Supposons une sorte d'éventail non entièrement déployé dont le centre serait à un niveau un peu plus haut que le contour. Les plis de l'éventail formeront des arêtes plus relevées, OA,OB, OC, entre chacune desquelles seront des arêtes plus basses OM, ON, OP... Les arêtes hautes représentent soit les branches actuelles du Nil, soit les anciennes branches du fleuve et les anciens canaux d'inondation remplissant aujourd'hui le rôle de canaux d'irrigation. Tous ces cours d'eau ont exhaussé le sol sur leure bords en raison du limon déposé dans leurs débordements annuels. Ce sont là les l%nes naturelles d'où doivent partir toutes les prises d'irrigation aé, crf... Le surplus des eaux d'arrosage, sur le sol et dans le sous-sol, descendra d'autre part vers les arêtes basses OM, ON, OP.,. qui les recueilleront pour les écouler vers les points bas du pourtour, où elles s'accumuleront pour former des lacs ou d'où elles seront évacuées par des procédés appropriés. Les arêtes basses OM, ON, OP... formeront donc les lignes naturelles de colature auxquelles devront aboutir les canaux et rigoles de drainage mn, py...

Ce n'est là d'ailleurs que la représentation figurée d'une topographie idéale et d'un réseau théorique de canaux et de drains. Il est bien évident qu'on n'a pas pu s'y tenir rigoureusement dans la pratique et qu'on a été amené souvent à couper les lignes naturelles de drainage par des canaux d'irrigation, soit pour réunir entre elles de grandes artères qui doivent se prêter un mutuel appui, soit pour utiliser d'anciennes lignes d'eau destinées à d'autres usages; mais il résulte toujours de ces dérogations aux lois naturelles des complications dans l'aménagement des canaux et dans leur fonctionnement.

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DISPOSITIONS GÉNÉRALES DES CANAUX DE DRAINAGE ; DÉPENSES DE CONSTRUCTION ET D^ENTRETIEN

Les eaux de colature sout conduites en dehors des terres irriguées par un réseau de rigoles se déversant dans des canaux secondaires qui aboutissent aux artères principales de drainage.

On calcule que le débit d'un canal de drainage doit être égal au tiers du débit nécessaire à l'irrigation de la région desservie.

La pente des drains peut être très réduite, puisqu'ils ne servent à évacuer que des eaux claires; mais un courant trop faible amène un prompt envahissement du plafond et des talus par des végétations de roseaux et d'autres plantes aquatiques, qui empêchent tout écoulement et nécessitent des curages fréquents et coûteux.

Cette pente est commandée, d'une part, par le niveau des terres à assainir et, d'autre part, par le niveau du réservoir, mer ou lac, dans lequel se déverse le canal, et la marge dont on dispose ainsi est souvent assez petite pour que le tracé des grandes lignes de drainage présente de grosses difficultés.

Pour que le drainage soit assuré dans de bonnes conditions, il faut que le plan d'eau, dans les canaux et rigoles d'écoulement, soit maintenu notablement au-dessous des terres cultivées. On a reconnu en Italie, dans le delta du Pô, que, lorsque le plan d'eau de la nappa souterraine est au ms^ximun de 0,50 m. au-dessous de la surface du sol, les cultures se font dans de très bonnes conditions ^ Or, dans bien des cas en Egypte, on ne peut atteindre ce résultat, étant données les faibles pentes de la vallée du Nil, par l'effet de la seule gravitation, et on est alors obligé d'avoir recours aux machines élévatoires pour se débarrasser utilement des eaux de drainage.

Dans tou^ les territoires où prévaut le système de l'inondation des terres pendant la crue, la question du drainage n'existe pour ainsi dire pas. La seule précaution à prendre est de réunir par des chenaux les points bas des bassins, de façon à conduire les eaux qui s'y rassemblent à la fin de la vidange jusqu'aux ouvrages ordinaires de déversement. Les terres ne sont, en effet, couvertes d'eau que pendant une très faible partie de l'année et, comme elles sont bien au-dessus du niveau d'étiage du Nil ou des cours d'eau voisins, elles s'assèchent naturellement par infiltration à travers le sous-sol.

Dans les régions d'irrigation, on choisit, suivant les dispositions des lieux, les points d'évacuation des eaux de colature; tantôt elles sont rejetées

* Willcocks. Rapport sur l'irrigation pérenne, 1894.

dans le Nil ou dans un autre cours d'eau, le Bahr Yousef, par exemple, pour la Moyenne Egypte; tantôt elles se déversent dans des lacs, ainsi au Fayoum et sur le pourtour du Delta ; tantôt on les écoule dans la mer ellemême.

Jusqu'en 1885, le gouvernement égyptien s'était plus préoccupé d'améliorer les conditions d'amenée des eaux d'irrigation que de pourvoir à l'évacuation des eaux de colature.

A partir de cette époque, une grande impulsion fut donnée aux travaux d'irrigation par les ingénieurs anglais qui prirent alors la direction du Ministère des Travaux Publics, et cependant on commença par ne consacrer aux travaux de drainage que des sommes relartivement peu importantes. On s'attachait surtout, dans cet ordre d'idées, à empêcher les terres basses du Delta, avoisinant les lacs, d'être submergées par l'écoulement des eaux de crue qui arrivaient trop abondantes dans les biefs inférieurs des grands canaux. Ce résultat fut obtenu naturellement, en même temps que le perfectionnement de la distribution des eaux, par la construction de nombreux ouvrages régulateurs le long des canaux. Mais les travaux de drainage proprement dits n'avançaient qu'assez lentement et, comme les eaux d'irrigation étaient amenées en quantité de plus en plus grande dans les canaux pendant les mois d'étiage, il en résultait, pour les régions basses, une situation de plus en plus difficile ; le sel envahissait progressivement des terres autrefois cultivables, sinon très fertiles.

Pendant la période^ de 1885 à 1895, on ne dépensait guère que 1 000 000 de francs environ par an pour l'amélioration et l'entretien des drains dans toute la Basse Egypte. On avait cependant^ pendant cette période, à peu près assaini 580 000 hectares environ, pour une dépense totale de i 000 000 de francs et au moyen de 200 kilomètres de canaux publics de drainage ; quelques-uns de ces drains étaient d'anciens chenaux dont on avait rectifié les sections et les pentes ; certains autres étaient des biefs inférieurs de canaux d'arrosage utilisés comme cola leurs ; d'autres enfin étaient entièrement construits à neuf.

D'après le rapport du Ministère des Travaux Publics de 1893, les dépenses de drainage, cette année-là, se répartissaient comme suit :

Construction de nouveaux drains 680000 francs.

Amélioration d'anciens chenaux 220000 —

Réparations et entretien 200000 —

Total 1100000 francs.

La construction de nouveaux drains comporte naturellement une grande

quantité d'ouvrages tels que régulateurs, siphons, aqueducs, ponts, etc., etc.

C'est surtout à partir de 1896 que les ressources mises à la disposition

du Ministère des Travaux Publics permirent de donner une rapide extension aux travaux de drainage par la construction de grands canaux d'écoulement, et d'envisager l'exécution d'un vaste plan d'ensemble comprenant la Basse Egypte et le Fayoum, ainsi que certains territoires de la Moyenne Egypte plus ou moins détériorés par rinfiltration des eaux du canal Ibrahimieh.

Dansla période de 1897 à 1901, soit pendant cinq ans, on dépensa ainsi environ 27500 000 francs, rien que dans la Basse Egypte, pour y construire 1 062 kilomètres de drains neufs et pour remanier et améliorer 1 084 kilomètres d anciens chenaux de drainage.

De 1885 à 1901, il a été dépensé pour construction et amélioration de drains dans toute l'Egypte, mais surtout dans la Basse Egypte (car les drains de la Haute Egypte ne représentent pas plus de 300 kilomètres), 38000 000 de francs sur une longueur totale de drains de 4200 kilomètres, ce qui représente environ 9 000 francs par kilomètre de drains '.

Il est difficile de conclure de ces chiffres la somme qu'il y a lieu de dépenser en Egypte par hectare de terre à drainer , car les travaux ne sont pas encore complets ; ils ont été poussés activement dans la région des terres basses qui entourent le Delta, mais ils n'ont pas encore été entièrement étendus jusqu'aux terres hautes*. La plus grande dépense est faite cependant. Répartie sur les 1 400000 hectares de la Basse Egypte, elle représente à peu près une moyenne de 25 francs par hectare cultivé. Elle ne s*élèvera probablement pas beaucoup au-dessus de 26 à 27 francs. 11 faut remarquer d'ailleurs que l'exécution des grands travaux de drainage a contribué à augmenter d'au moins 250 000 hectares la surface cultivable de la Basse Egypte.

Les frais d'entretien des canaux de drainage ne sont pas encore très bien élucidés ; pour le moment, on n'y dépense pas assez d'argent. Les ingénieurs d'irrigation du Ministère des Travaux Publics estiment qu'il faudrait y consacrer 400 francs par kilomètre et par an.

En outre des travaux de drainage et d'assainissement exécutés par le gouvernement, celui-ci ainsi que certains propriétaires fonciers procèdent, sur quelques territoires favorablement placés, à des défrichements par colmatage au moyen des eaux limoneuses de la crue.

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