‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 11 sur 76 · LA PANIQUE DEVANT LES AIGLES · texte numérisé non relu

LA PANIQUE DEVANT LES AIGLES

Sur les piques, le vol d'airain des sombres aigles S'éploie et les forêts, les vignes et les seigles Des pays asservis les voient passer, le soir, Dans un ciel de désastre où traîne du sang noir. Ces oiseaux ont suivi César, Pompée, Auguste; Rome s'épanouit. L'aïeule de Locuste Est vierge et rose et joue au pied du Palatin. Une victoire d'or se pose le matin Sur le haut Capitole, annonçant des conquêtes. Les dieux sont beaux; les jours, longs et blancs, sont des fêtes, On acclame un consul devant ses légions, Et tandis qu'un couchant aux vaporeux rayons Caresse Rome au front, endort les massifs d'arbres, Les temples, les palais, les portiques, les marbres, Là-bas, vers le Caucase, assis sur le seuil nu D'une cabane de berger, triste et vaincu, Mithridate Eupator comme un vieux lion rêve. Un soir oriental, lourd d'orage, s'achève,

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Tous ses soldats sont morts, et profond et hagard, Sous ses vastes sourcils broussailleux, son regard Scrute le ciel, cherchant au-dessus de la plaine, Le vol de bronze lourd de quelque aigle romaine. Deux chevaux harnachés broutent un buisson vert, Et sous le toit pourri par la rafale ouvert, La maîtresse du roi, la grande Hypsicratée Se lave, et ses reins blancs de la cuirasse ôtée Ont encore la marque, et sur son dos la nuit De ses cheveux s'épand, et son corps mouillé luit, Et la lune impudique entrant dans cette alcôve, Projette sur le sol l'ombre du vieux fuyard, Les ombres des chevaux sellés d'un étendard. Et caresse les seins de la guerrière fauve.

L'émotion parfois déborde tout notre être, Voyez..., il va pleuvoir, je suis à ma fenêtre, Il est minuit, un noir massif d'arbres s'endort, En face, des carreaux brillent comme de l'or. La femme qui lisait se lève et, dévêtue, Abandonne un bras blanc, un peu d'épaule nue A l'air pesant d'orage, et je suis défaillant Gomme si, me penchant derrière elle et tremblant, Je respirais ses grands cheveux . . .

L'odeur vineuse Des pivoines s'alourdissant dans l'urne creuse, A parfumé ma chambre, et dans mon cœur, ce soir, Tout est mêlé, tout est confus, le haut ciel noir, Ces arbres recueillis eu attendant l'orage, Les arômes mourants et cet appel de chien, Et cette femme caressant son blanc corsage. Je suis troublé comme un ermite, et ne sais rien ! . . .

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