ELEVATION MATINALE
Dieu m'éveille, il est tôt ; les brumes matinales
Noient les pentes encor; de hautes digitales
A cause de la pluie ont poussé près des bois ;
Leurs urnes, lourdement, s'inclinent sous le poids
Des frelons endormis, de la froide rosée.
Je suis calme à présent, et devant ma croisée,
Sous la dernière étoile éclairant le verger,
J'élève mon cœur triste et mon âme brisée,
Seul, inconnu de tous comme un pauvre berger.
Pareil aux arbres noirs que la rafale agite,
Tous les vents m'ont battu; j'ai regagné mon gîte,
Moi qui ne croyais plus, j'ai de nouveau prié.
Je suis là maintenant, j'avais tout oublié.
0 lignes des coteaux, pierres du seuil, margelles,
Arceaux toujours rouilles qui courbez les tonnelles,
Rebord des toits luisants où des tuiles toujours
Manquent au même endroit, je comprends vos langages.
Vous dites : « Voyageur, retrouves-tu tes jours? »
Ils furent plus légers que ces tendres ombrages,
Que le vent froid d'automne emporte en les roulant.
Les grands chênes royaux, sous la pierre du banc,
Sont à peine, en novembre, un petit tas de feuilles ; Toi, de tes jours passés, vois ce que tu recueilles ; Leur cendre même échappe à tes doigts; souvenir, Amour, bonheur d'un soir, tout finit par mourir. Nous n'avons pas besoin que ton cœur nous confie Ce qui l'a tant troublé, nul ne peut fuir la vie, Seuls passent les chanteurs, mais des mêmes chansons Les couplets sont pareils et nous les connaissons. Sois triste et reste ici. Que ta lampe s'allume Quand l'épaule du mont, énorme et ronde, fume Sous le faix des grands bois d'où monte une vapeur. Ne cherche nulle part la joie et le bonheur ; Fais de cette maison ta chartreuse isolée, Rappelle ton désir, s'il sort de la vallée, Comme un mouton têtu qui loin du pré s'enfuit. Et si tu crois encore aux vers, quand vient la nuit ; Et quand naît le matin, aux deux heures divines Où plus haut que le pin, plus haut que les collines, L'âme humaine a besoin de s'élever, écris. Au vieil arbre courbé par l'orage surpris Tu te faisais pareil. Après tant de rafales, L'arbre peut bien encor, de ses rameaux plus pâles, Laisser sur le gazon tomber des gouttes d'eau. Que par toi, chaque goutte et fixée et saisie Mette un prisme d'argent au bout de chaque vers, Et loin des vils troupeaux et des plaisirs amers, Vis, hautain, noble et seul et pour la poésie.