V. Hugo
Pour déposer le faix de ma mélancolie,
Au pied d'un roc fendu, Dans un creux du vallon, sur la terre attiédie,
Je me suis étendu.
Bleu du ciel traversé de changeantes lumières
Et de frissons nacrés, Vent du soir, voyageur entrant par les lisières,
Traversant les forêts
Que ta chanson emplit pendant que tu chemines,
Toi que l'on voit, surpris, Se retirer au loin, derrière les collines,
Avec un manteau gris.
Points noirs dans l'infini, rapides hirondelles,
Lierres qui palpitez Et formez des rideaux et d'obscures tonnelles,
Arbres des beaux étés,
Pelouse, escaliers verts qui descendez vers l'onde,
Brins d'herbes ignorés, Au cœur amer cherchant le tumulte du monde,
Et les renoms dorés,
Vous avez enseigné la sagesse et la vie.
Une fleur m'a dit : « Vois, Je sens bon, et la brise passe, et moi je plie »,
Et m'ont dit les grands bois,
Les vallons et les cieux et les rocs immobiles :
« Nous sommes là toujours, Tu t'en vas, tu reviens, nous, nous sommes tranquilles
Et pleins de grands amours.
« La feuille croît, le fruit mûrit, la feuille tombe
Dans le sentier caché ; Ce bloc pensif a l'air d'une pierre de tombe,
Et ce n'est qu'un rocher. »
u Chante, épanouis-toi, m'a dit le haut feuillage,
Avec chaque printemps.
Mais sache supporter la huée et l'orage,
Et l'insulte des vents. »
Et je me suis levé. La lune, large face,
Regardait sur mon toit, Vous ne me troublez plus, vous pouvez quand je passe
Me désigner du doigt !
JULES MIGHELET
A. Eugène Prunet.
Un beau jour vers le soir doré s'inclinait bien,
Et je te vois, pensif et jeune historien,
Avec encore devant toi ton œuvre immense.
La vesprée au jardin bleuissait le silence.
C'était au Luxembourg peut-être, et de ton banc
Tu pouvais embrasser d'un coup d'œil, en rêvant,
Le cercle blanc que font les reines sous les arbres.
Des ramiers, lourdement s'enlevaient sur les marbres.
Un grand moine passait Rapportant tout un soir
Naïf, sombre, inquiet du moyen-âge noir.
Le vieux Louvre vivait sur les bords de la Seine,
La berge de tonneaux et de chariots pleine,
Les mascarons du pont, le tumulte des quais,
Les flâneurs, illustraient le poème français
Que tu voulais écrire en ce soir de jeunesse.
Et d'autres visions se levaient ; la maîtresse
Du roi François Ier derrière ses carreaux
Le guettait, tu voyais ses bras larges et beaux
Avec leurs bracelets semés de lis de France.
Les graves échevins marchaient avec prudence ;
De leurs cahiers pendait la médaille d'un scel,
Tandis qu'à son balcon, Etienne Marcel,
Qu'une fille admirait sur la porte d'un bouge,
Rêvait au couchant d'or dans sa casaque rouge.
Ravaillac se sauvait en jetant son couteau.
Le blanc chapeau d'Henri roulait dans le ruisseau,
Puis il pleuvait à verse... Une trompette brève
Sonnait, et tu voyais sur la place de Grève
Des capucins clouant au bûcher l'écriteau...
Un chant de cabaret s'élevait dans l'air chaud :
Il venait de Meudon et du vieux presbytère,
Et c'était Rabelais qui, comme un dieu d'Homère,
Riait aux nobles jours des Renaissances d'or.
Les voitures fuyaient, et tu voyais encor,
Ecartant les rideaux de drap cardinalice,
De sa longue main blanche, et trop fine, et trop lisse,
Armand de Richelieu dans sa litière assis,
Et saluant devant le palais Médicis,
Les mousquetaires gris qui baissaient leurs épées.
C'étaieni, c'étaient encor d'immenses échappées...
La route de Paris à Versailles, l'éclair
D'un lourd carrosse bleu, majestueux et clair,
Le grand roi regrettant dans sa vieillesse altière Ses premiers rendez-vous avec la La Vallière, Son armée avec ses escadres qui rentraient Lorsque les canonniers à leurs pièces, tiraient
Pour saluer le port, la ville et la victoire
Puis une aube de sang sortait de l'ombre noire ;
L'habit noisette de Rousseau dans un sentier
Disparaissait ; argent et or un officier
De Choiseul, au galop, s'enfuyait de Varenne...
Un boucher piétinait le lit blanc de la reine,
Des hommes qui passaient disaient : « Voilà Danton ! »
Le peuple se massait, hagard; qu'attendait-on ?
Un discours de Marat ou des têtes coupées ?
Et soudain, dans le vent soufflaient des épopées,
On s'alignait en ordre et de blonds généraux
De vingt ans entraînaient sous de nouveaux drapeaux,
La nation que tu suivais à la frontière,
Tous les clubs se vidaient. . . comme une cantinière,
La France, qu'enivrait la rumeur des clairons,
Accompagnait l'armée au trot des escadrons.
D'un laurier de soldat elle couvrait ta tête,
Et tu montais, ô Michelet, dans sa charrette
Près d'un gamin blessé qui battait du tambour.
Et la grande guerrière aux yeux noyés d'amour
Te disait : « Vois, là-bas... c'est la cavalerie
Des princes qui s'enfuit ; entends la sonnerie,
Et l'épique clameur et les longs bruits d'airain
Que font tous ces enfants sans souliers et sans pain. »
Les Marseillaises s'envolaient d'une prairie,
L'écho chantait: a Allons, enfants de la Patrie ! »
Quelque chose de pur descendait chaque nuit,
Et l'ennemi sentait, sous la lune qui luit,
Près d'un lambeau troué flottant sur une pique.
Dans les camps endormis veiller la République...
Puis, le premier consul, debout de bon matin,
Regardait, souriant à son rêve lointain,
Des abeilles venant d'un essaim, égarées,
Se poser sur sa tente, y simulant, dorées,
Petits morceaux vibrants de gloire et de soleil,
L'essaim impérial immobile et vermeil
Qui butine l'hermine au long manteau du sacre.
Une lune pâlie en son halo de nacre
Avait l'air de surgir d'un massif vague et noir.
Tu sortais de ton songe et te levais ; le soir
Allumait ses flambeaux au coin des sombres rues,
Et descendait le cours des larges avenues.
Tu rentrais à travers les brumes de Paris,
Et tu longeais les quais, et devant le parvis
De Notre-Dame, ô Michelet, sans vous connaître,
Vous vous croisiez avec Hugo, voyant peut-être,
Dans ses voiles neigeux et ses légers atours,
Passer l'Esméralda qui chantait sur les tours.
Voici la vie, elle est monotone et pareille :
Au printemps c'est les prés, en été c'est la treille,
C'est les vallons cachés où l'on entend des voix,
C'est les filles à l'eau, légèrement vêtues,
Les soirs pleins de parfums, de choses inconnues,
C'est le couple amoureux qui gagne les sous-bois.
En automne... Ah! voici que la treille est rougie !
Et voulez-vous savoir le décor de ma vie ?
Il pleut, je suis assis sous un porche où les eaux
S'égouttent, et je sens l'odeur des feuilles mortes
De l'étable, où je vois dans le cadre des portes,
Les dos mouillés et gris d'un troupeau de pourceaux.