‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 34 sur 76 · AU BORD DU STYX · texte numérisé non relu

AU BORD DU STYX

Ils sont quelques milliers sur le rivage noir

Du Styx silencieux. C'est sans doute le soir;

Ils étaient ce matin dans leurs maisons fermées,

Puis, dans leurs yeux éteints des formes bien-aimées,

Des verdures, l'azur ont tourné lentement,

Ils sont morts. Une femme, une vierge, un enfant

Ont pleuré... Maintenant c'est l'immense ténèbre,

Et tous attendent là le passage funèbre,

En serrant dans leurs doigts le prix du batelier.

Cette foule se tait. Dans un groupe, un barbier

Dit que sa blonde épouse étendue, à cette heure,

Sur le lit nuptial doit emplir sa demeure

De sanglots, cependant qu'une mouche salit

Les miroirs délaissés devant son établi.

« A moins — dit, ironique, un rhéteur maigre et chauve,

Qu'elle n'attire, nue et blanche, dans l'alcôve,

Sans peur de se piquer, les baisers, essaim d'or

Qui d'une jeune barbe aux lèvres fraîches sort. »

Enfin la barque approche et Charon les appelle, Il a laissé monter parce qu'elle était belle , Et bien qu'elle n'eût pas d'obole dans sa main, Une fille de Rome au front ceint du jasmin. On cingle vers les bois d'une rive embrumée Où les morts indécis comme de la fumée Passent, et le barbier troublé qui voit toujours Sa femme souriant à la beauté des jours, Tandis qu'il rame là, se penche afin de boire, Pour oublier la vie, à l'eau stagnante et noire,

Page 1