AU BORD DU STYX
Ils sont quelques milliers sur le rivage noir
Du Styx silencieux. C'est sans doute le soir;
Ils étaient ce matin dans leurs maisons fermées,
Puis, dans leurs yeux éteints des formes bien-aimées,
Des verdures, l'azur ont tourné lentement,
Ils sont morts. Une femme, une vierge, un enfant
Ont pleuré... Maintenant c'est l'immense ténèbre,
Et tous attendent là le passage funèbre,
En serrant dans leurs doigts le prix du batelier.
Cette foule se tait. Dans un groupe, un barbier
Dit que sa blonde épouse étendue, à cette heure,
Sur le lit nuptial doit emplir sa demeure
De sanglots, cependant qu'une mouche salit
Les miroirs délaissés devant son établi.
« A moins — dit, ironique, un rhéteur maigre et chauve,
Qu'elle n'attire, nue et blanche, dans l'alcôve,
Sans peur de se piquer, les baisers, essaim d'or
Qui d'une jeune barbe aux lèvres fraîches sort. »
Enfin la barque approche et Charon les appelle, Il a laissé monter parce qu'elle était belle , Et bien qu'elle n'eût pas d'obole dans sa main, Une fille de Rome au front ceint du jasmin. On cingle vers les bois d'une rive embrumée Où les morts indécis comme de la fumée Passent, et le barbier troublé qui voit toujours Sa femme souriant à la beauté des jours, Tandis qu'il rame là, se penche afin de boire, Pour oublier la vie, à l'eau stagnante et noire,