HORACE
Horace, je te \ois avec ta face rouge.
Tu buvais du vin frais, en été, dans un bouge,
Au seuil des cabarets, et le soleil plus fort
Sur la table de bois jetait des pièces d'or,
A travers la tonnelle. Et sans mélancolie,
Et sans hâte, songeant aux rires de Lydie,
Tu regagnais à pied ta paisible maison,
Regardant s'endormir à l'illustre horizon
Les sept monts empourprés par la gloire de Rome.
Et soupant d'une grive et mangeant une pomme,
Tu soulevais l'amphore où vieillissait le vin
Qu'avait doré l'été d'un consulat lointain.
Poète, je t'admire ; Horace, je t'envie,
Moi qui porte un cœur sombre et pesant dans la vie,
Et tu m'apparais presque un dieu bon et joyeux.
Et je te vois par un soir d'août, voluptueux
Et savant, et cherchant, au coin de la fenêtre,
A ramener un mot fuyant l'ode, ô doux maître,
Comme un ramier tardif qui ne sait plus rentrer,
Et mêlant dans tes vers l'azur du ciel sacré,
Le rire de la blanche et rougissante aimée,
Pour la nuit dévêtue et déjà parfumée,
Les clairs jasmins dans une coupe de cristal,
Les sylvains devinés sous les arbres du val,
Et, là-bas, vaporeux, le berger qui recule
En poussant ses moutons au flanc du Janicule.
Le bruit des sonnailles s'engouffre Lent et confus comme un torrent Dans ces ravins couleur de soufre ; Escaliers où le soir descend.
Le sentier va sous le branchage ; On le voit à peine; au contour S'efface un couple et cette image Emplit la colline d'amour.
Les nuages passent par bandes Sur les montagnes que la nuit Fait plus lointaines et plus grandes ; A mes pieds une source fuit.
Sur une pente aride et brune, Quelqu'un semble hisser le bloc Sanglant et jaune de la lune Branlante et lourde comme un roc
Qui va crouler, cassant les cimes, La futaie aux arbres puissants, Et se briser dans les abîmes, En morceaux d'or rebondissants.
La nuit même n'est pas tranquille; Des courants agitent sans fin Ses ondes noires. Immobile, Moi je reste au fond du ravin.
Mais comme autour de moi tout passe, Je sens que cet écoulement Me mêle aux choses et m'efface, Et que je vis confusément.