LA MORT CHRETIENNE
à Charles Guérin.
Elle est un paysan dont la charpente dure
Est en toute saison recouverte de bure,
Un vieux squelette en blouse avec un chapeau noir.
Sa maison est au fond d'un ravin plein de soir,
Ou sur le mont qu'attriste un éternel nuage,
On ne sait. Cependant tous les noms du village
Sont écrits sur son livre, et posant chaque nuit,
Quand sa lampe rougeâtre éclaire avec ennui,
Dans les os de sa main les os lourds de sa tête,
La mort tourne d'un doigt sec et long de squelette
Les pages, ramassant quelquefois une dent
Sur le livre tombée. Elle sort et le vent
S'apaise et tous les chiens ont peur quand elle passe.
Elle s'assied souvent sur un banc de la place,
Sans faire attention aux bouquets effeuillés
Sur les graviers, autour des fontaines, mouillés.
Parfois une maison repose sous les branches
D'un tilleul, dans la chambre on voit des choses blanches,
Voile de mariée et petits souliers blancs ;
Et c'est ce nid d'amour sous les arbres tremblants
Qu'elle marque. Elle marche et travaille dans l'ombre,
Elle aime le cyprès veillant la fosse sombre,
Elle n'est plus la pâle et grave déité
Que vous aperceviez au ciel ensanglanté,
Soldats de Marathon, héros de Salamine !
Avec les passereaux d'Argos sur la colline,
L'autre volait, ouvrant une antique prison,
Comme une jeune fille au seuil d'une maison,
A Socrate elle offrait la coupe et la ciguë,
Le matin caressait le grain de sa peau nue,
Et vous n'auriez pas eu, philosophes, héros,
Cette sérénité, si la charpente d'os
De notre vieux faucheur vous était apparue
Avec son rire affreux, sa bure et ses sabots.