MARGUERITE DORT SOUS L'HERMINE
L'aube d'un jour d'hiver rougit les toits du Louvre.
Un gros drapier qui bâille à grand fracas, entr 'ouvre
Sa porte et son auvent, et grelottant de froid,
Regarde avant d'entrer la fenêtre du roi.
Tout est clos et ses yeux se portent, ironiques,
Au balcon de la reine où les lis héraldiques
Tachent le fer ventru de trois larges points d'or.
« Madame Marguerite est endormie encor »,
Se dit le rustre épais qui sourit comme un faune.
Il range le velours, les ciseaux clairs et l'aune,
Les pièces de satin, les escabeaux de bois,
Mais il songe à la chambre où la brune Valois
Dans la nuit des rideaux, chaude et sombre, sommeille.
Mi-close, sur ses dents, luit sa bouche vermeille
Où paraît palpiter un essaim de baisers ;
Ses souliers de drap d'or au hasard sont posés,
Sa robe de brocart, sa blanche collerette,
Traînent sur un fauteuil ; on ne voit que sa tête,
Car la belle frileuse a caché ses bras nus,
Ses bras ronds d'ambre tiède, et des linges confus
Sur les dossiers sculptés mettent des touches pâles.
Du lit creux sous le flot des hermines royales,
Caverne de parfums, sort un souffle d'amour,
Un souffle calme et frais, étourdissant et lourd,
Et divin souvenir de la nuit, une rose
Grasse comme un sein meurt sur un meuble où repose
Un flacon de cristal teint d'un illustre vin...
Gomme un pauvre œgipan sous le toit d'un vieux pin,
Rêve à l'Olympe d'or, à Vénus qui se peigne
Sur sa couche défaite, ainsi, sous son enseigne
Où sont les attributs de son humble métier,
Songe plein de regrets le gros marchand drapier,
Tandis qu'un froid soleil dans l'eau du fleuve saigne.
Au vaste gonflement des manteaux éperdus
Aux vents des altitudes, L'amertume des cœurs ne se mesure plus, Laissons les oripeaux et les fronts abattus
Des grandes attitudes.
Pourquoi s'asseoir dans l'herbe au milieu des tombeaux,
Quand on entend la vie Bourdonner sur les fleurs, dans les bois, sur les eaux? Pourquoi venir montrer sur de pauvres tréteaux
Notre mélancolie ?
Tu sais seul ta douleur, ô mon cœur ignoré ;
Tout te blesse et t'accable, Tout te fuit : gloire, amis, le visage doré De l'amour, et la paix du jardin éclairé
Où l'on dresse la table.
Mais, vois, cette tonnelle est un abri bien sûr
Devant l'auberge sombre, Asseyons-nous, buvons ce verre de vin pur, Regardons cette lune et ce limpide azur,
Et restons là dans l'ombre.
Et que nul, en passant, ne soupçonne ce soir
Notre immense amertume.
Soyons comme ce toit confus, pesant et noir, Il abrite du feu, mais on ne peut le voir, Car à peine s'il fume !