‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 75 sur 76 · LA STATUE SOUS LE LAURIER · texte numérisé non relu

LA STATUE SOUS LE LAURIER

Je n'y vois presque pas et le monde est tranquille.

J'ai si longtemps pétri cette sanglante argile,

Qu'à présent qu'elle sèche à mes ongles, je crois

Qu'une invisible main a serré tous mes doigts.

Muse, je ne sais pas ce que j'ai fait dans l'ombre.

La lune s'est cachée et mon ouvrage est sombre

Et vague sous le toit d'un branchage penché.

Sur l'herbe de l'automne où mon grand corps couché

Frissonne un peu, j'attends que le vieux mont s'allume

Et rejette aux ravins son faix tremblant de brume.

Muse, je ne sais rien car là-haut rien ne luit.

J'ai marié la glaise avec la vaste nuit,

Avec le vent soufflant ses désirs de voyages

Aux arbres amarrés aux mêmes paysages.

Quand j'ai sculpté les yeux, la rosée a mouillé

La terre et je crois bien qu'un feuillage rouillé

S'est pris dans les cheveux que modelait ma paume.

Est-ce la grande enfant qui dans ma vie embaume

Gomme la rose mûre à son large chapeau,

Avec ses yeux de ciel, de violette et d'eau,

Dans ce coin du jardin qu'un laurier fait illustre,

Est-ce un faune barbu Autant sur un balustre ?

Est-ce mon buste que depuis hier au soir

Je caresse muet, patient, sans le voir,

Pour que, sur une place où coule une fontaine,

Quelque porteuse d'eau, dans les temps se souvienne

Que je vivais jadis et que je sus parfois

Donner aux visions que j'eus au coin des bois,

Dans les jaunes vergers illuminés de pommes,

Une forme sensible aux pauvres yeux des hommes ?

Je ne sais pas ; femme aux yeux bleus, sylvain poussif

Et tout ridé de joie, ou poète pensif,

Le labeur inconnu de cette nuit d'automne

Viens le chercher dans mon jardin, je te le donne.

Peut-être est-ce très beau ! Tout est noir et tout dort. . .

Me suis-je pas trompé ? Le bloc de terre d'or

Etait dans ma maison près de mon bloc de cire.

Ah ! j'ai peur maintenant d'entendre ton grand rire,

J'ai peur de la clarté qui va monter du jour,

Et je voudrais savoir, dans la nuit immobile,

Si la glaise vraiment étreint mon pouce gourd

Et si j'ai bien choisi le bloc de belle argile !..

Paris — La Grand' Combe .

(Juillet 1903 — Septembre 1901t.)

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