‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 9 sur 76 · FRANÇOIS RABELAIS · texte numérisé non relu

FRANÇOIS RABELAIS

A . Charles Verrier.

En pourpoint de velours, laissant ton presbytère

Aux servantes riant dans la blonde lumière

Que tamise au matin le rosier du balcon,

Vieux François Rabelais tu partais de Meudon,

Fouettant ta mule avec de verdoyantes branches.

Dans l'ombre des figuiers brillaient les jambes blanches

Des filles qui cueillaient les fruits sucrés ; l'azur

Etait jusqu'à Paris d'un bleu limpide et pur.

Tu laissais ta monture aller boire à la berge,

Tu l'attachais toi-même à l'anneau de Fauberge,

Au cœur de la cité. La truande aux bras nus,

Dédaignant et les clercs et les moines joufflus,

S'asseyait près de toi, rougissante et charmée

Par ta barbe de dieu touffue et parfumée.

Des escholiers passaient, chantaient, chassaient un chien,

On sentait vaguement un air italien,

Et malgré le couvent dont s'éplorait la cloche,

On devinait déjà la Renaissance proche !

Un seigneur lutinait les filles; des rayons

Se brisaient sur un broc ventru; deux papillons

Entraient et voltigeaient un moment sur ta tête,

Et tandis qu'un soldat attachait, ô poète,

A l'âne du laitier un frère capucin

Qui dormait sur le seuil, comme un porc, lourd de vin,

Tu laissais éclater ton rire formidable.

Les buveurs étonnés se retournaient, la table

Pleine de vieux flacons était un riche autel

Où, Titien doré, s'accoudait la servante,

Et tous sentaient frémir la musique éclatante

De la joie où grondait une voix d'Immortel.

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