A UN POETE
Gomme un marin qui n'en peut plus, Las de l'eau, sinistre et profonde, Et des grands courants inconnus, Tu jettes ta rame dans l'onde.
Tu jettes ta plume. Un front lourd Appesantit ta tête basse, Tu t'abandonnes, sans amour, Sentant trembler ta barque lasse.
Ami, je sais que bien souvent, Le fleuve noir de la pensée Est battu d'un terrible vent, Et que notre planche est poussée
Contre des troncs pourris et creux, Que dans les marais elle échoue, Qu'elle se heurte aux rocs affreux, Et que la tempête s'en joue.
Mais, courage et remonte encor
Le courant, et prends garde aux pierres,
Il est là-bas des golfes d'or,
Où rient les Muses familières.
Rame toujours et tu verras, Ayant de l'eau jusqu'aux chevilles, Te hélant de leurs divins bras, La blanche troupe de ces filles.
Comme un flot ténébreux entourant une berge, La mer des livres bat ma chambre et la submerge, Et je vis au milieu. Sous la lampe jui luit, Il me semble parfois, quand je trouble la nuit, En versant dans le creux de l'argile un peu d'huile, Que cette mer, toujours autour de moi tranquille, Frémit, et que pareils à de vifs poissons d'or, Les titres des bouquins brillent. Et ce décor Me plaît, et j'ai rêvé l'autre soir que l'eau noire Des livres, cette eau sombre où souvent je vais boire, Avait fui brusquement et que sur des rocs creux Et des écueils tranchants quittés par la marée, Belle tête pâlie et de lune éclairée, Gisait, dans les varechs qui souillaient ses cheveux, La Muse aux yeux fermés, aux voiles vaporeux. Un rameau de laurier restait seul de Virgile, Platon avait laissé des tablettes d'argile, Avec ce mot si clair : Sunium, et Ronsard Une coupe ébréchée et Tacite un poignard.
Tout était confondu : camail rouge du Dante, Lance de don Quichotte et tunique sanglante D'un héros racinien ; le poète Hugo Avait laissé la corne jaune d'un sabot De satyre, et tout près d'un cadavre de femme Qui tenait dans sa main le tronçon d'une rame, Une tête de mort avec des chapelets, Disait que de Flaubert un ermite en prière
Vivait là puis plus rien, plus rien que la lumière
De la lune sinistre éclairant les galets...
C'est une sombre nuit houleuse de Shakespeare.
La lune rouge a disparu, Le vent frappe à la porte et quelqu'un semble rire;
Le vieux saule s'est abattu.
Les sommets pleins de rocs du mont noir sont terribles:
Je sens qu'il se passe là-haut, Entre les troncs courbés des grands arbres horribles,
Quelque chose qui n'est pas beau.
Le hibou se lamente et son œil rond éclaire
L'ombre funèbre du cyprès, Je pense à ce que rêve un crapaud solitaire,
Par ce minuit lugubre, auprès
D'une dalle où le nom d'un mort lointain s'efface,
Et je murmure dans ce bruit :
« Seigneur, préservez-moi de la chose qui passe,
Et se promène sous la nuit ! »