‹ Les Israélites Algériens De 1830 à 1902Chapitre 1 sur 102 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Les historiens de l'Algérie française ont surtout étudié la conquête du pays et sa mise en valeur. C’est évidemment l'essentiel. Mais à dire les bulletins de victoire de la « colonisation triomphante » on pourrait croire que les Algériens n'ont eu pour unique souci que la culture de leur terre. Cette impression serait fausse. Nulle part autant qu’en Algérie l'esprit de clan n’a sévi. La fusion d'éléments venus de tous les points du monde méditerranéen ne s’est pas opérée sans remous ; mais ces mouvements populaires ont pris une forme particulière : l'antisémitisme. On devrait dire plus exactement l'antijudaïisme, car les indigènes arabes ou berbères, également sémites, ont été de tout temps adversaires résolus des Juifs algériens. On a été amené en cherchant les causes de cette hostilité à étudier le groupe des Israélites d'Algérie. Ils ont réalisé une étonnante évolution en moins d'un siècle, en passant de la demi-barbarie moghrebine à la civilisation occidentale. Quelques générations ont suffi. Le grandpère de tel avocat illustre, d’une culture raffinée, savait à peine parler Le français ; son cousin habite peut-être encore quelque melluh sordide du Maroc : lui s’est complètement adapté à la vie française, il ne veut plus connaître l'Orient dont il est issu, son ambition suprême est de paraître un métropolitain.

On cite là le cas extrême, car un grand nombre d’Israélites qui restent terrés dans leurs anciens quartiers, suivent encore leurs traditions judéo-berbères. Mais tous ont essayé peu ou prou de prendre au monde occidental ce qui pouvait les aider à réussir dans la vie. Cela va du diplôme universitaire au vêtement européen. On se souvient des spectacles pittoresques qu'offrent certaines synagogues privées d'Oran les jours de grandes solennités religieuses. Certains portefaix, la barbe inculte, coiffés d'un chapeau trop grand qui couvre leurs oreilles, perdus dans des jaquettes trop longues, les pieds nus dans de vieux souliers achetés chez quelque brocanteur, hurlent à pleine voix leurs prières. Ces humbles ont essayé de se rapprocher des Français en s'habillant comme eux, mais ls restent encore très loin de nous ; ils forment l'arrière-garde d'Israël ; seulement, la place importante occupée par leurs coreligionnaires francisés empêche de

Les voir.

Cependant, entre ces barbares et l’intellectuel israélite des liens subsistent. Parce qu'il appartient à une des familles qui commandaient la communauté autrefois, sous la domination arabe, ou parce qu'il administre le consistoire ou quelque société de sa ville, celuici exerce sur ceux-là une influence considérable, absolue parfois. Au milieu de la population algérienne, la société israélite a conservé une solidarité et une hiérarchie qui expliquent et sa puissance el Son évolution.

Chefs religieux et chefs héréditaires ont quidé leurs coreligionnaires vers la civilisation française. À eux surtout revient le mérite de l'œuvre réalisée. Il est de bon ton de nos jours, chez les jeunes intellectuels israélites d'Algérie, d'afficher des opinions politiques avancées et de médire des Consistoires. Ce sont pourtant ces organismes qui ont façonné les Israélites algériens, souvent même contre le gré de ceux-ci. Cependant, tout n'a pas été bon dans leur activité. Ils sont intervenus trop souvent dans la politique du pays. Leur action engendra des colères dont la population israélite pâtit beaucoup. La crise antijuive, dont on a essayé de dégager le caractère purement algérien, n'eut pas d'autre cause. Elle fut provoquée par une longue suite d'abus de leur part sans grande importance en eux-mêmes, mais que les passions politiques faisaient paraître insupportables, qui donnaient à des gens frustes le désir de faire justice eux-mêmes.

On a tenté en exposant les phases de cette évolution et des réactions qu'elle a provoquées de garder une stricte impartialité. On «à cherché à comprendre et à expliquer les actions de ces populations orientales et méditerranéennes dont la mentalité était sur bien des points très éloignée de la nôtre. Un long séjour en Algérie, des relations amicales avec des Israélites et des antijuifs qui nous avaient permis de nous familiariser avec elle, nous ont servi utilement en cela.

Une littérature abondante, mais de valeur fort inégale, existait déjà sur la question juive en Algérie. Hormis quelques brochures de rabbins sur l'origine et l'histoire des 1sraélites du Moghreb, il n'exislait aucune étude sur la vie de la communauté sous la domination française. Les documents des archives nationales et du Consistoire central, les articles des revues israélites et des journaux algériens nous ont donné de précieux renseignements à ce sujet.

Les problèmes politiques posés par la naturalisation des Israëélites, le décret Crémieux et le mouvement antijuif de la fin du XIX* siècle en particulier, ont, par contre, inspiré un très grand nombre d'auteurs. Mais la passion politique et l'esprit de parti primaient fâcheusement le sens critique de ces écrivains. Le mensonge par statistique,

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