L'évolution dirigée
Pour comprendre la violente réaction algérienne contre la naturalisation, à une époque où il n'existait aucun sentiment anti-sémitique, il faut examiner la société israélite au moment du décret Crémieux. Elle était en pleine évolution et, se détachant du pôle d'influence indigène, elle allait vers celui de l'influence française ; mais, que d’hésitations et d’arrêts indécis dans Ce mouvement ! Pour l’homme de la rue ce qui primait encore c'était la prédominance du caractère indigène des Israélites qui pouvait faire croire injustement à leur stagnation depuis la conquête.
Le costume oriental des hommes mûrs, des vieillards et des femmes, l'ignorance de la langue française de beaucoup d’entre eux, l'accent défectueux avec lequel les jeunes parlaient le français, la persistance de mille traits de mœurs orientales dans leurs cérémonies, leurs réjouissances ou leurs deuils, les faisaient considérer encore comme de simples indigènes. Conception que l’administration ellemême partageait puisqu'avant l’arrivée du Gouverneur général Chanzy, son intérimaire Tassin fixait la part de l'octroi de mer qu revenait aux Israélites à un chiffre très inférieur à celui des Euroréens ; leur consommation des produits d'Outre-Mer étant à peu près nulle (1).
Leur tendance à vivre en vase clos restait fort accusée. Les nationalités ne se mêlaient guère, chaque groupe national cherchant à conserver sa propre existence, mais les mariages entre Juifs et Chrétiens étaient exceptionnels. De 1830 à 1877 on ne relève que dix-sept unions entre Juifs et Européennes. Pratiquement, on peut dire que
(1) Arrété du 23 juin 1873.
le groupe israélite enkysté dans la société algérienne défendait sa pureté avec un succès total (1).
C'est que cette population demeurait très attachée à ses principes traditionnels favorables à l'isolement. Les Israélites français continuaient même à être traités en impurs. En 1871 et en 1874, des incidents s'élevaient encore au cimetière de Mostaganem à l’occasion de l’inhumation du fils du directeur de l’école israélite et de celle de Moïse Bacri, frère de l’ancien chef de la nation à Alger, lui-même juif indigène mais étranger à la communauté locale (2). Ce fanatisme ne devait disparaître qu’avec peine, en même temps que les générations incultes.
Cette société manquait d'équilibre : la classe moyenne n'existait presque pas. En face d’une aristocratie riche et fastueuse, on trouvait une plèbe nombreuse d'artisans, de boutiquiers, d'ouvriers vivant avec difficulté et une dernière catégorie d'individus absolument misérables dont la seule ressource était la mendicité. Ces pauvres hères allaient de porte en porte, la veille du sabbat, hâves, crasseux, la barbe en broussaille, formant une procession hallucinante d’aveugles, d’estropiés, d’idiots, qui demandaient la charité et appelaient les bénédictions célestes sur ceux qui leur faisaient laumône ou la colère de Jéhovah sur les riches qui les repoussaient (3). Les gains de ces mendiants étaient tels que beaucoup d'individus valides profitaient des sentiments charitables de leurs frères pour faire de la mendicité une profession.
« Qui de vous ne s’est plaint de ces hommes, de ces femmes, jeunes encore et surtout valides, qui, à certains jours de la semaine, viennent vous assaillir dans vos magasins, dans vos demeures, et lorsque vous leur offrez du travail vous fuient non sans vous couvrir d’imprécations ?.. D'où vient que nous avons tant de jeune vagabonds ? demandait Simon Kanoui, président d’une assemblée de notables oranais. « L’ivrognerie, la paresse, le vagabondage, s’enracinent de plus en plus... vous savez à quel degré de corruption certaine classe de notre communauté est arrivée... ».
Las d'être pillés, les membres de l’Assemblée décidaient, comme on le faisait depuis longtemps déjà à Alger, de confier la répartition des aumônes à un Comité spécial placé sous la direction du Consis-
(1) Entre Musulmans et chrétiens 120 unions, entre Français et étrange 5.88 ï ' ” » gers 6.881, Entre Français et Françaises 23.217 ; entre étrangers et étrangères 14.568. DEMONTES. « Le Peuple algérien » p. 214 et seq. ï ÿ (2) Echo d'Oran, 3% sept., 10 octobre 1871, 9 juillet 1874, le mên ’espri ) 5 » 10 ; , e état d'esprit se trou de nos jours chez les Tunisiens du Destour qui refusent les cimetières RE leurs coreligionnaires naturalisés français. ù (3) Ce spectacle se voyait encore dans les rues du quartier israélite d' i e Cor e d Oran il ques années, Depuis, le Consistoire de la ville y a mis bon ordre. MR
RICO, Re
toire qui ne les distribuerait qu’à bon escient, et de cesser de donner aux mendiants ambulants (1).
Cette tendance à l’oisiveté s’expliquait non seulement par la paresse des individus, mais aussi par la gêne des petits travailleurs. Les familles nombreuses, si elles manifestaient la bienveillance divine, coûtaient extrêmement cher, surtout lorsqu'il y avait plusieurs filles, qu'il fallait absolument marier pour suivre la loi et donc doter aussi richement qu’on le pouvait. Et puis, la coquetterie apportée aux vêtements, aux bijoux, l'obligation de célébrer dignement les jours de fête les contraignaient à faire des dépenses fort pénibles. Jadis, ils empruntaient pour accomplir à ces prodigalités. La création des Monts de Piété fut un grand bienfait pour eux. Ils en devinrent les meilleurs clients. Mais on mesure à ces opérations la gêne de ces pauvres gens. Pour l’année 1876, sur 67.111 prêts consentis à Alger, 10.492 étaient faits aux Juifs dont la population s'élevait seulement à 7.098 âmes, soit une moyenne de 1,46 % pour les Israélites contre 0,84 % aux Européens et 2.49 aux Indigènes (2). Qu'il y eût une crise, que le chef de famille fût malade ou en chômage et c'était la misère pour tous ces besogneux. Il fallait alors faire appél à la charité du Consistoire et des grands.
Ceux-ci étaient groupés en quelques puissantes familles que leur fortune plaçait au premier rang de la colonie. Le président du Consistoire d'Alger, Lévy Valensi, était le plus grand armateur de la ville. Il possédait douze bateaux constamment en service et des immeubles valant plus de 500.000 francs. Le banquier Mayer-Chiche, membre du Consistoire, associé à deux Israélites indigènes, avait élevé les trois plus grands bazars d'Alger, les Haïm, Cohen-Solal, Aboulker, Kanoui, Duran, Seyman, Lévi-Bram, Stora, Oualid, Seror, Alphandéry, formaient des dynasties de commerçants d’une puissance égale. A Blida, un Ben-Ichou possédait plus de 100.000 francs de propriétés. A Oran, le président du Consistoire, Karouby, administrateur de la Banque d'Algérie, possédait mille hectares de terre (3), les Kanouï étaient propriétaires de terrains au cœur de la ville, les Lasry faisaient figure de nababs aux yeux des Européens (4). A Constantine, les Hassoum,
(1) Archives IS., 187 août 1872, p. 460 et seq.
(2) Européens ........ 34.591 67.111 0,84 555.2230 (Tr. 19 fr. 04 Arabes: re 11.013 27.461 2,49 539.297 fr. 19 fr. 64 Israélites .......... 7.098 10.492 1,46 314.400 fr. 32 Îr. 82
(Echo d'Oran, 6 mars 1877).
Encore de nos jours, les Israélites ont fréqueminent recours aux Monts de piété. En 1919, à Constantine, 65,4 % des prêts du Crédit Municipal allaient aux Israélites ; 95,55 % aux Arabes æt 5,4 aux Européens. En 1930, 66,36 % étaient consentis à des Israélites contre 29 % aux Musulmans et 5,4 aux Européens. (EISENBETH, 0p. cil., p. 106-107).
(3) ArCR. gOuv. gén. E. 6.
(4) Echo d'Oran, 19 novembre 1871.
les Narboni, les Laloum, les Zerbib, possédaient plus de cinq mille hectares de terrains. ]
Tous ces notables ayant reçu une culture française ou faisant élever leurs enfants à la Française manifestaient à chaque occasion leur patriotisme et leur goût de la civilisation occidentale. En 1872, ils firent pour la souscription nationale destinée à la libération du territoire de très grandes largesses (1). C’est cette classe dirigeante qui, pour une fois d'accord avec les Israélites français et les grands rabbins, avait obtenu la naturalisation collective. Maitresse de l’administration consistoriale et de toutes les organisations qui en dépendaient, elle allait guider la plèbe vers la civilisation française dont celle-ci était encore si éloignée.