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Les incidents et la campagne d’abrogation

Le mécontentement provoqué par le décret concernant les Israélites aurait pu peut-être se calmer sans heurts si la sage politique de Crémieux avait été suivie. Mais tout fiers de leur nouvelle dignité, certains d’entre eux adoptèrent imprudemment une attitude arrogante à l’égard des Musulmans. Une réaction violente en sortit.

L’élite de la jeunesse israélite avait montré beaucoup de zèle à servir dans la milice, mais les Français et les étrangers la reçurent mal, les uns parce qu'ils redoutaient l'esprit grégaire des Juifs pour les élections des officiers et des sous-officiers de ce corps, les autres parce qu'ils considéraient ces indigènes comme des êtres inférieurs qu'il était gênant de coudoyer. Aux élections, tous les Israélites qui briguèrent le grade modeste de caporal furent battus (1). Ils résolurent alors de former une compagnie, spéciale. Ils s’organisèrent, choisirent un brillant uniforme, payèrent un instructeur, s’exercèrent et lorsqu'ils furent prêts (2) annoncèrent l’existence de la compagnie des tirailleurs israélites. Ceîte preuve de bonne volonté n’eut aucun effet sur les miliciens qui, disent les plaintes des Israélites, « ne cessèrent d’abreuver cette institution de sarcasmes de mauvais goût en essayant de déverser sur elle le ridicule et la déconsidération (3). De leur côté, les Israélites, tout heureux de porter un uniforme seyant et des armes paradèrent, donnèrent des coups de crosse aux gamins indigènes qui se moquaient d’eux (4). Cette attitude énerva les Musulmans. Ils n’enviaient pas les Israélites, mais ils n’admettaient pas que leurs anciens esclaves manifestassent quelque supériorité sur eux. En

(1) Lettre d’Aron Lévy au commandant de la milice d’Alger, 14 novembre 1870. Enquête parlementaire, p. 71.

(2) Echo d'Oran, 18 septembre 1870. è

(3) Plainte d'Abraham Akoum, capitaine de la Cie Israélite. Algérie française, 6 décermbre 1870. !

(4) Enquête parlementaire, Déposition du Bouzet, p. 237 b. et c.

es

voyant défiler ces tirailleurs israélites, ils ressentaient de la mauvaise humeur. Qu'on les laissât affronter, armés de leur matraque, ces maudits avec leur fusil, et on verrait en peu de temps les Juifs fuir en leur abandonnant leurs armes (1).

Des complications électorales allaient, en montrant l'importance acquise par les Israëlites, achever d'exciter la mauvaise humeur des Algériens. La municipalité d'Alger était composée, depuis octobre 1870, d'éléments républicains très exaltés, aux yeux desquels les membres du gouvernement de la Défense Nationale eux-mêmes etaient suspects de modérantisme. Craignant le rétablissement du régime militaire, ils avaient tenté, après avoir expulsé deux gouverneurs généraux, de prendre la direction de l'Algérie. Ils avaient échoué, mais ils gardaient de leur défaite une certaine rancune que traduisaient des attaques plus ou moins franches contre le commissaire civil extraordinaire, du Bouzet. Celui-ci s’était rendu populaire dans les milieux indigènes pour avoir ordonné de tirer le canon à l’occasion du Ramadan, et pour avoir empêché la vente de dix maisons du domaine où logeaient des Maures à un Israélite, Mesguich, qui les en aurait expulsés (2). Mesguich appartenant à l'aristocratie israélite, celle-ci en conçut quelque ressentiment contre le commissaire extraordinaire.

Ce dernier, notant des signes de désaffection pour la municipalité radicale, voulut exploiter ce mouvement d'opinion en faisant prononcer la dissolution du conseil. Il demanda à Crémieux de prendre comme prétexte la situation nouvelle des Israélites qui avaient reçu depuis les élections le droit de voter avec les Français ; le Conseil Municipal, élu suivant les lois de l’Empire, ne correspondait plus à l'opinion publique, il fallait consulter de nouveau celle-ci. Cette manœuvre pouvait donner de bons résultats, mais elle risquait de compromettre les Israélites et de leur attirer des rancunes. D'autre part, l'appel à ces électeurs ignorants, obéissant passivement à leurs notables, gênait un peu le vieux démocrate qu'était le garde des Sceaux. Il refusa.

« Si de nouvelles élections devenaient nécessaires, motivez-les, soit dans l’état de crise où se trouvait la commune quand elles ont eu lieu, soit par des démissions individuelles que vous tâcherez de provoquer (3).

Quelques jours plus tard, un conflit s'élevait entre Du Bouzet et le maire Vuillermoz au sujet de la milice et la municipalité était dis-

(1) Enquête, Déposition du Bouzet.

se) Commission d’Enquête, Déposition capitaine d'Hincourt, p. 311. Déposition du ouzet.

(3) Lettre de Crémieux à du Bouzet, 20 décembre 1870. Enquête parlen i i | ; s j rlementai = tion du Bouzet, p. 215 D. et seq. AE à Het

La BATAILLE AUTOUR DU DÉCRET 155

soute. De nouvelles élections eurent lieu le 5 février. La liste radicale comprenait trois des Israélites les plus éminents de la ville, Alphandéry, d’origine française ; Cohen Solal et David Kanoui, d’origine indigène, tous trois membres du Consistoire et possédant un grand prestige auprès de leurs coreligionnaires. Ceux-ci votèrent en masse pour le parti de leurs notables qui eut, grâce à cet appoint, une majorité très nette. David Kanoui arrivait à la troisième place avec 3.891 voix ; Alphandéry avait 2.517 voix et Cohen Solal 2.451 ; tous trois précédaient le maire sortant Vuillermoz qui n'avait que 2.426 suffrages (1).

Du Bouzet, désavoué par le suffrage universel, fut rappelé par le Gouvernement de Bordeaux. Mais le parti libéral attribua sa défaite aux « électeurs en turban », qui avaient faussé la lutte entre Français. Que devenait un régime d'opinion, où l'élément victorieux était inapte à penser ? En agissant ainsi, les Israélites s’attiraient l’inimitié d’une partie de la population qui avait jusqu'alors été bienveillante à leur égard,

La retraite du commissaire extraordinaire émut violemment les Musulmans. On avait chassé cet homme juste parce qu'il déplaisait aux Juifs ; ceux-ci devenaient les maîtres d'Alger. Allaient-ils se résigner à cette ignonimie ? Leur colère montait chaque jour. Le 25 février, la Compagnie des tirailleurs israélites revenant de l'exercice, eut une altercation avec des Musulmans. Plusieurs de ceux-ci, sur plainte des Israélites, comparurent devant le tribunal correctionnel pour outrages à des miliciens, Un seul fut condamné à seize francs d'amende. C'était le jour de la fête de l’Aïd-el-Kebir. Les Musulmans chômaient et s'étaient rendus en foule à l'audience, En sortant, ils passèrent devant le palais du Gouverneur que gardaient des tirailleurs israélites. lis brandirent alors des matraques qu'ils avaient dissimulées sous leurs burnous et une bagarre s’engagea. La nouvelle de la rixe s'étant répandue, les indigènes descendirent en bandes de ia Kasbah et ils pillèrent les boutiques israélites après avoir malmené leurs tenanciers. Un adjoint au maire, qui tentait d’apaiser ces furieux, reçut un coup de gourdin sur la tête, un docteur français fut blessé ainsi que plusieurs agents. Pour rétablir l’ordre, la milice dut tirer, tuant un indigène et en blessant plusieurs (2).

Cette manifestation eut des répercussions dans de nombreux centres du pays. Les Israélites profitant de l'ignorance des indigènes qui

(1) Atgérie française, Akhbar, 7 et 8 février 1871.

(2) On arrêta 260 indigènes dont % furent traduits devant le tribunal et 4 seulement condamnés, le 19 novembre 1871. On avait pillé 35 boutiques dont deux arabes et une française et malmené 16 Israélites. Journaux algériens. 2 au 7 mars 1871, du 16 au 21 novembre 1871.

voulaient être payés en or et non en billets de banque, faisaient à leur dépens de fructueuses opérations de change qui, lorsqu'elles étaient découvertes, indignaient les victimes (1).

Quelques jours après l’émeute d'Alger, aux environs de Miliana, sur les marchés de Djendel, d’Affreville et de Duperré, les kaïds et les bach-aghas devaient intervenir pour empêcher le pillage des éventaires des marchands israélites par leurs administrés (2). A Mostaganem, le 4 mars, une rixe dans un café de la rue des Juifs provoquait un mouvement inquiétant. A Oran, des Espagnols prenaient l'initiative des hostilités contre les Israélites. À Batna, des collisions graves se produisaient, forçant le maire à faire désarmer les miliciens israélites (3). Pris de terreur, les Israélites fermaient leurs boutiques au premier indice qu'ils apercevaient (4).

Devant cette explosion de fureur, les autorités manquaient de troupes — celles-ci étant concentrées aux points stratégiques de Ia Kabylie, — elles pensèrent que les Musulmans devaient avoir satisfaction et elles cédèrent. Le commissaire civil extraordinaire, Lambert, encore sous le coup de l'émotion provoquée par l’émeute, télégraphiait au ministre de l'Intérieur dès le 1° mars :

« Mes rapports ont indiqué comme causes graves de trouble en Algérie, le décret du 24 octobre du Gouvernement de Tours accordant naturalisation collective des Israélites. Dans le conflit entre Israélites et Musulmans survenu aujourd’hui à Alger, sang a coulé ; partout en Algérie les Juifs sont attaqués et dépouillés sur les marchés, notamment depuis qu'ils ont exercé leurs droits d'électeurs. La France a voulu les élever au rang de citoyens français en bloc sens se rendre compte qu’elle nous enlevait l'affection et l'estime des Musulmans qui seuls, entre les indigènes, ont versé pour nous leur sang ».

« Le décret du 24 octobre est inconstitutionnel ; il confère à des populations entières la qualité de citoyens français qui n’a pas été donnée aux Arabes.

« Lambert » (5).

Il procédait également à la dissolution de la compagnie des tirailleurs israélites (6). A Batna, le maire l’imitait ; à Sidi-bel-Abbès, la nomination d'un juge de paix israélite ayant mécontenté les indigènes, on l’invita à démissionner et on le nomma avocat défenseur à Tlemcen (7).

(1) Echo d'Oran, 18 mars 1871.

(2) Vérité algérienne, 19 mars.

(3) Rapport La Sicotière, p. 71.

(4) ArCR. Isr., 1er avril 1871, p. 63.

() Rapport La Sicotière, p. 72.

(6) Ibid., p. 71.

(7) Echo d'Oran, 18 mars 1871.

L'opinion publique ayant constaté à l'expérience l'erreur qu'était l'introduction parmi les citoyens de ces indigènes, suivit avec autant d’ardeur qu’elle avait mis quelques années auparavant à soutenir les partisans de cette mesure. Quelques semaines avant ces troubles, un publiciste, le docteur Maurin, ayant critiqué le décret Crémieux, avait été assailh par un notable israélite et des portefaix. Cet incident avait donné à son journal un succès de vente prodigieux. Très petit fait, sans doute, mais symptômatique de l'intérêt porté par la foule à la question juive. Le mouvement de protestation arabe détermina la réaction. On ne voulait pas perdre l'Algérie, ou tout au moins faire de nouveaux sacrifices pour les Juifs. Dès février 1871, les électeurs français de la section électorale de la mairie d'Oran, où la majorité appartenait aux Israélites, avaient — comme sous la Il° République — rédigé une pétition contre le décret Crémieux (1).

Le 4 mars, un radical extrémiste d'Alger, Juillet Saint Laget, soulignait l'injustice qu’on avait faite en élevant les Juifs au-dessus des Musulmans, qui avaient versé leur sang pour la France, et montrant le danger que faisait courir aux Français l'irritation musulmane, demandait le retour du régime de 1865 et 1866 (2).

A Mostaganem, à Alger, à Philippeville d’autres journaux radicaux reprenaient sa proposition (3). Une nouvelle pétition était adressée à l’Assemblée Nationale par l'historien de la colonisation, de Baudicourt et plusieurs habitants d'Alger. Accusant la délégation de Tours d’avoir outrepassé ses droits en émettant des décrets cons- Hituants algériens, les pétitionnaires demandaient une nouvelle Constitution civile et l’abrogation du décret concernant les Israélites (4). Enfin, l’ancien Commissaire extraordinaire, du Bouzet, dressait un réquisitoire sévère contre « les indigènes de religion juive » qu'il dépeignait sous des traits peu flatteurs. Poltrons, cupides, ignorants, fourbes, dangereux aux scrutin à cause de leur soumission à la volonté de leurs Consistoires ; leur élévation subite devait soulever la haine des Musulmans et causer les embarras les plus graves à la France, si elle n’abrogeait pas le funeste décret. Moins absolu toutefois que les autres pétitionnaires, il demandait simplement le retrait des droits politiques, leur statut personnel devant être réglé désormais par la loi française, afin d'éviter les complications juridiques de l’Emrire (5).

La presse menait le branle de son côté. « Ce décret est attentatoire

{) Echo d'Oran, 18 février 1871.

(2) Ibid, 18 mars 1871.

(3) Courrier de Mostaganem, 17 avril, Vérité algérienne, 12 lnars, Zéramna, 22 mars. (4) Assemblée Nationale, Séance du % juin 1871.

(5) DU BOUVET, Les Israëlites indigènes de l'Algérie. Pétition au 19 juin 1871.

aux droits de l'élément français et de l'élément israélite ; on n’a pas plus le droit de franciser les gens contre leur gré qu'on a celui d’adjoindre aux autres tout un peuple arriéré, emmailloté dans les langes de sa religion », grondait « La Commune », organe du radicalisme extrémiste oranais (1). Et « l'Akhbar », journal conservateur écrivait :

« Savez-vous ce que vous avez fait par ce décret ?.. Vous avez subalternisé, annihilé les populations françaises. Vous avez mis entre les mains des Israélites les Conseils municipaux, les Conseils généraux ct la représentation générale. De par la force du nombre, ils feront les élections, ils possèdent la richesse, ils auront le pouvoir (2).

On a observé que « l’Algérie ne sait pas exprimer ce qu'elle sent ; elle ne sent rend pas un compte exact ; elle n’a pas une opinion publique alerte et avertie » (3). C'est une vue très juste ; en cette occasion toutefois, il y eut à peu près unanimité pour réclamer l’abrogation de l'œuvre de Crémieux.

Ce sont les sentiments dont le nouveau Gouverneur Général, l’amiral de Gueydon, se fit l’interprète dès son arrivée à Alger. Apparterant au milieu conservateur, connaissant peu l'Algérie, il ignorait tout des Israélites indigènes. Son entourage ne pouvait guère le porter à l’indulgence pour eux. L'enquête sur les actes du Gouvernement de la Défense Nationale en Algérie nous permet de connaître les idées de ces classes dirigeantes. Sauf le maire d'Alger Vuillermoz, qui était élu grâce à l’appui des Israélites, on constate un accord impressionnant pour condamner le décret (4). Leur vote pour la municipalité d'Alger les faisait considérer comme de dangereux perturbateurs.

Des incidents, à l’occasion de l'insurrection, renforcèrent ces mauvaises dispositions. Beaucoup d'Israélites avaient refusé de servir dans les milices qui combattaient les insurgés, et ceux qui avaient participé aux opérations n'avaient pas été récompensés de ce patrioisme, Les soldats indigènes, tirailleurs et spahis, avaient manifesté une telle répulsion pour eux, s’oubliant jusqu’à menacer de les combaître d’abord avant d'attaquer les Musulmans révoltés, que l’autorité militaire avait dû renvoyer ces miliciens dans leurs foyers (5).

L’amiral, dès son arrivée, avait contesté la légalité des décrets de Tours et de Bordeaux qui « étaient pour beaucoup dans les difficultés du moment ». Trois d’entre eux lui paraissaient condamnables sans appel : celui concernant les milices, qui. mettait à la disposition du

(1) Cité dans Rapport La Sicotière, p. 70, note 1.

(2) « AKhbar », 15 novembre 1870.

(3) E.-F. GAUTHIER, « Un siècle de colonisation », p. 96.

(4) Enquête parlementaire, Dépositions Hélot, préfet d'Alger, Brunet Commissaire Central, amiral Fabre La Maurello, Pierrey 1er président de la Cour d'appel.

(5) Rapport du 1er mai au 4 juillet 1871 de Gueydon au Ministre de l'Intérieur Arch. Gouv. Gén. Papiers de l'amiral de Gueydon. DOMINIQUE, D. 77 seq. op. cit.

maire d'Alger des troupes qu'il pouvait soulever contre le Gouverneur ; celui sur le régime civil, et celui naturalisant les Juifs. A plusieurs reprises, et dans les termes les plus nets, il demanda qu'on en finit avec cette confusion des Français et des « Arabes de religion juive » (1). Le ministre de l'Intérieur, Lambrecht, lui répondait le 12 mai :

« Je me préoccupe de faire régler la situation des Israélites dans le sens de vos désirs et j'espère arriver à l’abrogation ou au moins à la suspension du décret du 24 octobre » (2).

Cependant, la mesure annoncée n’étant pas prise, l'amiral envoyait au ministre, à l’occasion de la publication de la pétition du Bouzet, un nouveau rapport, où 1l lui exposait son plan. « Arabes de religion juive. n'ayant rien qui les rattache à notre nationalité... Il leur serait parfaitement indifférent que l'Algérie appartienne à toute autre nation qui les protégerait également ». Ce manque total de sentiment patriotique lui semblait une raison de principe très forte, suffisante pour justifier sa proposition. En outre, il énumérait les arguments de fait ; haine des Musulmans, danger électoral, inaptitude à être soldats ou jurés que lui fournissaient les doléances des Algériens. Il voulait qu’on les traitât sur le même pied que les autres indigènes, yrévoyant des délégués spéciaux à voix consultative pour représenter ies Musulmans et les Israélites à l'Assemblée Nationale. Mais le statu auo lui semblait déplorable. Son ignorance de la question juive sous l'Empire, lui faisait même proposer l’abrogation totale du décret Crémieux, le rétablissement du statut 1abbinique qui avait causé tant d'embarras à ses prédécesseurs. Les en priver, pensait-il, serait une brimade injuste et impolitique puisqu'ils n'auraient qu’à demander leur naturalisation individuelle pour envahir de nouveau le corps électoral. La conservation de leurs coutumes serait « l’appât » qui éloignerait le plus grand nombre d’entre eux.

« Abrogation pure et simple mais complète du décret du 24 octobre, répétait-il en concluant ; voilà, selon moi, la seule mesure qui soit équitable et rationnelle » (3).

Ces propositions furent adoptées par le Gouvernement de Thiers dont le ministre de l'Intérieur, LAmbrecht, déposait le 21 juillet un rrojet de loi abrogeant le décret du 24 octobre. Les arguments du Gouverneur Général étaient reproduits à peu près textuellement dans l'exposé des motifs. l'expérience Crémieux était condamnée après quelques mois de fonctionnement (4).

(1) Arch. Gouv. Gén. Rapport de Gueydon, 2 avril, 26-29 avril, 197 mai 1871, Arch. Nat. F 80 1682.

(3) Arch. Gouv. Gén. Rapport du 4 juillet.

(4) Asspmblée Nationale, Annexe au procès-verbal de la séance dix 21 jufillet 1871.

LE, La défense du décret.

Les Israélites francisés, qui avaient accueilli le décret du 24 octobre avec enthousiasme, furent consternés à cette nouvelle. « L’abrogation serait un acte d’injustice peu digne de la France », écrivait l’un d’eux, mais il n'avait aucune confiance dans cette Assemblée qui brüûlait de détruire l’œuvre des dictateurs du gouvernement provisoire (1). De fait, les sympathies étaient rares. En Algérie, sauf à Alger, où les partisans du Conseil Municipal, dont ils avaient assuré l'élection, prenaient leur défense, ils ne trouvaient guère de concours (2). La masse israélite elle-même restait amorphe. Une pétition du 26 mars 1871 demandant le maintien du décret avait obtenu quelques signatures, mais l'unanimité était loin d’être réalisée.

Pour sauver la naturalisation, il fallait compter seulement sur l'aide des Israélites français qui avaient demandé sous l’Empire cette réforme. Mais les circonstances étaient modifiées et les difficultés s'annonçaient bien plus grandes que sous le ministère Ollivier. Une fois encore, Crémieux allait être le champion le plus résolu de la cause de ses coreligionnaires. Il avait à défendre son œuvre, ce qu'il considérait comme un des « honneurs de sa vie » (3), et il y anporta, à soixante-quinze ans, une volonté et une activité inlassables.

Le réquisitoire de du Bouzet, très modéré dans la forme, avait produit une impression considérable dans les milieux politiques. L’amiral de Gueydon l'avait hautement approuvé. Il convenait de détruire cet effet. Crémieux composa donc une réfutation, où il utilisait habilement les télégrammes de du Bouzet, lors du conflit municipal d’Alger, pour montrer que celui-ci n'avait pas toujours été hostile aux électeurs 1sraélites et qu'il voulait simplement se venger d'eux. Discutant pied à pied, il s’efforçait de détruire l'argumentation de du Bouzet, puis il portait la discussion sur le terrain des principes, demandant si la République se montrerait moins libérale que l’Empire et reprendrait ce qu'Emile Ollivier avait promis de lui accorder (4). Il avait gardé dans les milieux républicains un prestige intact et son ardente campagne devait rallier à la cause juive la gauche de l’Assemblée. Dans « le Siècle », organe des Radicaux, Charles Jourdan, son ami, lié lui-même aux milieux radicaux de la Colonie se fit Je champion du statu quo. Il représentait la naturalisation des Israélites comme fatale dans l'avenir : « Pourquoi, dès lors, rétrograder

(1) Arch. Is. Correspondance d’Alger du 15 août, p. 268 et 269.

(2) Vœu de l'Association républicaine du {4 mars 1870 « Solidarité », 18 mars 1871 Algérie française, 6 mai 1871. 1 \

AUMERAT, « L'Antisémitisme à Alger », Arch. Cons. Cent., séance du 12 juillet 1871.

(3) Lettre au Temps, 23 juin 1871.

(4) Ad. CRÉMIEUX, Réfutation de la pétition de M. du Bouzet.

| LA BATAILLE AUTOUR DU DÉCRET 16 dans une voie qu on aura de nouveau à parcourir ? ». Il ne niait pas que pour l'instant les nouveaux Français ne fussent pas très brillants, mais, citant l'exemple des Israélites de France, qui en moins d’un siècle s'étaient élevés au niveau de leurs compatriotes, il prédisait une prompte amélioration des Algériens (1).

Les Consistoires faisaient en même temps de grands efforts pour maintenir le nouvel état de choses. Ils obtinrent de notables Musulmans de Constantine une déclaration approuvant le décret qui, disaitelle, « n’a froissé personne et n’a excité les colères de personne parce qu'elle est rationnelle (2). Les négociants israélites obtinrent des mdustriels avec lesquels ils étaient en relations des pétitions, qui, en raison de leur parfaite attitude commerciale, demandaient qu’on les maintint au rang de Français. C’est ainsi que quarante firmes de la Seine-Inférieure, dont la maison Pouyet-Quertier, les manufacturiers de ruban de Nîmes, les négociants d'Orléans se portaient garants du civisme des Israélites et de leur parfaite assimilation aux mœurs françaises (3).

C'étaient de bons arguments de polémique, mais pouvaient-ils faire revenir la majorité de l’Assemblée sur sa décision ? On en doutait.

Les autorités judaïques adoptèrent alors une tactique adroite : il fallait empêcher le projet d’être discuté avant longtemps de façon à créer une situation de fait par la participation des Israélites à la vie politique française et de leur soumission au statut commun. Chaque jour que l’on gagnerait ainsi rendrait plus difficile l’expulsion des fsraélites de la famille française, En parlementaire averti. Crémieux usa de cette manœuvre dilatoire.

La Commission se montrait divisée, bien qu’en majorité favorables à l’abrogation. Le député de Constantine, Lucet, prétendait qu'il était trop tard pour revenir en arrière et proposait des compromis (4). Selon son amendement, sur simple déclaration faite avant le 1% mars 1872, les Israélites indigènes resteraient français, les autres, perdant leurs droits, seraient de nouveau régis par le statut mosaïque. Il demandait également que seuls les Israélites nés en Algérie depuis la conquête fussent bénéficiaires de la réforme. On revenait une fois encore au projet Ollivier que la religiosité des Israélites aurait rendu inopérant (5).

(1) « Siècle », 20 juillet 1871 et numéros suivants.

(2) ATCR. CONS. Cent. Annexe II du Procès-verbal de la Séance du 16 août 1871.

(3) Indépendant de Constantine, 5 août 1871.

(4) Arch. Cons. Cent. Séance du 16 août 1871. Annexe au procès-verbal. Arch. Gouv. Gén. Bulletin Alliance Israélite universelle, 1er sem. 1872.

(5) DOMINIQUE, 0P. cit. p. 82 et seq. « Siècle », Arch. Cons. Cent. Séance du 16 août

Crémieux, appelé devant la Commission, et les délégués du Consistoire Central plaidèrent la cause des Israélites. Leur défense ne servit de rien. Le rapporteur de la question, de Fourtou, tout en affirmant que « son rapport serait conçu dans des termes très bienveillants pour les Israélites » (1), concluait à l’abrogation du décret. Toutefois on! laissait les Israélites libres d'opter pour la loi française ou le Code rabbinique et de demander jusqu’au 1° mars 1872 leur naturalisation. Une simple enquête préfectorale suffirait, en ce cas, pour qu'on fit droit à leur demande (2).

Il restait bien l’espoir de sauver le décret pendant la discussion de l’Assemblée. Un député Israélite de la Gironde, Adrien Léon, devait présenter un amendement à l’article II du projet qui rétablirait le décret de naturalisation en laissant un délai de six mois aux Israélites pour repousser le titre de citoyen français. Vingt-huit députés appuyaient de leur signature son projet, Mais ce compromis que la Commission avait déjà repoussé, avait-il plus de chances d’être adopté par l'assemblée ? Toutefois, le rapporteur avait promis à Crémieux de ne pas presser la mise à l’ordre du jour de la discussion du projet. C'était autant de gagné (3).

Désespérant de l’Assemblée, les dirigeants du judaïsme français portèrent leurs efforts sur les membres du Gouvernement. Un premier entretien avait eu lieu entre les délégués du Consistoire et le ministre de l'Intérieur Lambrecht. Tout en reconnaissant que le décret avait été pris en temps inopportun, ils montraient les perturbations que jetteraient dans les familles les mesures envisagées. Soumis pendant dix mois aux règles juridiques françaises, les Israélites jourraient-ils revenir à leur ancienne loi sans réclamer la révision de toutes les opérations faites pendant ce délai ? Que de procès alors en perpective ! Avait-on le droit de jouer ainsi avec trente-trois mille personnes ?

Après Lambrecht, on s’occupa du Président lui-même. Barthéiémy Saint Hilaire, son chef de Cabinet, avait été convaincu par les arguments des membres du Consistoire central et il leur avait promis d'intervenir auprès du Gouverneur Général et de faire tout ce qui dépendait de lui pour obtenir l’ajournement de la proposition. Thiers avait reçu une délégation des Consistoires algériens conduite par Crémieux qui était venue protester de la volonté des Israélites de demeurer Français. Il avait promis d'étudier sérieusement la question (4).

(1) Arch. Cons. Centr. Séance du 16 août 1871.

(2) DE FOURTOU, Séance du 21 août 1871 à l’Assemblée Nationale, J. O.

(8) Bulletin de l'Alliance Israélite univ., 19r semestre: 1872, p. 49. Arch. Cons. Cent. Séance du 98 août 1871.

(4) ATCR. Cons. Cent. Séances des 16 et 19 août 1871. ArCh. Is. 1er septembre 1871. La délégation était composée de Valensi et Karoubi, présidents des Consistoires d’Alger et d'Oran, Chiche, Benichou et Enos.

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Quelques jours après, il prenait l'engagement d’ajourner au retour des vacances de l’Assemblée la discussion et chargeait le député de la Gironde et Barthélémy Saint Hilaire de demander au Président de l’Assemblée nationale de ne pas porter le projet Lambrecht à l’ordre du jour. Au cours de la conversation, Thiers apprit à Adrien Léon que Mac-Mahon, consulté, avait déclaré que le décret Crémieux était une faute, mais que le Gouvernement lui paraissait en commettre une autre en demandant l’abrogation. Le Président n’était plus loin de le penser (1).

Il restait à convaincre l'amiral de Gueydon. Crémieux se préparait à se rendre en Algérie pour le convertir à sa cause, lorsqu'il apprit Lar Barthélémy Saint Hilaire, son arrivée à Paris. Dans une curieuse

lettre où l’eau bénite de Cour est largement prodiguée, il sollicita une audience pour « l’amener à de meilleures et plus justes sentiments sur la population juive » (2).

Après un premier entretien sans résultat, Crémieux proposa un compromis. Le décret du 27 octobre n'avait pas fixé les caractères de l'indigénat, qui, étant donné la nouveauté du système de l'Etat civil en Algérie était difficile à établir. Crémieux émit l’idée de le définir de façon à satisfaire certains scrupules. Le lendemain, il soumettait à l'amiral un projt de décret que le pouvoir exécutif accepta (3).

En principe, les Israélites tunisiens et-marocains étaient privés du bénéfice du décret, ce qui réduisait sensiblement le nombre des naturalisés ; mais la très grande majorité demeurait française. Crémieux pouvait croire son œuvre sauvée.

111, — Le décret sauvé.

Le 29, le Consistoire faisait une démarche officielle auprès du Gouverneur Général qui l’assurait de sa bienveillance pour les Israélites. A ce moment, le revirement du Gouvernement était décidé. La « Presse » faisait savoir, dès le 4 octobre, que le projet d’abrogation allait être retiré. Mais, l’Assemblée étant en vacances et les élections municipales et départementales approchant, il fallait résoudre la question de la participation des Israélites à celles-ci.

On avait, en effet, paru indécis à ce sujet. Aux élections législatives partielles, on avait admis les Israélites au scrutin à Alger, mais on les en avait exclus dans certaines villes du département d'Oran, ce qui avait entraîné l'annulation des opérations électorales (4).

(1) Arch. Cons. Cent. Séance du 98 août 1871.

(2) Bulletin de l'Alliance 1872, 1er semestre, p. 49 et seq.

(3) Lettre du 14 déc. 77 Au Cons. à Gouv. Arch. Gouv. Gén. (4) Bulletin de l'Alliance, 1er semestre 1872, p. 49 et seq.

Le décret du 7. octobre 1871, inspiré par Crémieux, réglait cette participation en définissant l’indigénat des Juifs. Pour être inscrits. sur les listes électorales, les Israélites devraient établir, dans les vingt jours leur naissance en Algérie avant la conquête ou prouver que leurs parents étaient déjà établis dans le pays à l’arrivée des Français ; cela fait, ils prendraient un nom de famille et des prénoms fixes et feraient la preuve qu'ils étaient célibataires ou monogames (1).

La promulgation du décret Lambrecht ne signifiait pas offciellement qu’on renonçait à l’abrogation. C'était un correctif au décret Crémieux destiné à durer autant que lui. Mais, si l'opinion restait verplexe, les milieux officiels savaient que les partisans de la réforme zerdraient chaque jour du terrain, le Gouvernement les ayant abandonnés.

Conformément aux calculs des dirigeants du judaïsme français, les Israélites algériens avaient fait figure de citoyens à plusieurs reprises. Les candidats, pour qui toute voix d’électeur a son prix, avaient sollicité les nouveaux venus. À Alger, ceux-ci avaient voté régulièrement avec les radicaux, mais à Oran et à Constantine ils avaient fait triompher le parti de l’ordre (2). Il n’en fallait pas davantage pour que les vainqueurs les prissent en amitié, Rien de plus significatif que l’attitude, à Constantine, de Lucet. Préfet, il avait repoussé leur intégration à la population française. Député, chef du parti qu'ils soutenaient, il les acceptait (3). Par le jeu des alliances électorales, le mouvement d'opinion qui exigeait l’abrogation était notablement dimi nué, sinon détruit.

Tenant compte des complications juridiques qu'’entraînerait le vote si tardif de la loi d’abrogation et du vote des Israélites, qui les montrait « susceptibles d’être ramenés à des sentiments politiques raisonnables si le Gouvernement leur inspire confiance et les affranchit de la crainte des radicaux » (4), le ministère, d'accord avec l'amiral, résolut de retirer son projet.

Ce furent, du moins, les raisons officielles. L’explication de ce revirement surprenant résidait en fait dans la situation économique du pays. Pour réussir dans la politique de libération du territoire, il fallait recourir à l'emprunt. Thiers avait besoin de ménager les financiers et les banquiers, dont beaucoup étaient israélites. Alphonse de Rothschild, membre du Consistoire central, avait fait auprès de lui des démarches pour sauvegarder les droits de ses coreligionnaires

(1) Rapport du président et décret Lambrecht. Arch. Gouv. Gén.

(2) Arch. Cons. Note sur le projet de loi relatif à la naturalisation des Israélites inûigènes, 16 août 1869.

(3) Enqu£ie parlementaire, Déposition Lucet. Cf. avec télégrammes à Crémieux ch IX IL. | 5

(4) ATCh. Gouv. Gén., Sous Secrétaire d'Etat à Gouverneur, no 08.

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d'Algérie (1), il avait participé aux négociations du Consistoire. Pouvait-on l'indisposer au moment où l’on faisait appel à son crédit ?

En face de la libération du territoire et de la reconstruction économique du pays, cette affaire des Juifs algériens, depuis la répression de l'insurrection arabe surtout, ne comptait pas. Comme les industriels français qui, pour plaire à leurs clients israélites algériens, se portaient garants de leur civisme, l'Etat se résignait à accepter les indigènes israélites d'Algérie parmi ses citoyens pour ne pas mécontenter ses prêteurs.

« Pendant mon séjour à Versailles et après avoir entendu M. Crémieux et le Consistoire israélite de Paris, je suis resté convaincu qu'il y avait des ménagements à garder envers les coreligionaires de nos Arabes israélites, afin de ne pas créer, dans les circonstances critiques que traverse la France, de graves difficultés au Gouvernement de notre Pays pour se procurer l'argent dont il a besoin » (2), écrivait de Gueydon.

Cédant, à contre-cœur, à la nécessité, il annonçait, le 16 décembre qu'il abandonnait son projet (3). Quelques résistances se manifestèrent encore à l’Assemblée. Bardi de Fourtou, qui avait rédigé un rapport très copieux, consentit, à la séance du 11 décembre 1871, à demander l’ajournement de la délibération, mais il prévint le Gouvernement que si quelqu'un reprenait la proposition, il l’appuierait afin d’utiliser son travail. Le Gouvernement, assez embarrassé, se demandait si l’Assemblée ne voterait pas, en ce cas, une mesure à laquelle elle s'était toujours montrée favorable (4). Un ancien aide de camp de Mac-Mahon, le comte d'Harcourt, présentait un amendement au projet d'abrogation qui replaçait les Israélites dans leur ancienne condition, mais — sensible aggravation — leur interdisait de célébrer leurs mariages devant l'officier d'Etat civil (5).

Mais le projet de loi ne devait plus être discuté et l'amendement tomba de ce fait. De temps à autre, un membre de l’Assemblée reparlait de la question. Le 17 avril 1872, Taillefert, au nom de la Commission chargée d'examiner la validité des décrets du Gouvernement de la Défense Nationale rappelait le rapport de Fourtou et ses conclusions (6). La Commission d’'Enquête sur les actes du Gouvernement de la Défense Nationale concluait également à l’abrogation du décret. Formules creuses qui se perdaient dans l'agitation de l’Assemblée.

(1) POSENER, op. cit., t. II, p. 248.

(2) Lettre de Gueydon à Fournier, directeur du service de l'Algérie au ministère de l'Intérieur, 23 Janvier 1872, Arch. Gouv. Gén.

(3) Lettre de Gueydon à Fournier, directeur du service de l'Algérie au ministère de l'Intérieur. ATCh. Gouv. Gén. 16 déc. 1871. Le

(4) Ibid. Sous-Secrétaire d'Etat à l'Intérieur à de Gueydon, lettre no 938, décembre 1871.

(5) Echo d'Oran, 3 décembre 1871.

(6) J. O., 18 avril 1874, p. 2606.

Une dernière tentative devait être faite par l'amiral de Gueydon qui voyait avec regret l'injustice commise envers les Musulmans. En même temps qu'il avait conseillé à Versailles le retrait de son projet, il avait demandé la naturalisation des Musulmans. Le Gouvernement avait accepté le principe de la réforme, sans s'engager, en demandant des précisions sur « l'électorat algérien » prévu par de Gueydon. « Je crois, lui répondait le secrétaire d'Etat à l'Intérieur, qu'il y aurait intérêt à ne reprendre la question des Israélites qu’en offrant aux autres indigènes une compensation quelconque » (1).

Sur ces bases, de Gueydon avait prévu pour les Conseils Généraux algériens, un retour au système de l’Empire, cinq Musulmans devant représenter leurs coreligionnaires et les Israélites ayant droit à un conseiller (2). Il revenait ainsi à la conception d'une population indigène groupant israélites et Musulmans que seules les croyances religieuses séparaient.

En mars 1872, il soumit au Gouvernement un projet de loi qui établissait définitivement ce point de vue. Les décrets Crémieux et Lambrecht étaient abolis. Musulmans et Israélites pouvaient être soumis au droit civil français sur leur demande à condition de prouver leur indigénat, leur monogamie et leur bonne moralité. Après deux ans au moins de résidence en territoire régi par le droit commun de France, on accordait à ceux de ces indigènes qui le demanderaient, les droits civiques et politiques, s’ils faisaient la preuve de leur moralité, de leur loyalisme envers la France depuis dix ans au moins et s'ils lisaient couramment et écrivaient lisiblement le français (3). Ces restrictions étaient sages. Elles éliminaient tous les éléments qui faussaient le jeu du suffrage universel et elles n’humiliaient pas les Musulmans. Elles auraient, sans doute, évité les conflits que devait faire naître l'influence de la masse israélite dans les élections. Mais l'heure de la réaction contre le Gouvernement de la Défense nationale était passée ; on songeait bien plus aux querelles politiques du présent qu'aux erreurs du passé. Au Consistoire d'Alger qui manifestait ses craintes, le Consistoire central, bien renseigné, pouvait répondre qu’il n'y avait pas lieu de s’alarmer (4). La naturalisation des Israélites algériens était définivement acquise et le projet de Gueydon resta enfoui dans les cartons poudreux où dorment les réformes sages et inappliquées.

Ü) ATCR. Gouv. Gén.

(2) ATCR. Gouv. Gén. E. 10. Ce projet ne fut jamais accepté, (3) ATCR. Gouv. Gén. E. 8.

4) Arch. Cons. Cent. Séance du 9 avril 1872.

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