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discussion de la nouvelle organisation du Culte en Algérie, n'étaient pas convaincus de la faculté de discernement des indigènes. L'un d’eux, rappelant le grand nombre d'illettrés qui se trouvaient dans ces communautés, les déclarait « incapables de choisir des candidats dignes de remplir leurs fonctions » et demandait le maintien du régime particulier de 1867. La majorité repoussa cefte proposition en raison des résultats de la première expérience électorale et pour des raisons de politique générale. Le gouvernement avait bien retiré son projet d’abrogation du décret Crémieux, mais il pouvait le présenter de nouveau. Quelles réactions aurait-il s’il apprenait que les Israélites de France avaient refusé à ceux d'Algérie l'émancipation religieuse alors qu'ils avaient réclamé à grands cris leur émancipation civile ? On n'aurait pas manqué de les accuser de fourberie et de mauvaise foi. Laisser une organisation spéciale aux Algériens dans ces conditions eût été une très grave faute (1). On s’en remit aux Consistoires algériens qui se prononcèreni pour l'assimilation complète (2). La groposition, soumise au ministère des cultes, fut ratifiée par le décret au 12 décembre 1872. Désormais, les Consistoires étaient élus par tous les Israélites de leur circonscription ayant dépassé vingt-cinq ans et contribuant à l'entretien du culte. Les Israélites étrangers participaient au vote mais n'étaient pas éligibles (3). Les Consistoires cessaient d’être placés sous le contrôle des notables qui étaient chargés. depuis 1845 de vérifier les comptes annuels (4).
En 1876, une nouvelle réforme importante réjouissait les Algériens ; les grands rabbins n'étaient plus nommés par l'Etat mais par le Consistoire central avec l'approbation du ministre des cultes. Les indigènes demandèrent aussitôt par pétition que le grand rabbin d’Alger fut un indigène, de façon à avoir leur complète autonomie. Mais ils se heurtèrent à un refus du Consistoire central (5). La nouvelle organisation leur laissait en effet une indépendance bien plus grande qu’au temps où leur nomination relevait de Paris. Mais elle présentait des dangers en raison du système des çofs algériens. Le parti qui arriverait au pouvoir aurait, pour s’y maintenir, des moyens de pression extrêmement puissants par la perception des impôts de bienfaisance, la répartition des aumônes, et la confection des listes électorales. Du fait de la misère de la plèbe israélite, il pourrait obtenir d’elle, par des largesses, ce qu'il voudrait. Qui pourrait l’en empêcher ? Les autorités administratives ne s’intéresseraient qu'aux bilans
(1) Archives Cons. Centr. 6 février 1872.
) Alger fit quelques réserves mais Constantine et Oran ne voulaient aucune différence entre le régime français et le leur. Arch. Cons. Cent. Séance du 12 mars 1872.
(3) UHRY, 09. cit., p. 65 et seq.
(4) Arch. Cons. Cent. Séance des 11 novembre 1873 et 6 janvier 1874.
(5) Arch. Cons. Cent. 5 décembre 1876 et 6 février 1877.
de fin d'année. Le Consistoire central était beaucoup trop loin pour être bien informé. L'opposition crierait en vain. Les seuls surveillants dangereux pour les partis, parce que pouvant dénoncer leurs exactions au pouvoir central, étaient les grands rabbins. Qu'ils manquassent d'énergie, qu’on les compromiît dans la lutte électorale et le parti victorieux devenait libre d’agir à sa guise.
Rouage essentiel de la communauté, ne réglant pas seulement l’administration religieuse mais assurant la subsistance même d’une partie de ses administrés, le Consistoire était ainsi livré aux çofs qui pouvaient faire de ces attributions très étendues, un usage fort divers. Pour servir l'intérêt des chefs de clans, les Consistoires allaient à la fois contribuer aux progrès matériels de la communauté et l’eñgager dans des aventures politiques néfastes aux intérêts israélites.
[LER La campagne pour l’assimilation.
La naturalisation acquise, les Israélites francisés, comme ils l’avaient fait auprès le Sénatus Consulte de 1865, s’adressèrent à leurs coreligionnaires pour les inviter à accepter la civilisation française. Dès novembre 1871, Léon Séror, fils de l’ancien conseiller général d'Alger, Moïse Séror, exposait à la jeunesse israélite ses droits et ses devoirs (1).
« Nous sommes citoyens français », disait-1l, mais ce seul fait impose une transformation radicale de l’ancienne façon de vivre de la nation juive. En premier lieu, il recommandait de se débarrasser de tout ce qui rappelait l’ancienne condition « Costume, mœurs, et langue, tout doit être en rapport avec notre vie nouvelle ».
Cette transformation de l'individu acquise, il fallait renouveler le personnel dirigeant les communautés qu'il condamnait comme médiocre, vaniteux et trop attaché au passé. Leurs successeurs devaient être « des hommes jeunes, instruits, pleins d’ardeur et de volonté féconde pour le bien public et absolument favorables aux réformes désormais indispensables ». Ceux-là seuls appréciaient les bienfaits de la culture occidentale et sauraient appliquer le programme social indispensable en ouvrant des écoles, des ateliers, des ouvroirs pour les enfants et les jeunes gens. Mais le paupérisme vaincu, ils devaient élever leur peuple vers la culture française en l’orientant vers les carrières libérales et les beaux-arts, de préférence au Commerce dont ils ne savaient plus s'affranchir. Fusionner avec l'élément français, acquérir son courage et sa civilisation, abandonner le culte du veau d’or, voilà le but suprême qu'il désignait
(1) Lettre à la jeunesse israëlite de l'Algérie, par Léon SÉROR, chevalier de la Légion d'Honneur, licencié en droit, ex-aide de camp du général ‘Crémer, Grenoble, nov. 1871.
à ses coreligionnaires. Sans doute ce grand rêve n’était-il pas près d'être réalisé, mais les autorités judaïques firent, à ce moment, tous leurs efforts, pour en rapprocher le plus possible, les Orientaux qu’ils avaient entrepris d'amener à notre civilisation.
Quelques semaines après le décret Lambrecht, le Président du Consistoire central recommandait de rester en relations étroites avec les Consistoires algériens pour les diriger dans leur œuvre. Il était nécessaire d'obtenir des progrès rapides en matière de religion et de moralité et surtout de modifier l’éducation donnée à la jeunesse en fondant des écoles primaires dans toutes les communautés (1).
Tout d’abord, on devait obtenir des naturalisés l'abandon des costumes indigènes et le ralliement à la loi française. Celle-ci les obligeait à faire célébrer les mariages à la mairie ce qui impliquait le renoncement aux anciennes coutumes. Beaucoup d’israélites n’acceptaient pas de commettre ce péché. La cérémonie religieuse leur suffisait, les rabbins indigènes consentant à les unir malgré les ordres reçus. De la sorte, le mariage des filles de moins de quinze ans, la poylgamie et le divorce, se pratiquaient toujours, non sans soulever d’amères critiques des Algériens contre les mœurs scandaleuses de ces nouveaux français (2).
La complicité des rabbins indigènes ou de pseudo-rabbins, fermes partisans de la loi mosaïque, permettait-à ces obstinés conservateurs de braver toutes les admonestations des Consistoires et des grands rabbins. Ces derniers durent faire appel au Consistoire central pour rappeler à l’ordre leurs subordonnés, préconisant même le recours à des sanctions pénales, si l’on ne parvenait pas à les convaincre. Celui-ci pour renforcer leur pouvoir, donna le privilège de la bénédiction nuptale aux grands rabbins et aux délégués réguliers de l'administration religieuse. Il interdisait de procéder à un mariage religieux avant d’avoir la preuve que le mariage civil avait bien été contracté auparavant, confiait aux Consistoires le soin de dénoncer aux autorités civiles les délinquants, privait ceux-ci et leur famille de tout honneur religieux. Enfin, si les errements combattus persistaient, il menaçait de s'entendre avec l’administration française pour qu'on refusât de reconnaitre comme légitimes les enfants issus de mariages religieux (3).
Cependant, la révolution morale que constituait l'abandon de la loi divine était trop profonde pour que ces appels des autorités religieuses fussent suffisants. En 1873, le Gouvernement général appelait
(1) Arch. Cons. Cent. 7 novembre 1871.
(2) Circulaire du commissaire extraordinaire, 30 novembre 1870. Moniteur de l'Algérie, 22 décembre 1870.
(3) Arch. Cons. Cent. Séance du 10 octobre 1872. Circulaire des 5 novembre et 26 “écembre 1872. Séances des 3 décembre 1872 et du 7 janvier 1873.
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l'attention des préfets sur les nombreuses infractions à la loi faites par les Israélites et les invitait à les signaler aux Procureurs de la République. Le Procureur général rappelait aux Consistoires le barême des peines prévues. Mais malgré leur crainte de la justice, beaucoup de Juifs passaient outre (1). Certains refusaient de déclarer la naissance de leurs enfants à l’état-civil, d’autres omettaient les déclarations de décès. En d’autres cas, au contraire, les administrateurs recevaient d’inattendues demandes tel le sous-préfet ae Bône, auquel s’adressaient deux veuves que leurs beaux-frères refusaient de libérer par la cérémonie de la halitza (2). L'obligation de se plier aux règlements administratifs désolait ces pieux israélites qui maudissaient leur nouvel état. Certains demandèrent même leur retour à l’indigénat. Ainsi, un Oranais, Sportès, traduit devant la Cour d’Assisses pour bigamie, déclarait « qu’il n'avait jamais entendu renoncer à son statut personnel, qu'il s'était toujours regardé comme vivant sous la loi mosaïque, qu'il n'avait pas demandé à profiter du décret Crémieux ». Et le jury, ne comprenant pas qu’on put forcer les gens à être français, l’acquitta (3).
Cette génération était encore trop orientale pour qu’on obtint de grands résultats avec elle. L’effort devait porter sur la jeunesse, suivant la tradition des Israélites éclairés et le plan du Consistoire central (4).