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IV. — L’instruction

La régénération des Israélites d'Orient doit se faire par l’école, disaient les réformateurs de l’Alliance Universelle. Pour éclairer le peuple il faut l’instruire, proclamaient les républicains. On ne crut peut-être jamais autant qu'à cette époque à la sainteté de l'instruction.

« L'école est sanctuaire autant que la chapelle ».

L'élite des Israélites algériens suivait ce grand mouvement d'idées. Alphandéry, un des plus riches Juifs d'Alger, était un des fondateurs de la Ligue de l'Enseignement. De Paris, on demandait sans cesse aux Consistoires algériens des renseignements précis sur l’état actuel de l’insiruction primaire, mais en même temps on leur recommandait de veiller au maintien de l'instruction religieuse. Il fallait que

1) UHRY, 0P. cit., p. 71.

(2) La loi mosaïque voulait que la veuve Sans enfants épousât son beau-frère, même su sas déjà da er ne impossible avec la loi française mais pour les sraélites pieux la formule déchaussemen stai Ÿ i ibé dan en Ar ne d t reStait nécessaire pour libérer la veuve

(3) BEZY, Inscription des Israëlttes d'Oran Sur les listes électorales p. 16

(4) Cf. Section II et Arch. Cons. Cent. 7 novembre 1871. RO SRE

ces jeunes algériens fussent dignes d'être citoyens français en restant de bons Israélites (1).

Dans la masse, docile sur ce point parce que les avantages acquis par les hommes instruits montraient qu'on avait tout intérêt à savoir lire et écrire le français, on ne notait pas la répugnance qu'’inspirait le Code civil. Une information du journal « Le Tell » est caractéristique à cet égard. Les enfants israélites de Blida, raconte-t-il, étaient conduits par leur rabbin à l’école mixte. Mais ne trouvant pas satisfaisant l'enseignement qu'on leur y donnait, ils se rendirent d’un commun accord à l’école congréganiste qu'ils jugeaient meilleure (2).

La plupart des enfants fréquentaient donc les écoles primaires. En 1872, la population israélite d'Algérie s'élevait à 34.574 âmes, on trouvait 5.646 enfants israélites inscrits Gans les établissements scolaires ; en 1874, ils étaient 6.220 ; en 1876, G.216 ; en 1878, 5.824 ; en 1881, 6.753, pour 35.665 Israélites, La courbe s'élevait régulièrement, mais le nombre des garçons dépassait de beaucoup celui des filles ; il est vrai que les écoles israélites réservées à celles-ci étaient rares ei déjà insuffisantes pour les élèves qui demandaient à y aller. Dans l'enseignement secondaire, les progrès étaient plus nets, témoignant c'une amélioration certaine du sort de la population. 212 de leurs enfants allaient dans les lycées ou les collèges de la colonie en 1872 : en 1874, on en trouve 291 ; en 1876, 518. On touche ici au sommet, ear en 1878 on retombe à 430, pour remonter en 1881 à 443 (3). Des succès aux examens et aux concours, qui flattaient leur amour-propre, encourageaient les commerçants à envoyer leurs enfants aux établissements d'instruction secondaire, En orientant les jeunes israélites vers les professions libérales, on créait une kourgeoisie intellectuelle dont le rôle allait avec le temps devenir considérable.

En même temps, l’enseignement israélite disparaissait. Au cours de son voyage à Constantine, en 1875, le gouverneur général Chanzy, avait été frappé de voir des écoles exclusivement juives donner un enseignement français d'une valeur problématique (4). Cette séparation des enfants [ui semblait contraire à la politique d'’assimilation suivie par son gouvernement (5). Sur sa demande, un règle? ment fut pris, fixant que les écoles tenues par des maitres indigènes {midraschim) ne donneraient que l'enseiznement religieux ct ne pourraient que recevoir des garçons. On précisait que les châtiments corporels étaient interdits, que les écoles devraient être propres et

ti) Arch. Cons. Cent. Séances du 10 riars 1874 et 7 octobre 1874. 2) Le Tell, cité par l'£cho d'Oran, le 15 mai 187%. {3} AUMERAT, op. cit., p. 209 et 210.

t:) En 1872, l’école du Talmud avait 152 élèves et l'école Weill 208, sur 654 enfants #sraélites inscrits sur les registres de l'Académie. {5) Echo d'Oran, 3 mai 1875. 2

que le recteur avait le droit de relever de ses fonctions tout rabbin maître d'école s’il se rendait coupable d’inconduite ou d’immoralité (1).

C'était la fin du vieil enseignement traditionnel, dont la valeur n'était pas bien grande et qui maintenait les enfants dans l'absurde tradition du ghetto, lorsque celui-ci n’existait plus. En libérant la jeunesse israélite de l'influence de ses rabbins, trop souvent fanatiques et bornés, en l’habituant à se mêler aux autres enfants, on lui faisait perdre plus ou moins l'esprit de caste, « sa persistance à s6 croire membre de la naticn juive ». Fuissant moyen d'assimilation qu’allait compléter une autre grande réforme la soumission au service militaire.

V,. __ Le service militaire.

C'était à coup sûr, l'institution la plus éloignée des mœurs des Israélites. Rien dans leur vie ou dans leurs traditions ne les prédisposait au devoir militaire. En dépit des appels patriotiques de leurs guides, de l’exemple des jeunes gens de l'aristocratie, les boutiquiers des anciens mellahs pensaient comme l’Ecclésiaste qu’un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort et ils n’éprouvaient aucun désir de se faire rompre les os pour acquérir une gloire immortelle ou servir une patrie qu’on leur avait imposée.

Pourtant, étant devenus citoyens français, il était normal qu'ils fussent soumis à cette obligation. Le gouverneur général de Gueydon, du jour où il accepta leur naturalisation définitive y songea, Aussi reu favorable aux immigrants étrangers qu'aux Israélites, il aurait voulu que puisqu'on les classait parmi les Français, ils fussent dignes de l'être, qu'on leur fit connaitre la langue et les mœurs françaises. C’est pourquoi il demandait au ministre de la guerre d'accorder des sursis d'appel aux fils de colons français, nécessaires à la défense et à la culture du pays, tandis qu'il imposerait aux fils des naturalisés et aux Israélites l'obligation d'accomplir leur service militaire en France, où, isolés de leur milieu, en contact avec la civilisation française, ils perdraient leurs sentiments particularistes (2).

Cette perspective effraya les Israélites algériens. Les membres de la communauté de Tlemcen dans une lettre adressée aux autorités religieuses d'Oran leur disaient « leur sentiment douloureux » à la pensée que la loi militaire serait appliquée et sollicitaient leurs conseils pour « détourner ce danger de leur fils ». Pour les rassurer, le

(1) Cf. Livre I, ch. V, l'affaire Ben Ayoun-Zerbib et le procès Zenichow. (2) Arch. Gouv. Gén. De Gueydon au Ministre de l'Intérieur, 21 décembre 1872,

grand Rabbin leur répondait que l'application de la loi resterait suspendue. Mais il souhaitait que le contraire arrivât (1).

Voyani dans cetle mesure une occasion favorable au développement de la civilisation, les Consistoires demandaient qu’on soumit les Israélites à l'obligation militaire. Ce serait, pensaient-ils également, un devoir qui les mettrait au même rang que les Français qui consolderait donc leur naturalisation, qu'ils considéraient toujours comme menacée. Aussi, adressaient-ils des pétitions sollicitant l'honneur de servir la France comme « un bienfait nouveau », « Vienne le jour où la France voudra faire appel au dévouement de ses nouveaux enfants, et ceux-ci montreront tout ce que peut sur leur cœur le nom adoré de citoyen français (2) ».

Cependant la loi sur le recrutement n'étant pas encore applicable à l'Algérie (3), les Israélites demeurèrent plusieurs années exempts de la contrainte militaire malgré les demandes des administrations religieuses algériennes (4). Ce privilège irrita vivement l'amiral de Gueydon et la population coloniale. Le service militaire était considéré comme fort lourd par les fils de colons dont on avait besoin pour les iravaux agricoles. Or, au rebcurs des suggestions du gouverneur, c'était eux qu'on voulait faire servir tandis que les Israélites et les fils d'élrangers naturalisés jouissaient d’une complète irancuillité. « Qu'avant le décret de naturalisation les Israélites aient agi ainsi c’est possible, songeait de Gueydon, mais aujourd’hui que k suffrage universel a été étendu à l'Algérie et que les Israélites sont électeurs la légalité de la mesure sera à n'en point douter contestée (5) ».

Connaissant par expérience la presse algérienne, terriblement frondeuse à l'époque, de Gueydon devinait juste. L'opinion algérienne s'émut vivement de cette inégalilé et pendant plusieurs années des criliques acerbes furent dirigées contre la loi.

« Nous pensons que l'exemption de l'impôt du sang accordée aux Israéliles n'est pas juste, nous dirons même qu'elle est vexatoire pour nous autres, Français d'origine « clamait l'Echo d'Oran (6) ». C’est un contre-sens grondait « l'Akhbar ». Le sentiment de l'égalité

ms

{t) Lettre du grand rabbin Charleville à la communauté de Tlemcen. Echo d’Uran, 31 décembre 1872.

2) Indéyendant de Constantine, Echo d'Oran, ©3 janvier 1833. Arch. Cons. Cent. & janvier 1874.

(3) La loi du 27 juillet 1872 fut, à la demande de l'amiral de Gueydon, suspendue en Alvérie pour l'étude des projets permettant le peuplement et la colonisation du pays. Mais l'ami:al, comme on l’a vu, ne voulait d'exception que pour les Français. ais.

< 1#) Arch. Cons. Cent. Lettre du 12 décembre 183 du Consistoire d'Alger.

(5) Arch. Gouv. Gén. E. S brouillon de lettre de Gueydon, 4 mars 1873.

(8) Echo d'Oran, 30 janvier 1875. Ahxhbar, 7 septembre 1875.

si vif dans les milieux démocrates du pays, s’irritait fort de cette atteinte aux principes républicains. e

La loi militaire du 6 novembre 1875 leur donna enfin satisfaction. les Israéliles furent compris dans les contingents et envoyés dans ces régiments du Midi de la France (1). Cette nouvelle fut accueillie avec désespoir par le petit peuple. Les Grands Rabbins, en chaire, prêchaient la soumission à la loi et rappelaient que leur conscience n'avait pas à s'inquiéter des manquements au rite qu'ils pourraient être amenés à commettre, le grand Sanhédrin ayant délié les Israélites sous les armes de l’observation de la Loi (2). Mais leurs ouailles conçurent contre leurs dirigeants un vif ressentiment, Le 11 mars 1876, excités par le principal notah'e indigène de la ville, Kanoui, ils manifestèrent longuement contre le Grand Rabbin d'Oran, Charleville, appelant sur lui toutes les malédictions du ciel. Quelques jours eprès ils s'en prenaient au conseiller général Benichou dont ils assiégeaient la maison (3). Le Grand Rabbin de Frances Isidor dut adresser aux communautés algériennes une lettre pastorale leur recommandant la résignation pour que le calme se rétablit (4).

Devant la nécessité, les Israélites se soumirent. Les Consistoires en profitèrent pour organiser un départ de conscrits à grand, spectacle destiné à prouver à la population algérienne la satisfaction des jeunes Israélites. Moins timorés que leurs parents ces’ derniers suivirent l'impulsion qui leur était ainsi donnée. Ils fêtèrent en de brillantes réunions leur admission dans l’armée française, des collectes furent faites pour habiller à la mode euronéenne les conscrits (5). Rien ne fut épargné, en effet pour impressionner la population à l'occasion de ce départ. Les grands rabbins avaient invilé les femmes à modérer leurs lransnorts, craignant sans doute des démonstrations de tendresse trop orientales (6). Accomragnés de JA majeure partie de la population juive mîle, précédés de drapeaux lricolores, les conserits traversaient les villes aux accents de chants patriotiques, acclamés par tous leurs amis. Cette évolution subits faisait honneur à la discipline de la masse et à l'intellizence de ses guides, mais les Algériens, mal disposés, depuis le décret Crémieux, à leur égard, ne leur épargnèrent pas les criliques. Ni les comptesrendus ironiques, ni les appréciations malveillantes ne manquèrent. « La comédie est terminée. Il faut espérer que nous n'en aurons pas

{1} Art. 98. — Infanter'e : Carcassonne. Ma”seille, Toulon. Alhi, Nice. Montpell'er, Perpignan. Artillere : Castres, Marseille. Drayons : Carcassenne. Chasseurs : Marseille. Comme les autres 4lrériens ils ne faisaient qu'un an de service. V

(2 Echo d'Oran, 13 avril 1876.

(3) BEZY, op. cil.. p. 17. Arch. Cons. Cent. Séance du 3 avril 1976.

(4) Ihid. P

G) Indépendant de Constantine, Fcho d'°ran., Akhbrr, 95 août. 99 acût 1876.

(6) Akhbar, Moniteur de l'Algérie, Algérie Française, 4er septembre 1876.

une réédition l’année prochaine... » écrivait un correspondant algérois à l’Echo d'Oran. C'était la note habituelle (1).

Pour les autorités israélites, le séjour de ces jeunes gens en France devait constituer la mesure la plus sûre, la plus efficace pour les civiliser. Aussi ne leur ménagea-t-on pas les attentions. Les familles juives des villes où 115 étaient en garnison furent engagées à les accueillir, ce qui fut fait avec un grand empressement (2). Crémieux obtint à partir de 1877 qu'on leur accordit quinze jours de permission pour leur permettre de célébrer la Pâque dans leur famille (3). Les journaux reproduisaient les lettres qu'échangeaient un jeune Constantinois Gozland, et Crémieux. Le premier proclamait sa reconnaissance en termes touchants, le patriarche israélite prodiguait ses encouragements à ses « Israélites bien aimés ».

« Chers enfants... faites vous des amis par vos qualités conciliantes, faites-vous des partisans par votre excellente tenue f4).

« À vous, mes chers Israélites de vous montrer les ézaux des chréliens, par le patriotisme, par l'exercice des vertus civiques (5) ».

De son côté, Gozland décrivait avec amour les événements de la vie militaire, énumérait les bienfaits physiques et intellectuels cu'’en retiraient ses compagnons. « On peut être certain et je le dis avec une pro’onde conviction, que l’Israélite qui pour aller en France a quitté le sol africain, le 29 août 1876, sera tout autre que celui qui rentrera dans ses foyers le 1° septembre 1877 » (6). Délivré de l'atmosphère pesanie du ghetto, ces jeunes gens s’assimilaient en effet à la vie française, apprenaient à connaître la France et s’ils ne dé‘ouillaient jas tous complètement le vieil homme, ils revenaient suffisamment dégrossis pour soutenir avantageusement la comparaison avec l'Espagnol naturalisé travaillant aux carrières de Bab el Oued ou le pêcheur napolitain de Bône.

De tous les moyens employés pour gagner les Israélites à la civilisation française, ce fut certainement le plus efficace. En lui opposant ne résistance désespérée, les vieux juifs qui ne voyaient point de salut en dehors des coutumes traditionnelles, avaient raison. Arrachés à leur milieu, ces jeunes Orientaux, déjà ébranlés dans leur fidélité aux mœurs ancestrales par l’école, le milieu où ils vivaient et les encouragements des progressistes, cédaient vite aux Charmes et aux commodités de la vie française. Sans être tout à fait des Français, ile n'étaient plus des indigènes.

{1) Akhbar, 3 septembre. Echo d'Oran, 2 septembre, 7 septembre 4876.

t2) Echo d'Oran, 21 octobre 1876.

(3) Crémieux à Seyman, président du Consistoire israélite d'Alger, 6 mars 1877. (4) Indépendant de Constantine, Echo d'Alger, 28 octobre 1876.

&5) POSENER, o0?. Cil., t. IT, p. 260.

(6) Indépendant de Constuntine, Echo d'Oran, 3 mars 1877.

Ces résultats appréciables étaient dûs sans aucun doute à des mesures législatives, mais l'initiative de celles-ci, depuis le décret de naturalisation jusqu'aux mesures de détail infimes, venait des Israélites progressistes. Sans leur insistance auprès des pouvoirs publics pour qu'on s'occupât de leurs frères inférieurs, sans les encouragements et les ordres donnés à ceux-ci, il est probable que, comme pour la politique musuimane pratiquée à la même é2oque, des mesures contradictoires auraient été prises et se seraient heurtées à l'indifférence, voire à l'hostilité des indigènes, Ayant obtenu la naturalisation de leurs ouailles, Consistoires et rabbins par leur prestize relizieux et les moyens de pression irrésistibles que leur mettait en mains l'organisation sociale du judaïsme algérien purent les obliger à accepter la civilisation française. Le programme d’émancipation qu'ils avaient csquissé moins d'un demi-siècle auparavant se réalisait, grice à eux, point par point.

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