‹ Les Israélites Algériens De 1830 à 1902Chapitre 64 sur 102 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

f. Lutaud,

En repoussant toutes les propositions conciliantes de Laferrière, Dupuy se rangeait à l'opinion de l’homme qui incarnait à Alger la politique de résistance à la poussée antijuive, le préfet Charles Lutaud:

Pour imposer l’ordre dans les rues d'Alger, certains parlementaires avaient envisagé un instant le rétablissement du régime militaire (1). Le Président du Conseil s'était contenté de choisir un préfet à poigne, ancien protégé de Constans, connu pour ses démêlés en Corse et en Haute-Garonne avec les partis d'opposition. Les radicaux, que celuici avait énergiquement, sinon toujours légalement combattus, l’avaient mis en disponibilité à leur retour au pouvoir, mais Brisson tombé, les modérés l'avaient rappelé à un poste délicat où il pouvait donner libre cours à son énergie.

« Vous auriez fait un grand préfet de l’Empire », lui disait non sans admiration un des chefs du parti républicain d'Alger. Lutaud représentait bien, en effet, un de ces tuteurs du peuple qui, dirigeant le suffrage universel, l’'empêchent de commettre les excès que redoutaient tant les Conservateurs du siècle dernier. « J'applique rigoureusement la loi » disait-il. « Je me sers des pouvoirs qu'elle me donne » (2). Il allait gouverner son département en politique plus qu’en administrateur, et mettre tout en œuvre pour abattre le parti de l’agitation.

Les antijuifs avaient mal accueilli sa nomination, mais ils s'étaient vite consolés, en pensant que la fermeté excessive du préfet lui attirerait vite un conflit avec la population, « Son séjour sera encore plus court que celui de Lépine », disaient-ils (3). Ils oubliaient que la situation politique n’était plus la même depuis ce temps. Lépine s'était trouvé seul en face d’une population hostile. Lutaud allait trouver : un appui solide auprès des républicains qui, par crainte des nationali$tes, abandonnaient l’antijudaïsme. Ceux-ci se demandaient si la puissance du Clergé n'allait pas se substituer à la puissance consistoriale qu’ils venaient d’abattre, si l'influence des étrangers n'allait

(1) Déclarations de Marchal à l’Echo d'Oran, 14 décembre 1898. Campagne de Cornély dans le « Figaro ».

(2) Déclarations de M. Paoli.

{8) Libre Parole, 14 décembre.

LFP

pas prédominer, cent fois plus dangereuse que l'influence juive (1). Régis annonçait la fondation d’une section de la Ligue des Patriotes à Alger, il s’entourait d’adjoints comme Salières, administrateur de sociétés religieuses ou Gérard de Mouricaud, réputé royaliste (2). Il était clair que le groupement antijuif algérien devenait une filiale des partis réactionnaires de la Métropole. Dès lors, les républicains convaincus devaient le combattre. ‘

A ces questions de principe se joignait la rancune des hommes politiques qui s'étaient servis de la passion antijuive des Algériens pour chasser les opportunistes, et qui se voyaient déloger de leurs places par un mouvement dont ils avaient soutenu les premiers pas. Les journalistes du « Télégramme », les membres de l’ancienne municipalité d'Alger ou du Conseil municipal de Mustapha, les éléments maçonniques, beaucoup de fonctionnaires de l’enseignement, tous les membre du « çof » radical se groupèrent autour du préfet pour entreprendre la croisade démocratique (3). Pas plus que contre les Israélites, la raison électorale, décisive pourtant, n’était évoquée, mais on annonçait que l’affluence des étrangers mettait l'Algérie en péril. Devant l'importance prise par les étrangers dans les manifestations de rue, des conseillers municipaux radicaux avaient, dès les émeutes de janvier 1898, souligné le danger cosmopolite (4). La réforme de ia loi de 1889 était demandée depuis longtemps par le « parti français » avec autant d'énergie que la revision du décret Crémieux. Les républicains voulaient qu’on remédiât d'urgence à ces deux maux. Au contraire des antijuifs qui faisaient une distinction entre les Juifs, orientaux inassimilables, et les latins, frères de race des Français, qu'une commune instruction et une vie semblable devaient rapidement rapprocher, ils estimaient que les étrangers, cléricaux et illettrés, n’avaient aucun droit à la nationalité française. On avait vu, au cours de la période électorale, les députés antijuifs d'Alger signer des affiches rédigées en Espagnol en faveur de leur candidat à Oran, Firmain Faure. Leurs adversaires avaient fait aussitôt grand bruit autour de ce fait. A les entendre c'était la scission de l’Algérie que les réactionnaires préparaient pour embarrasser la République. Si l’on n’agissait pas promptement, les étrangers déborderaient l’élément français et deviendraient les maîtres de l’Algérie (5).

Une situation aussi grave appelait des moyens de défense exceptionnels. Tout était permis à Lutaud pour conserver la colonie que la

(1) Echo d'Oran, 30 décembre 1898.

(2) Petit Parisien, 18 décembre 1898.

(3) Lettre de Cat, professeur aux Ecoles Supérieures, ancien conseiller municipal, à l'Estafette, 28 et 30 septembre 1898 Liste des manifestants contre Rochefort dans Nouvel Antijuif, 8 février 1899.

(4) Conseil Municipal d'Alger, Séance du 1€7 avril 1898. Proposition Béraud.

(5) Conseil Général d'Oran. Discours Vinci et Monbrun. Séances des 13 et 14 octobre 1898.

faiblesse du Gouverneur Général allait faire perdre si les Français ne réagissaient pas.

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