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IV. — Le décret Grémieux mis en jeu

La lutte des révolutionnaires et du Gouvernement constituait une gène pour les antijuifs de province qui attendaient du Gouvernement l'abrogation du décret Crémieux. Avec Marchal, ils déploraient les intempérances de langage de Régis qui ne pouvaient qu’égarer l’opinion métropolitaine et lui faire croire que les étrangers et les naturalisés seuls combattaient les Israélites. Le retour au pouvoir des modérés, beaucoup moins bienveillants envers eux, les inquiétait. Avec Dupuy ils se heurtaient à la même opposition totale qu'avec Barthou. Le Président du Conseil se déclarait hostile à toute mesure rétroactive et ne consentait à réviser que la loi de naturalisation. Il ne s’attaquait donc qu’à la clientèle des antijuifs (2).

Malgré les exposés de Laferrière, il ne voyait dans l'agitation algémienne que l'effet de l'antisémitisme métropolitain. Or, il ne voulait rien concéder à ce parti nationaliste. Interpellé par Drumont sur la suspension de Régis et par le socialiste Rouanet sur l’attitude du Gouvernement en face des excès de l’antisémitisme algérien, il définit de nouveau celui-ci une « querelle de race et de religion » et l’expulsion des Juifs « une illusion qui ne peut pas se réaliser » (3). La sévérité du Président du Conseil envers les naturalisés et sa bienveillance pour les Juifs eurent de fâcheux effets en Algérie. La Chambre avait voté l'affichage de son discours dans les Communes d'Algérie, mais ces appels à la solidarité humaine et à la fraternité, qui avaient un effet sûr dans la Métropole, ne convenaient pas en Algérie. Les radicaux inquiets de voir la Chambre et le Gouvernement flétrir l’antisémitisme et non plus l’agitation se rapprochèrent des antijuifs (4).

Les Conseils Généraux de Constantine et d'Alger avaient demandé à l'unanimité, à leur session d’octobre, l’abrogation du décret Crémieux. Celui d'Oran avait voté un vœu identique par vingt-deux voix contre une. Les Conseils Municipaux des grandes villes avaient exprimé le même désir. En réponse au débat de la Chambre, trente-deux

(1) Presse algérienne, 11-13 décembre 1898.

(2) Discours Dupuy à la Chambre des Députés, % déc. 1898. (3) J. O., 24 décembre 1898.

(4) Rapport Laferrière à Dupuy, 3 janvier 1899.

délégué financiers — sur quarante-huit — remettaient à leur Gouverneur, à la fin de la première session de l’Assemblée algérienne, une adresse demandant l’abrogation des conséquences politiques du décret Crémieux avec effet rétroactif (1). A côté des antijuifs notoires, on trouvait la signature de délégués radicaux ou modérés, comme l’adversaire personnel de Morinaud : Saint Germain, Les « néos » ne votant pas pour les élections aux délégations financières, cette manifestation prouvait que la thèse de Dupuy était erronée. Laferrière en tira argument pour montrer au chef du Gouvernement la nécessité d'apaiser l'opinion publique de la Colonie. Mais, plus réaliste que ses administrés, il renonçait à la rétroactivité de la mesure, ce qui, en fait, rendait celle-ci inopérante (2).

« Je ne parle que de révision, écrivait-il à Dupuy, c’est-à-dire de l'admission par le Gouvernement et la Chambre de cette idée qu’il y a quelque chose à faire et qu'il ne serait pas de bonne politique d’opposer un « non possumus », une fin de non recevoir absolue à toute idée de changer quoique ce soit à la situation née du décret Crémieux » (3).

Au demeurant, sa position était nette. Si le Gouvernement lui refusait d'accomplir sa mission, il se retirerait, « renonçant à dénouer une situation sans issue (4).

Plusieurs solutions étaient proposées. Morinaud et soixante-cinq de ses collègues demandaient l’abrogation du décret dans ses effets politiques seulement. Les Israélites dont les ascendants auraient été naturälisés individuellement restaient citoyens français. Les autres restaient soumis à la loi française mais n'étaient plus électeurs (5). On revenait ainsi au projet de 1871, mais pour les partisans de Régis, cette réaction était encore trop douce. « L'Antijuif » l'appelait une « satisfaction purement illusoire ». « Les Juifs qui ont fait déjà leur service militaire et qui sont nés sur le sol algérien depuis 1871 sont Français et le resteront, objectait-il, donc tous les Juifs ayant cinquante ans resteraient Français malgré l’abrogation ». L'expulsion seule pouvaït en débarrasser l’Algérie (6). |

Cependant, un terrain d'entente semblait être trouvé. Laferrière

proposait de remédier aux inconvénients de la loi de 1889 et du décret de 1870 sans avoir même à en modifier les textes. On ne reconnaîtrait

(1) Presse Algérienne, 1er janvier 1899.

(2) Rapport Laferrière. 1er et 2 janvier 1899.

(3) Rapport Laferrière, 18 janvier 1899.

(4) Rapport Laferrière. 14 novembre 1898. Discours à la délégation oranaise. Presse Algérienne, 20 janvier 1899. Au

(5) J. 0. Annexe au procès-verbal de la séance du 9 février 1899.

(6) Antijuif, 3 mai 1899.

plus le droit de vote qu'aux citoyens sachant bien parler le français ou lire et écrire (1).

Le député de Lanessan qui, sous prétexte d’enquêter pour l'élection de Thomson, avait été chargé par Dupuy de s'informer de l’état d'esprit du pays, avait consulté les notables israélites qui proposaient une mesure analogue (2). C'était à peu près l'ancien projet de Gueydon qu’on avait si prudemment méconnu. Le corps électoral algérien aurait été certainement amélioré par l'élimination de tous les illettrés qui le composaient. Antijuifs et Israélites, Gouverneur et administrés s'accordant sur cette proposition, le rétablissement de la paix morale semblait possible si le Gouvernement l'acceptait.

Mais Dupuy restait inébranlable. Toucher au décret Crémieux lui semblait « très grave » et il se disait certain de l’opposition du Parlement à une telle mesure (3). Les passions soulevées par l'affaire Dreyfus rendaient difficile une réforme restreignant les droits des Israélites algériens. L'opinion l’aurait considérée comme une brimade, destinée à satisfaire les nationalistes de Paris, une réplique aux ma:nœuvres des revisionnistes. La presse dreyfusarde aurait crié à l’iniustice, Jaurès aurait tonné, Brisson et Bourgeois se seraient indignés. Dupuy ne voulait pas mettre en jeu l’existence du ministère pour une œuestion secondaire en somme. Suivant la promesse qu'il avait faite à la Chambre au cours du débat sur l’antisémitisme, il déposait deux zrojets. Le premier, modifiant la loi de naturalisation en Algérie, accordait les droits politiques au « néos » à partir seulement de la trentième année. L'autre portait la durée du service militaire des jeunes Algériens de douze mois à trois ans et stipulait qu'ils serviraient dans des régiments français (4).

C'était signifier brutalement la volonté de ne rien accorder de ce que les Algériens demandaient. Il y avait entre le Président du Conseil et le Gouverneur Général une opposition de vues qui rendait toute solution impossible. Injurié par les antijuifs violents, critiqué par les journaux « dreyfusards », Laferrière perdait toute autorité. On parlait de sa succession lorsqu’au mois de mai, aucun résultat n'étant acquis, s’ouvrit à la Chambre un grand débat sur l'Algérie. Pendant plusieurs séances les députés de toutes les opinions s’affrontèrent. Attaqué par Drumont d’une part, et d'autre part par Rouanet, Viviani et Barthou, Laferrière plaida une fois encore la cause des républicains algériens. Il proposait soit une naturalisation à deux degrés, les droits civiques n'étant conférés qu’à titre individuel, soit

) Rapport Laferrière, 18 janvier 1899.

2) Laferrière à Dupuy, 14 janvier 189.

3) Dupuy à Laferrière, 25 janvier 1898.

l'élimination des illettrés. Et, comme Viviani critiquait ses suggestions il s’écriait :

« Je ne connais que deux modes de gouvernement, le gouvernement d'opinion et le gouvernement de combat, eh bien, je ne voulais pas faire de gouvernement de combat » (1).

Dupuy avait laissé le Gouverneur Général exprimer sa pensée, car il comptait sur la réaction défavorable de la Chambre pour l’obliger à renoncer à sa politique d’entente ou à son poste (2). Il se préparait à aifirmer de nouveau son intransigeance lorsque les incidents des courses d'Auteuil et de Longchamp causèrent sa chute.

Ces études, ces interminables débats étaient restés stériles, le probième algérien aussi aigu et aussi peu compris de la Métropole qu'avant la crise. L’attachement du Parlement aux principes démocratiques et son détachement des questions coloniales — la plupart des députés s’enfuyaient lorsqu'on commençait la discussion — rengaient la politique de conciliation impossible.

Il restait, suivant le dilemme de Laferrière, la politique de combat.

(4) J. O., 10 juin 1899. S | (2) Note de « l’Agence Africaine dans Presse Algérienne, 29 mai 1899.

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