IV. — Le mouvement social
L'arrivée au pouvoir des antijuifs les avait fortement discrédités. En 1398, la crise économique leur avait permis de désigner des responsables : les Israélites et les hommes politiques. Lorsqu'ils avaient succédé à ces derniers, mis en présence des mêmes problèmes, ils ne les avaient pas résolus davantage. La mévente des vins s'aggravait et l'effondrement des prix s’accentuait. Le commerce souffrait du départ ou de la carence de nombreux notables israélites qui fuyaient la persécution. Les industriels français craignant de n'être plus payés, restreignaient leurs importations en Algérie. Les capitaux disparaissaient par suite de la crise de confiance, l'usure sévissait avec plus d'intensité que jamais. Enfin, les hiverneurs effrayés par les récits des émeutes d'Alger démesurément grossis, par les journaux français ét étrangers, évitaient un pays où les gens semblaient s’entrégorger chaque jour (2).
Le chômage s'était accru considérablement depuis 1898. A cette
. époque, quelques grèves avaient éclaté. À Alger, les employés des
Compagnies des tramways électriques et les ouvriers boulangers, qui réclamaient des salaires plus élevés, avaient cessé leur travail. Les antijuifs violents, Chaze qui se disait socialiste chrétien, Max Régis, son beau-frère Daniel Saurin, le Conseiller Général Stéphanopoli s'étaient entremis entre patrons et ouvriers, soutenant hautement les revendications de ces derniers et les incitant à la résistance (3). Cette attitude ne leur valut pas l'estime des patrons et des grandes Compagnies, mais l'amitié des ouvriers, conservée à ce prix devait disparaître avec le développement de la misère.
Les Israélites n'avaient causé aucun tort aux ouvriers. « C'est grôce à eux que nous pouvons vivre à meilleur marché » disaient ceux-ci qui ne leur reprochaient que leurs mœurs ancestrales et leur caractère (4). Ils avaient donc des raisons bien moins fortes que les petits commerçants pour demeurer fidèles au parti antijuif. Comprenant cela, les radicaux et les socialistes, lorsqu'ils s'étaient brouillés
{1) Lettre de Jonnart à ses électeurs, 7 oct. 1900. Député de Saint-Cmer, le nouveau Gouverneur recevait une mission temporaire de 6 mois, au terme desquels il choisirait entre son mandat lég'slatif et sa fonction.
©) Fcho d'Oran, 14 mars 1901.
(3) Presse algérienne, 9-16 novembre 1808, 13-22 janvier 1899.
(1) Enquête parlementaire : dépostion des délégués du Syndicat des travailleurs, 14 juin 1900, p. 279.
avec les antijuifs, avaient organisé des Maisons du Peuple destinées: à l'éducation morale et civique des ouvriers. A Alger, l’ancien conseiller municipal Cat, professeur à l'Ecole Supérieure, aidé de journalistes radicaux, de professeurs du lycée ou de fonctionnaires du Gouvernement général, dirigeait cette œuvre d’'arparence philanthropique, politique en réalité. On y faisait des conférences sur les sujets les plus divers : « Saint Pierre et Miquelon », la race, le climat et le crime » par exemple, Mais, en général, on exaltait les précurseurs ou les apôtres de la démocratie : « Voltaire », « Diderot », « Victor Hugo », « Tolstoï », « la jeunesse républicaine sous l'Empire » et on s'attaquait au clergé : « les Jésuites », « Lourdes », « la loi Falloux ». On y donnait également des cours de solfcge, de dessins industriels ; on y organisait des concerts, des bals ou des représentations théâtrales, et de temps à autre, des manifestations politijues lorsqu'on voulait contrecarrer les démonstrations antijuives.
Groupant plusieurs centaines d'ouvriers, généralement français, la Maison du Peuple allait devenir le centre de résistance au parti de Régis. Fidèle à leur ligne de conduite hostile aux étrangers, les radicaux allaient reprendre la devise de Drumont « La France aux Français » et en demander l'application intégrale contre leurs concurrents étrangers, parmi lesquels ils rangeaient délibérement les « néos ». Les antijuifs ne pouvant pas combattre leurs plus zélés partisans, les républicains les accusèrent de causer le c'ômage en donnant les emplois des Français, aux Espagnols et aux Italiens. Comme ils avaient rendu responsables de leurs maux les Israélites, les chômeurs s'en prirent alors aux antijuifs. Demandant l'ouverture de chantiers de travaux pubncs que, faute d'argent, la municipalité d Alger ne pouvait pas ouvrir, ils manifestaient au cri de « Vive la Commune ». Le Conseil Mumicipal votait de maigres secours, organisait des fêtes de bienfaisance, se justifiait en accusant Lutaud d'obstruction. À Mustapha, Chaze faisait voter 40.00 francs pour donner du travail aux chômeurs, demandait la création d'assurances sociales pour les enfants, les vieillards, les victimes d'accidents du travail et les chômeurs (1).
Les grèves se multipliaient : les dockers et les cordonniers, les
chauffeurs et les matelots d'Alger, les charretiers du Mustarha el.
d'Oran, les portefaix el les ouvriers du rort d'Arzew, les ouvr'ers des usines de tabac de Bône, les employés du Bône-Guelma avaient tour à tour cessé le travail.
(1) Vœu de la municipalité de Mustapha, Libre Parole, 30 avril 191, Presse algérienne, #2 et 13 mars 1901. Temps, Libre Parole, 22-23 mars 1901. Antijuif, 7 avril 1901.
LA DÉFENSE RÉPURLICAINE 343
Ces ouvriers allaient fournir des troupes de choc magnifiques aux Républicains pour les combats de rues. On le vit bien lorsque Lutaud, dont on avait mis en doute le retour, débarqua à Alger. Aux délégués républicains des Ligues, des Loges et du Conseil Général, s'éaient joints les matelots en grève qui rortèrent en triomphe le préfet d'Alger en criant : « Vive le préfet, vive la grève et vive la Sociale » (1).
La collusion paradoxale, d'un préfet bourgeois et de grévistes socialistes, symbole de la « défense républicaine » donnait des résultats impressionnants.
Pour la première fois depuis 1897, les adversaires du parti antijuif étaient maîtres de la rue. C'était avec raison qu'ils acclamaient Lutaud car celui-ci avait secoué leur apathie et les avait remis en mouvement. Il lui restait, l'opposition ayant élé relevée par ses soins, à détruire le parti dont la décadence apparaissait nettement.
1) Presse algérienne, 19 et 25 septembre 1900, 2 octobre, 1$ novembre 1909,