CHAPITRE VIII
sur u» bettes to5s communautés juives et bu* le foxï>s d'amortissement.
§ f. Ces dettes seulement sont exigibles des communautés de Juifs, qui seront judiciairement constatées.
§ % Les tribunaux des territoires, auront à appqlpr les créanciers et jugeront définitivement leurs prétentions dans l'espace de six mois.
§3. Les créanciers auront à choisir un juge, et les Juifë an autre. Le maréchal de la noblesse du district les présidera* et ce tribunal fera la deuxième et dernière instance exi cette matière. r •*•'".
§ 4. Le jugement des affaires mêlées d'un district avec l'autre, se fera comme dans les tribunaux ordinaires en cocas.
§ 5. Les tableaux des dettes déterminées judiciairement
ou à l'amiable, seront envoyés au comité des finances.
§ 6. Comme il existe, chez les Juifs, un impôt sur la viande, le comité des finances ordonnera le paiement des dettes avec les fonds de cette source.
§ 7. Ces dettes seront aiasi plus vite amorties. Les autorités tâcheront d'arranger les affaires de ce genre.
§ 8. La perception de ce genre d'impôt durera autant que l'amortissement des dettes ne sera pas accompli. ' Ainsi, d'après ce plan de réforme, les Juifs qui jusqu'alors n'étaient pas tolérés, de* omirent cîtoy eus. Leurs do voirs envers le pays se conciliaient avec la liberté de la conscience. L'état exigeaitque tous les habitants apprissent la langue du pays,qu'ilsenvoyassentleurs enfants auxéco : les nationales, mais en même temps , on faisait respecter la religion des Israélites. On leur ouvrait les carrières honorables. On appelait à la défense du pays ceux qui jusqu'alors étaient regardés comme des êtres maudits , qui étaient traités comme des Parias. Une nouvelle ère allait commencer pour les Juifs en Pologne. Un illustre historien Allemand, en appréciant ces sages réformes de Ta nation polonaise, s'anime d'une noble indignation contreles cabinets qui ont envahi et démembré la Pologne, au moment même otr elle méritait le plus de servir d'exemple à tous les pays libres et éclairés.
Aussi, les Israélites, en devinant un meilleur avenir , y se montraient-ils reconnaissants. Lorsdu siège deVarsovie, ils défendirent cette villeau prixdc leur sang. Les écrits publics l'attestent. Cfcacki aussi en parle : « Lorsquén t794, le désespoir arma la capitale, les Juifè surent braver lamdrt, mêlés avec le peuple et les troupes, ils ont prouvé que le danger ne les épouvante point et (pie la cause de la patrie commune leur est chère. »
De cet exposé succinct mais basé sur des preuves, résultent les vérités suivantes :
1°Qne la Pologne ouvrait aux Israélites u& séjour libre , un asyle sûr et quelques protections , alors que l'Europe entière et particulièrement l'Espagne, la France, l'Allemagne, la Hongrie et la Bohème, persécutaient et massacraient toute cette malheureuse race ;
2° Que sous le règne des r oh héréditaires, depuis Casimirle-Grand et sous la race des Jagellons, les Israélites jouissant de la protection éclairée, contribuaient à la prospérité du pays et surtout des villes. Les propriétaires de la terre y gagnaient également , car leurs produits trouvaient un débouché et se changeaient en argent. Les paysans étaient plus riches et moins opprimés ;
3° Qu'aussitôt après la chute de la monarchie héréditaire, lorsque l'anarchie, ou plutôt le gouvernement de la noblesse, présidait aux destinées de la malheureuse Pologne; les villes tombaient en ruines, le commerce languissait , les paysans devenaient esclaves et les Israélites les victimes de la soldatesque, des jésuites et des paysans;
4° Qu'enfin , la Pologne menacée d'un grand danger , expiant les abus anarchiques de sa noblesse, a offert, mais trop tard, une réforme et une protection aux Israélites, qui n'hésitèrent pas de s'en montrer reconnaissants, en prenant les armes pour défendre la patrie commune.
Quant à l'opinion générale sur les Juifs polonais, nous nous rapportons à l'ouvrage d'un écrivain polonais, M. Surowiecki, dont le mérite ne saurait être contesté. Voici ses propres paroles :
« D'après l'opinion publique, ce peuple, d'un côté, aurait ôtc aux chrétiens qui y étaient établis, tous moyens d'existence, et de l'autre, les aurait privésclu reste des biens
sauvés après un échec général. Cette opinion est seulement juste en partie ; car ceux qui la soutiennent, oublient qu'ils prennent Peffet pour la cause. Noos avons pu nous convaincre par les considérations énoncées ci-dessus, que la situation dans laquelle les villes et l'industrie se trouvaient depuis plus d'un siècle et demi, sans l'influence d'aucune autre cause, devait les anéantir et les entraîner vers leur chute, et que, par conséquent, sans les Juifs, le même sort les aurait atteints.
» Quiconque appréciera convenablement ce lien serré qui caractérise ce peuple dans l'ensemble de son activité, de son économie, de son habileté et de sa vocation, se convaincra facilement qu'après la reine de tous les autres habitants des villes, les Juifs devaient se maintenir le plus longtemps enPologne. Ce peuplea pour vertu instinctive de considérer l'intérêt individuel comme l'intérêt commun ; ainsi , il lui est facile de sentr'aider et de sauver l'un et l'autre dans les plus fâcheuses positions. Personne, ne saurait plus habilement échapper à un danger menaçant, personne, ne pourrait supporter plus de charges que les Juifs.
» Après les ravages du pays par les guerres de tous genres, après la décadence des villes et la ruine de leurs habitants, lorsque les capitaux et le numéraire avaient disparu, les manufactures et le commerce étaient restés en Pologne, sans aucun moyen de prospérité. L'ouvrier chrétien, abandonné a lui-même, sans protection et sans ressources, devait quitter son établissement; le marchand sans fonds et sans crédit, ne pouvant avoir de marchandises, cherchait d'autres moyens d'existence; ainsi, dans tout le pays, l'industrie disparaissait, excepté dans quel-* ques villes considérables, ofa les seigneurs, de temps en
en temps, semuent leurs revenus, mais, c'est aux Juif* presque partout que la Pologne doit le salut de son faible commerce et de ses manufactures.
». Comme )a plus petite somme, en leurs mains, devient une source inépuisable d'existence, de môme en cas de besoin, une vingtaine de Juifs, composant un petit capital, soutiennent les mouvements de l'industrie du pays. Quand ces moyens leur manquent, ils savent en trouver ' d'autres : actifs, clairvoyants, infatigables. dans l'adversité, indifférents au ridicule; là, où 1 humanité et l'intérêt ne peuvent attendrir le coeur d'un avare, ils savent trouver l'accès et le crédit, et tirer ainsi les trésors inutilement enfouis. A leur activité, l'agriculteur de Pologne doit être sûr de la vente de ses produits; ce sont eux, qui, en tout temps, lui rendent des services et avancent les frais, en parcourant continuellement le pays entier, ils achètent et payent ces produits qui, en apparence, n'ont aucune valeur. On peut donc dire hardiment que sans cette classe du peuple, sans cette activité qui la caractérise, notre pays aurait beaucoup plus perdu de son industrie et de ses richesses.
» Celui qui examine sans préventions les Juife, doit avouer , que leur aptitude et leur industrie ont été jusqu'ici lasourœ véritable des richesses de la Pologne, ainsi, leurs défauts, en majeure partie, proviennent de Humilie et de l'inconséquence du gouvernement. Exerçant n importe quel état, personne n'est plus actif que le juif, personne ne travaille avec plus de zèle et d'économie que lui. Il se contente de mauvais vêtements et d'une faihle nourriture il parcourt le pays, il cherche partout jusqu'aux plus vils produits, les paye et les utilise; ainsi, avec les chiffons et les restes des autres habitants moins ccu -
nomes, il paye un lourd impôt, vit lui-même et fait vivre quelquefois une nombreuse Camille. Dans les travaux de métier, personne ne peut justement contester son habileté. Dans ses ouvrages, ou remarque le même goût et la même perfection que Ton trouve ailleurs. La pauvreté, le mépris, la prévention contre les ouvrages des Juifs et l'envie d'avoir tout ce que Ton a besoin à bon marché, sont les causes principales qui tiennent leur industrie en mauvais état. Et comme ce sont eux seulement qui peuvent vivre aussi économiquement et exercer l'industrie sans en absorber le fruit; le pays sans eux, en beaucoup d'endroits, serait privé d'ouvriers et de producteurs.
» Mais si le peuple juif est utile à notre pays par son industrie, il Test beaucoup plus par le commerce qu'il y exerce. Le pays ne peut pas se passer de la circulation de ses produits, de leur exportation, ni de l'importation des produits étrangers... Et ce sont les Juifs qui jusqu'ici ont soutenu, en Pologne, le commerce. Sans eux, toute l'industrie ou serait anéantie, ou aurait ruiné tous les habitants. Personne ne cherche avec plus de zèle à faire valoir les produits de la terre etJes marchandises, personne ne les connaît mieux, personne ne les fait venir et circuler avec plus d'économie et personne ne se contente de moins de bénéfices que ce peuple. Qui profite de son travail infatigable et de son économie? Ce sont . le trésor, leconsomtualeur et toutes les industries du pays. Pour lo marchand et l'ouvrier reste seulement l'avantage de s'attirer un plus grand nombre de concurrents , et de vendre plus vite ses marchandises. Le bon marché ménage les dépenses des consommateurs en augmentant le nombre; car il y a toujours plus de familles qui peuvent se pourvoira bon marché que de celles qui sont en état de
payer plus cher. Le trésor gagne par les droits multipliés de douane, l'ouvrier ne manque pas de pain, le cultivateur profite de la hausse du prix de ses produits , et le pays entier voit s'accroître ses richesses et le bien-être de sa population.
» Ces avantagesdécoulent dans le pays de l'industrie des Juifs, et, quoiqu'ilssoient indubitables,beaucoup d'hommes veulent y trouver un certain préjudice. Selon eux r ce peuple, en propageant dans le pays de vils produits, ne contribue point à l'économie et devient nuisible à ceux qui voudraient lui en fournir de meilleurs. Cette objection tombe d'elle-même, lorsqu'on examine profondément notre situation.
» Dans la plus grande détresse et dans le plus misérable état de l'industrie, aucun pays, à coup sûr, ne peut se passer des produits nationaux et étrangers. L'ouvrier le plus pauvre, le journalier ou le cultivateur, outre leur nourriture et leurs vêtements, ont besoin d'outils qu'ils ne peuvent faire eux-mêmes. Chacun d'eux possède plus ou moins d'argent; s'il veut conserver son état, il doit dépenser pour ses besoins. Dans les pays riches, ces hommes ont plus de fonds, dépensent plus et se procurent des objets plus parfaits, tandis que là où la détresse est générale, on doit se borner au meilleur marché. Ces marchandises, comme on le pense bien, ne peuvent être que mauvaises et chétives, mais ce n'est point la faute du marchand ni de l'ouvrier qui les fournissent et les emploient c'est bien la pauvreté générale du pays qui en est la cause.
»Si notre opinion manquait de justesse, les Juifs dans notre^pays seraient déjàruinés depuis longtemps par leurs viles marchandises. Personne n'est forcé de s'adresser à
eux, ni à leurs magasins. Dans les villes considérables, on trouve chez les chrétiens des marchandises de meilleure qualité, chacun donc devrait acheter chez eux. Cependant, le contraire se pratique, à l'exception d'un petit nomhre de riches, tout le monde s'adresse aux Juife par économie.
» A ces causes qui obligent notre pays de se contenter de la mauvaise qualité des marchandises, on doit ajouter le manque de toutes sortes d'industries intérieures. L'ouvrier dans la misère est obligé de faire avec ses propres mains ce qu'il pourrait faire facilement, sans perte de temps, à l'aide d'instruments perfectionnés. Un pauvre marchand, ayant amassé un petit capital, souvent payé cher par l'usure, ne peut se procurer que des marchandises à bas prix. Dans une pareille situation , les mêmes résultats auraient lieu dans tous pays où même les Juifs n'existent pas.
» Mais on pourra nous dire encore que le peuple juif a un caractère immoral, qu'il possède beaucoup d'adresse pour nuire aux habitants, que plein de préjugés, d'astuce, de mauvaise foi , il devient nuisiWe à la société. 11 faut avouer que la plupart de ces défauts étant réels, aucun gouvernement ne devrait le souffrir. Mais jugeons impartialement ce peuple malheureux. Qui sait si ce n'est pas nous-mêmes qui contribuons à avilir son caractère, ou si ce n'ost pas nous qui négligeons d'employer tous les moyens pour le moraliser et le faire honnête? Personne ne naît méchant, c'est l'éducation , l'exemple etles circonstances par lesquelles l'homme passe , qui font son caractère, ses qualités ou ses défauts. Dans aucun pays il n'y a eu et il n'y a autant de Juifs qu'en Pologne, et nulle part on ne s'occupe moins de leur sort.
» Depuis bien longtemps les Juifs s'occupent en Pologne
de la partie utile de l'industrie : sous les Piastes déjà ils exercent le commerce intérieur et extérieur. Mais ces services de leur part, comme aujourd'hui encore, étaient regardés comme nuls. Exposés à l'avidité, à l'envie et au fanatisme des temps passés, ils devaient craindre à chaque instant un anéantissement complet. Dans cette position, il ne leur restait qu a acheter chèrement quelques privilèges chez les princes et les riches seigneurs. Ces privilèges, ne les garantissant que faiblement des dangers, irritaient l'esprit jaloux et envieux du reste des habitants du pay& Plus le nombre de ces privilèges augmentait, plus la haine du peuple s accroissait. C'est dans une telle lutte que tes Juifs ont vécu jusqu'à nos temps, toujours persécutés, toujours payant, me me l'air qu'ils respiraient.
» Une telle situation est capable de corrompre le caractère du peuple le plus vertueux. Entouré continuellement de la haine, repoussé avec mépris de la protection des lois, écorché sans pitié du fruit de son travail, exposé à toutes sortes d'opprobres et d'humiliations, plongé dans la misère, ce Malheureux peuple pouvait-il élever son esprit à l'image des vertus sociales? Pouvait-il aimeF cette patrie qui n'était pour lui qu'une impitoyable marâtre? Pouvait il enfin s'incorporer et fraterniser avec la nation qui foulait ainsi aux pieds les lois de l'hospitalité?
» Si Tonajouteà ces considérations, que le gouvernement n a jamais pensé à utiliser les capacités de ce peuple, à l'éclairer, et à corriger ses mœurs corrompues, on se con* vaincra que le mauvais effet de cette incarie , devait exister jusqu'à nos jours. Livré aux inspirations ocotflles et fanatiques des rabbins, aux ignorants interprètes des écritures religieuses, ce peuple a puisé sa morale; ses actions dans une source trouble en se réglant d'après
elle. Le gouvernement punissait sévèrement les écarts, la nation les réprouvait hautement, mais personne n'a cherché à tarir la source du mal. Le plus grand nombre de Juifs ont toujours vécu et vivent encore dans la plus grande pauvreté. La misère, comme nous apprend l'expérience, est mère de l'ignorance et du crime. Celui qui, en luttant contre la faim, veut conserver sa vie, oublie facilement ses devoirs. Le gouvernement ne s'occupait des Juifs qu'alors seulement qu'il fallait comprimer leur industrie ou leur arracher de l'or; malgré cela, il voulait les voir utiles au pays, tout en coupant toujours les racines de l'arbre qui devait vivre pour produire. Mais, si à la place des moyens d'existence prohibés, on leur en avait indiqué d'autres, compatibles avec leur état; si on avait cherché à les éclairer et les admettre sons la protection des lois, comme les chrétiens, il est certain qu'ils seraient aujourd'hui en Pologne ce que sont les Juifs dans les autres pays civilisés de l'Europe.
. » La Diète de4775s'estoccupée avec un peu plus do sollicitude de ce peuple délaissé ; elle l'avait admis et encouragé a l'agriculture, mais cette loi, comme beaucoup d^utrqs , ne fût pas mise à exécution, et d'un autre côté, ©n considérantl'état abject du cultivateur, le juif devait nécessairement s'y refuser; il devait craindre, en outre, de changer sa liberté quoique méprisée en servitude et en esclavage. Le gouvernement inspirant très peu de confiance, ne pouvait attirer personne par ses promesses. Cependant, tes Juifs ont prouvé leurs inclinations pour l'agriculture, en s y livrant anciennement et présentement dans les provinces de la Russie et de la Lithuenie. Je suis fortement convaincu qu'à de bonnes conditions , ils pourraient s'établir dans notre pays comme cultivateurs et
rendre la torre plus productive quo d'autres colons que le gouvernement a fait venir à grands frais.
» Parmi les défauts que nous attribuons au peuple juif, sont ceux aussi que le métier impose. La mauvaise foi, la tromperie, l'avidité et l'égoïsme sont communs à tous les commerçants; car étant accoutumés à peser leurs actions dans la balance du gain, ces hommes ne font rien sans calculer et s'assurer du profit avec usure. Dans la lutte continuelle de leur propre intérêt avec celui des autres, ils se créent une morale à part et opposée à la morale générale. 11 faudrait atteindre à un degré considérable de richesses et de civilisation pour qu'un peuple industriel et commerçant pût être libre de pareils reproches.
» Un homme civilisé connaît mieux ses devoirs envers la société et préfère le profit durable à l'usure ou au gain extorqué.
»Ces mauvaises qualités que nousvoyonsdans leslsraélites de Pologne étant seulement l'effet de leur malheureuse position, peuvent être indubitablement extirpées par les mesures sages que le gouvernement devrait prendre, tandis que leur activité, leur aptitude à tout, leur économie, leur industrie, resteraient à jamais comme une source salutaire pour le bien-être du pays.
» Le manquede population en Pologne, d'ailleurs, doit nous conseiller de respecter cette nombreuse classe d'habitants et de nous en occuper sérieusement : c'est avec son concours que nous pourrions repeupler nos villes désertes, y ranimer les manufactures et le commerce. Les mesures bien prises l'attireraient même a changer nos steppes sauvages en champs fertiles.
Après tant de malheurs supportés , notre patrie peut encore trouver dans ce peuple un remède pour guérir ses
plaies profondes. Cependant il faut s'apprêter d'avance k une attente, longue peut-être, des effets de la réforme; car celui qui plante un arbre espère n'en manger les fruits que longtemps après 1 .
C'est avec une joie sincère que nous avons rapporté l'opinon de M. Surowiecki, noble et catholique. Ses observations justes, profondes, bienveillantes doivent attirer l'examen sérieux des hommes qui s'occcupent de l'avenir des Israélites. Le livre de M. Surowiecki, dont nous n'avons cité qu'un petit chapitre, contient de graves enseignements et des conseils salutaires. Nous souhaiterions, pour le bien de la cause que nous défendons, qu'il se trouvât dans les mains de tous les hommes qui s'occupent de l'émancipation des Israélites.
* De la décadence des viilos cl de l'industrie en Pologne, par W. SuroYfiecki, fol. 230 (o upadku przetnyftlu i miast).
celles qui gouvernaient et celles qui obéissaient, s'unissaient contre eux. Aussi, l'histoire du partage de la Po-
Àdresse des Juifs polonais , aux représentants des villes de la Pologne.
4 5 mai 1790.
Homo ran , nihil humanum a me aliénons «ae pnto. Messieurs,
« Le mémoire plein d'éloquence que vous avez présenté aux états confédérés, y a été reçu avec une estime qui prouvait que l'on était depuis long-temps disposé à vous écouler. Il a fait une égale sensation en France, où les droits de l'homme sont devenus une espèce de catéchisme, et l'on y a vu avec plaisir que vous en avouiez les principes.
Nous croyons donc ne pouvoir trouver de meilleure défenseurs que tous, et nous croyons même avoir des droits à vous choisir : car premièrement, quoi qu'on en dise, il est certain que nous sommes des hommes, et en second lieu, il parait certain que nous appartenons à ce tiers dont vous embrassez la défense.
En effet, ce n'est point la religion mais les occupations d'un homme qui constituent son état : or , vous exercez les arts mécaniques, et tous faite» le commerce comme nous. Vous et craignez les pertes, et vous en aimez les gains comme nous. Enfin vous avez pour les marchandises des prix différent^ que vous présentez les uns après les autres et dont le dernier est de beaucoup le plus bas, et nous faisons précisément de même.
Enfin, une dernière preuve que nous appartenons à ce tiers-état, c'est que le même mémoire pourra nous servir , si vous voulez seulement y faire de légères additions que nous prendrons la liberté de vous indiquer.
Vous commencez votre mémoire par ces mots : « Quand la Pologne entière se félicite de voir les opérations de la diète présente, tendre directement au bonheur de la patrie, etc., etc. » Or, Messieurs, si vomb voulez faire un mémoire en notre faveur, il faudra ajouter que nous sommes loin de prétendre avoir une patrie, et que notre ambition se borne «eulemeat à vivre. Il faudra même s'écarter un peu des intentions de vos autres commettants, qui paraissent vouloir nous disputer ce droit : mais nous en appelons à vos propres maximes, car vous dites, au second paragraphe € Le siècle de la vérité et de la justice est enfin arrivé... • Pleins de con* fiance en vos lumières, en votre équité, nous sommes intimement per. suadés que vous n'hésiterez pas à sanctionner ce que la loi naturelle accorde à chaque individu. Messieurs, dargn«z troire qu'ici chacun de tous est ho«me aussi , et qu'il semble par conséquent , pouvoir légalement prétendre a ces droits,
logne n'est qu'un triste tableau des continus iparlyres des Israélites.
Flus loin vous dites : t Les révolutions étrangères ont retenti à nos oreil les » Hélas! il arrive souvent que le son des cloches retentit aux oreilles, de bien des gens sans qu'ils sachent précisément d'où il leur arrive. Dans la révolution de France, par exemple , les Juifs ont obtenu le droit de citoyens, et vous ne vous en apercevez pas.
Daignez, Messieurs, insister surtout sur les reproches que l'on peut nous faire, qu'on nous les fasse voir et nous tâcherons d*y répondre. On dit que nos ouvriers ont peu de bonne foi, et que nos marchands font de fréquentes banqueroutes ; cela peut-être, mais il est certain que tout le monde aime à se servir des premiers, et que les marchands de Leipzig continuent û faire crédit aux autres.
On dit que notre sordide économie nous met à même de donner à meilleur marché, et que nos ouvriers n'ayant pas l'habitude de boire le dimanche et le lundi, les ouvriers bourgeois de Varsovie qui ont toutes les vertus opposées à nos vices, ne sauraient soutenir notre concurrence. Mais nous répondrons à cela, que si jamais nous parvenons à une sorte d'aisance, excepté la boisson qui semble contraire à nos mœurs , nous parviendrons au reste de ces vertus dont l'exercice ne nous semble pas difficile.
Enfin, on dit qu'à Varsovie nous ne payons point d'impôts. Mais Dieu < d'Abraham et de Jacob! quel nom donnera-t-on donc à ces vexations de tout genre auxquelles nous sommes exposés!
Voilà, Messieurs, les raisons que nous vous prions de présenter avec la même force et la même éloquence que vous avez déployées en faveur du tiers-état chrétien. Pardonnez-nous si en vous les exposant nous avons usé de cette figure de rhétorique que Ton appelle ironie, mai» elle est dans le style de nos livres saints, et Dieu lui-même n'a pas dédaigné de s'en servir en parlant à Job, qui n'était guère plus pauvre et plus malheureux que nous. D'ailleurs, vous sentez bien que 'cette ironie n'est ici que pour donner plus de force à nos raisons, et que l'état où nous sommes ne saurait en aucune manière nous porter aux plaisanteries. Vous conviendrez au moins, que l'offense de celle-ci est bien légère auprès des insultes que vos commettants ajoutent tous les jours aux traitements les plus cruels.
Vos commettants parlent de privilèges, et pour lea faire valoir ils ont chassé des milliers de familles, qui, errantes autour de ceite capitale, ont vu périr leurs enfants par les influences de la saison encore rigoureuse alors. Quelques Juifs cachaient encore leur mi «ère dam d'obscurs
Quand l a Pologne fut démembrée par les trois puissances voisines, une partie de la population juive échut
réduits, l'on en fit une recherche sévère, et ils étaient chargés de coups et conduits ainsi jusque hors des portes, à la vue de la populace qui ap- . plaudissait a ces cruautés. Enfin , quelques familles qui se croyaient aussi sous l'abri d'un privilège, ont vu *sous les yeux de la puissance suprême, leurs maisons attaquées , leurs biens livrés au pillage, des femmes en couche arrachées de leur lit et battues.
Nos maux sont à leur comble, et c'est pour cela même que nous espérons en voir la fin. — Vous avez placé votre espoir dans la sagesse des états assemblés, et nous y avons mis aussi nos espérances.
Leur justice prerdra en considération les temps présents, qui déjà n'aggravent que trop notre sort.
Nous ne parlons point des bornes, que dans diverses provinces l'on met à notre industrie concernant la fabrication et le débit des boissons : les profits n'en étaient pas pour nous, et comme dans autre chose, nous n'y pou. vions gaçner que l'existence. Mais nous sentons que cette manière d'exister était pernicieuse pour le peuple et nous n'appuierons pas sur cet article*
Mais lorsqu'une nouvelle forme de gouvernement éloigne l'industrie des provinces, le tiers-état chrétien nous a fermé le chemin de la capitale.
Cependant, les besoins pressants de l'armée occassionnent des demandes fréquentes auxquelles les ouvriers du tiers-état chrétien sont loiu de pouvoir fournir.
11 est même arrivé que tant de barbarie n'a point tourné au profit de ceux dont le cœur était déchiré par la cruelle passion appelée jolousie de métier , car les apprentis et les compagnons voyant l'extrême besoin que les maîtres avaient d'eux , ont mis leur travail à un prix exhorbitant et déraisonnable.
Ainsi nous avons souffert sans aucun avantage pour ceux qui nous faisaient souffrir, et nos maux sont tels, qu'il est difficile d'y trouver un remède. Car nous demandons à revenir dans la capitale, et cependant nous ne sommes jamais sûrs d'en traverser les rues sans être insultés.
Vous-mêmes, Messieurs, que le tiers-état chrétien à choisis pour le représenter, vous qui parles avec tant d'éloquence des droits imprescriptibles de l'homme, vous, aux oreilles de qui ont retenti les révolutions étrangères, vous mûmes peut-être, vous nous souffrez avec peine parmi vous, et vous croyez voir la fumée de vos foyers souillée par le voisiuage des nôtres.
Ecoutez donc notre dernière demande, la Vistule peut nous séparer. Les habitants de Praga recevront sans doute avec plaisir des hôtes qui
en partage à la Prusse, l'autre, à l'Autriche l'autre enfin à la Russie.
C'est en Prusse que leur sort était le moins à plaindre. Ils y ont adopté le costume du pays, et au moins, ils pouvaient avec toute sécurité exercer leurs cérémonies religieuses. S'ils ne jouissaient pas des mêmes droits que la bourgeosie d'autre croyance, au moins, un grand pas y était fait pour amener un jour ce résultat. L'école de l'illustre Mendelsohn y a exercé une grande influence. Les Israélites de la Prusse n'attendaient qu'un rayon deliberté et de justice pour suivre la noble impulsion que leur donnaient les Israélites de la France et de la Hollande.
En Autriche, l'influence des jésuites se faisait souvent sentir. Quelques prêtres fanatiques déterraient parfois des vieux préjugés, des calomnies insensées pour exciter la haine du bas peuple contre les Juifs.
Mais c'est surtout sous la domination moscovite que les Israélites souffrirent le plus. En Pologne, en Prusse, en Autriche au moins, les lois protégeaient les malheureux, mais en Russie tout fut laissé aux caprices des gouverneurs, des officiers, de fonctionnaires ignorants, barbares, avides. Tous voulaient faire fortune en spoliant les Juifs qu'ils croyaient riches. Si la victime refusait l'or qu'elle n'avait pas, le tyran la mettait aux tortures pour lui arracher par la douleur le trésor qu'elle ne possédait pas. Les officiers inférieurs imitaient l'exemple qui leur
hausseront lo prix de leurs loyers, et y porteront une industrie nouvelle. Le péage du pont montera considérablement ; ce péage et l'éloignement donneront toujours un avantage assez grand aux bourgeois de Varsovie, et les Juifs pourront vivre, c'est la l'objet de toute leur ambition. »
(Tiré des actes de la diète constituante de 4788 à 1792, recueilli par Léopard Cbodiko.)
venait d'en haut; les soldats eux-mêmes, ces malheureux esclaves, étaient maîtres pour un moment quand ils rencontraient des Juifs. Il n'était pas rare devoir un vieillard, unsavant,un honnête père de famille porter le fardeau d'un soldat, lui servir de guide, trop heureux s'il nerecevait pas quelques coups pour récompense. En un mot, en Russie, le gouvernement se servait du moindre prétexte pour arracher l'argent aux Juifs, soit par des monopoles, soit par des impôts, soit par des persécutions injustes. En revanche, il ne leur accordait aucun droit. Tous les emplois honorables, toutes les carrières respectées leur furent interdites. Ils ne pouvaient fréquenter les écoles , Ventrée même de la capitale de l'empire leur était défendue. Ils ne pouvaient séjourner dans les grandes villes, ni posséder des propriétés.
Quand on examine toute la série des malheurs qui accabla les Israélites depuis que la Pologne fut partagée , on s'étonne qu'il en existe encore un nombre si considérable.
vu
En 4807 le duché de Varsovie fut constitué. La maison de Saxe éiait appelée à régner sur une portion de la Pologne. Tous les habitants et, par conséquent, les Israélites comptaient sur un meilleur avenir. En effet, le principe de légalité devant la loi fut proclamé. Les paysans ne pouvaient profiter de ce bienfait, pauvres, ignorants, ne connaissant aucun métier, aucune industrie, ils restèrent dans les terres de leurs anciens maîtres. Ce qui prouve qu'il ne suffit pas de proclamer une loi juste, mais qu'il faut encore veiller à son exécution, préparer l'éducation des masses, offrir des moyens d'existence, afin que les habitants éclairés et laborieux puissent jouir du droit de citoyen. L'égalité devant la loi fut proclamée aussi en faveur des Israélites. Cependant, leur sort n'en fut pas amélioré. L'impôt exceptionnel les frappait toujours. Les
ordonnances administratives les privaient de ce que la loi organique leur accordait. Loin de suivre le plan de réforme, préparé parPillustreCzacki, on ne pensait qu'àaccroître le trésor à leur dépens. On institua même un impôt que payaient les Israélites étrangers en arrivant en Pologne , impôt (8 florins ou 6 fr. chaque mois pour chaque personne) que le gouvernement russe fit renaître et qui dure encore aujourd'hui.
On s'éloignait de plus en plus de la route nationale qui tendait à transformer les Juifs en citoyens polonais. On suivait la politique des jésuites de Rome. On regardait les Israélites comme des pestiférés et les séparait des autres habitants. On leur défendait d'habiter les rues principales, et malgré les garanties de la Charte, on les relégua dans les coins les plus retirés. Nous sommes étonnés que le's Juifs aient subi cette injustice et cette humiliation sans aucune protestation. Mais pendant dix siècles de persécution, ils ont tant souffert, qu'ils ont perdu toute énergie et regardent comme une punition divine et légitime tout le mal qui leur arrive.
A la même époque, les Juifs polonais s'adressèrent au gouvernement en sollicitant l'exemption du service militaire, offrant en échange un impôt de 700,000 florins polonais 1 . C'était là une grande faute de la part des Israélites. Il faut défendre la patrie commune et lui offrir l'impôt du sang. Il fallait seulement réclamer l'exécution delà Charte, octroyée en vertu du traité de Tilsit. — Mais le sort d'un Juif conscrit parmi les soldats chrétiens était si pitoyable, sa position si pénible, la brutalité des soldats si cruelle, qu'il noiaut pas s'étonner des efforts qu'on ait faits pour l'éviter. Mais si l'Israélite est tenu à remplir )
* Voyez le Bulletin des ioi#, toro. IV, p. 159,
les devoirs de citoyen, n'est-il pas juste qu'il en acquière aussi les droits.
Pendant les guerres de l'empire contre la Russie, exposés plus que les autres habitants à la vengeance du vainqueur, les Israélites restèrent neutres. Cette conduite est justifiée par les fautes que l'Empereur a commises. 11 s'appuyait sur la noblesse, oubliant entièrement les villes et la bourgeoisie, les Juifs et leurs intérêts. Six millions d'habitants humiliés pendant des siècles, tenant dans leurs mains toutes les ressources du pays, pouvaient devenir d'un grand poids dans la balance des événements, si un meilleur avenir leur avait été montré.
Ici, nous devons faire observer à tout lecteur judicieux que sous le règne des rois étrangers, la condition du peuple ne reçut aucune modification. Un monarque dont la dynastie n'a pas de racines dans le pays pour consolider son trône, est forcé de s'appuyer sur la noblesse et sur le clergé. Nous avons vu que Louis, roi de Hongrie, a commencé cette longue série de concessions qui finirent par le veto, l'anéantissement des villes, la servitude des paysans et la persécution des Juifs. Henri de Valois, s'il lui avait été permis, aurait introduit en Pologne la persécution qui ensanglanta les rues de Paris. Les Saxons ont laissé les malheureux paysans dans le même état, et les Juifs leur doivent un impôt humiliant et onéreux nommé koehert, impôt qui rapporte au gouvernement plus de deux millions par an, et qui pèse surtout sur les pauvres, en les forçant de payer une contribution sur la viande qu'ils consomment.
La perception de cet impôt écrasant est affermée chaque
* Le mot Hochet signiGe la nourriture permise.
année, dans toutes les villes, aux enchères publiques, Des spéculateurs juifs n'ont pas honte de se faire adjuger cette perception et de coopérer ainsi à la misère de leurs coreligionnaires ; en retour, il n'est pas rare non plus de les voir faire banqueroute. Ce monopole , d'une faible importance pour les riches , devient, comme nous l'avons déjà dit, très onéreux pour les pauvres et les travailleurs, qui, n'étant pas en état de payer la viande au prix élevé par l'enchère, sont obligés de se refuser cette nourriture substantielle. La perception de cet impôt était confiée, pendant les dix premières années, aux rabbins et aiu membres d'une assemblée composée d'Israélites notables, assemblée nommée kahal. Souvent l'autorité se servait de ces rabbins et de ce kahal pour faire exécuter les mesures les plus vexatoires. Il arrivait quelquefois alors que les Juifs pauvres se coalisaient pour résister aux abus dont ils étaient victimes. Dans une petite ville de Lithuanie, ou' Ton voulut prélever un impôt trop onéreux sur la viande, les Juifs s'abstinrent d'en manger pendant six mois, et celui qui se rendit adjudicataire de cet impôt odieux, fit faillite.
Nous devons ajouter que cet impôt, introduit par l'ordonnance du 22 mai 1810, avait pour but ou pour prétexte d'amortir la somme que les Israélites devaient à l'État, en échange de l'exemption du service militaire. Une fois la somme arriérée acquittée, l'impôt devait être supprimé. Il n'en fut rien. La somme due est payée depuis longtemps et cet impôt injuste ne cesse de peser sur toute la population Israélite.
C'est à la même époque que l'on défendit aux Juifs de tenir des cabarets et des auberges dans les campagnes : cette mesure aurait été juste et prudente, si le gouvernement
/ avait pourvu en même temps à leur procurer d'autres moyens d'existence.
Nous ne pouvons terminer le tableau de Cette époque sans appeler l'attention du lecteur sur les nobles efforts qu'ont faits quelques Israélites pour gagner l'estime de leurs compatriotes et du monde entier.
Pendant les guerres de Indépendance polonaise, les Juifs, comptant sur un meilleur avenir, défendirent la capitale et s'enrôlèrent dans l'armée, quelques uns d'entre . eux même se distinguèrent sur le champ de bataille.
Aux ouvriers et aux bourgeois de Varsovie, conduits par le vaillant Kilinski, se joignirent également les Juifs qui con- '* tribuèrent avec eux a chasser une^armée de 4 1,000 Russes de la capitale, dont les trois quarts restèrent morts.
Plus tard, nous voyons Berek commander* un détache- ' ment de volontaires juifs. La bravoure de cet israélite u . lui mérita l'estime du chef et de toute la nation. C'est sur ': le champ de bataille qu'il gagna les épaulettes de colonel et la croix polonaise de l'ordre militaire. II mourut en 1809, en combattant contre les Autrichiens. Le comte - Stanislas Potocki, ministre de l'instruction publique, en prononçant l'éloge en l'honneur des Polonais qui s'illus- * trèrent par leur dévouement et leur bravoure, cita aussi le colonel Berek. La mort glorieuse de cet israélite et le dévouement du corps qu'il commanda imposent un devoir mutuel aux Polonais et aux Juifs : aux Polonais', en leur apprenant que sous un chef libéral et habile, il est facile d'armer la population la plus pacifique pour la défense de la patrie et de la liberté, et qu'un homme supérieur sait puiser des forces intarissables dans tous les éléments qui constituent une hation opprimée ; aux Juifs, eu leur commandant l'amour de leur patrie adoptive, à la-
quelle ils doivent le sacrifice de leur travaux, de leur fortune et de leur vie. Que la jeunesse polonaise et israélite se rappelle souvent le colonel Berek! Sa mémoire plane au dessus des préjugés et brille d'un éclat bienfaisant. Puissent ses vertus devenir un jour d'un exemple profitable à tous les Israélites !
Les Juifs ont pris une part également active aux progrès des sciences, de la littérature et des arts en Pologne. Parmi les savants, nous citerons Zalkiud Hurwitz, né à Kownà" sur le Niémen; il fut appelé en France comme traducteur attaché à la bibliothèque nationale. Il connaissait parfaitement les langues polonaise, russe, allemande, anglaise, italienne, française, latine et grecque. Entre la foule d'ouvrages qu'il fit, nous citerons celui intitulé V Apologie ou la justification des Juifs, ouvrage qui valut à l'auteur une gratiïication de la Société royale des arts. Il mourut en 1812 Si son érudition lui attira la considération des savants, sa . générosité philanthropique sut lui gagner aussi l'affection et Pestime publiques. Voici comment M. Godard, orateur d'une députation en 1790, .s'exprime à son égard : «Vous saurez qu'au milieu des députés que j'ai l'honneur de vous présenter, se trouve le fameux Hurwitz, auteur d'un excellent ouvrage, couronné par l'Académie de Metz, interprète de langues orientales, qui, n'ayant pour toute fortune que 900 livres de rente, vient d'en abandonner le quart en don patriotique.» (Discours à la commune de Paris, 1790).
Jacques Kalmanson, philosophe profond et grand littérateur. Sourowiecki, dans son ouvrage, en faitle plus beléloge, il s'est distingué par plusieurs écrits et particulièrement par celui qui a pour titre : Essai sur l'état actuel des Juifs 4e Pologne, 2 vol, 1790. Il mourut à Varsovie en 1811 ,
Abraham Stern, grand mathématicien, véritable philosophe, philologue distingué et naturaliste savant, était membre de la société littéraire, directeur de l'école instituée par le gouvernement, pour l'instruction de la jeunesse israélite, et censeur des écrits en langues hébraïque et chaldéenne.
Dans les archives israélites de France, dans les journaux de Pologne et d'Allemagne on peut lire quelques détails sur les premières années de la vie de ce savant et sur les obstacles de toute nature qu'il eut à surmonter pour acquérir les connaissances qui ont fondé sa réputation. Indépendamment de la machine arithmétique, sa principale invention, il s'appliqua aussi à perfectionner divers instruments aratoires; il créa le modèle d'une machine à battre le blé, et d'une nouvelle faulx. Il proposa encore le plan d'une nouvelle scierie. Il ne resta point étranger aux études littéraires, ses divers écrits publiés en polonais et en hébreu attestent qu'il possédait parfaitement ces deux idiomes; il était parvenu surtout à acquérir une vaste érudition dont la littérature hébraïque et chaldéenne. Dans les manuscrits qu'il a laissés, on trouve des observations critiques sur la Bible, dans le sens le plus large, et des notes très instructives sur la grammaire et la lexicographie hébraïque.
A 75 ans, il travaillait encore avec ardeur às'implifier fa machine à calculer et à en faire un instrument de poche; ce qui lui réussit parfaitement. 11 succomba enfin à la fatigue, et aux veilles de ses travaux, le 6 février 4842, généralement aimé, respecté et regretté, il est mort dans un état très près du besoin. Virtus laudalur etalget. Il eut ' le maréchal Diebitz Zabalkanski, de Russie , pour élève en mathématiques et en astronomie.
Nous pouvons compter aussi parpai les Israélites qui ont illustré leur race en Pologne, le rabbin de la ville de Chelm, Herszel Josefowicz, qui a publié un ouvrage d'un haut mérite , sous le titre : Pensées de réforme en faveur des Israélites polonais , et moyen d'en faire des citoyens tuiles 4 la patrie. 1789.
Nous avons à parler maintenant de l'état des Juifs dans le royaume de Pologne, créé par le traité de Vienne, sous le règne de l'empereur Alexandre. Lorsque les alliés eurent rétabli en France la dynastie des Bourbons, le duché de Varsovie échut à la Russie, en conservant sa constitution, en vertu de laquelle la nationalité polonaise, les lois, la liberté de la presse, la responsabilité des ministres et le service actif d'une armée nationale devaient être garantis et respectés.
La politique de l'empereur Alexandre, considérée sous le point de vue des intérêts de la Russie, était admirable. L'empereur tendait à la fusion de la Pologne et de la Russie ; il voulait rapprocher Saint-Pétersbourg et Varsovie, réconcilier les boyards avec les nobles, les schisraatiques
avec les catholiques romains. Voilà pourquoi, despote à Moscou, il faisait le roi constitutionnel et libéral en Pologne. Mais en même temps, comme s'il redoutait les résultats des institutions libérales, il livra la Pologne a la merci de son frère, le grand-duc Constantin. Ce prince, farouche, bizarre, capricieux, nommé général en chef des troupes polonaises, exerçait une véritable dictature sur ce malheureux peuple. Défiant et soupçonneux, il organisa l'espionnage sur une vaste échelle. En se servant des hommes immoraux pour découvrir les secrets des conspirateurs qu'il voyait partout, il sema le trouble et le désespoir dans les familles. Tout homme dénoncé était incarcéré, livré à une punition barbare, perdu pour sa famille et son pays. Si les Juifs, à cause de leur caractère paisible, ne furent pas exposés à ces sortes de persécutions, ils n'en étaient pas moins victimes d'odieuses machinations d'une autre espèce.
Le système prohibitif que la Russie adopta à l'égard des pays voisins, ruina un grand nombre de commerçants israélites; quelques uns cherchèrent leur salut dans la contrebande. Les peines les plus sévères attendaient le commerçant en possession d'une marchandise prohibée, et comme la dénonciation d'un seul espion suffisait pour condamner un honorable citoyen, il s'établit à cette époque un vaste système de brigandage qui avait pour but de pressurer les Juifs riches au profit de leurs délateurs qui partageaient leur butin avec le général Rozniecki, chef de la police secrète. Que d'innocents dénoncés, emprisonnés et torturés, dans le seul but de spolier la victime!
La Charte, dont nous avons parlé plus haut, garantissait aux Israélites l'égalité devant la loi. Mais le grandduc Constantin donna l'exemple de l'arbitraire que sui-
virent bientôt deux autres fonctionnaires haut placés, te lieutenant du royaume, Zaïonczek, et le ministre des finances, Lubecki. Le premier, en 1823, expulsa les Juifs > des rues qu'ils habitaient, pour les reléguer dans un coin * inhabitable de la ville; l'autre, d'un mot, introduisit le monopole de la fabrication et de la vente de la bière et ; de l'eau-de-vie.
Comme ce monopole s'étendait seulement aux villes, le prixde l'eau-de-vie baissa dans les villages, et s'éleva outre mesure à Varsovie et dans d'autres cités populeuses. La contrebande offrait de grands bénéfices. C'étaient les Juifs pauvres qui, privés d'autres moyens d'existence, se * livraient à cette spéculation défendue. Une lutte continuelle s'établit entre les préposés des douanes et les contrefacteurs. Il n'était pas rare d'apprendre la mort de quelques uns de ces derniers qui avaient succombé en défendant la marchandise prohibée. Qu'on ne pense pas, cependant, qu'il s'agissait d'une contrebande établie sur une vaste échelle, exercée par quelques riches spéculateurs ; c'étaient des misérables qui, pour gagner quelques florins, risquaient leur liberté et leur vie.
Nous devons dire que ce monopole arbitraire créé sans le concours des Chambres législatives, ne resta pas sans protestation. Quelques notables bourgeois de Varsovie adressèrent un mémoire respectueux au monarque, en rappelant leurs droits, en suppliant l'empereur Alexandre de faire examiner si l'ordonnance du ministre des finances n'était pas contraire aux droits garantis par la Charte. Ce mémoire, digne et convenable, fut rédigé avec le respect que doivent les citoyens libres à un monarque constitutionnel. Le lendemain de la pétition, les six premiers signataires furent arrachés à leurs foyers, enchaînés,
conduits sur la place publique, et là, par ordre du grandduc Constantin, on les força de traîner la brouette, en face d'une foule immense qui contemplait ce spectacle dans un morne silence et une douleur profonde. Parmi ces citoyens martyrs, on remarquait un vieillard à cheveux blancs, capitaine sous Kosciuszko, citoyen que la confiance et l'estime de ses compatriotes ont souvent appelé à remplir des charges honorables. C'était M. Czynski, père del écrivain , dont le nom est connu par le zèle avec lequel il défend la cause des Israélites.
Ainsi, malgré la Charte libérale, la tyrannie et l'arbitraire, accompagnés d'impôts écrasants, d'un espionage honteux, faisaient des progrès rapides. On ne cherchait pas à confier les offices publics à des hommes honorablés, mais à des hommes d'un dévouement servile. Les banqueroutiers, les espions, les libertins ruinés, s'emparaient des premières charges de l'État. Les Juifs alors leur olFraient une ; roie certaine. On les menaçait de déplacer leurs cimetières, de faire abattre leurs synagogues; on se servait du plus léger prétexte pour donner une apparence de vérité à ces menaces. Les Juifs effrayés, s'imposaient des jeûnes, se cotisaient, et déposaient entre les mains de fonctionnaires avides des sommes énormes, achetaient le repos des cendres de leurs ancêtres, et continuaient à prier Dieu, dans ce temple où, dix siècles auparavant, leurs pères chantaient la gloire du Seigneur % .
Le mécontentement général accrut la défiance et les persécutions. Les espions livraient au supplice les imprudents et trop souvent même les innocents. Pour faire
i Les Juifs en Pologne, par M, Czynski. Lisez 6e s lettres dans les Archives Uraélitw <]e 18*4.
preuve de zèle, ils poussaient la cruauté jusqu'à arracher un père ou un fils unique du sein d'une famille honorable. La victime dénoncée disparaissait pendant la nuit et allait mourir dans les cachots. Quand les Israélites furent relégués dans un coin éloigné de la ville, pas une voix n'osa protester contre cet arrêt. La ruine de plusieurs milliers d'habitants s'accomplit sans murmure. Hommes, femmes, enfants, vieillards, riches et pauvres, abandonnèrent leurs affaires, leurs moyens d'existence et allèrent étouffer leur douleur et leur désespoir. Il est à remarquer que la terreur répandue dans les esprits par la politique du grand-duc Constantin, était si grande que pas un seul Israélite n'osa avertir ses coreligionnaires d'autres pays de cet acte de spoliation et de tyrannie. L'expulsion des Juifs de Varsovie s'accomplit sans que la presse européenne pût élever la moindre protestation. Le récit de ces atrocités ne parvenait pas au dehors.
D'après ce que nous venons de dire, on voit que la Pologne, pendant tout le règne de l'empereur Alexandre, subissait deux influences tout à fait opposées. L'une, exercée par l'empereur Alexandre lui-même, toute libérale, toute paternelle; l'autre, celle du grand-duc Constantin, bizarre, cruelle, féroce ; avec cette différence que l'empereur Alexandre, éloigné de la Pologne et occupé de la Russie, ne pouvait manifester ses vues bienveillantes que par de rares ordonnances, tandis que le grand-duc, son frère, torturait le peuple polonais sans relâche, ne tenant aucun compte des intentions de son frère.
En 182», l'empereur ordonna la création d'un comité spécial chargé d'examiner et d'améliorer la position des Israélites en Pologne. C'était une sage et noble pensée, Malheureusement, elle n'a pas porté les fruits que l'on
devait en espérer. Les membres du comité n'avaient ni les talents, ni le patriotisme, ni les lumières de Czacki. Quel était le premier devoir de ce comité? C'était, sans doute, de dissiper les préjugés et la haine, de rapprocher les habitants, et d'établir un lien fraternel entre les enfants de la même patrie. Le comité suivit une route tout à fait différente : il admit dans son sein un prêtre imbu de préjugés et de fanatisme qui débuta par la publication d'un livre plein d'assertions haineuses, qui , au lieu de tendre à la conciliation des esprits, ne contribua qu'à les aigrir et à les irriter.
La théorie du judaïsme, ouvrage de l'abbé Chiarini, publié en 1830, restera comme un monument des meilleures intentions de l'empereur Alexandre, malheureusement détournées par Pesprit borné d'un abbé qui n'a pas su remplir son devoir et sa mission.
Ce comité, cependant, produisit quelques améliorations salutaires. On créa à Varsovie une école de rabbins, institution sage, qui devait former des Israélites éclairés et tolérants, capables d'exercer une influence salutaire sur leurs coreligionnaires. Nous devons ajouter que plusieurs Israélites d'un grand mérite sont sortis de cette école.
Nous avons parlé des abus qu'exerçaient les autorités constituées des Juifs , qu'on nommait kahal. On se plaignait généralement des exactions et des injustices qu'ils commettaient. L'empereur Alexandre les supprima et les remplaça par des simples surveillants de synagogues.
Le même comité encourageait les Israélites à se vouer h l'agriculture. Ses effortsà cet égard nefurent pas couron nésdungrand succès. Il estfaciledeconcevoirqu'on ne peut «îas changer d'emblée les habitudesde toute une population livrée au commerceetà l'industrie. L'agriculture est un art
qu'il faut connaître et apprendre. Abandonnez un champ à un vieux commerçant qui n'a jamais quitté la ville, il ne saura qu'en faire. C'est en changeant l'éducation seulement, en exerçant une influence bienfaisante sur l'enfance et la jeunesse, en créant des écoles industrielles et agricoles qu'on pourra transformer les habitudes et les occupations des Israélites.
Il existe encore un établissement philanthropique, créé sous les auspices du comité. Les Israélites de Varsovie se cotisèrent pour la construction d'une maison d'asile pour les pauvres et les malades. Il fut décidé en même temps que tout Israélite arrivé à Varsovie, delà province ou de 'étranger, sans distinction de sexe ni d'âge, paierait, pour contribuer à la fondation de cet hospice, vingt gros polonais (environ 8 sous) par jour, et cela durant tout son séjour dans la capitale.
Ainsi, cette contribution éventuelle avait un noble but. Mais qu'en résuita-t-il? A peine l'hôpital fut-il achevé, que le gouvernement s'empara du revenu et en créa un impôt qui dure encore aujourd'hui. On voit par là que sous un régime arbitraire, les tendances généreuses ne peuvent se développer, et que le pouvoir s'en empare et les tourne à son profit.
Nous pouvons donc, d'après ce que nous venons de rapporter, définir le règne de l'empereur Alexandre par ces quelques mots : c'était la dictature la plus bizarre et la plus cruelle, exercée par le grand-duc Constantin, sous l'ombre apparente d'une Charte constitutionnelle et libérale; une oppression de fait, à côté de quelques ordonnances dictées par les sentiments généreux d'un monarque libéral, mais coupable d'avoir abandonné la Pologne à lu merci d'un frère indigne.
affranchis, et même on leur défendait , sous les peines les plus sévères, déporter plainte et d'adresser desderaandesi. Bientôt une nouvelle ordonnance fit connaître à toute la population israélite que désormais les bienveillantes dispositions de l'empereur Alexandre seront détruites une à une par l'ambition et par l'ignorance de la vieille Russie. L'empereur veut créer la marine. Les boyards lui exposent que les serfs manquent d'adresse et d'agilité, qu'il * -faut prendre des Juifs, qui se signalent par un génie tout particulier; et à l'instant plusieurs milliers d'enfants sont arrachés des bras de leurs mères pour passer aux bords
*de la mer Noire. Il nous est impossible dépeindre le désespoir des familles. Deux millions d'habitants élèvent leurs voix vers l'Être suprême ; les rabbins commandent des jeûnes, une grande somme d'argent est envoyée aux fonc-
. tionnaires avides : larmes, prières, argent, rien n'émut ces cœurs endurcis. On conduisit ces malheureux par une
.saison rigoureuse. Une partie mourut en route, l'autre ne put endurer les rigueurs de la discipline russe. Si nous devons ajouter foi aux rapports officiels, mentionnés dans les archives israélites, il ne reste de ces trente raille vic-
* times que dix mille marins.
/' A Si le gouvernement russe appelait au service militaire les Israélites dans la même proportion, et d'après les principes qu'il adopte pour le reste des habitants , on
-pourrait considérer cette conduite comme un progrès; mais alors il faudrait rompre les barrières qui séparent
+ îes Juifs des autres habitants. L'égalilé des devoirs ame- yfi"nerait légalité des droits. Mais, hélas, ce rapt barbare des
, enfants arrachésdu sein de leurs mères, sans aucune con-
1 Lisez le Moniteur de 1845.
cession pour la masse , prouve jusqu'à l'évidence que cette mesure tyranniqne a été dictée par la colère et le préjugé.
Bientôt la guerre contre la Turquie et la Perse absorba toute l'attention du cabinet de Saint-Pétersbourg. La Pologne ne prit point part au combat, mais elle fut surchargée d'impôts; des monopoles établis sur la vente de la bière et de toutes les boissons (kabak), ruinèrent les habitants et surtout les Israélites.
Le système prohibitif, tout en diminuant les relations commerciales, a ouvert un vaste champ aux contrebandes, exercées pour la plupart parleskosaks et les fonctionnaires chargés de surveiller les douanes.
Un millier de Juifs prirent part à ce commerce prohibé, et comme on aime à généraliser tout ce qui peut dénigrer les Israélites, on dit que tous les Juifs faisaient la contrebande , bien qu'il soit certain que le plus grand nombre des Israélites polonais n'ont jamais quitté leur ville natale. On peut caractériser cette époque par deux mots : surcharge des contributions et manque de protection.
Pendant le règne de l'empereur Nicolas, non seulement la population Israélite est surchargée de toutes sortes de contributions exceptionnelles , mais elle est encore plus que jamais victime des spoliations de fonctionnaires immoraux et avides. Sous prétexte de chercher et de trouver la contrebande, le général Rozniecki, chef de la police secrète, d'accord avec un espion de bas étage, ruina plusieurs familles. D'innocentes femmes furent victimes de ses débauches. Il n'y avait pas de mauvais traitement, qu'il ne se permit pour assouvir ses passions , pour spolier les Juifs, pour leur extorquer l'argent qu'il perdait au jeu. Toutcelase passait sous les yeux du grand-
duc, héritier de la couronne, presque dictateur en Pologne* Les bourguemestres , les présidents des palatinats, les agens destinés à surveiller les revenus de l'octroi et des douanes , s'enrichirent du fruit des labeurs d'honnêtes commerçants.
Les jésuites profitèrent à leur tour de l'indifférence du gouvernement. Dans quelques endroits, se répandit de nouveau le bruit ignoble des massacres des enfants chrétiens. Dans une église, à Sochaczew, on découvrit un tableau miraculeux rappelant le supplice des Juifs, pour avoir outragé la sainte hostie. Des écrits pleins de faussetés et de calomnies, touchant toute la race israélite, parurent dans différents endroits. Nous devons cependant rendre justice à l'esprit du siècle, au progrès de l'opinion: les auteurs de ces libelles diffamatoires n'ont pas osé faire connaître leurs noms, et l'opinion publique les a accueillis, sinon avec mépris, au moins avec indifférence. Ainsi, tout semblait conspirer contre les Juifs : les persécutions du cabinet moscovite qui débutent en arrachant les enfants à leurs mères; les contributions et la misère qui en résulte, les abus des fonctionnaires, et enfin l'esprit haineux des jésuites qui, sourdement, travaillaient la société. C'est sous de pareils auspices que les trois jours de juillet donnèrent le signal d'une nouvelle ère; le 29 novembre de la même année, Varsovie triomphante expulsait de son sein ^armée fusse. Aux cris de liberté, toute la population se leva. Dans les premiers moments, les Israélites croyaient que le jour de la délivrance était arrivé aussi pour eux. Ils pensaient quel'Êtresuprème avait exaucé leurs prières. Il nefallaitquedes hommes raisonnables à la tète du nouveau gouvernement pour captiver une coopération efficace de la part de la population
israélite entière, qui avait en horreur le régime russe, Argent, soldats, crédit, tout était à la disposition de la Pologne libérale. Mais, malheureusement, telle n'était pas la destinée de notre patrie. Le gênerai Chlopicki, placé à la tête . des affaires, ne croyait pas aux forces nationales, ne connaissait pas la bourgeoisie, ne savait pas quelle puissance t(u pouvait surgir de la lutte pour l'affranchissement des 'y masses. Une telle direction dut amener une issue fatale.
9 ty ~ :i
Il nous faut maintenantarrèternos regardssur lesortdes Israélites pendant la dernière guerre pour l'indépendance de la Pologne. Il n'entre pas dans noire plan de raconter les événements de 4830 et 4831, événements qui illustrèrent à jamais les annales de notre patrie. Nous ne r dirons pas comment seize jeunes gens, en attaquant la résidance du grand-duc Constantin , donnèrent le signal ' d'une insurrection générale. Nous ne tracerons pas le , tableau de cette lutte incroyable dans laquelle la Pologne ; remporla tant de glorieuses victoires, à Grochow, Stoczek, ; Dembe , Iganie, Raïgrod , Ostrolenka. Nous ne parlerons pas de l'héroïque résistance qu'elle a opposée au colosse du Nord sous les murs de Varsovie. Notre mission se borne à fixer l'attention sur le rôle que les Israélites y ont
joué; ou plutôt d'expliquer leur apparente indifférence que tant de personnes ont incriminée.
Quelques jours après de glorieux succès, les Juifs, par - . leurs relations, par leur habileté, par cet instinct qui les :.:-> / caractérise , prévirent que la Pologne succomberait dupe '/,. s', ,.„', des intrigues diplomatiques , et surtout victime de l'in- *<\u«<u< capacité des chefs , de l'égoïsme des généraux , de la f u ' - maladresse de Popposition, qui sut détrôner le pouvoir faible et incapable, mais qui ne sut pas saisir le pouvoir, qui , en un mot, ne put rien créer, rien fonder.
On a parlé beaucoup de trahison. Mais la vérité est qu'il n'y a pas eu de trahison. La Pologne, avec ses nobles ignorants, avec des ministres incapables, avecle clergé qui * n'a pas compris son devoir, avec la bourgeoisie qui a laissé faire les autres, devait succomber, et nous ne considérons la . dernière lutte en Pologne que comme un fait historique de la plus haute importance, comme un enseignement, comme une expérience. A l'avenir, touthomme qui présidera aux destinées de la Pologne peut être sûr qu'il prépare à ce pays des maux incalculables, s'il n'appuie son pouvoir sur l'affranchissement des serfs et sur l'émancipation de la bourgeoisie.
Quant aux Juifs, des versions différentes circulent à leur égard : .les uns disent qu'ils étaient hostiles à la Pologne; d'autres, qu'ils voulaient combattre pour son indépendance. Les uns montrent le corps des volontaires qui prirent part au combat; d'autres enfin, indiquent les espions qui livraient, pour de l'argent, les secrets de leurs compatriotes à l'armée ennemie. Nous partageons l'opinion de M. Czynski, qui dans ses lettres publiées dans les Archives i affirme qu'ils étaient neutres. Persuadés que l'insurrection serait vaincue, ils se tenaient à l'écart, n'é-
tant que trop souvent victimes et de ceux qui succombaient et de ceux qui triomphaient.
La ville de Lublin présente à cet égard un curieux spectacle. A plusieurs reprises, elle se trouvait tantôt aux mains des Polonais, tantôt aux mains des Russes. Chaque fois qu'un nouveau corps entrait dans cette ville, une bastonnade avait lieu sur la place publique. Les Polonais faisaient battre les Juifs soupçonnés de servir la Russie, les * Russes donnaient le knout aux Juifs parce qu'ils pensaient qu'ils aidaient l'insurrection polonaise.
Le général Chlopicki, dictateur, puis le gouvernement des cinq qui le remplaça, enfin le général Krukowiecki c* /. 7c « \ . .quilivra Varsovie aux Russes, n'ont pas compris tout le parti qu'on pouvait tirer des Israélites en brisant leurs chaînes, et en leur promettant un meilleur avenir. La diète, composée des gentilhommes, n'a rien fait pour les serfs, rien pour • la bourgeoisie, rien pour les Israélites.
Dans le manifeste de la diète, furent exposés les griefs de la nation ; il ne fut pas fait une seule mention des abus et des persécutions dont les Israélites étaient victimes.
Quand quelques Israélites demandaient à cesser d'être exclus de Tannée, et quand d'autres formaient des corps de volontaires, le ministre de la guerre, Morawski, prononça ces paroles à jamais significatives : .
« Ne permettons point, dit-il, que le sang juif se mêle an \< \ u noble sang des Polonais ; que dira l'Europe si pour reconquérir notre indépendance, nous ne pouvons nous passer des bras des Juifs?*
L'Europe et l'histoire diront que les vœux du grand peuple qui a pris les armes au nom de la liberté, furent trahis par des hommes à courte vue , par des ministres sans cœur et sans talent, par des fanatiques qui n'ont pas
compris cette simple vérité, qu'une nation ne mérite pas d'exister si elle ne sait pas rendre justice à tous ses enfants, qu'une insurrection est condamnée à mourir si elle ne met en jeu toutes les forces et toutes les ressources dont le pays dispose. Les Juifs étaient indifférents; tout homme qui a conservé un jugement sain en rendra responsables les hommes placés à la tête des affaires. Ils ont accepté une tâche au dessus de leurs forces, ils ont attiré sur la Pologne la série des calamités qui pèse aujourd'hui sur cette héroïque et malheureuse nation.
Il n'y a donc que les bigots et les ignorants qui puissent accuser les Juifs d'avoir aidé les Russes dans la dernière guerre. Les Juifs ont trop de perspicacité pour ne pas redouter également l'anarchie nobiliaire et le despotisme autocratique.
Il ne faut pas ajouter foi aux calomniateurs systéma- ' tiques et aux pamphétaires ignorants qui accusent toute la race juive de faire le métier d'espions.
Du reste , pour détruire cette accusation de fond en comble, nous rappellerons le témoignage de M. le comte Antoine Ostrowski, général en chef de la garde nationale de Varsovie. Voici la lettre qu'il a adressée à M. Czynski, quand celui-ci, d'accord avec des amis, a résolu de créer un comité pour accélérer l'émancipation des Israélites. On n'accusera pas le comte Ostrowski de partialité, lui noble membre du sénat, un des plus fervents catholiques. Ses paroles rendent pleine justice à la conduite honorable des Juifs de Varsovie.
« S'il est une idée grande et généreuse, certes c'est celle que vous avez conçue, vous , mes compatriotes , dévoués au bonheur de notre pays natal. Vous voulez à la fois propager les lumières parmi les Hébreux et parmi les
Chrétiens ; vous voulez extirper les préventions des premiers contre la société au sein de laquelle ils vivent, et démontrer aux seconds qu'il faut attribuer cette antipathie à leur défaut d'amour du prochain, celte première vertu du chrétien , cette base de toute vertu morale ou politique. Vous voulez montrer en même temps que c'est en refusant a cette classe si nombreuse une heureuse et paisible existence , que nous l'avons indisposée contre nous. Si d'un côté il y a injustice et absolutisme, comment éviter que del'autre il n'y ait réaction? C'est une règle dont la Pologne devait subir les conséquences. Ceux-là donc rendront un grand service à l'humanité et à la philosophie, et , ce qui nous importe le plus, à notre patrie, qui expliqueront les causes pour lesquelles le peuple juif formait en Pologne une sorte d'État dans l'État , et pourquoi il n'a pas toujours envisagé comme sienne la cause de notre pays. Ce service sera surtout efficace , si l'on fait connaître les moyens de remédier à un tel mal, en procurant à la cause nationale plus de deux millions de partisans doués d'une grande capacité. Je conçois aisément que les Français éclairés cherchent avec ardeur à seconder l'association qui se propose ce but généreux. » ( Ici le général rend hommage au premier fondateur de cette Société, et regrettant de ne pouvoir faire partie du comité dirigeant , accepte le litre de membre honoraire. ) « Je déclare cependant que je ne serai pas inactif; j'enverrai même dans peu au comité un mémoire relatif à ce sujet ; je ferai connaître d'abord quel fut le succès de mes efforts en fondant une grande colonie industrielle dans la ville de Tomaszow , où je reconnus chez les Israélites riches beaucoup de savoir-faire uni k la probité, et chez les pauvres Vhonnêletè jointe à une grande activité. Leur conduite
vraiment exemplaire fut le résultat de la parfaite égalité introduite dans cette petite république que je sus soustraire au despotisme russe.
» Commandant en chef de la gnrde nationale, à Varsovie, je tâchai de faire admettre les Israélites dans ce corps, afin d'anoblir leurs sentiments et de leur inspirer de la sympathie pour la cause nationale; je prouverai que mes efforts ne furent pas infructueux. Je ne trouvai d'opposition que chez quelques boutiquiers égoïstes et chez quelques fonctionnaires semblables aupoète ministre de la guerre, dont le discours à la Diète restera comme un étemel monument de ses idées antilibérales cachées sous le voile d'un emphatique patriotisme. Je vous enverrai enfin un extrait de mes. mémoires, relatif à la garde de sûreté et à la garde municipale, qui vous convaincra : que c'est nous qui avons été la première cause du mécontentement des Juifs , que Von a exagéré leur apathie , et que ceux (Centre eux qui étaient sous mes ordres se conduisaient d'une manière irréprochable. Il n'est pas à ma connaissance qu'un seul Juif de Varsovie se soit livré à l'espionnage, et j'en sais un grand nombre qui témoignèrent l'intention Centrer dans Cannée. En un mot , considérant ce peuple de plus près , j'ai acquis la conviction qu'il peut servir utilement notre cause ; mais de notre part , plus de préjugés , plus de mépris. Il faut craindre également et de démoraliser les Juifs et d^être démoralisés par eux ; car, sous ce rapport , nous nous trouvons dans un cercle vicieux.
• Voilà en peu de mots mes idées sur la réforme future des Israélites en Pologne. J'ai la conviction que les travaux de Passociation , dont le but est si généreux, produiront pour notre patrio des fruits qui surpasseront nos espérances. » ( Question des Juifs p, J. Czynskï) 4
A ce témoignage du comte général Ostrowski , qui fait honneur à ses sentiments et à son jugement, nous pourrons ajouter d'autres preuves non moins convaincantes, pour prouver que les Israélites polonais étaient prêts à toutes sortes de sacrifices, et que le gouvernement et la Diète n'en ont pas su tirer parti. A peine la révolution eutelle éclaté que le dictateur commanda l'organisation de la garde nationale. N'était-il pas d'une sage politique d'appeler les Israélites à en faire partie? L'ordonnance du 11 décembre exclut les Juifs de ce service malgré que les notables Israélites en fesaient la demande au nom de tous leurs coreligionnaires, que pouvaient-ils donc espérer d'un tel pouvoir! Ils offraient leurs services, et le dictateur les en jugeait indignes. Ils renouvelèrent leur demande plus tard en s'adressant au ministre de l'intérieur. Ils sollicitaient en même temps une autre faveur qui leur fut refusée; ils payaient l'impôt, comme nous l'avons déjà dit, en échange du service militaire. Us voulaient payer la même somme mais sous un autre titre. 11 y avait, dans cette démarche un sage motif. On voit par là que les Israélites comprenaient le vrai but de la révolution. Ils ne refusaient aucun sacrifice, mais en même temps ils voulaient rompre les barrières qui les séparaient des autres habitants. Cette demande n'eut pas plus de succès quela première. Le ministre répondit qu'il n'avait pas assez de pouvoir pour se rendre à leur réclamation. Il avait cependant le pouvoir de s'entendre avec ses collègues et de provoquer une loi dans les Chambres législatives, conforme au juste désir des Israélites. Cette conduite, de la part des premiers fonctionnaires de l'État, devait refroidir leur zèle en leur faisant voir un avenir sous les couleurs les plus sombres.
Quelques semaines plus tard , le comte Ostrowski fut nommé général de la garde nationale. Alors, pour un moment, les Israélites entendirent des paroles bienveillantes et pleines de sollicitude. Le général fit une proclamation, dans laquelle s'adressant aux Juifs, il leur faisait espérer une position plus supportable , en promettant de se servir de toute son influence pour améliorer leur sort. Mais, comme le dictateur n'avait pas de confiance dans les forces nationales, comme il voulait terminer la révolution par un arrangement avec l'empereur de Russie, il respectait toutes les anciennes lois et n'osait y faire aucun changement. Cependant, cette manifestation du général comte Ostrowski ne resta pas sans résultat.
A peine eut-il fait appel aux Israélites qu'à l'instant un grand nombre de jeunes Juifs s'enrôla sous t ses ordres , et beaucoup de volontaires vinrent servir dans l'armée libératrice. La bonne volonté des Juifs polonais , de servir leur patrie , ainsi que leurs espérances, se trouvent exprimées dans une adresse qu'ils remirent au général commandant de la garde nationale. Nous trouvons cette importante pièce dans l'ouvrage de M. le comte Ostrowski, publié pendant l'émigration, sous le titre : Pensées sur la réforme des Israélites. Nous croyons de notre devoir de reproduire ici littéralement ce document:
«Le. progrès des lumières, qui se fait sentir partout, brille tous les jours avec plus d'éclat en Pologne qui jadis servait d'exemple aux autres nations.
» Nous en avons une preuve des plus évidentes. C'est l'attention fixée présentement sur les relations et les règlements qui concernent les Israélites en Pologne. Tous les Polonais libres de préjugés, cherchent à réparer les
injustices qui ne sont pas en harmonie avec le gouvernement libéral.
» Après les ombres qui ont obscurci pendant si longtemps le triste passé, un avenir splendide, excitant la joie, s'ouvre devant un véritable ami de l'humanité. Le peuple israélite, au milieu des humiliations justes et injustes qui durent encore et dont il est victime, devait déjà tomber dans le marasme indigne de l'homme. Mais il t'entend, il te voit, ô respectable grand citoyen ! Toi-même es un véritable ami des lumières et de l'humanité, dont sont animés aussi les représentants du peuple polonais; en face du monde, tu nous tends ta main paternelle.
» Nous qui appartenons à ce peuple, ayant l'honneur d'être membres de la garde nationale, nous garderons à jamais la mémoire du 24 du mois courant, jour dans lequel votre excellence a daigné nous Taire entendre sa voix cordiale et nous a fait connaître, au nom du gouvernement, le doux espoir pour l'avenir de nos coreligionnaires.
»La reconnaissance, ennoblissant lesvertuscitoyennes, nous indique le devoir précieux de te déclarer avec toute la sincérité de notre âme, à toi, digne et illustre Polonais! comme à notre chef et au commandant de toute la garde . nationale du royaume, que nous te remercions le mieux possible par nos constants efforts pour bien remplir les devoirs prescrits à la garde nationale; comme au véritable patriote et ami de l'humanité, nous ne cacherons pas que par ta voix, tu as attiré plus de cœurs à la patrie et aux vertus citoyennes que les abus de beaucoup de fonctionnaires n'ont réussi à en détacher.
» Fait à Varsovie, le 3 1 janvier 4 831 »
[Suivent les signatures).
Le comte Ostrowski, l'auteur de l'ouvrage ci-dessus
mentionné, accompagne cette manifestation des observations suivantes :
«Cette adresse des Israélites ne prouve-t-elle pas qu'ils connaissent bien leur triste position? Avec quelle ardeur ils désirent une amélioration de leur sort ; avec quelle reconnaissance ils reçoivent la déclaration qui relève en eux la dignité de l'homme et leur donne un petit rayon d'espoir, qu'enfin un avenir plus favorable se prépare pour le peuple israélité en Pologne. Certes, leurs vœux, exprimés dans cette adresse et répétés de vive voix, ont été attendrissants. Ils me remerciaient sincèrement d'avoir obtenu le droit de les admettre dans la garde nationale, de leur avoir parlé en citoyen, quoique je fusse lié, moi-même, par quelques règlements, en vigueur encore, qui ne sont pas suffisamment développés à 1 égard de ces nombreux habitants, et puisés dans la source véritablement fondamentale, d'où doit sortir Yégalité obligatoire des droits parmi les hommes. »
Plus loin, le noble comte ajoute :
« Les Israélites de Varsovie ont saisi avec avidité cette occasion qui leur présageait un avenir plus heureux, et les arrachait à l'état d'abaissement. Ils se présentaient volon- ' tairement à l'inscription dans les légions de la garde nationale, bien qu'ils eussent pu s'en libérer en déposant à la disposition des municipalités, une certaine somme pour les besoins généraux de la garde nationale, au lieu d'y servir personnellement, et bien qu'en ce temps-là les services eussent pu leur répugner, comme se faisant dans la ville, sous les murs de laquelle l'ennemi apparaissait souvent, ce qui exigeait une activité et la présence de chaque citoyen sous les armes tous les quatre jours!...
Malgré tout cela, dis-je, les Israélites endossaient avec plaisir l'uniforme de la garde nationale, et comme à cet effet il existait conditio sine qua non, plusieurs sacrifiaient leurs barbes, portées jusque-là, selon l'habitude des Juifs polonais; mais ce qui est plus important, ils ont donné des preuves extraordinaires de zèle et d'exactitude dans le service, et jamais ils n'ont mérité de punitions.
» Je dois faire ici une remarque, que la jeunesse israé- Jite, particulièrement celle qui sortait des écoles polonaises, s'empressait avec la meilleure volonté possible d'entrer dans cette nouvelle carrière, ce qui doit nous prouver de nouveau que ce peuple est prêt à accepter la civilisation, à profiter de son admission à l'exercice des droits politiques et à participer à l'éducation publique du pays. »
Nous voudrions donner la plus grande publicité à cette opinion du général comte Ostrowski; elle sert de réponse à toutes les calomnies que les systématiques adversaires des Israélites ont déversées.
Les Israélites, repoussés par le dictateur et par les ministres, ne pouvaient mettre leur espoir qu'en la Diète. Malheureusement pour la Pologne, la Chambre législative n'a pas été renouvelée. La nouvelle génération avec les idées du dix-neuvième siècle, n'y a pas été représentée, ainsi comme nous l'avons déjà dit; les serfs, la bourgeoisie et les Israélites, furent abandonnés. Quant à ces derniers, nous avons déjà rapporté les paroles du ministre de la guerre Morawski, paroles que personne dans la Chambre n'a relevées. Nous ajouterons seulement que la Diète, par sa décision du 30 mai, loin de satisfaire aux justes récla-
BVSUVt se LES ISRAÉLITES POLONAIS EN COSTUME DE LA GARDE-NATIONALE.
X*s Israélite» do Pologne, par £. Holloenderskî*
Art lit . Ln pcicvptiuM uw w^. Iwrt -x, «v<«« u après les règles que leur aura prescrit le gouvernement national. Les volontaires , leur femme et leurs enfants font exempts do cet impôt.
Art.V. L'exécution dv eetio loi est confiée au gouvernement national.»
(Suivent les signatures.)
Les Israélite» de Pologne, par &. Hollaenderski*
mations des Israélites leur fit payer le même impôt de recrutement en élevant la somme au quadruple '.
Au moins dira-t-on , les Israélites sans distinction faisaient partie de la garde nationale , d'autant plus que ce corps pendant le siège de la capitale devait défendre les remparts. Mais ici aussi on a établi une distinction ; entre les Juifs qui portaient la barbe et ceux qui l'avaient coupée. Les premiers étaient admis dans les rangs de la garde et portaient le même uniforme que les autres citoyens. Quant aux derniers, ils constituaient la garde municipale israélite , ils portaient les chakos en place de bonnets , n'avaient pas d'épaulettes, et les collets de l'habit de l'uniforme, au lieu d'être couleur amaranthe , était celle de tabac.
t Voici la loi proclamée le 31 mai 1851. c La Chambre des sénateurs et ceile des nonces, sur la proposition du gouvernement national, après avoir entendu l'opinion des commissions :
« Considérant, que les Israélites polonais, d'après une convention du 6 août 1817, et par une ordonnance royale du 6 décembre de la même année , payent un impôt en échange du service militaire. Nous avons ordonne :
Art. 1 e r . La convention du 6 août 1817 et l'ordonnance ro)ale du 6 décembre de la même année, sont abolies.
Ari 1 ^ Dans le royaume de Pologne seront dispensés du service militaire pendant Tannée 1831.
Art. III. En échauge du service militaire, les Juifs payeront un impôt quatre fois plus grand que celui qu'ils payaient les années précédentes. Cet impôt, n'a aucun rapport avec d'autres contributions concernant le service militaire que les Israélites seront forcés de payer également comme les autres habitants du pays.
Art III. La perception de cet impôt se fera d'après les règles que leur aura prescrit le gouvernement national. Les volontaires , leur femme et leurs enfants font exempts de cet impôt.
Art.V. LVxf'cution de cello loi est confiée au gouvernement national.»
(Suivent les signatures.)
On tombe dans une grande absurdité quand on dit que la religion et la faible nature de la masse des Juifs en font de mauvais soldats. Ils ont fourni des généraux dis- £*//>„./ tingués dans les armées françaises, depuis cinquante ans, et un grand nombre d'officiers et de soldats israélites ont dignement combattu dans les rangs des chrétiens de toutes les nations; c'est là, nous croyons, la meilleure réponse qu'ils puissent faire à ce reproche *. Quand aux
, Mais, tel est l'empire de l'habitude et des préjugés sur l'esprit humain , que des hommes , d'ailleurs fort éclairés , ne sont pas encore exempts de préventions injustes contre lcslsraéliles. « L'esprit, dit Cicéron, a ses maladies comme le corps , l'indocilité, l'obstination, les préjugés , les passions. Ne pourrait on pas guérir les maladies de l'esprit ? on guérit bien celles du corps. *
Juifs polonais, nous en appelions au témoignage du même comte Ostrowski.
« Je dois rendre justice aussi à ceux d'entre les Israélites qui sont entrés dans les rangs de la garde nationale , ainsi qu'à ceux qui ne faisaient partie que de la garde urbaine... Pendant tout le temps de leurs services, ils ont tenu une conduite belle, sage et prudente. Les gouverneurs de Varsovie, en se servant de la garde urbaine, n'ont pas su trop les louer pour leur fidélité et leur adresse. Mais ce qui peut paraître encore plus surprenant au lecteur, c'est que le colonel du génie, M. Wilson, m'a dit lui-même que lors de l'assaut de la capitale, le 6 et le 7 septembre 1831 , ayant à défendre l'espace entre les portes de Czerniakow et Mokotow. . . il y a remarqué le courage des pauvres Israélites... Je me suis entretenu avec beaucoup d'officiers et de soldats, tous sont d'accord à rendre justice à ces descendants du valeureux David. Ainsi, en s'appuyant sur le patriotisme des Israélites qui ont fait tant de sacrifices et montré tant de courage lors de l'insurrection de Kosciuszko, en les voyant servir dans les rangs des Autrichiens et des Moscovites, pourquoi proclamerions-nous les Juifs polonais comme manquant de courage et incapables de servir dans les troupes?...»
Parmi les réfugiés polonais, on remarque des Israélites décorés sur le champ de bataille. Nous citerons entre autres MM. Hernisz et Horowicz qui même dans l'exil servaient leur patrie par des publications utiles et patriotiques. Nous devons signaler ici une circonstance qui n'a pas permis aux volontaires Israélites de donner toutes les preuvesdelcur patriotisme et de leur dévouement. Lcgouvernement national autorisa la formation d'un escadron
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composé exclusivement d'Israélites. Il en confia la direction à un certain Berkowicz, fils de l'illustre israélite Berko, colonel, dont nous avons déjà parlé dans cet ouvrage. Il est à regretter que cette tache ait été confiée à un homme incapable, Il a oublié les devoirs que le nom de son père lui imposait. Tout le temps de la guerre, il le passa en organisation, sans jamais rien finir, et il a été accusé par ses coreligionnaires davoir détourné les fonds que les patriotes israélites lui avaient envoyés, destinés au fourniment de son armée. Il est certain que le chef de cet escadron n'a pas compris la tache dont il était chargé. Si ce petit corps de volontaires eut été mis en mesure de se distinguer sur le champ de bataille , toute la nation polonaise eut applaudi à leur succès.
Cependant, une opinion diamétralement opposée à celle du digne comte Ostrowski règne parmi un grand nombre de Polonais. Ils pensent et disent que les Juifs ne valent rien, servent d'espions aux Moscovites et leur sont attachés; que, par conséquent, il faut extirper, persécuter ce peuple ennemi de la patrie et de la cause polonaise.
Pendant la dernière guerre, un grand nombre d'Israélites étaient pris pour espions , jugés et punis, sans preuves de leur culpabilité. Dans le palatinat d'Augustow, les partisans de Puszet et de Szon ont commis des meurtres innombrables. Beaucoup de volontaires conduits par Puszet ne se sont enrôlés sous ses ordres que pour pouvoir pendre et .piller les Juifs; car ce chef cruel et vindicatif, après avoir proclamé une liberté illimitée, a commencé par donner le mauvais exemple de Pinjustice : lui-même ayant depuis longtemps unepassion de vengeance à satisfaire sur une famille israélite, dans le
district de Maryampol, fit pendre un vieillard, ses deux fils et leurs enfants. 11 était donc tout naturel que les paysans et les volontaires d'un tel chef imitassent un tel exemple. Plus tard, lorsqu'un Polonais, présent par hasard à l'exécution d'un Juif qu'il connaissait, avait pris sa défense et avait demandé que Ton fît d'abord une enquête sursa conduite, Puszetluiréponditavecironiequel'enquète pourrait être faite après, pour son propre compte, et qu'en attendant il jugeait à propos de faire pendre le Juif. Il est inutile de faire des observations sur des faits semblables.
M. le comte Ostrowski se plaint dans son ouvrage de nombreux abus de ce genre.
« Je pourrais appuyer mon assertion de plusieurs exemples, dit-il, mais il suffit d'un seul, qui m'est exactement connu... Notre cavalerie, en passant par un village, aperçut une tète de juif par une ouverture sur le toit. Halte! s'est-on écrié, nous avons un espion. Faites-le descendre et, brevi manu, on le pendit. 11 paraît quece Juif, craignant de mauvais traitements, s'était caché et regardait d'en haut si le danger était passé; mais il était parfaitement innocent et père de six enfants. Ce crime fut rapporté au général en chef. L'officier fut destitué et mis en prison. Est-ce une satisfaction suffisante pour la mort d'un citoyen dont les orphelins furent plongés dans la misère? »
Un riche israélite, nommé Salomon Pozner, propriétaire de terres et de villages appelés Kochary, possédant une fabrique de draps, où il occupait quelques centaines d'ouvriers, citoyen de Varsovie, vieillard de 65 ans,- après avoir fourni gra/t*, les preraiersjoursde la Révolution, beaucoup de drap et d'argent à l'armée, fut plus tard rencontré à la campagne par les soi-disant patriotes, avec son fils et son beau-frère. On les garrotta , on les fit mar-
cher devant les chevaux, et on les fit trotter les pieds nus, pendant les plus grandes intempéries» jusqu'à Varsovie. D'abord on voulut les pendre, maisgràce à l'intervention d'un officier supérieur qui, en promettant de les faire juger et punir publiquement à Varsovie, les arracha des mains de ces forcenés, ils furent, aussitôt leur arrivée dans lacapitale, misenlibertécommetoutà fait innocents. A d'autres Israélites, on arrachait les yeux et la langue, sans qu'il se trouvât personne pour prendre leur défense. En un mot , il y avait des abus, de la cruauté et de la folie dans toutes ces persécutions, qui prouvent que la haine , si pernicieuse, si invétérée, est loin encore d'être éteinte chez un grand nombre de catholiques.
Quels reproches ne devons-nous pas faire aux patriotes polonais, aux hommes du progrès, qui, à l'aide de la publicité, n'ont pas jeté parmi les masses des écrits et des proclamations qui auraient pu éclairer les esprits et les amener à un sentiment plus noble et plus juste !
De quel droit s'étonne-t-on qu'à la suite de pareils traitements, il se trouve quelques Juifs assez lâches pour devenir espions? Et d'ailleurs, les hommes qui n'avaient pas de relations avec les généraux, avec les membres du gouvernement, qui ac connaissaient pas les plans des chefs del'insurrection, de quel grand service pouvaient- ils être à l'ennemi. Quelques misérables, excités par le gain, accréditaient des nouvelles insignifiantes; tandis que plusieurs nobles catholiques, occupant des positions élevées, oubliant leurs devoirs de citoyens, trahissaient leur patrie et vendaient à l'ennemi les secrets d'État. Quelques misérables espions juifs ont pour leur excuse la persécution, la misère, le désespoir, la vengeance pour les nombreuses victimes immolées injustement. Mais quelle justification
peuvent donner des Polonais qui jouissaient de tous les droits et de toutes les faveurs?
Nous voyons, par exemple, a présent, des personnages haut placés chez les Moskovites, qui pendant la guerre n'étaient rien moins que des patriotes exaltés. L'empereur Nicolas les a bien soignés et amplement récompensés après la prise de Varsovie; croix, rubans, pensions, biens, crachats, tout leur a été prodigué . A quel titre, pour quel service? Tandis que les hommes d'un mérite réel, soupçonnés seuloment de patriotisme, sont obligés de souffrir et quelquefois de courber la tète devant ceux qui autre-, fois imploraient leur protection.
Du reste, le sort de ces quelques juifs qui ont eu le malheur de se livrer au vil métier de l'espionnage, est bien à plaindre. Leurs propres coreligionnaires les méprisent et les repoussent. Us espéraient, peut-être, arriver à une fortune, et l'avidité des fonctionnaires russes les a spoliés de ce qu'ils ont pu gagner. Le mépris et la misère, voilà toute leur récompense 1 .
Bien différent est le sort de ces Israélites qui auraient pu, en 1831, être réellement utiles aux Moscovites, et qui sont restés fidèles à la cause de leur patrie. Ils sont respectés par les Polonais et par les ennemis eux-mêmes.
Il est donc injustede faire peser sur la masse des Israélites le reproche d'espionnage. Dequel droit, d'ailleurs, aecu-
i L'un de ces espions, natif de Szezuczyn, qui accompagnait toujoun Aninkow, aide-de-camp du grand-duc, Michel, est mort dans la plus profonde misère. Un autre, connu jadis de l'auteur, est réduit à un dénuement complet ; il maudit à présent et les Moscovites et leur czar, regrette vivement de les avoir servis avec tant de zèle. Il y a beaucoup de pareils misérables, punis si justement par la Providence.
séries Israélites en général de leur indifférence et de leur froideur enverslarévolution?Cetterévolution, dès ledébut, ne les a-t-elle pas repoussés? Voici Tordre du dictateur Chlopicki, proclamé le 41 décembre 1830 :
aLes Juifs, ne possédant pas les droits des citoyens, contribueront à la tranquillité de la ville, par une contribution. »
Ce que nous venons de rapporter prouve jusqu'à Pévidence que le gouvernement polonais, le dictateur, les ministres, la diète, sont seuls coupables de n'avoir pas appelé les Israélites k la défense de la patrie commune. On a tort d'accuser les Juifs soit de haine, soit de trahison, lorsque pas une seule voix ne s'éleva en leur faveur, lorsque le gouvernement, les ministres et la diète les oubliaient et les repoussaient, en les laissant dans leur ancien abaissement. Qu'on ne pense pas que les Juifs préfèrent les Russes aux Polonais. Le système barbare et despotique ne peut pas convenir à un peuple industriel. Du reste, pourquoi aimeraient-ils les Moscovites? LaRussie les a expulsés de son territoire. Le czar a arraché trente mille enfants du sein de leur mère; il a donné l'ordre à cent cinquante mille habitants paisibles de quitter les contrées où ils sont nés, où reposent les cendres de leurs pères ! , le même gouvernement les laisse à la merci de fonctionnaires barbares, avides, ignorants; est-ce pour cela que les Juifs doivent aimer leur persécuteur?
Nous qui connaissons à fond les sentiments des Juifs polonais, nous pouvons garantir qu'ils aiment leur patrie, qu'ils sont attachés au sol .qui les nourrit, à la terre qui
1 Quoique cet ukase ait paru l'année dernière , cependant le projet ' existait déjà avant 4830.
leur a offert un asile et qui renfermo les ossements de leurs ancêtres i.
Si Ton remarque les symptômes de la défiance, delà crainte, de l'indifférence, qu'on les attribue à l'esprit jésuitique qui respire la haine, à l'injustice et aux préjugés de plusieurs nobles influents. C'est une réaction inévitable. Mais, comme il est facile aux Polonais eux-mêmes de s'attacher à jamais cette nombreuse population! Qu'ils suivent le progrès des lumières, le noble exemple que la France leur donne, et ils trouveront dans les Juifs des citoyens, des frères, des alliés plus puissants qu'ils ne le pensent.
1 Nous avons cependant excepté de ce nombre la fraciion des nombreux orthodoxes thalmudistcs qui d'après leurs lois n'ont pas d'autre pairie que la terre sainte.
Apres la prise de Varsovie , les membres du gouvernement provisoire, la diète, les officiers supérieurs, les journalistes, les chefs de partis et un grand nombre de gentilshommes des provinces polonaises incorporées à la Russie, se réfugièrent en France et en Angleterre. Parmi les réfugiés on remarquait le prince Czartoryski, descendant desJagellons.
A cette époque , le trône de Juillet n'était pas encore consolidé , et la paix n'était pas assurée. La Franpe était divisée en deux partis distincts dont l'un défendait le trône et la dynastie nouvelle, l'autre se composait de tous les mécontents qui voulaient la légitimité , la république , le changement , la guerre. Les Polonais arrivaient en France comme héros et martyrs. S'ils n'étaient pas puis-
sants par le nombre , ils pouvaient donner à l'opposition une nouvelle force , par la sympathie qu'ils provoquaient, ainsi que par la présence des officiers supérieurs dont le nom était couvert de gloire. Tous les partis , tous les systèmes, tous les mécontents enfin, tâchaient de s'attirer les Polonais. Comme la chute du trône de Juillet amenait nécessairement la guerre, la guerre qui seule pouvait offrir de nouvelles chances au rétablissement de la Pologne, il n'est pas étonnant qu'une grande partie de l'émigration se soit laissée entraîner par les républicains qui lui promettaient de régénérer la Germanie, et de fonder la grande république des Slaves réunis , sous les auspices de la Pologne libre et indépendante.
Paris était aussi le nouveau champ où les partis qui se disputaient le pouvoir en Pologne se livraient une nouvelle bataille. La presse périodique et les réunions populaires épousaient leurs querelles. Nous allons entrer ici dans quelques détails parce qu'ils ont influé sur le sort et sur l'avenir des Juifs en Pologne.
Les gentilshommes qui aspiraient à la direction des affaires en Pologne, en cas de guerre, tendaient la main aux républicains français et combattaient le prince Czartoryski, en lui reprochant son incapacité dans ses devoirs politiques, ses flatteries à l'égard de la cour de Russie et son indifférence pour la Pologne. Cependant il attirait sur lui par sa seule position l'attention de l'Europe , et exerçait une grande influence dans les provinces polonaises incorporées à la Russie. C'est à l'influence du prince Czartoryski qu'on attribuait les fautes principales et les abus delà dernière guerre. Si les nobles n'ont pas affranchi les serfs, c'était le prince qui en était coupable. Si les généraux n'ont pas rempli leurs devoirs, si la Diète n'a pas
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pris des mesures énergiques, si enfin, la Pologne n'a pas développé tous les moyens de résistance , c'est au prince qu'on l'attribuait. A la tète de cette politique plus habile que loyale se trouvait M. Lelewel, ancien professeur dans l'Université de Wilna, savant antiquaire , laborieux chroniqueur, homme de cabinet , qui n'avait ni assez de lumières, ni assez d'énergie , ni assez de talent pour constituer un tribun du peuple, un chef de parti démocratique. Sa renommée scientifique , sa vie plus que modeste , ses privations , lui attirèrent des partisans aveugles dans la noblesse lithuanienne, et dans ses anciens élèves; il fut élu président du comité qui prit pour titre le nom du Comité national. C'est aussi d'après ses démarches , et d'après son exemple que la moitié de l'émigration déclara le prince Czarioryski coupable de la chute de la Pologne, ennemi du pays et de l'émigration.
Nous avons vu que M. Lelewel a réussi à demi à se débarrasser de l'homme qui lui portait ombrage, du prince qui à lui seul rappelait la Pologne indépendante sous le gouvernement glorieux des Jagellons. Nous verrons s'il a été aussi actif quand il s'agissait de défendre les droits des paysans , de la bourgeoisie en général et des Juifs en particulier.
M. Lelewel, quelques journalistes, les membres de la société patriotique, ainsi que les porte-enseignes qui donnèrent le signal de la Révolution de Varsovie, choisirent pour leur domicile à Paris, un modeste hôtel, rue des Cordiers, le même que jadis occupait le citoyen de Genève, quand il visitait la capitale de la France. Là, tous les soirs, on débattait les propositions que le lendemain on devait porter à la réunion générale des Polonais, réunis dans la salle de la société asiatique, rue Taranne. Les
démocrates les plus avancés, ceux qui voulaient affranchir les paysans et leur offrir lesinstrumentsdu travail, ceux qui voulaient relever la bourgeoisie, tournaient leurs regards vers M. Lelewel, espérant qu'ils seraient appuyés par le président du club patriotique. Quel ne fut pas leur étonnement et leur désappointement, quand ils recon nurent, dans ce savant antiquaire, un gentilhomme imbiv de tous les préjugés de la petite noblesse? Il s'emportait, quand on lui parlait de fonder des banques nationales et de doter les paysans. Son opinion à cet égard fut si arrêtée qu'il publia une brochure dans laquelle il rappelle le sort des cosaques, et attribue leurs malheurs et leur esclavage actuel au désir qu'ils avaient eu de posséder et d'à voir des propriétés. — Il voulait prouver aussi qu'il n'y a pas de serfs en Pologue, seulement, dit-il, les paysans sont exposés à l arbitraire de leurs seigneurs !! — Ces quelques mots suffisent pour donner une idée des opinions libérales du savant professeur.
Le lecteur peut déjà s'imaginer quelles seront ses idées sur l'avenir de la bourgeoisie, et sur les droits des Israélites.
C'est M. le major Beniowski qui exposa le premier dans le petit comité, rue des Cordiers, les griefs, les droits et les espérances des Juifs polonais. Nous devons reconnaître avec plaisir que les jeunes Polonais, les vrais héros et martyrs de la dernière guerre, écoutaient M. Beniowski avec intérêt et résolurent de travailler avec lui à l'émancipation de leurs compatriotes de la religion de Moïse. La plus énergique, la plus violente, en même temps la plus mesquine opposition sortit de M. Lelewel. Au lieu de répondre, il se fâchait, il gesticulait et ne faisait entendre que quelques phrases isolées : «/e n'aime pas les Juifs... ce
sont des espions. . des sangsues.., des traîtres... qu ils s 1 en aillent en Asie. Je ne méfie pas même aux convertis jusqu'à la sixième génération. Cesl une race maudite.*
M. Beniowski voulait provoquer une manifestation générale de rémigration en faveur des Israélites, dans le double but de fixer l'attention de l'Europe sur deux millions et demi de Juifs, et en même temps, il voulait réveiller cette nombreuse population de son inertie. L'opposition de M. Lelewel brisait ses efforls. Le savant professeur avait encore tropd'influence pour pouvoir se passer de son adhésion. Le président du Comité national pouvait refuser sa signature sur un acte qui pouvait exercer une grande influence. M. Beniowski ne se découragea pas. Soit qu'il Tait appris, soit qu'il l'ait deviné, il répand la cause vraie ou inventée de l'opposition de M. Lelewel, «Il n'aime pas les Juifs, il les hait, il parle contre leur émancipation, parce que lui-même il est le petit-Gls d'un juif. Les convertis, pour faire oublier ou pour se faire pardonner leur origine, se distinguent par leur antipathie pour la race dont ils sont sortis ». La nouvelle circule parmi l'émigration, mais, chose curieuse, le stratagème de M. Beniowski lui réussit admirablement. Le lendemain, la motion faite dans la réunion de la rueTaranne, n'a pas d'opposition. Le manifeste est voté à V unanimité, et c'est M. Lelewel qui se charge de sa rédaction. Telle est l'histoire du premier appel que l'Émigration a fait en faveur des Israélites».
1 Lisez les Archives israélius, Lettres de M. Czynski.
Voici ce document :
«Peuple d'Israël !
»Hillel, interrogé sur le principe de votre religion et sur ce qu'il faut faire pour l'observer, répondit : «Ne faire »à autrui que ce que vous voudriez qu'on vous fît. »
» Vos regards, vos vœux sont tournés vers le pays de vos ancêtres, vers la patrie d'Abraham et de David; vous voudriez la recouvrer, y retourner, et y régner comme nation indépendante; vous désireriez qu'on vous en facilitât les moyens, que dans cette entreprise tout le monde vous prêtât secours. Les Polonais, parmi lesquels vous habitez en grand nombre, vous porteraient volontiers ce secours, si cela était en leur pouvoir, et ils ne vous le refuseront pas, dès que l'occasion favorable s'en présentera.
» Enfants d'Israël! vous voyez aujourd'hui le grand désastre des Polonais. Expulsés de leur patrie, comme vous l'êtes de la vôtre, ils errent dispersés, comme vous, parmi les nations étrangères; leurs familles, leurs biens sont, la proie de l'ennemi ; leur patrie est subjuguée et envahie. • Ils aspirent à recouvrer leur indépendance, et désirent^* que tout le monde leur prête secours. Ils ne veulent autre chose que ce que vous voudriez qu'on vous fît. Il en est temps encore. Ils l'attendent de vous. Pouvez-vous leur refuser votre assistance et votre coopération?
»II a plu à Dieu de vous priver des portes de David et de vous disperser parmi tous les peuples. Une branche de votre nation, implantée dans le sol polonais, y étendit ses racines , devint un grand arbre et porta des fruits; car c'est chez nous que vous vous êtes multipliés dans une proportion beaucoup plus grande que partout ailleurs.
C'est ainsi que l'Éternel avait béni la postérité d'Israël dans notre pays, et il voulut évidemment qu'un intérêt commun la liât à la nation polonaise. Demandez à vos pères à quelle époque vous étiez les plus heureux, et ils vous diront que c'est sous la République de Pologne. Vous trouverez dans nos chroniques, dans nos livres des lois, dans vos anciennes traditions, que les enfants d'Israël ne possédèrent jamais de plus grandes richesses , ne furent jamais plus honorés, ne jouirent nulle part d'une plus grande prospérité, que lorsque Dieu accordait à la république de Pologne la liberté, la puissance et le bonheur. Ce fut alors que notre Salomon, notre sage roi Casimirle-Grand, etVitolde, fort et puissant comme Saiïl, assuraient aux enfants d'Israël, l'un dans les provinces polonaises, l'autre en Lithuanie et dans les terres Russiennes, ces franchises étendues qui les protégeaient à l'égal des seigneurs polonais. Ils avaient adopté notre costume magnifique, comptaient parmi eux un grand nombre de savants, faisaient un commerce immense, possédaient de riches boutiques, de grands capitaux et de vastes domaines. C'étaient là, sans contredit, des temps heureux pour les fils d'Israël. Les étrangers qui arrivaient en Pologne s'étonnaient de pareilles choses, car ils ne voyaient rien de semblable dans leur pays.
» Mais Dieu, dont la volonté toute-puissante abaisse et relève les nations, affaiblit la nation polonaise, et l'accabla de malheurs. Il lui suscita des ennemis, qui dévastèrent le pays, et le dépouillèrent de ses- richesses. Ces maux pesèrent également sur les fils d'Israël, car leurs fortunes diminuèrent. On cessa de battre monnaie dans le pays; ils perdirent de grands capitaux, et tout leur commerce, tant en gros qu'en détail, se réduisit à très peu
de chose ; mais bien plus, les fils d'Israël ayant conservé leurs anciennes mœurs, et gardé leurs costumes communs à toute la nation, tandis que les Polonais en adoptèrent de nouveaux, ce changement finit par établir entre eux et nous une distinction plus frappante qu'elle ne l'était d'abord. Cependant, malgré cet appauvrissement universel, les enfants d'Israël n'en vécurent pas moins heureux sous la république de Pologne; car en ce temps-là, on se trouvait aussi bien en Pologne qu'aux jours des juges en Israël, où il n'y eut point de roi, mais où chacun faisait ce qui lui semblait être droit.
»I1 existait, à la vérité, un roi de Pologne ; mais chacun se conformait à la loi, ainsi qu'il avait été prescrit aux rois par vos lois. (Deutoronome, xvn, 44-20). « Il ne faisait * » point un amas de chevaux, il ne levait point de grandes «armées pour entreprendre des conquêtes; il ne s'amas- » sait point beaucoup d'argent ni beaucoup d'or, et ne » prenait pas plusieurs femmes, afin que son cœur ne se » corrompît point; » c'est-à-dire qu'il ne pouvait ni écraser le peuple d'impôts, ni s'entourer de magistrats corrupteurs. «Son cœur ne s'élevait point par dessus ses » frères; » et les Polonais ne voulaient point choisir pour roi un homme qui ne fût pas leur frère. 11 ne portait '< que le nom de roi, et en effet, n'était que le premier citoyen; car le peuple n'obéissait qu'aux lois. En un mot, le gouvernement de Pologne était républicain, gouvernement dont un de vos sages, Àbarbanel, favori des rois, fut l'ami et le partisan, et dont l'Ecclésiaste vante les avantages dans les proverbes, en disant: «Les résolutions » deviennent inutiles où il n'y a point de conseil, mais il »y a de la fermeté dans la multitude des conseillers. » Les Polonais se trouvaient bien de cette forme de gouverne-
ment, et vous en ressentiez les heureux effets parmi eux. Mais les rois voisins, qui marchaient dans d'autres voies, les Pharaon, les Labynet et les Nébucadnetzar, leur envièrent ce bonheur, firent marcher contre eux de grandes armées pour envahir leurs possessions et se partager leurs dépouilles, pour verser des flots de sang, et exterminer une nation dont Tunique crime fut de défendre ses droits et sa liberté. Ce fut alors que le sang des enfants d'Israël se mêla au sang polonais sur le même champ de bataille; car ils savaient que la cause, pour laquelle on combattait, leur était commune, et ils faisaient volontiers ce qu'ils voulaient qu'on leur tît. Vous vous rappelez tout le carnage de Praga, où vos femmes, vos enfants égorgés sur le sein de leurs mères, vos vieillards débiles rencontraient la mort à côté de nos femmes, de nos enfants et de nos vieillards; ces jours d'horreur où une nouvelle Jézabel se baignait dans des torrents de sang qu'elle fit répandre par ses farouches soldats, pour détruire la nation et pour s'emparer de son pays. Or, il arriva que Dieu abandonna les Polonais, et il les livra entre les mains des rois, qui les dépouillèrent.
» Depuis ce temps-là, ne s'est-il pasaccompli en Pologne ce qu'on lit dans les livres de Samuel, qu'un peuple qui demandait un roi, avait péché contre Dieu, et ajouté l'iniquitéà tous ses péchés, que seulement dans sa colère, Dieu donne à un peuple des rois tels qu'en ont d'autres nations? Fils d'Israël, qui habitez sur le sol polonais, réfléchissez bien sur ces paroles. Comme jadis les rois d'Assyrie, d'Egypte et de Babylone vous menaient en captivité, de même les monarques de Prusse, d'Autriche et de Russie ont asservi les Polonais et vous avec eux ; ils ont transformé la Pologne en une terre d esclaves, ont arraché ses
fils de leurs foyers pour les transporter hors de leur patrie, ou les ont plongés dans les cachots. Ciïstrin, Elbing, Briinn, Olmiïtz, Eobruysk, Z$mosc, la forteresse de Pétersbourg et les déserts de la Sibérie ont vu les prisonniers polonais expirer dans les tourments de la captivité. Mais voyons comment on vous traitait alors, qu'elle est votre situation dans le moment actuel, et quel sort vous est réservé à l'avenir, si vous continuez de servir ces rois.
» Rappelez à vos souvenirs de longues années d'oppression, passées sous le sceptre de ces trois monarques, et vous verrez vos richesses disparaître et votre pénible industrie devenir stérile, à mesure que le commerce, entravé de droits gênants et vexatoires, diminuait; vous vous verrez enlever tous les moyens de subsistance» vous verrez ruiner votre négoce par les douanes et la contrebande, et toute votre population dépérir sous le poids d'impôts énormes, qu'on a inventés pour vous écraser. Chacun de vous est obligé de payer de fortes contributions aux rois et à leurs fonctionnaires, pour se racheter momentanément de l'oppression ou de l'injustice; et, à peine échappé à leurs poursuites, il redevient victime d'une spoliation. C'est encore pour vous mettre à l'abri des violences toujours renaissantes, que vos rabbins et vos anciens, croyant pouvoir vous en racheter à prix d'or, épuisent vos faibles ressources. Ils se trouvaient dans la triste nécessité de commander des jeûnes, afin que le denier destiné à apaiser la faim des familles indigentes fût employé à détourner de vous les conséquences d'une loi cruelle. Mais cet expédient môme n'apporta aucun soulagement à votre misère; on continua d'imaginer de nouvelles manœuvres, de mettre à exécution de nouveaux moyens de rapine, qui
finirent par vous précipiter dans l'indigence, par peupler des villes et des villages d'une foule de mendiants; et tout cela arriva sur le sol polonais, dans cette terre d'esclavage, où des rois tels que ceux d'Assyrie, d'Egypte et de Babylone avaient établi leur injuste domination : car ce n'est qu'à ces monarques qui vous ont opprimés et dont la main de fer s'appesantit également sur nous , que vous devez imputer vos malheurs.
» N'est-ce pas ainsi qu'on procède envers vous dans le duché de Posen et dans la Prusse, où l'on ne cherche à vous favoriser par des condescendances trompeuses, que pour vous maintenir dans le repos, pour vous extorquer le prix de vos sueurs et pomper toute votre substance, comme les sangsues, qui épuisent le sang de l'homme et l'amènent, sans douleur, à un état de défaillance?
» Votre sort est-il différent en Galicie, sous les Pharaons de Vienne? Ils vous ont promis et vous, ont accordé les droits de citoyen; certes, il y a là une cruelle dérision. On ne vous a honorés de ce titre que pour faire de vous des esclaves plus dociles, ainsi que du reste des habitants qu'on nomme également citoyens. Car vous n'ignorez pas ce principe consacré en Autriche , que le mérite d'un citoyen consiste uniquement à devenir l'esclave fidèle de l'empereur, qui dispose souverainement de sa vie et de sa fortune. Ainsi s'accomplit à l'égard de vous ce qui dans vos livres est écrit sur les rois. Tout ce qui est à vous appartient à l'empereur, et il dispose de vos personnes selon son bon plaisir. Foulant aux pieds les lois de votre religion, il choisit à dessein les fêtes et les cérémonies les plus solennelles pour exercer envers vous de plus criantes violences. Car, n'est-ce pas dans les jours consacrés à la pénitance et à la contrition, au moment où le peuple as-
semblé adresse à l'Éternel, dans le plus profond recueillement, ses ardentes prières, qu'on envahit vos synagogues, qu'on pénètre au milieu de vous, et qu'on vous arrache vos fils, pour les incorporer dans les cohortes impériales armées pour vous maintenir sous le joug de l'oppression.
» Quelle est enfin votre situation sous le Nébucadnetzar du Nord? Sans prétendre vous énumérer toutes les injustices, tous les actes d'oppression dont vous êtes victimes, nous nous bornerons à vous en rappeler quelques uns ; car, la nature humaine se révolte à la seule idée de tous les brigandages exercés contre vous, de tous ces procès qu'on vous intente sous prétexte de réprimer le commerce de contrebande, et dont le véritable motif est de vous ravir les fruits de vos labeurs. Combien de fois, dans les ténèbres de la nuit, vos maisons , vos boutiques n'ont-elles pas été entourées par la force armée, et livrées au pillage comme dans une ville prise d'assaut ! En se couvrant de la mauvaise foi imputée à votre nation, à combien de vos marchands n'a-t-on pas arraché la fortune et la vie? On enchaînait même vos femmes et vos vieillards, et on les écrouait dans les prisons. On faisait importer secrètement dans vos maisons des marchandises prohibées, et par cet infâme stratagème, on parvenait à dépouiller ceux dont les richesses avaient excité la cupidité des fonctionnaires. Pour justifier enfin ces attentats, on retenait les pauvres gens, et, après les avoir fait déclarer coupables, en les envoyait en Sibérie. Depuis longtemps, des ukases barbares déciment vos familles sur le sol polonais; en les transplantant malgré elles dans les déserts, pour y former des colonies, et comme pour se jouer de vous, on proclame que cette translation forcée est une marque de la
sollicitude paternelle de l'empereur envers vous. Depuis longtemps, pour vous repousser des frontières de l'empire, on vient vous troubler dans vos paisibles demeures, on vous force aies abandonner, et à vous choisir un domicile au fond du pays. N'est-ce pas de cette manière qu'on vous pourchasse dans la Russie-Blanche et dans toute l'étendue des frontières ! L'empereur Nicolas vous impose d'énormes tribus, et lorsqu'il vous a épuisés, il s'attaque à votre religion, en vous ordonnant de lui livrer vos enfants à prix d'argent. C'est alors qu'on a vu de petits enfants, arrachés du sein de leurs mères, présentés tout nus devant les fonctionnaires de l'empereur, qui choisissaient les victimes, etles marquaient du sceau d'infamie en leur faisant couper les cheveux, qui, selon votre loi, doivent rester intacts ; et, pour votre plus grande humiliation, on les destine à la marine. Par milliers, les enfants d'Israël, jetés dans les rangs d'une soldatesque corrompue, vont servir d'instruments au despote pour river les fers des nations, et pour que ceux d'entre eux qui survivront à la bastonnade et à la misère , insultent un jour à leur propre religion.
» N'imputez pas à la nation polonaise cesystèmede déprédation qui vous a ruinés dans le royaume établi par le congrès de Vienne, où gouvernaient les Nabuchodonozor du Nord. Leur volonté s'accomplissait dans les spoliations, dans l'espionage et dans toutes sortes de méfaits. Votre misère fut leur ouvrage.
» Dans cette ruine immense qui s'est consommée sur le sol polonais subjugué et asservi par les rois, ne voyezvous donc pas ce que votre prophète Samuel avait prédit à leur égard (l Reg. VIII, 1 1-16) : «Il prendra vos champs, vos vignes et les terres où sont vos bons oliviers; il di-
mera ce que vous aurez semé et ce que vous aurez vendangé, et il le donnera à ses eunuques et à ses serviteurs. 11 prendra vos serviteurs et vos servantes et l'élite de vos jeunes gens, et les emploiera à ses ouvrages ; il prendra aussi vos filles pour en faire des cuisinières et des boulangères. Il prendra vos fils et les mettra sur ses charriots et parmi ses gens de cheval, pour en faire ses instruments de guerre; et vous serez ses esclaves. Enfants d'Israël, il n'en était pas ainsi tant que la nation polonaise, constituée en république, fut libre et indépendante ; et tout ce malheur se réalisa du jour où elle tomba avec vous sous la verge des despotes voisins. Les Polonais connaissaient vos griefs non moins que leurs propres infortunes. Vous les avez vus combattre pour la liberté, et tenter mille efforts afin de délivrer la terre de leurs ancêtres des fers de l'esclavage. Plusieurs d'entre vous ont senti le besoin de concourir à la commune délivrance, et ont apporté dans ce but des sommes considérables sur l'autel de la patrie; d'autres remplissaient les fonctions publiques ; plusieurs ont pris les armes, et, combattant dans nos rangs, n'épargnèrent point leur sang pour la sainte cause de laPologne. De son côté, le gouvernement national chercha à vous procurer quelque soulagement, et vous avez compté parmi nous des amis qui souhaitaient sincèrement de vous accorder tout ce qu'exigaient les besoins du temps, mais malheureusement, ne pouvant faire rentrer le cours de la révolution dans ses propres voies, demeuraient hors d'état de remplir vos vœux. Les mômes hommes qui par leur coupable entêtement firent avorter la plus belle des révolutions, les mêmes obstacles qui paralysèrent le développement des forces nationales, s J opposèrent aussi à l'amélioration de votre sort. Vous savez que vos vœux n'ont pas été satis-
faits de même que vous n'avez pas satisfait à tout ce que nous attendions de votre part. En un mot, il n'y a pas eu d'intelligence parfaite parmi nous; de part et d'autre, on n'a pas fait tout ce qu'on aurait voulu qui fût fait, ce qui entraîna des conséquences bien fâcheuses pour Tune et l'autre partie.
» Les efforts de la nation polonaise n'ont pas été couronnés du succès; et aujourd'hui, vous le savez, un joug plus intolérable que jamais écrase la Pologne. Ses enfants expulsés de leur patrie ou plongés dans les cachots ; femmes, enfants, vieillards arrachés de leurs foyers et emmenés en captivité dans les steppes de la Sibérie ; des villes et des villages saccagés : tel est le spectacle que présente aujourd'hui la Pologne. Ce n'est plus dans la fournaise ardente que les victimes sont brûlées en l'honneur de Baal, mais par la faim et le froid qu'on poursuit l'œuvre de destruction. Ne nous arrêtons pas à vous retracer toutes ces horreurs dont vous êtes les témoins. Toutefois, l'auteur de tant de maux, le Nabuehodonozor du Nord, qui naguère vous persécutait presqu'avec le même acharnement, vous admet aujourd'hui à sa grâce, vous récompense, on ne sait trop pour quels services rendus, et, d'esclaves misérables, vous change en esclaves favoris. Ah! sans doute, il médite dans sa perversité de nouveaux dessins d'oppression, et, sous des paroles de paix, il enveloppe sa perfidie. Rappelez-vous la maxime d'un de vos rabbins, qui dit: «Soyez avec vos amis comme s'ils devaient devenir vos ennemis. Songez que de pareilles flatteries sont toujours trompeuses et perfides. » — a Ne désire point ses friandises,» dit l'Ecclésiaste, car c'est une viande trompeuse,» n'aggravez pas le péché qui est sur vos têtes, en soutenant le czar, ce roi qu'un peuple ne demande, à l'exemple des autres nations,
qu'après avoir abandonné Dieu. N'augmentez pas la mesure du mal , en ne faisant point ce que vous ne voudriez qu'on vous fit. *
» Enfants d'Israël! les Polonais dispersés sur les terres étrangères et parmi les diverses nations, regardant ce qui se passe chez elles, rencontrent au milieu d'elles vos frères et s'entretiennent avec eux. C'est de notre pèlerinage que nous vous adressons ces paroles, persuadés que vous reconnaîtrez toute la vérité qu'elles renferment. Nous voyons ce que vos coreligionnaires, qui habitent parmi les autres nations, ont obtenu, et ce qu'ils réclament encore. Les lumières du siècle que Dieu répand sur eux leur offrent les moyens de conserver leur religion, de vivre dans un accord fraternel avec les étrangers, de jouir des droits de citoyen, ou d'en réclamer les bienfaits. Vous connaissez les avantages qu'ils ont acquis à cet égard; vous savez combien de savants, de littérateurs ont illustré et illustrent encore votre nation et le siècle où nous vivons. Eh bien! sa sagesse contribue à propager l'esprit de concorde et de fraternité entre les enfants d'Israël et ceux des autres nations; car la sagesse rend puissant le Fils de l'Homme. «L'homme sage est accompagné de force, et l'homme qui a de l'intelligence renforce la puissance,» dit PEcclésiastë dans les Proverbes. Mais à quoi servent ces avantages sur la terre de captivité?
» Notre siècle offre le spectacle d'une lutte continuelle de la liberté opprimée contre les envahissements du despotisme. Les rois se sont conjures pour asservir les peuples, et, de leur côté, les peuples cherchent à former une ligue pour leur résister et conquérir leurs droits. Nous touchons, sans doute, à l'époque de graves événements, un breuvage amer est préparé pour tous les monarques
qui se sont écartés des voies droites, et ils le videront jusqu'au fond. Dieu bénira les peuples en leur accordant la liberté et le bonheur, et dans le moment où tant de symptômes d'activité se manifestent chez toutes les nations, vous convient-il, enfants d'Israël, de demeurer spectateurs impassibles? Vous conviendrait-il de soutenir Tidole aux pieds d'argile, de protéger vos oppresseurs et les contempteurs de votre religion?
» Vous voila enfin parvenus aux siècles où disparaissent les haines et les rivalités qui avaient divisé les nations. De quelque langue, de quelque religion qu'elles soient, elles cherchent toutes à s'unir par des liens de paix et de fraternité. La terre tout entière devient la demeure d'une même famille, et les portes qui y conduisent sont ouvertes aux enfants d'Israël. Les chrétiens ainsi que les Israélites adorent un Dieu tout puissant, Jèhova et désirent mettre leurs lois et leur liberté à l'abri des attentats des messagers de la colère divine. Qu'avez-vous gagné pendant tant de siècles de la domination des monarques, oppresseurs des nations? Quelquefois des promesses perfides et illusoires, et toujours la misère et l'avilissement; quelquefois des moyens de gains chétifs, et toujours l'opprobre et le traitement ignominieux quipesaitsur vous comme sur un rebut du genre humain. Au contraire, vous avez tout à espérer des idées et des sentiments populaires qui commencent à se développer de plus en plus. La répugnance que l'opinion nourrissait contre vous dans tous les états, et qui vous offense justement, va bientôt s'éteindre, et vous parviendrez vous mêmes à la détruire, si vous contribuez efficacement à conquérir la liberté générale et à affermir la souveraineté des peuples : « car la main des diligents dominera, mais la main paresseuse sera tributaire.»
Les enfants d'Israël qui vivent maintenant dispersés sur les terres d'esclavage, enltalie, en Allemagne, en Pologne, ne doivent tendre qu'au même but avec les peuples de ces pays, ne doivent désirer que ce qui est propre à accélérer leur affranchissement ; car seulement alors ils deviendront à leur tour libres et heureux. Un des pères de votre synagogue n'a-t-il pas dit : c< Que le règne du Messie viendra le jour où Israël se verra délivré pour toujours de Toppression des monarques de la terre? »
Comme Judas Machabée , le Polonais tenta de briser le joug étranger; et si la main de la mort s'appesantit sur lui et le replongea momentanément dans la servitude, la justice éternelle ne l'a pas abandonné, et ses frères, qui ont survécu à la destruction, relèveront sa cause abattue avec un plus grand déploiement de forces. Les autres peuples les seconderont, car cette cause est la leur. Enfants d'Israël! ne vous en isolez pas, et ne soyez pas les derniers à vous mêler à l'œuvre de la régénération. Nourrissez des sentiments de bienveillance et de liberté, et vous trouverez mille moyens d'y coopérer. Malgré l'appauvrissement universel, vous possédez encore quelques ressources que vous pouvez employer pour la cause générale. Toute offre, quelque modique qu'elle soit, devient grande et efficace dès qu'elle provient du cœur. Votre habileté et votre prévoyance dirigeront vos efforts vers le meilleur but, et vous indiqueront les moyens de nuire à l'ennemi commun. Dès que l'occasion s'en présentera, vous saurez saisir les armes d'un bras ferme, et vous n'épargnerez point le sang. Nous avons tout lieu de le croire, car nous avons vu les offrandes patriotiques et les sacrifices de plusieurs d'entre vous, dans le cours de notre dernière lutte. Nous comptons avec orgueil des amis dans le peuple d'Israël, qui,
constamment fidèles an drapeau do la liberté, ne manqueront pas de vous garantir la sincérité et la pureté de vos intentions. Ils seront auprès de vous les interprètes de ces paroles que nous vous adressons en ce moment. Enfants d'Israël! si quelqu'un de vous vient à manifester des senti** ments d'inimitié à notre égard, demandez-lui quelle en est la cause, et rappelez-lui les paroles d'un de vos rabbins : «Que le péché entre Dieu et l'homme sera pardonné au jour du pardon, mais celui entre l'homme et son semblable ne sera pas expié sans le redressement du tort. » Et lorsque nous aurons péché contre vous, par inimitié, que Dieu ne nous pardonne pas ce péché dam le jugement dernier. Quand le jour du triomphe sera arrivé, nous réglerons nos comptes. Tout fils de la Pologne, tant israélite que chrétien, se présentera alors, pour rendre compte de ce qu'il aura fait pour la chose commune, contribué au rétablissement de la patrie ; tous les services et tous les efforts seront pesés rigoureusement dans la môme balance. En nous constituant sur notre sol natal, nous nous assurerons des libertés réciproques, et nous les partagerons entre nous. Soit qu'il faille les instituer en commun, soit séparément, la volonté générale en décidera, ainsi que les conventions mutuelles. Peut-être préférez-vous une loi distincte, peut" être songerez-vous à couronner vos vœux en retournant dans la terre de Jacob. Dans tous les cas, la nation polonaise, pénétrée de la justice de vos désirs, s'empressera, en tout ce qui dépendra d'elle, de vous aider à les accomplir. Élevez aujourd'hui vos prières et unissez-les aux nôtres, afin que Dieu fasse triompher la cause des peuples. L'heure de la délivrance va bientôt sonner; il n'y a pas un instant à perdre. Sans différer davantage , agissez avec nous. Celui-ci qui prend garde au vent ne sèmera
point , et celui qui regarde les nuées ne moissonnera
point.»
Pari», ce 3 novembre 1832.
Président du Comité national : Joachim Lblewel, nonce de Podlachie à la Diète de Pologne.
Membres du Comité : Valentin Zwierkowski, député de Varsovie à la Diète, major de la garde nationale à cheval et des krakus, secrétaire de la Diète ; Léonard Chodzko, grenadier de la garde nationale polonaise, capitaine aide -de-camp du général Lafayette ; Antoine Pezrciszewski, lieutenant-colonel des lanciers de Posen, nonce de Lithuanie à la Diète ; Antoine Hluszniewicz, nonce de Lithuanie à la Diète; Erasme Rykaczewski, artilleur polonais.
Secrétaire du Comité : Valérien Pietkiewicz , nonce de Lithuanie à la Diète de Pologne, soldat volontaire à l'armée nationale polonaise.
Trésorier du Comité : Charles-Edouard Wodzinski, soldat volontaire du 1er régiment des krakus.
Sans doute, ceux qui liront cette proclamation, sans connaître son auteur, sans se rendre compte des préjugés des gentilshommes polonais , la trouveront bien pâle et bien prétentieuse. Ils s'étonneront que les réfugiés polonais aient parlé à leurs frères d'une autre croyance, du nouveau royaume de Jérusalem, au lieu de les appeler à devenir citoyens, enfants de la même patrie. Ils ne comprendront rien à la glorification du gouvernement dont M. Lelewel faisait partie. Mais, malgré toutes ses petitesses et bien que l'appel ne répondît pas à l'importance de la question, l'acte de proclamation, par cela même qu'il existait, devenait un événement. C'était pour la première fois qu'un nombre respectable de Polonais promettait un meilleur avenir aux Israélites. C'était la conquête des idées du dix-neuvième siècle sur lespréju-
gos du moyen-âge. Ce fut un cri qui trouva de l'écho en Allemagne, et qui se répandit au bord de la Vistule. De ce moment, la cause des Israélites trouva ses défenseurs et ses adversaires.
Parmi les journaux polonais qui se signalaient par leur mépris et par leur haine pour les Juifs, nous signalons La Nouvelle Pologne (Nowa Polska) et Le National (Dziennik Narodowy). Parmi les écrivains qui n'ont pas su s'élever au dessus des préjugés, nous devons encore ranger le poète Mickiewicz qui, dans son livre populaire : Ksiegi Pielgrzyma, au milieu des sentiments les plus élevés, exprimés avec la verve d'un grand poète, déverse sur la race israélite tout le fiel d'un gentilhomme ignorant. Il y parle de Yâme sordide des Juifs et de leur vil esprit. Était-il permis au poète d'un si haut mérite de confondre les résultats d'une longue oppression avec la nature et la destinée de la race qui enfanta tant de héros, qui se distingua par l'amour de Dieu et de la patrie, et qui même,
d'après la religion du savant poète, comptait dans son sein des prophètes, des martyrs, et qui donna au monde le Sauveur. Le poète Antoine Gorecki suivit une route plus généreuse, et sa plume sympathisa avec le malheur.
M. Lelewel se reposa sur ses lauriers. Non-seulement il ne lutta pas contre les journaux fanatiques et ignorants, mais il resta en relations politiques avec la Nouvelle Pologne et Y Aigle Blanc qui se signalaient par leurs indignes articles. Pour donner une idée jusqu'à quel point une vicieuse éducation et un préjugé national peuvent dénaturer le cœur humain et fausser l'esprit, nous citerons les seules paroles d'un certain J.-B. Ostrowski qui, pour expliquer les massacres des Juifs par la population, dit : « Que le peuple dans cet acte suivait une sainte inspiration. »
Nous trouvons dans un autre journal, Polnoc, la réponse à cet article infâme. C'est M. Hernisz, officier polonais, israélitede naissance» qui releva le gant.
C'est ici que nous devons parler de M. Czynski et de ses efforts* Déjà, en Pologne, pendant la dernière guerre, il eut l'occasion, de montrer ses sentiments humains envers les Israélites. Il remplissait les fonctions de chef de l'état-major auprès du général Szeptycki, commandant supérieur du palatinat de Lublin. On dénonçait les Juifs comme voulant se soustraire au service militaire. La population de Lublin était prête de se jeter sur de prétendus, traîtres et espions. M. Czynski apaise la foule, convoque les notables dans la synagogue, ainsi qu'un grand nombre d'Israélites de toutes les conditions, prend la parole pour expliquer aux Juifs réunis le %ort qui les attend si la Russie triomphe, et en même temps, après avoir rappelé heur triste position actuelle, il leur fait voir que la Pologne
libre léê ttaitefaencitoyensëtles adoptera pour seèenfants. Sa chaleureuse improvisation produisit uneffet merveilleux Les Israélites résolurent à l'instant de former un corps de volontaires, et les plus riches ouvrirent une Souscription pour venir en aidé aux frais du gouvernement. Cette conduite des Israélites changea les dispositions hostiles de la population* et M* Ciynski retourna au siège du gouvernement, entouré des premiers Volontaires» au milieu d'ap»plaudissements unanimes.
Soit qtie ce succès obtenu frappa l'âme de M» Gsynski, soit que, parses relations avec les Israélites polonais, il fut touché de leur misère et de leurs mérites, il eut toujours constant que depuis ce moment, la cause do l'émancipa* tion des Israélites polonais n'eut pas de défenseur plus zélé et plus persévérant. Pour faire apprécier toute la portée de cette conduite, nous devons ajouter que l'homme qui s'y est dévoué devait s'attendre à de Nombreux et puissants adversaires. Le Club démocratique même avait dans son sein des hommes imbus des idées jésuitiques, La motion que M. Czynski y fit pour provoquer un appel au* Israélites, fut combattue par l'abbé Pulawski» et rëjfetée à la majorité de huit voix contre sept.
Arrivé en France, non seulement M. Czynski s'aësooia de cœur à tous les efforts du major Beniowski, mais il résolut de plaider la cause des Israélites dans là presse française et allemande. Il publia' une brochure soUS le titre : Question des Israélites polonais* Ce Ait la première exposition qui rappela au monde qu'aux bords de la Vistule il se trouve deux millions et demi de Parias qu'on nomme Juifs, et qui n'attendent qu'une sage protection pour s'associer au progrès de la race humaine, Après l'apparition de cette brochure, M. Crémieux, député et président du
consistoire, aujourd'hui, publia une lettre dans le National, dans laquelle il présenta pour exemple à la nation anglaise les sentiments des catholiques polonais , en ajoutant que désormais le nom de M. Czynski viendra au souvenir des* Israélites, chaque fois qu'on traitera la question de leur émancipation.
Le Réformateur, le Constitutionnel, le Courier Français, ouvrirent leurs colonnes à M. Czynski . Malgré ce concours, il croyait qu'il pourrait faire plus encore, si un comité, présidé par un illustre personnage, venait à son aide. Le général Lafayette, comprenant la justice et l'importance delà question israélite, offrit son concours aux catholiques polonais , et se mit à la tête d'une société ayant pour but d'accélérer V émancipation des Israélites,
Ici, nous devons faire une observation .: M. Czynski commit une grande faute. Il prit la question de l'émancipation des Israélites pour une question politique. Attribuant tout le mal à l'aristocratie , il faisait cause commune avec les démocrates exclusifs. La cause qu'il défendait était celle de la liberté de conscience, de justice, de l'humanité, il fallait la plaider en dehors des partis.
L'alliance de M. Czynski avec le parti républicain porta ses fruits. Le gouvernement lui donna ordre de quitter la France, et, après son départ, le comité, présidé par le général Lafayette, fut dissous.
M. Czynski obtint la permission de retourner à Paris, où il fit paraître le Roi des Paysans, roman historique dans lequel il présente le tableau des Juifs en Pologne, sous le règne deCasimir-le-Grand.Ce roman, traduit en allemand, publié dans les feuilletons de journaux, attira l'attention sur la position actuelle et sur l'avenir des Juifs en Pologne.
Les Archives israélites, dirigées par M. Cahen, ouvrirent
aussi leurs colonnes à M. Czynski qui, dans une série de lettres, donnait des renseignements utiles sur la condition des Juifs polonais, rectifiait les erreurs d'autres journaux et jetait une vive lumière sur la question israélite. Il serait à désirer qu'on fit paraître toutes ces lettres réunies. C'e6t un document à consulter pour tout homme qui s'occupe de la question des Juifs polonais.
Nous ne pouvons pas, non plus, passer sous silence la conduite de M. Czynski, à l'égard des Israélites pauvres réfugiés. Sa maison devint le rendez-vous de tous ces malheureux, qui fuyaient la tyrannie russe. Plus d'un de ces infortunés, grâce à ses soins, fut occupé, placé , secouru. La maison du prince Czartoryski, jadis indifférente au sort des Juifs 1 , grâce aux constants efforts de ce Polonais, change sa politique et sa conduite. La princesse a donné Tordre que Ton secourût tous les Israélites qui seront recommandés par M. Czynski, et le prince lui-même a reçu avec bonté les Israélites malheureux qui lui donnaient des renseignements sur leurs frères. Plusieurs d'entre eux furent noblement assistés : pas un n'a été abandonné. Mais ce qui est plus important, le prince, dans son discours du 29 novembre 1844, en parlant de l'avenir de la Pologne, fixe son attention sur la bourgeoisie, eur leurs droits,
1 Ad commencement de l'émigration , si quelques Israélites malheureux se présentaient dans la maison du prince, ils étaient impitoyablement repoussés. On ne les considérait pas comme Polonais. Tout cela est bien changé aujourd'hui, quoiqu'on ait encore à se plaindre de quelques propos indignes de la part de ses courtisans, mais ce sont de rares exceptions que nous devons attribuer à l'influence desjésuites. C'est cette même influence qui se fait jour dans les écoles de la jeunesse polonaise. La première pensée de ce bienfaisant établissement vient de madame Czynski. Cette dame voulait que tous les enfants des réfugiés, n'importe de quelle religion, y fussent admis. L'influence des jésuites s'y opposa. On n'y reçoit que des enfants catholiques.
sur leurs devoirs, et n'oublie pas les Israélites. Cô dis* cours qui a produit une grande impression sur toute l'émigration , pénétra aussi dans le pays oh les paroles du prince trouvent de l'écho. Nous constatons avec bonheur cette nouvelle tendance dû prince Csartoryski. Elle est généreuse et sage. C'est la politique de Casimir*!e-Grand et des Jagellons. Comme il doit être doux d'être bétii par deux millions d'hommes reconnaissants, comme il est prudent de posséder l'amour de toute une race indus* trielle, laborieuse, réunie par la même religion et par les mêmes malheurs. Nous ne pensons rien ôter aux mérites du prince, en attribuant sa nouvelle conduite à l'influence exercée par les travaux de M. Czynski.
Quant à nous personnellement, qui avons vu de près M. Czynski, qui avons été le témoin tout particulier de ses efforts, nous sommes heureux de le pouvoir compter au nombre de nos plus intimes amis. Les Israélites français ont fait un acte de justice, en lui offrant une médaille. Il Ta fort méritée, et ce sera Un encouragement pour ceux qui suivront son exemple \
Les travaux de M. Czynski eurent un double résultat : d'un côté, ils éveillèrent la sympathie et la coopération active de quelques hommes de bien, en fixant l'attention de la presse française et allemande sur la population Israélite dePologne. De l'autre, lecabinet deSt-Pétersbourg s'émut. D'abord il voulut profiter des fautes des gentilshommes polonais, en tâchant, par des promesses, de s'attirer
1 Les souscriptions furent ouvertes d'abord dans les Ârthxves , puis dans V Univers Uraéliie. On y voit en tête los noms du grand rabbin, de M. Crémieux , de M. Cahen, ainsi que de plusieurs autres notables de Paris et de la province. (Voyei les Archivés du mois de juin et YUtiivtrt du mois d'août 184*0.
es Juifs. Le premier ukase qui les concerne, publié en d833, est visiblement dirigé dans ce sens. L'empereur reproche aux Polonais leur injuste conduite et promet un meilleur avenir à la race d'Israël.
Mais, est-il facile de soulager les Juifs, dans un pays tel que la Russie , pays où il n'y a que des serfs et des nobles, pays où les nobles eux-mêmes ne sont sûrs ni de leur propriété ni de leur vie, Môme quand le czar voudrait rendre les Juifs égaux aux chrétiens, il ne ferait que les rendre égaux aux serfs et aux esclaves. Le plus affreux résultat de cette prétendue égalité, c'est le service militaire auquel les Juifs sont assujétis. Il ne faut pas oublier que les Juifs nés en Pologne , ne connaissent pas la langue russe. Il faut se rappeler encore la position d'un soldat moscovite, mal payé, mal nourri, toujours battu par lefc chefs, depuis le sergent jusqu'au général en chef. Placez dans une telle armée un Juif, que les militaires russes regardent comme un des scélérats qui ont crucifié le fils de Dieu , et vous comprendrez pourquoi les malheureux conscrits abandonnent patrie, famille, fortune, pour chercher un asile que l'Allemagne leur refuse, que la France leur accorde avec une si généreuse hospitalité. Que l'on juge de l'affreuse position d'un soldat russe parles moyens dont se servent les habitants pour se soustraire au service militaire. Ils se coupent les doigte, ils s'enfuient dans les forêts, ils se sauvent en Turquie et chez les Tartares. Il y a quelques années, on amena à Wilna un tratneau chargé de dix cadavres, c'étaient des jeunes gens juifs qui préférèrent mourir de faim et de froid dans les forêts, que d'accepter le service et s'exposer à la barbarie des militaires russes, Malgré toutes les désertions) le nombre d'hommes voulu
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doit se remplir, car le contingent militaire des Juifs porte sur les individus en communautés, lesquelles sont obligées de fournir le nombre fixé de conscrits. Les principaux des Juifs eux-mêmes doivent ainsi traquer et dénoncer les déserteurs.
Le nombre de déserteurs qui vient à Paris, a augmenté très considérablement dans ces derniers temps; ils y trouvent dessecours parmi les Israélites français, et même chez quelques chrétiens polonais.
Il n'est pas étonnant que les Juifs russes et polonais regardent leservice militaire comme une calamité. La patrie, que leur donne-t-elle pour qu'ils veuillent la défendre volontairement et par patriotisme? Ils ne sont pas même les citoyens du pays. Ils n'obtiennent point de grade dans l'état militaire, et dans l'état civil il ne peuvent obtenir aucun emploi. Quel est le sort du soldat russe? Il reçoit pour toute une année le salaire d'environ quinze francs, (quatre centimes par jour), ses vivres consistent en pur gruau et en pain sec (zuchary), puisque les autres aliments telsque viande-, beurre et eau-de- vie, restent entre les mains des officiers, contre lesquels il n'est point permis de porter plainte; il ne peut jamais devenir officier , même quand il se distingue par une grande capacité militaire. Nous ne voulons pas affliger le lecteur en racontant la multitude de souffrances que le soldat, russe a à subir.
Après avoir enduré tous les maux dans des contrées éloignées, pendant vingt ans de services, et avoir souffert les coups , le froid et la faim , il revient enfin dans sa patrie, réduit à implorer la charité, parce que l'état militaire l'a privé de toutes ses forces physiques.;
Les Juifs convertis, d'après Pukase du 26 septembre 1843, sont exempts du service militaire; mais cocas est très
rare; car le Juif emploie tous les moyens pour échapper au service militaire, mais il ne se fait point convertir pour cela. Les Juifs regardent cet ukase militaire comme un châtiment providentiel , tandis que les Israélites éclairés y voient le commencement du progrès, espérant que l'avenir leur apportera plus de droits civils et plus de liberté, et ils supportent ainsi le joug de la présence sous les armes avec patience et soumission.
Lorsque parut cet ukase militaire, les principaux de la communauté juive de Varsovie prirent la résolution d'adresser une supplique à l'empereur Nicolas pour lui demander l'égalité civile des sujets juifs, comme des chrétiens , puisque, selon la loi de 4817, le droit de citoyen appartient aux Juifs dès qu'ils sont admis au service militaire. Ce décret impérial du 7 janvier 1847 , porte : « Les Juifs qui demeurent dans le royaume de Pologne sont exempts du service militaire en temps de paix aussi bien qu'en temps de guerre, tant qu'ils ne seront pas admis au droit de citoyen, et sont tenus, par ce motif, de payer chaque année, au trésor polonais, une somme de 700,000 florins !
Cette pétition resta sans aucun succès. Plusieurs disent qu'elle ne parvint point jusqu'à l'empereur; d'autres affirment que Nicolas ne veut point qu'on lui parle des lois qui existaient en Pologne avant 1830. Cette dernière opinion parait être la vraie, car nous avons beaucoup d'exemples qui prouvent qu'il n'estime guère les lois de ses prédécesseurs, surtout celles concernant la Pologne.
Quoique les Juifs russes soient déjà, depuis une dixaine d'années , admis au service militaire , on ne s'inquiète guère d'améliorer leur état ; il n'y a donc rien à espérer pour les Juifs polonais.
Plus on est persécuté et malheureux, plus on devient religieux et plus on croit à un changement providentiel. Aussi , la croyance à la prochaine venue du Messies'est fortifiée parmi les Israélites en Pologne. Nos lecteurs en auront la preuve dans la formule de serment que les conscrits israélites sont forcés de prêter : Us jurent de rester fidèles au czar , et de ne pas abandonner leur drapeau , même au moment de l'arrivée du Messie,
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Il y a quelques années, le ministre des cultes, le comte Ouvarov (Uwarow) fit publier un édit qui prescrivit une organisation d écoles dans toutes les communes juives, pourvues de maîtres habiles, afin de hâter le progrès et Fé* mancipation de la population juive. Les espérances que fit naître cette entreprise furent si brillantes que les esprits avancés y virent, de la part de Fempereur Nicolas, l'intention de s'occuper avec fruit de la réforme et de l'amélioration du sort des Juifs, tandis que les Juifs superstitieux, au contraire, se mirent à prier Dieu et à jeûner, dans la crainte que le judaïsme ne fût opprimé par cette mesure.
Le docteur Lilienthal, savant israélite de Munich fut appelé ^ Riga, comme prédicateur, et reçut plus tard du
gouvernement l'invitation d'assister au conseil qui eut lieu à Saint-Pétersbourg, dans le but d'aviser aux moyens de répandre les lumières parmi les Juifs. M. le docteur Lilienthal est déjà depuis six ans en Russie; il est membre du comité hébraïque, maisqu'a-t-il opéré? Rien; il touche un traitement considérable pour une sinécure. Il n'a plus souvenir de tous ces beaux plans, ni des écoles, ni des maîtres allemands , ni de la civilisation et de l'humanité.
A vrai dire , M. Lilienthal ne peut malheureusement rien opérer dans ce pays, où subsistent invariablement les mêmes principes depuis tant de siècles. La civilisation dans ce pays fait peur au trône de Russie. Les ukases se bornent à mentionner périodiquement des lois favorables, sans qu'il y soit jamais donné suite. C'est avec le même esprit que Catherine écrivait au gouverneur de Moscou, lorsque celui-ci se plaignait que les- écoles nouvellement établies étaient si peu visitées : «Mon cher prince , écrivait-elle, vous vous plaignez de ce que les Russes n'ont pas le désir de s'instruire. Si j'institue des écoles, ce n'est pas pour nous, c'est pour l'Europe, où il faut maintenir notre rang dans l'opinion ; mais du jour où nos paysans voudraient s'éclairer, ni vous, ni moi, nous ne resterions à nos places *. »
Ces dernières années retentirent encore des gémissements des Israélites, provoqués par une barbare mesure, dont l'histoire moderne ne nous offre pas d'exemple.
L'ukase du 2 mai 1843 qui ordonne aux Juifs russes demeurant à la frontière de Prusse et d'Autriche, de s'en
i Voyez l'ouvrage du marquis de Custine sur la Russie, et les Juifs de llutsie.
éloigner de cinquante werstes (ou sept lieues et demie), est le plus cruel, car toutela population juive des gouvernements de l'ouest, qui compte presque deux cent mille âmes, en est frappée.
Les endroits où ces émigrés peuvent s'établir, sont désignés par le gouvernement, et le nombre d'habitants juifs y est si grand, que les émigrés voient leur malheureux avenir devant les yeux.
Ce n'étaient plus les jeunes conscrits qui élevaient leurs plaintes. Hommes et femmes, vieillards et enfants, en un mot, toute la population fut frappée au cœur. Parce qu'une centaine de contrebandiers osaient introduire des marchandises sans piayer l'octroi, on a résolu de transplanter toute la populalion. Les innocents aussi bien que les coupables, les riches comme les pauvres. Les Israélites singulièrement attachés aux lieux où reposent les cendres de leurs ancêtres, sont forcés d'abandonner leurs temples et leurs cimetières. La presse allemande et française, nous devons lui rendre cette justice s'indigna, et, par sa puissance, arrêta au moins pour un moment le glaive suspendu sur les malheureuxhabitants des frontières de la Pologne.
Les Juifs employèrent tous les moyens possibles, ils envoyèrent des députés à St-Pétersbourg, firent des pétitions et demandèrent que l'on examinât et que l'on se convainquit, qu'à peine un Juif sur mille s'adonne à la contrebande, que les Juifs'y habitent déjà depuis plusdemilleans; ils s'obligèrent de ne point faire ce commerce, 1 et au cas de trans-
i On peut attribuer le commerce de la contrebande, aux gardes de la frontière russe plutôt qu'aux Juifs, car ils ont les meilleurs intermédiaires pour transporter les marchandises dans l'intérieur du pays. Les employés supérieurs afferment même des villes aux particuliers , et reçoivent de grandes sommes pour leur tolérance de la contrebande , et les gardes
mission, ils s'assujettissaient solidairement à la plus rigoureuse punition; mais rien ne pouvait fléchir cette tyrannie. Après avoir rappelé cette barbare mesure, nous ne croyons pas utile de citer d'autres dispositions vexatoires. ^ t Cet ukase de 1844, qui ordonne aux Juifs d'abandonner " leurs coutumes, s'ils ne préfèrent pas payer un impôt , cette ordonnance, qui leur défend de séjourner à Moscou "' et à Saint-Pétersbourg. Cet impôt que payent les Israélites en entrant dans les villes principales et dont ne sont pas exemptés même les étrangers, illustres par leur talent. >
Le noble prince Paszkiewitz, gouverneurdela Pologne, dont la bonté est généralement connue, tâchait, en 1843 , de porteries Juifs à l'agriculture et de les aider, dans ce cas, de tous ses efforts , et des Juifs riches de Varsovie avaient promis de lui prêter leur concours en lui fournissant des capitaux; mais leur négligence, parla suite, lassa ce bon prince, et cette utile entreprise est restée jusqu'ici à l'état de projet.
Jetons à présent un coup-d'œil sur l'émigration polonaise', et voyons quelle a été son attitude, pendant cette série de mesures tyranniques, surtout, examinons la conduite de la Société Démocratique et des prédicateurs qui se sont installés dans l'église de Saint-Roch.
sont obligés par Tordre des affçrmateur», de faire passer les marchandises; partout où celte affermation n'a pa6 lieu l'on s'arrange avec les douaniers qui les font transporter par le péage au milieu du jour, et ces revenus se partagent entre les employés supérieurs. L'employé qui veut être fidèle à la loi , est raille et opprimé publiquement et manque de pain, leurs traitements sont insuffisants pour vivre. Cet usage existe parmi tous les employés russes : les seuls tribunaux en étaient purs jusqu'à présent , mais comme on entend que le Code de Napoléon soit abrogé en Pologne, il est à craindre que ce genre 4e corruption s'introduise aussi parmi eux.
La Société démocratique s'est formée en opposition à M. Lelewel. Ces premiers fondateurs, peu satisfaits de ce gentilhomme, comme ils l'appelaient, fondèrent une association qui voulait lutter aussi bien contre l'absolutisme du czar, que contre l'aristocratie nobiliaire. Cette société aurait pu rendre un grand service à la Pologne en défendant la bourgeoisie, en dissipant les préjugés, en répandant les lumières, en demandant justice pour les serfs et les Juifs. Mais ceux qui ont posé les premières bases de cette association, ou abanbonnèrent le drapeau qu'ils ont élevé, ou furent expulsés de la France. Ceux qui y restèrent n'ont pas compris leur mission. Quand deux millions et demi d'Israélites poussaient leurs gémissements, pas une voix de la Société démocratique n'a répondu à leur douleur.
La conduite du clergé n'a pas été plus digne de louange. Quand le czar attaque le catholicisme , quand il persécute les prêtres etdévaste les églises, il crie àla tyrannie, et au nom de la liberté de conscience, il lance les foudres contre le tyran schismatique. Mais quand le même souverain force les Israélites à abjurer la foi de leurs pères , quand il dévaste leurs temples et leurs cimetières , non-seulement ils n'ont pas de sympathie pour leurs compatriotes , mais ils rappellent du haut de la chaire que les Juifs ont crucifié le Sauveur, et que c'est pour ce péché qu'ils subissent un juste châtiment. Un sermon dans ce sens fut prononcé par l'abbé Kaïsicwicz que les fanatiques et les ignorants osent comparer avec Skarga, le premier prédicateur de Pologne.
h" Univers Israélite 4 a donné une exacte description de la congrégation oui s'est installée au sein de l'émigration
I L'Univers israélit», octobre 1845,
Pour prouver aux Israélites polonais que leurs ancêtres étaient presque de tout temps plus heureux en Pologne que partout ailleurs en Europe, nous citerons les faits historiques suivants :
En 1096, on a massacré, à Mayence, 14,000 juifs. En 1285, à Munich, on en brûla 180, sur un bûcher. En 1331, tous les Juifs sans exception, habitant la ville Ueberlingen, ont été mis à mort, après avoir subi les plus atroces tortures. En 1337, les magistrats de la ville de Deckenbach, en Bavière, se sont mis à la tète de toute la populace chrétienne , et ont égorgé tous les Juifs dans le quartier qu'ils habitaient; leurs dépouilles et maisons furent partagées entre les chréiiens, et, en commémoration de cette journée , on bâtit une église appelée le Saint-Sépulcre, qui
existe encore de nos jours. En 4349, le 13 février, à Strasbourg, on brûla 2,000 Juifs. En 4340, 1456 familles Israélites périrent dans le carnage, à Francfort. Et Bohème, le gouvernement d'alors regardait les Israélites comme ses esclaves, à part. Les soldats étaient autorisés, de temps à autre, à piller et à prendre tous ce qu'ils trouvaient dans les habitations des Juifs. (Voyez Maciejowski, m, 207). En 4088, à Praga (Bohême), sur l'accusation qu'un Juif avait jeté une pierre sur la sainte hostie, on massacra tous les Juifs. En 4 428, le même sort fut réservé à toute la population israélite, sous prétexte que les Juifs auraient tué un enfant chrétien, dont on avait trouvé le corps dans la forêt. En 4655, les Moscovites chassèrent les Juifs en masse, de Kaluga à Nowogrod-le-Bas*.
M. K.-F. Kladen, dans sa dissertation : Ueber dieSteilung des Kaufmanns, etc., Berlin, 4841, après avoir déroulé un tableau hideux des persécutions des Juifs, dans presque toute l'Allemagne, et après avoir démontré que ces persécutions ont eu une fâcheuse influence sur le commerce et l'industrie, ajoute plus loin :
« Ainsi que nous venons de le montrer, la position des Israélites en Allemagne et surtout dans le Nord, était bien triste , mais en Pologne les choses se passèrent autrement : c'était l'époque à laquelle, dans toute l'Europe les Juifs ne trouvaient ni protection, ni asile, excepté en Pologne, où, heureusement, aucune armée des croisés et des jésuites n'exerçait encore son influence ; aussi y étaient-ils traités avec indulgence et hospitalité. C'est alors que le commerce, dont les Polonais n'aiment pas à s'occuper,
* Dans l'ancienne Russie, jamais il n'était permis aux Juif* de s'établir ; encore aujourd'hui, ils ne peuvent y séjourner, mémo avec un passeport.
y était florissant, c'est alors aussi que Ton y a créé les corps de métiers et d'ouvriers , dont les Juifs étaient exclus en Allemagne. . . etc »
«Le privilège que les monarques de Pologne, en 1475, Mieczyslas-Ie- Vieux; en 4204 et 1207, Henri le-Barbu, prince de Silesie; en 1274, Boleslas-le-Pieux, prince de Kalisz, et en 1333, Casimir-le-Grand, avaient accordé aux Israélites, étaient aussi sages que salutaires pour le pays. Ces augustes protecteurs déclaraient alors hautement que puisqu'on exige des Juifs qu'ils viennent en aide au trésor public, il est juste aussi de lès protéger et de leur fournir les moyens d'existence 1 .
» C'est par suite de ces privilèges que les Juifs en Pologne étaient exempts de la plupart des charges qui pesaient sur les autres habitants; ils étaient autorisés jusqu'à un certain point, d'exercer les états lucratifs, mais méprisés par les chrétiens 1 .... etc. En Allemagne, on ne recevait aucune plainte d'un Juif, et il était jugé et condamné à la requête anonyme , tandis qu'en Pologne, il n'était permis de traduire un Juif devant les tribunaux que pour le mettre en présence de son accusateur; le roi seulement ou le voie-
J * * Le trésor public, polonais de tous les temps profitait de ce système, car les Juifs quoique ne possédant aucune des terres y contribuaient pour le septième denier. Voici un extrait des actes officiels de l'élection de 1764. Le revenu annuel du trésor de la couronne et du grand duché de Lilhuanie s'élève à 9,050,923 florins , dans laquelle somme, l'impôt des Juifs entre pour 1,174,610 florins, sans compter les contributions ordinaires qui pèsent sur tous les habitants et les Juifs sont obligés de les payer ; dans la môme proportion (ou plutôt plus injuste) existe jusqu'ici en Pologne.
3 Les Juifs avaient presque toujours un commissaire auprès du gouvernement, qui soumettait leurs affaires directement au roi (Voyez Y Histoire des Slaves , par Maciejowski, t. 3, p. 205.)
vode pouvait le juger, tandis qu'en Allemagne, un bourgaemestre ou son commis le condamnait souvent à des peines les plus infamantes. En Pologne, un juif accusé pouvait se justifier par un serment; en Allemagne, il n'y était pas admis... etc. »
En un mot, les Israélites en Pologne n'étaient pas si malheureux que partout ailleurs jusqu'à ce qu'enfin cette nation généreuse fût tombée sous la domination étrangère.
Jetons maintenant un coup-d'œil sur l'état des Juifs en Autriche. Voici ce qu'en dit l'auteur des lettres de Galicie :
« En Autriche , outre les persécutions journalières , tolérées, comme partout en Allemagne, par l'autorité supérieure, l'histoire a légué à notre mémoire des faits, dont le gouvernement, cette puissance étrangère assise sur tant de nations tyrannisées, est seul responsable. Encore en 1370, par un ordre exprès émané du gouvernement autrichien, tous les Juifs de l'empire, dans une seule et même journée, furent mis en prison et leurs biens confisqués au profit de l'empereur. En 4415, un impôt, équivalant à la confiscation, y avait frappé tous les Israélites. En d420, un carnage effroyable fut autorisé, sous prétexte que la femme d'un riche banquier d'Ems, avait acheté à la femme d'un sacristain de l'église de Saint-Albert, la sainte hostie, dans le but de la polluer pendant les Pâques des Juifs; à cette occasion, outre les milliers de ces malheureux égorgés, une seconde confiscation de tout leur avoir eût lieu; d'autres furent chassés, et les plus marquants par leurs richesses ou par leur position, furent obligés d'embrasser le christianisme, ou de subir le martyre ; c'est alors que les suicides parmi les Israélites en
Autriche, ont effrayé toutes les parties du monde. A Vienne même, on avait brûlé, sur d'innombrables bûchers, plusieurs milliers d'Israélites et jeté leurs cendres dans le Danube*. En 4670, sur la demande d'une Espagnole, femme de l'empereur Léopold I er , tous les Juifs furent expulsés de la capitale , leur avoir et leurs maisons confisqués au profit de cette femme cruelle-, Plus tard, lorsque partout en Allemagne et particulièrement en Bavière, fut introdnit l'impôt personnel sur les Juifs (Leibxolle 2 , (l'Autriche s'est empressée de l'imiter en le conservant jusqu'à 4781. »
Ainsi, nous pouvons dire hardiment que les enfants d'Israël ont mille fois plus à se plaindre des Allemands, des Espagnols et même des Français, que des Polonais, et qui sait ce que la Pologne serait devenue pour les Israélites si les Allemands et les Moscovites ne l'eussent pas envahie!
1 Voyez V Histoire d'Autriche , par le comte de Mailalh. Hambourg , 4834. Tome I er ; p. 168, 121 et 129.
* Leibzolle. Cet impôt était perçu sur chaque Juif , femme ou enfant ; qui dépassait Jes limites de l'endroit où il lui était permis de résider. Or ces endroits ou circonscriptions étaient marqués par des poteaux, et gardés exprès par des douaniers, de manière, qu'un indivictu, ayant affaire, soit de commerce ou de famille , ne pouvait circuler qu'en payant à chaque passage, ce qui pouvait arriver vingt fois par jour.
En Galicic, outre diverses taxes, il y en a encore sur la consommation d'objets rituels. Mais il y a de plus une taxe pour les Inmièrts que les Israélites allument les sabbats et fêtes : de chaque chandelle ou bec de lampe , la taxe a varié de 2 à 7 kreizers. D'un cierge, 15 k. Chaque lumière des fêtei données à la synagogue, \ florin, pour les mariages, fiançailles , pour une chandelle ou un cierge de 30 k. à 1 il. — Il faut payer pour deux lumières le sabbat; qu'on les allume ou non. Il y a encore une foule d'autres taxes qu'il nous répugne de transcrire; pour les assemblées religieuses (miniânim), pour les permissions de mariage.