LA TERRE DE MORT
E désert inoubliable se trouve au centre de la Sicile fortunée, épanouie sur la mer comme une grande fleur, entre Girgenti et la fabuleuse Enna, aujourd'hui Castrogiovanni, qui fut aux jours antiques un éden. C'est là que, passant sur son char à travers les campagnes, le dieu Pluton ravit Perséphoné, la déesse enfantine qui errait insouciante dans le
printemps. Maintenant l'ancien verger de la Sicile, dépouillé, desséché, flétri comme par une malédiction mystérieuse, ne nourrit plus une seule racine. Les entrailles du sol sont devenues à jamais stériles ; le lac, où les cygnes abondaient plus nombreux que sur le Caystre, s'est évaporé dans l'atmosphère maligne ou bien c'est la soif de la terre qui l'a bu : il s'est retiré, ne laissant qu'un peu d'eau moisie.
Alentour s'étend une contrée de désolation vraiment infernale; on dirait d'un crayon de Gustave Doré ou de Constantin Guys d'après un cercle de Dante ou un cauchemar de Baudelaire.
Sur un vaste plateau, bossue çà et là de solfatares, traînent presque toujours des nuages lourds d'électricité, tantôt noirs et tantôt livides, troués de blessures rouges par une lumière qui saigne au lieu de luire. Parfois des éclairs violâtres ou lie de vin ouvrent dans leurs flancs d'autres plaies plus hideuses; un coup de tonnerre éclate, gronde et s'éteint en roulements aff'aiblis, prolongés d'échos en échos, à travers toute l'étendue. Mais la foudre même, ici, étouffe
sa voix, comme si la nature accablée d'une lassitude et d'un malaise éternels n'avait pas de force pour la colère. Les puissances du ciel et de la terre semblent engourdies dans un mauvais rêve. Tout subit la même angoisse, la même oppression, comme pendant une éclipse.
On traverse bientôt une lande grisâtre plus horrible que le reste; le sol lépreux est taché de flaques sombres, où fermente une immonde sanie, et gonflé de grosses pustules.
Ces pustules sont les maccaîube, les volcans d'où jaillit la boue liquide qui forme des mares à leur pied. Parfois elles crèvent au ras du sol, parfois aussi elles s'élèvent en monticules à deux ou trois mètres. Sans cesse on entend un gargouillement, un clapotis marécageux : le flot de boue visqueuse bouillonne dans les viscères de la terre malade. Mais c'est une ébullition à froid. Le voyageur qui, surmontant sa répugnance ou sa terreur irraisonnée, ose plonger son bras dans une de ces bouches d'un enfer ignoble ne ressent aucune chaleur.
Ce sont les gaz qui travaillent ainsi cette matière sans nom, et, de loin, leur odeur les dé-
nonce. Si l'on approche une allumette d'un des orifices, ils s'en échappent en flammes bleues. Vers le soir, des feux follets errent sur la lande. Les pâtres disent que ce sont les anime sanre, les âmes des guillotinés (du temps où l'on guillotinait encore en Italie). Elles ne sont point malveillantes; au contraire, elles se prêtent complaisamment à servir de fanaux aux égarés. Les spectres aériens, qui furent des hommes, apportent quelque chose d'humain dans l'horreur du site; on est presque soulagé par leur présence insaisissable; dans un tel désert, mieux vaut encore être avec des revenants que seul.
Cependant tous les cratères impurs vivent sous terre d'une étrange vie. La Sicile ne forme qu'une même croûte volcanique, perforée de mille orifices qui communiquent entre eux par d'obscurs canaux. Quand l'Etna est en éruption, il retire à soi toutes les énergies en travail sous le sol. Alors les puits immondes tarissent, on n'entend plus gargouiller et clapoter la vase. Le désert de mort paraît encore plus mort, maintenant que son écorce putride s'est desséchée.
Mais souvent aussi, et surtout au moment où le géant rouge vient de s'éteindre, il se fait une éruption soudaine de toutes les maccaluhe à la fois. Des geysers de boue, propulsés par une force diabolique, fusent droit vers le ciel, à cent pieds de hauteur, menaçant la contrée d'un ignoble déluge; les pustules deviennent de vrais volcans, le hideux se hausse jusqu'à l'horrible. Puis, les colères souterraines apaisées, les choses rentrent dans l'ordre accoutumé : les maccaluhe ne sont plus que la suppuration d'une terre malade et semblable à une peau lépreuse.
Aussi loin que la vue porte, on ne trouverait pas une source d'eau pure; c'est ici le royaume de la soif perpétuelle, en été surtout, quand le soleil échauffe le désert de sable et de soufre sur lequel rôde sans cesse un orage en formation. Aussi les bergers qui doivent quelquefois le traverser, pour atteindre, au delà, des régions fertiles, se munissent d'une cruche dont ils ne boivent le contenu que goutte à goutte, pour le faire durer tout un jour.
En vérité c'est une terre d'horreur et de crimes. On s'attend à rencontrer là le jeaatore, le
jeteur de sorts aux yeux divergents, dont le regard jaillit sous le feutre, en un double éclair glacé, immobile. Il traîne dans l'air des malédictions, des calamités errantes, suspendues entre terre et ciel, et qui cherchent à qui s'accrocher. L'endroit sent le crime, il l'évoque, il le suggère, il l'inspire. Lorsque Caïn, noir et velu, faisant tournoyer sa massue sur un ciel fauve, tua le blond pasteur Abel devant les ouailles épouvantées, ce dut être dans un endroit comme celui-là qu'eut lieu le premier homicide. Il y a des coins bénis de la terre où l'on prie, où l'on aime, où l'on chante; il y en a qui ne sont évidemment faits que pour le sacrilège et pour l'assassinat : ils furent aménagés comme des enfers terrestres de la violence. Ceci en est un, sans aucun doute.
Et l'on n'est pas du tout surpris d'apprendre qu'ici un crime fut commis en effet, autrefois. Il fallait bien qu'un lieu pareil servît de cadre à quelque action farouche; sans cela, que signifierait une si formidable mise en scène, combinée par la nature?
Sans la légende, il manquerait quelque chose
au paysage. Elle le complète, elle lui donne un sens, elle l'explique au voyageur. Au désert monstrueux, tourmenté, visionnaire, qui semble toujours menacer ou se plaindre, elle prête une âme. C'est l'âme sauvage de la Brigande, de la Nunziata, l'amante d'Antonio de Blasi surnommé Testalonga. Le roi des bandits siciliens a péri ici-même immolé par sa maîtresse.
ANNUNZIATA ET TESTALONGA
La Nunziata était la fille aînée d'une famille de picconieri; on appelle ainsi les pauvres gens qui vont chercher le soufre au fond des cavernes puantes où il se cache. Avez-vous vu ces mineurs, après leur travail fait, remonter des solfatares? Ils ont des figures de suppliciés; on ne distingue point leurs âges. C'est le même pour tous; celui de la décrépitude précoce. Leurs yeux brillent et leurs corps tremblent de la même fièvre, leurs lèvres s'agitent d'un grelottement continu; la sueur coule sur leurs membres; ils brûlent et ils frissonnent à la fois. Ils émergent à la surface du sol parmi les tourbil-
Ions d'une brume blanche, empestée, et l'on dirait des damnés qui sortiraient tout à coup des fumées de l'enfer pour effrayer le jour. Quelle pitié! La puanteur sulfureuse imprègne leurs pauvres loques, elle entre dans leur peau. Ils n'ont pas choisi, ces fils d'une terre stérile, le supplice héréditaire qu'ils endurent : ils ne pouvaient choisir qu'entre la mort lente par le soufre et la mort rapide par la faim. Ils ne sont jamais jeunes, ils n'arrivent guère à être des vieux; ils sont plus ou moins malades, c'est entre eux toute la différence. La faim, la fièvre, la certitude que le métier qui les fait vivre aujourd'hui, d'une vie pire que la mort, les tuera demain les accablent d'une détresse stupide; ils n'en sortent que par un brusque accès de rage comme en ont quelquefois les bêtes encagées, surtout quand ils ont bu à Vosteria le verre de gros vin qui suffit à les rendre furieux.
La Nunziata, jusqu'à dix-sept ans, vécut dans une hutte de picconieri avec ses frères et soeurs qui se roulaient à peu près nus par terre, entortillés comme un nœud de serpenteaux, entre une mère taciturne qui restait tout un jour sans
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lui adresser la parole, abrutie de misère, et un père tantôt hébété, tantôt féroce, qui s'était habitué à se venger du destin sur sa fille, en la fouettant avec une corde, dès qu'il en avait le loisir. La Nunziata ne criait pas sous les coups. Quand elle avait été trop battue elle se sauvait, ainsi qu'une chienne maltraitée. Elle courait au hasard à travers la lande, elle s'arrêtait brusquement, se jetait sur le sol, à plat ventre. Les coudes dans le sable, le menton dans sa main, mordant sa lèvre, elle restait là, longtemps, frémissante, meurtrie dans sa chair douloureuse, dans son âme de sauvagesse révoltée. L'humiliation et la souffrance ne l'abattaient point; elles la surexcitaient. Elle ne pleurait que de colère. En même temps, son cœur se gonflait d'orgueil, de volonté, d'espoir. Elle était jeune, elle était forte, elle seule, dans une famille de souffreteux rachitiques : une espèce de miracle l'avait défendue contre la malaria, contre les exhalaisons du soufre pestilentiel, contre la faim, la nourriture immonde et les mauvais coups. Sa santé resplendissait avec insolence, et aussi sa beauté.
Car elle était belle : son teint n'avait point
subi l'injure de cette rouille verdâtre que la fièvre et l'air impur déposaient sur le visage des autres; il était resté d'un blanc mat, à peine doré par les soleils. Ses cheveux noirs, un peu rudes, mais lustrés et magnifiques, abondaient, désordonnés comme la crinière d'une cavale : quand elle les secouait sur son front, sa figure prenait une expression méchante, et elle devenait une sorcière capable de damner tous les hommes. Quand elle les disposait en bandeaux, au contraire, — et elle avait du mal à les discipliner ainsi, — elle ressemblait à une madone, mais toujours inquiétante, à cause des yeux de feu et de la lèvre trop rouge; une madone qui avant de trôner dans les cieux sous sa robe étoilée aurait passé par les enfers sensuels et cruels.
Elle comprenait alors pourquoi son père la battait, pourquoi sa mère elle-même la regardait avec hostilité et ne lui parlait jamais, pourquoi ses frères et ses sœurs lui en voulaient aussi.
« Je suis forte, je suis belle; ils sont faibles, ils sont laids. Ils me détestent, ils ne pensent qu'à me faire du mal. Moi aussi, je les hais. Je
les hais tous, mon père, qui est brutal, ma mère, qui est sournoise, et les autres... Bah! je me moque d'eux, après tout! Je me sauverai. Il y aura bien un homme qui m'aimera; je me sauverai avec lui, et je les laisserai, eux, crever dans leur misère!... »
C'était l'époque où toute la Sicile ne parlait que de Testalonga.
Il était le héros d'un pays et d'un peuple, déjà consacré par la légende. Comme Romulus, disait-on, une louve l'avait allaité. Sa mère, pendant qu'elle travaillait aux champs, avait été prise des douleurs et s'était traînée jusqu'à une caverne prochaine. Là elle s'était délivrée de son fardeau, et, au même moment, une louve était entrée dans la grotte; la femme épuisée n'avait pu ni se lever ni fuir, mais la bête sauvage s'était approchée doucement du nouveau-né et lui avait offert sa mamelle velue, en regardant la paysanne d'un air d'amitié. La mère d'Antonio, revenue de son épouvante, avait reconnu là un signe du destin et le gage d'un avenir extraordinaire promis à son fils ; elle permit que la louve
revînt pour allaiter l'enfançon et lui versât, avec son lait, la vigueur héroïque qui devait faire de lui un homme supérieur à tous les autres, car il posséderait, grâce à la terrible nourrice, toute la force encore indomptée des espèces primitives, unie à la raison humaine.
Dans la Sicile de ce temps-là, pour celui qui était né pauvre, il n'y avait qu'un moyen de vivre libre et riche : c'était de se faire brigand. Docile à ses instincts, Antonio, bien avant qu'il eût atteint l'âge d'homme, choisit pour sa carrière le brigandage. Paître des chèvres, gratter le sol pour y faire pousser un peu de blé maigre ou le creuser pour en tirer du soufre, ce n'était point le lot de celui qui était né sous une étoile sanglante et qui avait pressé de ses lèvres la mamelle d'une fauve.
Immédiatement, les autres bandits prirent cet adolescent pour chef, aussi spontanément que les hordes guerrières jadis hissaient le meilleur soldat sur le pavois. Le mouchoir rouge en serretête, le fusil à l'épaule, Antonio-à la Longue Caboche régna sur la Sicile non comme un roi, mais comme un dieu.
Car il fut évident tout de suite que sa force et l'immunité dont il jouissait dans les périls et les risques de son état n'étaient point des choses simplement humaines. On en avait eu la preuve. A Mussomeli, par exemple, sur la place publique, les carabiniers avaient fait feu sur lui : il s'était évanoui dans l'air, à la vue de tout le monde, il avait disparu dans la fumée des coups de feu. Et, après, on avait retrouvé sur le sol vingt balles tirées contre lui, presque à bout portant, dont aucune ne l'avait atteint.
Il faisait mieux que de se moquer de la maréchaussée ; il tenait en respect même les puissances des ténèbres. Seul, il osa s'aventurer dans la Caverne de l'Enfer qui débouche dans l'autre monde, et il en revint sain et sauf. Il se promena, à la nuit close, sur les collines de Jacobia, où paissent des moutons aux yeux de braise, et il scruta même les profondeurs infinies de la grotte qui s'ouvre au-dessous. Quand il en remonta, il n'était pas plus pâle que quand il y était descendu.
En Sicile, les esprits ont cette étrange lubie de tenir des foires nocturnes, où les vivants ne
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sauraient se fourvoyer sans courir les plus grands périls. Il y a, à Girgenti, la foire de Borsadoro, ainsi appelée parce qu'on n'y vend que des objets en or. La foire du Destin est particulièrement terrible. D'ordinaire, elle est annoncée par des feux follets qui semblent jouer à se poursuivre sur la cime des arbres et des rochers : les fantômes s'y rendent comme au sabbat, à califourchon sur des nuages, en chantant des chants bizarres. On entend des cliquetis de squelettes dans la nuit. A la place choisie surgissent de terre les boutiques du diable, dont les auvents s'ouvrent comme des ailes de chauves-souris; elles sont pleines d'étoffes merveilleuses, d'armes enchantées, de pierres magiques, d'escarboucles, d'émeraudes, d'émaux verts :1e vert est la couleur favorite du démon. La foire des Tilieri est encore fameuse. Celle-là est fréquentée par les anciens habitants de Sélinonte, la ville qui couvre de ses ruines géantes des lieues de rivage, du côté de la mer d'Afrique. Ayant vécu avant le christianisme, ils sont tous damnés. Quand la pleine lune éclaire les débris des deux métropoles qui jonchent la côte, pareils à
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des ossements disséminés dans le désert fiévreux, ils se lèvent, tout engourdis, d'entre les fûts brisés et les marches écroulées des temples, tels qu'une troupe d'oiseaux sinistres essayant leurs ailes avant de s'envoler. Puis ils prennent leur essor, spectres au-dessus des ruines spectrales, et, s'ils rencontrent un vivant, rien qu'à le regarder ils en font un mort, qu'on trouvera le lendemain couché dans l'herbe.
Or Antonio était allé à la foire de Borsadoro, à celle du Destin, à la foire des Pilieri, sans y laisser un cheveu de sa tête — sa longue tête qui lui avait valu son surnom.
Qu'il eût fait un pacte avec Satan, c'était cependant peu probable. Il était bon chrétien, à sa manière. Il se servait, pour le plus grand bien des pauvres et des faibles, de la terreur qu'il inspirait aux riches et aux puissants, et, quand il /aisait rendre gorge à ceux-ci, ceux-là en profitaient presque toujours. S'il prélevait une dîme sur quelque marchand avare, la plus grande part allait aux nécessiteux, et ainsi, lui qui représentait et incarnait le désordre, il rétablissait une espèce d'ordre social. Au besoin,
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suppléant l'autorité infirme ou maladroite, il s'improvisait justicier. Un serviteur du prince de Trabia prétendait avoir été détroussé par les brigands qui lui avaient volé une cassette pleine d'objets précieux; en réalité c'était lui qui se l'était appropriée. Quelques jours après, le prince, se promenant dans son parc, voyait Testalonga surgir devant lui au détour d'une allée, le bandit lui tendait la cassette : « Voilà, monseigneur, dit-il, ce que vous cherchez. N'accusez pas les brigands, le voleur est chez vous. En continuant votre promenade, vous le verrez attaché à un arbre : je l'ai surpris au moment où il enterrait la cassette et je l'ai attaché solidement. Il n'avait encore rien soustrait de ce qu'elle contenait; il y a même laissé quelque chose de plus : ses oreilles. Vous les trouverez au fond, c'est moi qui les lui ai coupées pour lui apprendre à respecter le bien de son seigneur. »
Une autre fois, il entend dire qu'un avare, voleur et usurier,laisse dans la misère une proche parente; il fait cerner la maison par ses hommes, entre par une fenêtre et s'empare du magot,
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qu'il donne à la pauvresse, ne gardant pour lui qu'une petite somme, à titre d'honoraires. Une autre fois encore, il s'en prenait à un méchant prêtre, qui refusait d'enterrer le mari d'une malheureuse paysanne, parce que celle-ci ne pouvait pas lui payer ses prières. La veuve se lamentait dans sa cabane à côté du cadavre et invoquait tous les saints. Ce fut Testalonga qui répondit. Il alla trouver le prêtre, le prit à la gorge, le força à remplir son ministère auprès du mort, et ensuite à envoyer dix onces d'or aux orphelins...
C'est pourquoi le peuple affectionnait Testalonga, sachant bien que de lui il n'avait rien à craindre, mais qu'il pouvait au contraire en attendre une protection efficace. Les pauvres gens se confiaient à lui sans peur, il était pour eux un messie.
Naturellement la Nunziata, qui l'aimait ainsi que toutes les Siciliennes à travers sa légende, rêvait de lui comme d'un libérateur et d'un maître à la fois. Souvent, après que son père l'avait battue, elle avait eu l'idée de s'enfuir
vers la région des bandits, de se rendre à leur quartier général, qui n'était qu'à une journée de marche, et de demander à parler au chef. Alors, elle se remettrait entre les mains d'Antonio, pour qu'il fît d'elle ce qu'il voudrait, une compagne ou une esclave. Pourvu qu'il la gardât! Mais de cela elle n'était guère en peine, elle se savait belle.
Un tel homme devait être rude avec les femmes. Bah! tant pis! Au moins elle serait battue par quelqu'un qu'elle aimait. Et avec lui elle mangerait à sa faim, elle aurait des pendeloques de cuivre à ses oreilles, un peigne de faux corail dans ses cheveux et, qui sait? peutêtre même une chaîne d'or.