AU CAMP DES BANDITS
Ce jour-là, son père, fou d'ivresse et de fièvre, l'avait frappée avec férocité : la corde dont il l'avait fouettée s'était teinte de sang. Nunziata, de rage plus que de douleur, s'était roulée par terre : le bourreau paternel, après avoir retourné d'un coup de pied son corps frémissant, était reparti pour la soufrière où ses deux fils travaillaient. La mère de Nunziata et ses sœurs étaient absentes.
Elle se releva, frotta ses reins meurtris, alla vers l'unique bahut de la maison, ouvrit un tiroir, y prit un mouchoir rouge noué, qui contenait quelques poignées de baïoques, la seule réserve
LA BKIGANOE 21
du ménage. Elle coupa une grosse tranche de pain dur, qu'elle serra dans le mouchoir avec les sous. Puis elle sortit. Avant de passer le seuil de la cabane, elle avait exploré du regard toute l'étendue d'un jaune sale qui était la campagne : elle n'avait vu personne de connaissance. Les gens étaient tous aux soufrières. Alors, elle se mit en marche.
Ce jour-là, le ciel était bleu comme en Afrique sur le Sahara, le sol brûlait : Nunziata se trouvait entre deux fournaises. Au zénith se fonçait un outre-mer opaque, mais, àl'horizon, l'atmosphère paraissait blanche de chaleur. Toute autre que la fille du désert serait certainement tombée sur place, foudroyée par le formidable éclat solaire. Mais Nunziata avait la tête et les jambes solides; l'intolérable ardeur qui dévorait toutes choses ne faisait qu'allumer en elle une énergie, une volonté enflammée de conquérir ce qu'elle allait chercher auprès du bandit : une vie audacieuse, un amour sauvage. Elle marchait vire sur ce terrain qui brûlait la plante de ses pieds nus; parfois, elle se retournait, comme si elle eût craint d'être suivie, et, prise de terreur tout à
coup, elle piquait sa course follement vers l'horizon, soulevant sur ses pas une poussière fine, impalpable, qui était comme l'écume de cette mer de sables. La cuisson du soleil lui était agréable sur ses joues, sur sa nuque, sur ses chevilles; c'était le baiser rude de la liberté vers laquelle courait la vagabonde. Elle sentait non moins voluptueusement les récentes meurtrissures de son corps, dernier rappel de l'esclavage dont elle venait de s'affranchir. C'était fini, maintenant, cette misère !
Elle allait, heureuse, pressée, sans une goutte de sueur. La faim se fit sentir; sans s'arrêter, elle dénoua le mouchoir rouge, en tira la tranche de pain : ses dents aiguës brisaient la croûte dure et la broyaient.
Quand elle eut mangé, elle eut soif et blasphéma contre elle-même. Elle avait oublié d'emporter à boire. Lorsqu'on doit traverser un enfer pareil, c'est de la folie. Elle regarda de nouveau autour d'elle, et cette fois elle souhaita la rencontre de quelqu'un, d'un berger qui sûrement n'aurait pas été aussi imprévoyant et qui ne refuserait pas de partager avec elle l'eau de sa
cruche. Elle savait déjà que les hommes ne lui résistaient guère.
Justement, un flot de poussière, à quelque distance, lui annonçait l'approche d'un troupeau de moutons. Le pâtre les menait, escorté de deux grands chiens à tête de loup.
Elle doubla le pas, elle arriva bien vite à sa hauteur. L'homme avait une quarantaine d'années, une figure morne, embroussaillée de barbe. Mais quand il la vit ses yeux brillèrent.
Elle vint hardiment à lui.
« Ami, dit-elle, j'ai soif, »
Il regardait stupidement la belle fille, il ne répondait pas; on eût dit qu'il ne pouvait plus parler et que le long silence imposé dans ces éternelles solitudes avait rouillé sa voix, comme celle du fantôme virgilien que Dante rencontra dans la forêt âpre et redoutable, au pied de la montagne que la louve lui défendait.
Cependant il parvint à articuler une parole :
« Tiens, bois, » dit-il.
Elle prit la cruche, elle but d'un trait ce qui restait. Les yeux du pâtre brillaient singulièrement. Peut-être était-il furieux de voir sa réserve
tarie d'un seul coup et de penser qu'il lui faudrait achever cette mortelle journée sans une goutte d'eau pour rafraîchir sa gorge serrée dans un étau de feu.
Mais non, il s'approchait, il ouvrait les bras.
« C'est juste, dit Nunziata, tu as bien droit à un baiser. Tiens, le voilà. »
Et elle le mordit. Puis, elle éclata de rire et elle se sauva. Il demeurait stupide, la main sur sa joue; la Nunziata était déjà loin. Elle courait.
Elle avait gagné maintenant les confins du désert et des terres labourables. Elle apercevait sur une colline, à mi-hauteur, quelques maisons disséminées : c'était là que campaient les bandits. Testalonga y demeurait dans l'intervalle de ses expéditions. Elle força la marche. Ses pieds saignaient, le soleil lui dévorait la nuque, elle commençait à sentir le vertige de la fatigue et de la chaleur lui étreindre la tête, tandis que ses jambes fléchissaient. N'importe! Elle hâta l'allure, craignant, si elle cédait à sa faiblesse, de tomber sur le chemin avant d'avoir atteint le seuil protecteur.
A présent, elle gravissait la pente terrible-
LA BRIGANDE 2f
ment escarpée. Un homme, armé d'un fusil, sortit tout à coup de derrière un énorme cactus tout chargé des rouges fruits écailleux.
(c On ne passe pas, cria-t-il rudement. Qu'estce que tu veux?
— Parler à Antonio.
— Comment t'appelles-tu ? y> Elle haussa les épaules.
« Les malheureux n'ont pas de nom. Dis-lui, si tu y tiens, que la Nunziata, une pauvre fille, vient le trouver pour lui demander asile. »
L'homme la regarda mieux, et, parce qu'elle était jolie, il lui répondit plus doucement :
« Viens avec moi, tu lui diras toi-même. »
Elle gravit le sentier, derrière lui, jusqu'à la ferme abandonnée qui servait de quartier général aux brigands. Dans une salle basse quatre ou cinq hommes, le fusil entre les jambes, étaient assis sur des chaises de bois. On entendait leurs cris de loin :
(( Tre!
— Cinque !
— S eue 1
— Quattro!
— Sei ! »
Les bouches s'ouvraient toutes grandes, pour hurler les chiffres : les grandes mains levaient ou repliaient leurs doigts avec rapidité, entre chaque exclamation jetée à pleine voix.
C'était Antonio de Blasi, le terrible Testalonga lui-même, qui jouait à la mourre avec ses lieutenants Peppino, Gigi, Leone, dit Saha-le- Viti, et Gabriele, car il était un chef familier et bon camarade, sitôt qu'il ne se trouvait plus « en affaires ». Il se montrait volontiers d'allègre humeur; il était, à ses heures et quand tout allait bien, un gran buonrempone, une façon de Roger Bontemps.
La Nunziata le regardait en face, avec des yeux d'amour: certes, elle n'avait pas peur de lui. Elle avait tant rêvé de cet homme! Testalonga aussi la regardait, et il s'était aperçu tout de suite qu'elle était jolie, car il était connaisseur.
(( Qu'est-ce que tu veux, ragana ? » lui demanda-t-il.
La voix du terrible Antonio n'était point rude; au contraire, elle faisait merveille, lorsque, délicatement accompagnée par la guitare, elle mo-
dulait un sirvienre, une aubade, une plainte d'amour. Si elle se haussait de façon comminatoire quand il s'agissait d'objurguer un prisonnier récalcitrant qui trouvait sa rançon exagérée, elle devenait singulièrement douce quand le roi des brigands parlait à une jolie fille. Et ses yeux, ses magnifiques yeux siciliens, s'adoucissaient de même alors.
Le son de cette parole mâle et caressante acheva de mettre Nunziata en confiance.
« Je suis venue à toi, Antonio, dit-elle, pour te demander ta protection. »
Elle le tutoyait, selon la simplicité homérique de l'usage sicilien, qui ne connaissait guère le vous, et employait seulement Sa T{évérence et Son Excellence pour les prêtres et les grands seigneurs.
(( Quelqu'un t'a fait du mal? interrogea Antonio.
— Mon père me hait, il me bat; ce matin il a failli me tuer. Ma mère ne m'aime pas. Nous sommes cinq enfants dans la maison près des Zolfare. On meurt de faim.
— Visgraiiara !
— Antonio de Blasi, tu es bon, tu es puissant. Je me suis sauvée auprès de toi. Tu feras de moi ce que tu voudras. »
Un gros éclat de rire l'interrompit : Peppino, Gigi, Leone et Gabriele s'amusaient. Ce que Testalonga ferait de cette jolie fille? Parbleu, cela ne se demandait pas.
« Silence, les garçons ! » prononça le chef, de sa voix de commandement.
Puis il répondit à la fugitive avec douceur :
« C'est bon, tu resteras avec nous, et, si ton père n'est pas content, il viendra me le dire. Il y a un lit là-haut pour toi. Tu n'en auras peutêtre pas toujours si tu nous suis dans nos expéditions. En attendant, crois-moi, profite de celui-là. Tu dois être lasse, si tu viens des Zolfare... Martona!... »
Une vieille femme qui servait les brigands, un peu brigande elle-même, apparut.
« Mène la ragana dans la meilleure chambre, et monte-lui son dîner, qu'elle mange et se couche tout de suite. Elle n'en peut plus... Allons, à demain, figliuola : va te reposer. »
Nunziata vint à lui, se pencha pour lui baiser les mains.
Mais elle se ravisa. D'un élan impétueux, elle se jeta à son cou et lui baisa les lèvres. L'avenir, l'amour, la liberté sauvage, elle embrassait tout cela en embrassant cet homme.
LA MONACELLA
Maintenant, la Nunziata était la maîtresse d'Antonio et la reine des brigands. Vêtue en homme, coiffée du béret rouge à gland, elle chevauchait aux côtés de son ami, faisait le coup de feu, soignait les blessés après la bataille, et partageait le commandement avec Testalonga. Elle était du sang de ces héroïnes qui justifient les inventions du Tasse et de l'Arioste; les Clorinde, les Marphise et les Bradamante. Telles furent, dans l'histoire, les deux femmes pirates, Anne Bonny et Marie Read en Angleterre, et, en Espagne, ce diable femelle, ce chat sauvage
du Guipuzcoa qui s'est appelé la Nonne Alferez.
Nunziata était devenue encore plus belle : la magnifique énergie animale de sa nature s'était épanouie dans la vie libre, l'amour, la violence, le vagabondage. On ne pouvait pas la regarder sans la désirer cruellement, comme un fruit admirable mais défendu par des épines féroces : la jalousie de Testalonga, qui était une assez terrible chose, et sa propre chasteté que sa passion exclusive rendait plus redoutable encore. Contre la moindre approche amoureuse, elle se révoltait, les griffes hautes, ainsi qu'une tigresse. Deux des bandits l'aimaient à perdre la tête, Leone et Gabriele, Leone surtout; aucun n'osait se déclarer. Leone, en pensant à elle, se mordait les mains, dans ses nuits d'insomnie. Elle les avait devinés, et, fermant à demi ses paupières sur ses prunelles de fauve, elle regardait nonchalamment ces deux hommes en train de devenir fous à cause d'elle. Cette folie l'amusait, elle goûtait une joie perverse à voir leur passion s'exaspérer pour l'idole inaccessible. Chacun d'eux savait bien qu'elle n'appartiendrait pas plus à son
rival qu'à lui-même, cela ne les empêchait pas de se haïr mutuellement de toute la force de leur amour pour elle : aucun d'eux ne pardonnait à l'autre de la désirer en même temps que lui, aussi inutilement que lui. Jamais jalousie ne fut plus absurde que celle-là, ni plus enragée. Un jour, ayant bu, ils se querellèrent; Leone tua Gabriele d'un coup de couteau.
La Nunziata ressentit ce malheur avec orgueil et joie. Un homme était mort à cause d'elle. Un homme avait égorgé son ami, son compagnon d'aventures et de crimes, à cause d'elle, qui ne faisait qu'en rire. Cette pensée surexcitait, aiguillon diabolique, sa passion pour Antonio : dans ses bras, elle pensait avec sensualité au sang qui avait coulé pour elle, et l'étreinte de son amant lui paraissait alors plus délicieuse, puissante comme la mort dont l'image venait de surgir parmi l'acre volupté.
Testalonga avait vu avec chagrin la mort de son lieutenant, qui s'était toujours montré courageux et fidèle, mais il n'avait pas voulu sévir contre Leone; celui-ci lui était trop précieux, et c'était, après lui-même, le plus redoutable des
LA BRIGANOE 33
bandits. D'ailleurs les deux adversaires s'étaient battus loyalement, ils avaient vidé leur querelle en hommes d'honneur, c'était affaire entre eux, et personne n'avait rien à y voir. Tant mieux pour le survivant!
Entre deux coups de main, les bandits prenaient quelques jours de repos dans leur retraite accoutumée. Testalonga avait l'air soucieux. Nunziata lui demanda ce qui pouvait le tourmenter.
D'abord il ne répondit pas; il bourrait sa pipe à petits coups; il haussait les épaules, il grognait à mi-voix des choses qu'on ne pouvait pas comprendre; il faisait en un mot toutes les façons d'un qui ne veut pas parler. Ou bien il déclarait d'un ton bourru qu'il n'avait rien, qu'il voulait seulement qu'on le laissât tranquille. Mais il finit tout de même par avouer :
« J'ai vu la zMonacella, hier soir... »
Nunziata tressaillit.
Il est toujours dangereux de rencontrer la
zMonacella, de causer avec elle. C'est une ondine singulière qui se promène sur le bord des ruisseaux et des fontaines, vêtue de trois robes de nonne superposées et de couleur différente, suivie d'un grand chien. Le signe de la croix ne la fait pas fuir; il n'est donc pas probable qu'elle soit un suppôt de Satan. Mais elle n'en vaut guère mieux pour cela. Comme elle a la garde des trésors enfouis dans le lit des rivières, elle en profite pour offrir des richesses fabuleuses à ceux qu'elle veut entraîner avec elle dans sa froide demeure. Ceux qui la suivent ne reparaissent jamais plus parmi les vivants.
Et Nunziata se rappelait une terrible histoire, un de ses premiers souvenirs d'enfance. Une petite fille avait un jour rencontré la Monacella qui tenait un coffret plein de pièces d'or et d'argent.
« Viens avec moi, avait dit la fée, et tout cela sera pour toi ».
La fillette épouvantée, ayant reconnu l'ondine, s'était sauvée à toutes jambes. Elle raconta l'aventure à sa mère, qui, furieuse, la battit cruellement parce qu'elle avait refusé un trésor
LA BRICANDE 3f
sans songer à la pauvreté des siens. Tout en la rouant de coups, elle lui reprocha sa lâcheté et son mauvais cœur.
Le lendemain, l'avare paysanne fit endosser à Maruzza un scapulaire, la revêtit de la robe bénite de la Vierge del Carminé, lui passa au cou un chapelet, des médailles. Et, quand le crépuscule fut venu, elle lui dit :
« Va maintenant à la fontaine, c'est l'heure où la Monacella rôde de ce côté. Va hardiment : à cause du scapulaire, de la robe, du chapelet et des médailles, elle n'aura sur toi aucun pouvoir. N'aie pas peur d'elle, mais rappelle-toi bien que si tu reviens sans le coffret tu auras encore affaire à moi. »
Et la pauvre Maruzza partit toute tremblante, ne sachant si elle avait plus peur de sa mère ou de la fée. Comme le jour précédent, elle rencontra la Monacella.
a: Tu es venue, lui dit celle-ci, tu es plus raisonnable aujourd'hui. C'est bien. Tu auras l'argent et l'or que je t'ai promis. Mais d'abord ôte ta robe. »
Elle étendait vers elle sa main transparente,
une main pâle et qui semblait fluide comme l'eau des fontaines. Maruzza, terrifiée, s'écarta d'un bond et revint chez elle dans un tel état que sa mère n'osa pas la battre ni même la gronder. Au contraire, elle la soigna et la mit au lit. Mais la frayeur de la petite lui avait donné une fièvre si forte qu'elle en mourut.
Telle était la terreur qui environnait la perfide Monacella. En apprenant que Testalonga avait eu un colloque avec elle, la Nunziata ne put s'empêcher de trembler. Elle n'ignorait point cependant qu'il ne craignait guère les esprits, que ceux-ci le toléraient sans révolte dans leurs repaires souterrains parmi leurs assemblées, à leurs sabbats et à leurs foires nocturnes, qu'il se mêlait à eux aussi familièrement que s'il eût été des leurs. Mais, sans qu'elle sût pourquoi, les pires fantômes, eussent-ils des ailes de chauve-souris, des faces de singe, des gueules de crocodile ou des becs de vautour, ne lui eussent pas causé la moitié de la peur que lui inspirait le nom seul de cette étrange Monacella, fuyante, glissante et onduleuse comme
l'eau des rivières, le long desquelles elle marchait silencieusement avec son grand chien pâle sur ses talons.
D'une telle rencontre, il ne pouvait résulter rien de bon pour Antonio ni, par conséquent, pour elle-même, puisqu'ils n'étaient qu'un cœur et une âme, comme ils n'étaient aussi qu'une seule chair.
« Raconte-moi, » dit-elle à Testalonga.
Le bandit se signa, afin de conjurer à l'avance le sinistre effet des paroles qu'il allait dire, car il lui faudrait rapporter à Nunziata les discours de la fée ; il se dégage toujours on ne sait quelle détestable influence des mots prononcés par une voix maudite. D'ailleurs, c'était déjà suffisamment dangereux de s'occuper de la Monacella, de parler d'elle et de la nommer par son nom.
« Voilà, dit-il. Il y a trois jours de cela.
— Trois jours? Tu as été si longtemps sans me rien dire?
— Je n'osais pas, » avoua-t-il simplement. Singulière parole dans la bouche d'un tel
homme! Si Testalonga n'avait pas eu cette
figure contractée et ces yeux sombres, on aurait vraiment pu croire qu'il se moquait.
Mais il poursuivit :
« C'était après la colaiione. Je faisais la sieste au bord du ruisseau, tu te rappelles?
— Oui.
— A un certain moment (je crois bien que je ne dormais plus, car il me semble que j'entendais le vent dans les herbes) j'ai vu la Monacella, debout auprès de moi, comme je te vois.
— Corpo di Cristo! murmura la Nunziata, frissonnante.
— Elle était immobile, elle me regardait. Son grand chien lui léchait la main gauche qui pendait; elle tenait sa cassette de la main droite. Je la regardais aussi... Elle a parlé la première.
— « Antonio, m'a-t-elle dit, ceci est pour toi (( si tu veux me suivre. » ■
ce Je n'ai pas été surpris, puisque c'est tou-l jours ce qu'elle dit à ceux qu'elle accoste. Et je lui ai répondu :
— (( zMadonna, je vous remercie. Mais gardez ce votre cassette. Ce que je gagne me suffit.
— « Tu me méprises, Antonio, a-t-elle repli-
LA BRIGANDE "JÇ
(( que, puisque tu méprises mes dons. Tuas tort « et tu t'en repentiras.
« Elle parlait toujours sur le même ton doux et tranquille. Tu sais que la Monacella n'élève jamais la voix, ne crie jamais et ne rit jamais. C'est pour cela qu'elle est si terrible.
(c Puis elle a ajouté :
— « Je t'aime, Antonio, quoique tu ne mé- (( rites pas mon amour. Mais toi, tu n'aimes que (( la Nunziata, et c'est à cause d'elle que tu ne « veux pas venir avec moi. Prends garde à elle ! « La Nunziata t'aime aujourd'hui. Elle te trahira « demain. »
— Elle a menti! d
La Nunziata s'écria ainsi, contre toute prudence, sans songer combien il était téméraire et fou d'irriter encore davantage la Monacella contre elle-même et contre Antonio.
Puis elle tira son poignard de sa ceinture et le tendit à Testalonga :
(( Par le sang et les larmes du Christ, si tu crois qu'elle a dit vrai, anwr mio, je te supplie de me tuer. Je ne peux plus vivre près de toi si tu as cette pensée. »
Antonio la regarda jusqu'au fond des yeux.
Puis, il lui saisit la tête à deux mains et il l'attira contre la sienne avec une violence sauvage :
« Je t'aime, » répondit-il, ses lèvres sur celles de sa maîtresse.