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SAUVÉE ET PERDUE 29I

Pendant deux jours l'homme courut la ville, les hôtels, les bureaux de police; il n'était plus seulement hébété, il était fou. Il bégayait des questions fiévreuses, incohérentes, avec des yeux déments et des gestes d'épileptique. Partout on réconduisit avec la même réponse : personne ne se souvenait des Ambroselli. Qui donc, après une catastrophe où les disparus, les morts se chiffrent par cent mille, les ruines par des millions, se serait rappelé une chose aussi minime que celle-là : une famille étrangère qui s'était trouvée par hasard à Messine au moment du désastre, juste à point pour recueillir une petite fille mourante sous des décombres?

L'homme, après ces expéditions inutiles, revint, comme une bête blessée à son gîte, vers l'endroit où était sa maison, et se roula de rage, en écumant, sur les décombres.

Giuseppina était peut-être sauvée, mais elle était perdue pour lui.

Les étrangers visitent toujours Messine-la- Morte dans son cadre magnifique, où sa beauté en ruines rayonne encore. Parfois, des touristes rencontrent le rôdeur sinistre qui hante les ruines, du côté de la cathédrale, et qui a l'air d'en être le génie farouche.

Il ne daigne pas les voir, à moins que, par hasard, il n'y ait une petite fille avec eux.

Alors, il lui passe dans les prunelles un éclair fauve : il regarde l'enfant comme s'il allait en faire sa proie. Ses yeux de père frustré et désespéré semblent des yeux d'assassin.

Il regarde. La taille de la fillette, la couleur de ses cheveux, son âge, il a tout examiné, tout supputé.

Puis il retombe dans son imbécillité morne. Ce n'est pas encore elle. Ce n'est jamais elle.

Sauvée! Perdue!

Le Baiser de la Morte

N parlait de la façon particulière dont les Italiens envisagent et traitent la mort — c'est-à-dire très familièrement.

On citait les trépassés portés le visage découvert en pleine rue, pour que leurs amis puissent les voir une dernière fois dans leur promenade funèbre, et ce salut presque jovial, que les paysans de Sicile adressent à leurs voisins partis pour l'éternité : Bon voyage! On rappelait l'effroyable cimetière souterrain des Capucins à Palerme où les défunts sont accrochés au mur, moitié cadavres moitié squelettes.

Je prétendis, à ce propos, que je connaissais un trait de mœurs italiennes plus frappant encore et presque incroyable, mais que je ne le révélerais point, dans la crainte de terrifier les dames qui m'écoutaient. Et, naturellement, celles-ci insistèrent.

« Puisque vous y tenez, dis-je à la belle curieuse qui me pressait, je vous raconterai donc comment la duchesse florentine Béatrice est morte. Mais vous ne me reprocherez point ensuite de vous avoir donné le cauchemar.

<( Vous savez qu'elle a toujours été unpeu folle. Jeune fille, elle étonnait les Caséines par ses allures cavalières : on ne parlait que d'elle, et il est vrai qu'il eût été difficile de ne pas remarquer une personne de dix-sept ans qui menait à quatre avec l'autorité d'un coachman anglais et qui chevauchait des bêtes endiablées qu'on aurait crues sorties de l'enfer.

(.(. Elle se maria avec le duc de Villareale, qui n'avait que tout juste de quoi faire honneur à son rang, mais qui était beau à la fois comme un toréador espagnol, un ténor italien et un seigneur du temps des Valois. Elle l'épousa contre

la volonté de sa famille, dans un coup de tête. Cette folie lui réussit. Les époux furent idéalement heureux.

(( Une enfant leur naquit. A partir de ce jour, il y eut quelque chose de changé dans l'âme et dans la vie de la duchesse Béatrice. Sur l'amoureuse et sur la coquette, la mère, en elle, prévalut.

(( Elle se mit à idolâtrer safiUe, avecunemportement de tendresse sauvage, pour ainsi parler. Quand elle tenait la petite Lisa dans ses bras, elle avait l'air d'une lionne cajolant son lionceau et lançant en même temps des regards de mort à quiconque fait mine d'approcher.

(( Lisa avait cinq ans. Vous qui ne l'avez pas connue, vous ne pouvez pas vous imaginer ce qu'était la grâce de cette fleur italienne. L'année où elle est morte, sa mère l'avait amenée avec elle à San-Rossore; les baigneurs qui s'y trouvaient à cette époque ont tous gardé le souvenir de deux yeux frais et profonds comme des étoiles noires, d'une bouche d'ange aussi ronde, aussi pure que celle des musiciens célestes qui sonnent de la trompette dans les fresques du

moyen âge, de lourds cheveux, dont les grappes retombaient, luisantes, autour des joues claires. Enfin, le rêve d'une mère réalisé, épanoui, vivant.

« La duchesse Béatrice séjournait précisément à San-Rossore lorsque arriva la chose épouvantable.

« Elle était seule avec sa petite fille. Son mari devait venir la rejoindre, arrivant de Florence dans la voiture d'un ami. Béatrice avait, ce jourlà, un engagement mondain, dont elle ne put se libérer. Lisa obtint d'aller avec la femme de chambre au-devant de son père.

(( A la sortie du faubourg, l'enfant aperçut de loin l'équipage et reconnut le duc. Elle échappa à la domestique, qui lui tenait la main, et prit sa course. Elle n'avait pas vu une voiture qui arrivait au grand trot, par un chemin transversal.

(( Elle fut renversée et écrasée.

« La douleur de la mère fut sauvage comme sa tendresse. Pendant un jour et une nuit, elle hurla auprès du petit cadavre. Pendant près d'un mois elle demeura comme folle. Après avoir jeté les premiers cris de son désespoir, elle s'était tue; elle n'avait plus prononcé que les

paroles nécessaires pour signifier sa volonté, par quoi elle se rattachait encore à la vie et au monde extérieur.

« — Je veux qu'on l'embaume, — » avaitelle dit.

« Le duc, désespéré comme elle, avait fait exécuter cet ordre.

« Et maintenant, dans un frais jardin de j asmins et de roses, en bordure de la route, juste en face de l'endroit oîi la chose effroyable avait eu lieu, dans un caveau de marbre blanc, au fond de la chambre souterraine, que l'on avait parée comme un dortoir de princesse, à demi couchée sur des coussins de soie précieuse, la petite Usa reposait pour l'éternité.

(( C'était elle. Ses yeux étaient clos, mais ses lèvres souriaient, rouges comme si elle avait vécu. Et, comme dans la vie encore, il y avait du rose sur ses joues claires.

(( Elle semblait s'être endormie, le teint animé par les jeux qu'elle venait d'interrompre. Cet éclat immarcescible du frêle visage enfantin faisait croire à quelque gracieux miracle.

« Etait-ce la Vierge, en sa pirié maternelle.

était-ce l'ange gardien de Lisa qui veillait à ce que la beauté de l'enfant élue ne se fanât jamais sur la terre, tandis que son âme se récréait dans un paradis puéril?

(( Il n'y avait là aucun miracle. La mère avait simplement fait farder les joues de son enfant. Coquetterie suprême qu'une Française eût trouvée sacrilège, que l'Italienne jugeait naturelle, et qui, en effet, pouvait paraître odieuse ou touchante.

« Telle la piété barbare qui enlumine les visages des madones comme les figures de cire des coiffeurs, et les vêt d'oripeaux ainsi que des poupées.

« La frêle figurine, sous le carmin et le blanc de céruse, souriait, souriait, souriait, à donner le cauchemar, petite idole puérile parmi l'amas des soieries pourpre et or.

(( La duchesse Béatrice allait presque chaque jour, quand venait le soir, visiter son enfant,

qui souriait ainsi dans sa tombe. Elle faisait de longues stations dans la chambre fleurie de la petite morte, elle remontait transfigurée. Tandis que sa forme en deuil passait à travers les jasmins et les roses de l'enclos, son visage rayonnait d'un saint enthousiasme. Elle venait de converser avec Lisa, qui lui parlait à travers son sommeil, de l'autre côté de la mort.

« Les paysans qui l'épiaient, inquiets et scandalisés, car ils considéraient qu'une telle piété maternelle était une profanation des mystères éternels, la virent un jour remonter plus pâle, le visage livide sous une sueur rouge, une sueur de sang.

« Elle marchait avec peine. Elle rentra difficilement chez elle et se mit au lit en arrivant.

« Au bout de la semaine, elle mourait.

« Des gens qui l'avaient suivie, sans qu'elle s'en doutât, dans la chapelle, l'avaient vue poser ses lèvres sur la face de la trépassée, qui semblait toujours vivre. Hallucinés par la peur, ils ont dit que l'enfant, réveillée tout à coup, s'était penchée vers sa mère et lui avait rendu son baiser.

« La 'duchesse Béatrice aurait été tuée ainsi par le baiser de la petite morte jalouse, qui la voulait près d'elle, dans sa tombe fleurie.

(( Les médecins croient qu'elle a été simplement empoisonnée par les fards décomposés. Et la sueur de sang qu'on a vue sur son visage était le rouge dont elle avait fait peindre les lèvres à jamais immobiles de Lisa. »

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