ROME
Il ne faudrait pas visiter Rome. Il faudrait l'habiter, la contempler à ses heures de suprême beauté, lui dire des mots d'amour djnt une ville a l'air de sourire comme une femme. Et ce sont là des moments rares, imprévus, que les guides sont impuissants à préparer, dont la douceur prend l'âme, tout au fond.
Tenez, vous revenez, par exemple, un soir, d'une course lointaine à quelque ruine, avec la lassitude de l'histoire, des notes érudites, de tout l'appareil destiné à soulever notre ad-
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miration et qui la tue le plus souvent; vous revenez, c'est le crépuscule. Les vapeurs montent de la vaste plaine, et sont rouges au couchant. Vous suivez une rue sombre, et vous levez les yeux. Devant voua, la colline est en pleine lumière, barrée de hantes façades jaunes, ^oupe étage de palais dont chacun est une merveille de grandeur, dont l'ensemble est un chef-d'œuvre de fantaisie, et que tache çà et là un petit cyprès noir ou la gerbe d'un palmier. Vous vous retournez : derrière il n'y a plus que des ombres bleues, des toits de maisons qui ne sont que de longues lignes d'azur, des courbes infiniment pures de coupoles, s'enlevant sur le ciel qui est léger, couleur d'or pâle, pareil aux auréoles byzantines. La rue est silencieuse. Rome fait peu de bruit.
Oh 1 comme alors on subit l'ensorcellement de cette ville unique, comme on comprend les peintres, ou les âmes fatiguées et rêveuses, qui sont venues à Rome pour trois semaines, et ne l'ont plus quittée!
Vraiment, j'ai senti, à la revoir, que j'aimais Rome pour la première fois. Mais dire pourquoi et de quels éléments cet amour est formé
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je ne le saurais pas. Il y entre, comme dans tous les amours, une part d'inexplicable.
Je crois que l'accueil des Romains n'y est pas étranger. Ils ont une hospitalité naturelle, à la fois familière et réservée, que donne la longue habitude de recevoir. Chez les grands surtout, on rencontre une sorte de sentiment très particulière. Us ne font aucune différence entre les étrangers. Italiens du nord ou du midi, Allemands, Français, Espagnols, Russes, Anglais, sont égaux devant la belle indifférence accueillante du Romain. Ils peuvent venir. On comprendra leur langue, leur nature, leur esprit; on saura suffisamment l'histoire contemporaine de leur pays pour les entretenir de la patrie absente ; on ouvrira devant eux, avec la même bonne grâce, les salons qui sont des galeries et les galeries qui sont des musées, et chacun pourra se croire à peine sorti de chez soi, dans ce monde où tous les mondes passent. Cette égalité de traitement cache peutêtre un fond d'orgueil hérité des anciens maîtres de la terre, une conviction de supériorité que les luttes des peuples plus jeunes, leurs succès, leurs conquêtes, les vicissitudes des
forlUDes parliculières, la fortune même Rome, ne sauraient atteindi'e et intéressent i peine. Elle est agréable cependant, et, bim qu'elle n'en soit pas un, elle flatte comme uiè
Rien n'étonne, au surplus, comme de ren-' contrer des gens qui ne sont étonnés de rieii. J'imagine que nous sommes un peu, pour des Romains, comme des caravanes chargées daà leur apporter non plus le tribut en argcntj mais les nouvelles, une idée des affaires et dit train du monde. Vous croyez leur apprendw quelque chose. Mais ils en savaient déjà moitié, ou bien ils s'en doutaient. Les carai vanes précédentes les avaient préparé avaient, avant vous, vu des forestieri de voiP nation, ou d'une autre, grâce auxquels i étaient renseignés. Aucune ville n'étant plu! traversée que la leur, ils auraient une notioal de tout sans même voyager. Et ils voyagenlj pour la plupart. Et ils ont tous des amîsT ou des parents dans les capitales, tous des! revues, des journaux, et le don de divination,! qui vient d'une longue pratique des homm^eJ
J'arrive, vers dix. heures du soir, chez ,
princesse A... Trois salons de suite^ déserts, merveilleusements meublés et tapissés d'objets d'art. Dans le quatrième, la princesse est assise et travaille, vêtue de sombre, blonde, belle d'une beauté régulière et douce : c'est une Italienne, d'une de ces grandes races un peu tristes pour qui les Italiens pourraient avoir inventé leur joli mot de morbidezza. Son mari lit une revue, à demi couché sur un canapé- II se lève, vient à moi, me présente, et reprend l'entretien commencé ailleurs, avec cette aisance, cette souplesse d'esprit et de mouvement qui se transmet si bien et s'acquiert très peu. Nous causons de vingt questions. Il a sur chacune des idées et, ce qui est plus rare, des lectures à citer. « Vous connaissez cet ouvrage allemand? me dit-il. Vous feriez bien de consulter le volume d'un Anglais, lord D..., un de mes amis. Très curieux. » Il n'ignore ni la dernière pièce, ni le dernier roman, ni la dernière mode de France. Elle non plus.
Et je suis sûr qu'ils en savent autant sur l'Angleterre, l'Autriche ou l'Allemagne. Elle parle peu, sensément, avec une sorte de dignité nonchalante. Un mot drôle fait venir à ses
lèvres un sourire très Gn, très vite effacé. La jolie tête blonde reste le plus souvent immobile, penchée, et le reflet de !a lampe ne bouge pas sur le collier à gros grains d"or ciselé.
Un familier de la maison survient, un personnage des Caliibres ou d'ailleurs, un biizsun'o. Il est éperdument provincial auprès d'eux. A un moment, il a parlé de l'Italie, « cette jeune nation. » Le prince A..., d'un geste lan^issant, a repiqué son épingle de cravate, et, les yeux encore baissés: « Oui, toute jeune, a-t-il dit, avec beaucoup de siècles sur les épaules.
Ce sentiment de la gloire de la Rome antique se retrouve dans toutes les classes de la société. Il me paraît l'emporter de beaucoup, au moins dans le cœur des Romains proprement dits, sur la vanité qu'ils tirent de la Rome moderne. Un employé de bureau me disait : i La gran-.
deur de Rome a fait la grandeur de la malaria. On exagère celle-ci, à cause de l'autre. J'ai rencontré, tout à l'heure, au coin d'une ruelle, deux gamins en culotte et en chemise, les pieds nus. Le plus âgé n'avait pas douze ans. Chacun tenait à la main un bout de bols pointu, en guise de poignard, et cherchait à
toucher l'autre. Je me suis arrêté pour les regarder, ce qui les a singulièrement animés. Après un moment de lutte indécise, le plus grand s'est écrié : « Tu vas voir que je suis un Romain de Rome! Eomano di Roma. » Et il a porté à son adversaire un coup droit, qui a dédiiré la manche à la hauteur de l'épaule. Non loin de là, dans l'angle d'une porte, une vieille, dont la jeunesse avait peut-être été disputée au couteau, riait silencieusement.
L'ancienne population a été débordée par une invasion d'étrangers. Rome comptait, en 1870, deux cent vingt-six mille habitants ; elle en a près de quatre cent mille, dit-on, d'où il suit que, sur quatre passants, deux seulement, en moyenne, sont Romains. Ceux-ci ont cependant conservé leur manière d'être et beaucoup de leurs usages. Dans la ville transformée ils continuent à parler le patois de Rome, à habiter les vieux quartiers; ils sont, à la manière des ancêtres, intelligents, amis d'un travail coupé de nombreux repos, très enclins à compter, pour vivre, sur la générosité des grands, à considérer comme des droits quiritaires les sinécures des administrations publi-
ques ou particulières, casaniers, un peu rndes d'apparence, mais d'apparence seulen.ent, dans le gouvernement domestique, assez jaloux, et passionnés pour les petits tours à la campagne, où l'on ne dépense guère. Les femmes du peuple portent encore le corset de couleur vive. Les hommes des domaines seigneuriaux, des tenute lointaines, viennent, à certains jours, visiter ceux des faubourgs, et faire leurs provisions. Les bouchers, pour tenir écartés les flancs ouverts des moutons et des veaux, se servent de roseaux verts garnis de leurs feuilles. Personne ne se préoccupe beaucoup du lendemain. Tout se fait avec une lenteur diplomatique, coi (empo. Si vous traversez, le soir, vers cinq heures, la place Golonna, vous la verrez pleine de gens qui sont là par la force d'une tradition immémoriale, causant, par groupes, des affaires de la cité ou des leurs propres. Les plus grosses eotreprises rurales, comme les petites, se discutent là, sous les murs du palais Cbigi. Parfois un vigoureux gaillard, au teint brun, met la main dans sa poche, la retire à moitié seu- Itment, comble de blé qu'il laisse retomber assez vite, pour que le public ne soit pas au
courant de la chose. C'est une vente de semences qui se conclut. Et vous pourrez observer, à la même heure et de la môme place, que la coutume romaine de se promener au Corso, dans cette rue médiocre, longue et sans échappée, est demeurée triomphante, malgré la via Nasionak et les quartiers nouveaux.
Non, la transformation de Rome n'est pas le fait des Romains. Ils n'auraient pas conçu ce plan régulateur, hardi jusqu'à la brutalité, qui a'inquiète assez peu des églises et des souvenirs. Us n'auraient pas détruit le pont Saint- Ange, comme on le fait en ce moment. S'ils l'avaient démoli, et qu'ils eussent trouvé des arches du moyen âge, que le Bernin avait seulement couvertes d'un revêtement et couronnées de statues, ils se seraient arrêtés. Et, s'ils avaient soupçonné, par-dessous les arches moyen âge, le troisième pont, d'époque romaine, que les travaux viennent de mettre à nu, ils en auraient dégagé un morceau seulement, pour avoir une ruine de plus. Ils étaient, au fond du cœur, et ils sont encore pour le système de la rue respectueuse, qui tourne le monumenL et s'incline, à sa manière, devant
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lui. Mais ils ne protesteront pas, et se serviront du pont neuf. Parmi les habitudes qu'ils ont conservées de leur antique lignée, figure celle d'assister aux révolutions, non pas impassibles, mais avec une résignation de connaisseurs.
J'ai rencontré chez lui le commandeur G... M... Il était dans son cabinet de travail. Mais il m'a fait entrer dans une petite pièce à côté, un scdotto quelconque. — A quoi bon laisser entrevoir qu'on rédige un rapport, qu'on a des correspondances, des dossiers, des livres ouverts sous la main? — Il est donc sorti, pour me recevoir, du sanctuaire des affaires privées, et je lui ai dit :
— Mon cher commandeur, expliquez-moi le krach des maisons de Rome.
Il s'est approché d'une fenêtre étroite, ouvrant sur un paysage vaste, sur les prati di CastellOy le Vatican et le Monte-Mario qui les dominent, le commencement de la plaine du Tibre fuyant à droite.
— A la distance où nous sommes, m'a-t-il dit, vous voyez que ce quartier a l'air presque entièrement bâti et habité. Il ne diffère pas beaucoup d'aspect des quartiers plus proches.
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Cependant il est à moitié ruiné et à moitié désert.
Il se retourna du côté opposé, et, d'un geste, indiquant le mur peint en blanc, avec des encadrements légers, dans un goût vaguement pompéien :
— De ce côté également, vers la gare, sur les collines du Viminale et du Pincio, vous constaterez des ruines semblables. Elles nous font très grande honte, à nous Romains, et nous ne voulons donner suite à aucun projet d'exposition universelle à Rome, avant qu'elles aient disparu. Est-ce qu'on prétend convoquer le monde entier pour lui donner le spectacle de ces ruines toutes neuves?
» Nous avons voulu faire trop grand et trop vite. C'a été une première faute, faute de direction celle-là, qui en a déterminé d'autres, innombrables. La vieille Rome n'est pas maniable comme une ville moderne. Le sol miné, percé, plein de substructions de plusieurs âges, l'abondance des monuments encore debout, la fréquence des pentes, les habitudes d'un peuple ancien, qui ne se modifient pas en un jour, étaient autant d'obstacles avec les-
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quels il aurait fallu compter. On aurait pu transformer Rome lentemeat. Mon Dieu, ce n'e.st pas là une idée sacrilège, ni nouvelle. Le premier Empire l'avait eue. Vers la 6n du régime pontifical, monseigneur de Mérode avait commencé à l'appliquer. Il représentait l'élément progressiste, quand le cardinal Antonelli incarnait la tradition. On peut rap])eler l'initiateur des grands travaux romains. Nous lui devons la construction de la gare, celle de la caserne de Macao, et surtout la cia Nationale, qui eût été plus belle s'il avait pu l'achever.
» Il l'avait conduite jusqu'auprès du Quirinal, Elle devait, de là, passer, sur un viaduc, audessus du Forum de Trajan, et, par une lai^e courbe, déboucher sur la place de Venise, dans l'axe du Corso. C'eût été très beau, très harmonieux. Mais monseigneur de Mérode avait de plus vastes plan^. Il y avait travaillé avec Lamoricière. Il les étudiait encore lorsque les Italiens étaient déjà maîtres de Rome, et les discutait avec le baron Haussmann, réfugié chez ■ nous pendant la guerre franco-allemande.
M. Haussmann s'y prêtait volontiers. On raconte même qu'un jour, pour résumer son avis,
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il aurait dit, en désignant les vastes terrains, non encore construits, qui s'étendaient autour de la gare : « Voyez-vous, monseigneur, votre Vatican, vos musées, vos galeries, c'est beau, mais c'est froid. Je voudrais faire prendre l'air à vos statues, et tracer par ici un bois de Boulogne sacré. »
» Le mot n'était pas joli seulement: il était sage. Beaucoup de Romains estiment, comme moi, qu'il eût été politique de ne pas chercher à déplacer brusquement le centre de Rome, d'arrêter par un bois de Boulogne, sacré ou non, le progrès de la ville vers ces régions lointaines, trop vastes, difficiles à couvrir, pour diriger tout l'effort des constructeurs vers les praiidi CastellOy pour faire sortir de terre un quartier nouveau, compact, entre le Tibre et le Vatican.
» Nous n'en sommes plus à ces rêves. La via Nazionale, au lieu de dépasser le Quirinal a servi à le dégager. Elle a été violemment détournée pour venir en zigzag, avec des pentes terribles, tomber à angle droit sur le Corso. On a projeté, puis entrepris des travaux gigantesques, tous à la fois. Après les premières années d'occupa-
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tioi), quand la conquête a été consommée par la résidence de la cour à Rome, quand on a vu la population s'augmenter rapidement, on a été pris d'une fièvre d'audace : on a entrepris de canaliser le Tibre, ce (jui nous a coûté plus de cent cinquante millions; on a décrété que la Rome nouvelle surpasserait l'ancienne et l'absorberait, qu'elle serait une grande ville moderne et une place de guerre; on a publié ce fameux plan régulateur qui rendra Rome méconnaissable, et Ta rendue déjà, — au prix, de sacrifices que je ne veux pas énumérer, — bien différente de ce qu'elle était,
» La première faute, faute de direction, je le répète, a donc été de prétendre improviser une capitale. On a, sans l'avoir cherché sans doute, provoqué toutes les spéculations et affolé les esprits. Les Italiens ont cru que Rome ne s'arrêterait plus de grandir. La ville éternelle est devenue un marché ouvert, et, les premières maisons bâties ayant donné de beaux bénéfices, tout le monde a voulu bdtir, non seulement tes capitalistes, mais de simples brasseurs d'affaires, des gens qui ne possédaient qu'une redingote et des relations. Si bien que nous avons
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VU un de ces « instantanés » , un entrepreneur de dixième ordre, faire une superbe faillite de quarante millions.
» Ahl les beaux jours de folie! De 1883 à 1887, nous avons vécu en pleine féerie. Les terrains vagues des nouveaux quartiers, les jardins, les vignes mêlées d'arbres fruitiers, — les délicieuses vignes si chères aux Romains, — s'achetaient au poids de l'or. Des princes dépeçaient eux-mêmes leurs palais et leurs parcs. Les banques de spéculation poussaient comme des champignons à l'ombre de nos grandes banques d'État. II suffisait d'être connu de quelque employé supérieur, pour passer au guichet. Le candidat à la propriété foncière, sans argent, achetait un lot, une ai^ea fabbricabile. Il empruntait pour payer, et signait un billet à trois mois, renouvelable, qui était escompté en Italie, et, généralement, passait en France. La banque prenait hypothèque sur le terrain. On creusait les fondations. La banque reprêtait, pour construire le premier étage, et, Tétage bâti, prenait une nouvelle hypothèque, et ainsi de suite, jusqu'au pignon. Vous devinez si les murs montaient de tous côtés 1
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» Il s'en élevait tant que le nombre des logements tendait à dépasser celui des locataires. Un commencement de malaise se manifesta. 11 s'accrut des rivalités, vraies ou prétendues, entre la Banque nationaleet la Banque romaine; le bruit courait qu'elles ne s'entendaient pas comme deux sœurs. Mais enfin, nous nous en serions tirés, avec des prorogations et un krach modeste, comme toutes les nations s'en permettent, de temps à autre : la politique agressive de M. Crispi perdit tout. La France s'inquiéta. Vos banques devinrent réservées, puis décidément inhospitalières, et six ou sept cents millions de billets, ne trouvant plus de crédit, retombèrent sur la place de Rome.
n Ce fut la fin. Les banques de circonstance, voyant les sources tarir, refusèrent de prêter. Les entrepreneurs refusèrent, et pourcause, de rembourser. Les maçons descendirent des échafaudages, la truelle encore pleine. Les peintres s'arrêtèrent au milieu d'un filet. Les faillites de particubers et de Sociétés éclatèrent comme un chapelet de mines reliées entre elles. La panique s'en mêla. En vain, pour conjurer la crise, M. Crispi obligea-t-il la Banque natio-
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nale à faire aux établissements menacés une avance de cinquante millions. Le désastre ne put être conjuré. Les Sociétés de crédit liquidèrent, A la place de l'argent, qu'elles avaient dispersé, elles ne retrouvèrent que des immeubles, la plupart à moitié bâtis, les autres difficiles à louer, parce que toute une armée d'employés, de directeurs et d 'ouvriers avaient quitté Rome. Mais elles-mêmes étaient débitrices de grosses sommes envers la Banque nationale. Elles passèrent leur actif à leur principale créancière qui possède de ce chef, aujourd'hui encore, une partie notable des nouveaux quartiers.
Voilà l'histoire. »
— Elle est simple en ce qui concerne les spéculateurs ordinaires. Mais comment expliquezvous que de grands personnages, qui possédaient d'immenses fortunes, aient pu sombrer de la même façon?
— Vous faites allusion à des princes? Ne nommons pas... Tout le monde sait... Mais, en effet, monsieur, c'est une chose très étonnante, d'autant plus que le patriciat romain, surtout le monde noir, ne prodigue pas Targent en réceptions, vit simplement, et, s'il n'a pas de dettes
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anciennes, venues d'héritage, offre l'exemple de cm belles forlunes, sans fissures, qui parais- Bftnt à rai)ri même d'une imprudence. Malheureusement, ici, l'imprudence fut énorme, difficile à concevoir, (iz'lui auquel vous pensez, coiiinui j'y pense moi-même, avait surtout une fortune territoriale. S'il se fût contenté de vendre m» terrains, il aurait gagné. Mais il voulut jouer à lui seul le rôle d'une Société. Il emprunta pour prêter aux entrepreneurs, et ne prit pas môme hypothèque. N'étant pas payé, il renouvela ses engagements, et laissa les intérêts s'accumuler. Au bout de peu d'années les quelques millions empruntés au début étaient devenus trente millions, et la faillite générale lo surprit avec cette dette énorme, des débiteurs insolvables et sans garantie, et des terres hypothéquées, dépréciées par la crise.
— El le pape? Est-il vrai que le saint-siège ail engagé et perdu des capitaux dans l'affaire?
— Oui et non. La chose a été exagérée et snriout mal expliquée. Je crois la bien connatlre. Vous saurez donc qu'un prélat romain, monseigneur Folchi, administrait les finances du saint-siêge, avec une commission de trois
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cardinaux, n'ayant que voix consultative. Peu à peu il s'abstint de conférer avec la commission, et, sachant l'activité de Léon XIII et le plaisir qu'il éprouve à faire le plus de choses possible par lui-même, ses borna à prendre l'avis du pape, quand il en était besoin. Or, au moment où Rome s'abandonnait aux spéculations que je vous ai racontées, et cherchait partout des prêteurs, on représenta, de divers côtés, au saint-père, qu'au lieu de placer en Angleterre ses capitaux de réserve, il ferait mieux et plus patriotiquement, il rendrait service au peuple de Rome, en achetant des actions de plusieurs Compagnies romaines. Les valeurs 80 tenaient alors assez bien. Le pape suivit le conseil. Plus tard, la noblesse, engagée dans les afl'aires de terrains et de constructions, lui demanda de lui emprunter. C'est une tradition très ancienne et très naturelle des pontifes romains, d'aider de leurs deniers les grandes familles romaines. Le pape prêta donc, d'abord en prenant hypothèque. Puis on se relâcha des précautions nécessaires. Monseigneur Folchi, et c'est la grave erreur qu'on lui reproche, consentit à recevoir en nantissement des titres de
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ces mêmes Sociétés, qui devaient ou crouler, ou perdre la moitié de leur t'aleur quelques mois plus tard. Ces générosités accompagnées d'imprudences causèrent de gros embarras au saint-si^e. On a dit qu'il a\'ait perdu ainsi vingt millions. Cela eût été possible, s'il avait ' fallu réaliser de suite l'actif de créances et de i gages. Mais une liquidation patiente donnera ' des résultats inûniment moins mauvais. Toutefois, vous ne serez pas étonné d'apprendre que Tancienne commission de Lrois cardinaux a été | rétablie, et qu'ils ont aujourd'hui, en matière ■■ de finances, voix délibérative.
Le commandeur m'avait répondu sur un ton de conversation aisée, avec une sorte de dilettantisme où je devinais le plaisir de jouer avec les mots et les souvenirs, de couvrir et de découvrir les personnes. Quand il en fut rendu à ce point, il cliangea bruaquemenl de phjsio- , nomie, et me dit, me regardant, avec une , petite lueur dans les yeux :
— Maintenant, allez voirl Mais ne soyez pas injuste. Rappelez-voua qu'au début, tout au moins, de cette entreprise inachevée, il y a eu un enthousiasme, un désir d'embellissement, i
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une illusion peut-être sur la grandeur future de Rome, qui peut servir d'excuse à plus d'une faute, et qu'au surplus nous n'avons pas le monopole des affaires qui tombent!
J'allai donc voir, et j'avoue que j'avais été très prévenu contre les nouveaux quartiers par plusieurs de mes amis. Mes premières promenades me conduisirent, par mille détours voulus, du Pincio à la gare, de la gare à Sainte-Marie-Majeure, de Sainte-Marie-Majeure à Saint- Jean-de-Latran et au delà, hors les murs. Voici, rapidement, l'impression qu'elles m'ont laissée.
En deçà de la porte Pinciana, un grand nombre de maisons ont été construites sur l'emplacement de l'ancienne villa Ludovisi, dont on a conservé le casino, orné de fresques du Guerchin. Le prince Buoncompagni s'est fait bâtir un palais entouré de jardins moins vastes que les anciens, mais très beaux encore. Partout aux environs, les rues larges, bien tracées, manquent de ces merveilleuses apparitions de palmiers en gerbes et de chênes verts ondes, qui ravissent le regard quand on monte vers les collines de l'ancienne Rome. Elles sont
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bordées de palais, la plupart loués par étages, carrés, d'une blancheur neuve, ou, plus souvent encore, peinis en jaune pille. Via Sardegna, via Ludovisi, via Buoncorapagni, via Sallustiana, le style est le m^nie. On croirait reconnaître parlent le même architecte hanté par les modèles de la Renaissance.
L'aspect est celui d'une ville d'hier, sans monuments, — car les deux cents mètres de façade du ministère des finances n'en constituent pas un, — et qui pourrait également se rencontrer en Europe, en Amérique, ou dans l'enceinte d'une exposition universelle de n'importe où. Certaines gens s'en déclarent révoltés. Ils ont une puissance d'indignation quejen'ai pas. Toutes ces maisons peuvent être plus ou moins bien distribuées? Que nous importe? Nous ne les habitons pas. Elles jurent avec les anciens quartiers? Ceux-ci n'ont-ils pas été neufs autrefois, et voisins de constructions antérieures? Il me semble qu'à moins d'avoir sans ce-sse présente l'image de la colonne Trajane ou du Panthéon, — qui n'est pas d'Agrippa, — on peut voir, sans mauvaise humeur, ces rues pleines d'air et d'éclat, à défaut de passé. Si
c^ l'architecture manque un peu d'invention, les , pentes se chargentde rompre l'uniformité. Elles mettent des jours entre une corniche et l'autre, font saillir les angles, étagent les terrasses. Le goût des lignes et de la proportion est partout remarquable. Et la pâleur ardente des façades qui grimpent est d'un effet charmant, sur le ciel italien. D'ailleurs, très peu de maisons fermées, ici, et beaucoup de boutiques ouvertes. Nous sommes dans un bon coin des quartiers neufs.
Rue du Vingt-Septembre, en face du ministère des finances, par une échappée, j'aperçois une première bâtisse inachevée, abandonnée, lamentable avec ses murs inégaux et noircis au sommet. Dans la rue du Prince-Humbert, très longue et parallèle au chemin de fer, plusieurs maisons sans boiseries aux fenêtres, ou avec des boiseries, mais toutes les vitres brisées. Deux ou trois sont barricadées à l'intérieur. En travers de chaque baie, on voit des planches croisées et clouées. Je m'informe.
« Vous supposez bien, monsieur, que tatit d'appartements déserts tentent les gens qui n'en ont pas. Un pauvre diable ouvre une
porte, visile l'immeuble, le trouve à son goùl Il appelle sa famille. On s'installe. Personne u veille. Les voisins sont indulgents. Cela dui un peu de temps. Puis un agent des financer vient à passer. « Oh! oh! un étage louél Im posons vitel » La feuille d'impôts est envoyé* diligemment au propriétaire, deux fois sur quatre à la direction de la Banque nationale; qui s'étonne d'avoir des locataires sans le i voir, prend des informations, requiert les cai biniers, et encloue tous les huis. Voilà l'expB cation des planches en croix et des poi condamnées, n
A mesure que j'avance vers Saint-Jean-de- Latran, les îlots bâtis ne perdent pas leur aspect mon umentiil, mais la population devient plus pauvre et plus dense, et des signes évidents révèlent la construction hâtive, à bon marché. Sur la place Victor-Emmanuel, une rangée d'énormes colonnes, imitation de marbre, formant portique et soutenant cinq ou six étages, montrent à nu le simple appareil de briques dont elles furent faites. Le revêtement de stuc est tombé par endroits. Des bras de fer entourent le haut des fûts ; un décor en ruine.
^i Et le môme spectacle se prolonge. Et le même palais Renaissance, plus simple, mais non moins
* vaste, tantôt ouvert, tantôt fermé, nous poursuit jusqu'à l'extrémité de la ville, jusqu'à la basilique, omnium urbis et orbis ecdesiarum mater et caput. Là, il se dresse isolé, au milieu de terrains invendus et vides. Une nuée de locataires peuple les chambres. Des haillons sèchent à toutes les fenêtres, et le vent qui souffle secoue ces guirlandes de misère.
Heureusement, du haut des marches de Saint-Jean, on découvre aussi la campagne romaine. Elle était, un matin surtout que je m'étais égaré jusque-là, d'une harmonie de lumière que les mots ne peuvent rendre. Il n'y avait pas d'arbres, pas de plans distincts marqués par des obstacles, mais de belles lignes de plaine nue, légèrement bossuée, d'un vert qui devenait blond en s'éloignant, pour se fondre insensiblement dans les teintes d'azur des montagnes d'horizon, que couronnait une frange de neige éclatante. Au-dessus, le ciel partout très pur, d'argent d'abord, au ras des neiges, puis d'un bleu lavé, pailleté d'étincelles blanches et très loin de ces tons violents que
LES ITALIENS D IIIJUUH:
riiuaj^inatioa populaire prête au ciel italieaJ
Je demeurai si longtemps l£t, en haut i marches de Saint-Jean, i]u'un mal m'en pritj qui ne m'a pas quitté. Ce n'élait pas la fièvreJ C'était l'amour de la (ampai;iie romaine, quel de trop rares étrangers vont voir. 11 ne mfl^ vînt que par degi-és. Il me conduisit d'aboni â visiter les faubourgs au delà des portes, me donna l'occasion de compléter l'enquête sommaire que j'avais faite. Car, si vous voule;; ■vous rendre un com[)te exact des effets désa treux de la crise édilitaire, ne parcourez | seulement les quartiers dont j'ai parlé, et ceux i iespraUdi Castello, pleins d'édiflces plus grands encore et de fondrières lamentables; allez vers \afiorta Scdaria, franchissez les murs et quelque cent mètres de route. Alors vous jugerez de ce que fut cette folie de spéculation : de tous côtés, des casernes ouvrières délaissées, Tune à peine sortie de terre, l'autre élevée jusqu'au premier, jusqu'au second, jusqu'au troisième étage. Des escaliers tournent en l'air, dans des tourelles à demi écroulées. L'eau tombe directement sur les plafonds, émielte les plâtres, coule en traînées jaunes et noires sur les murs. Des lattes
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disjointes se détachent et pendent. Les rues de cette cité morte n'ont que des noms et de l'herbe. On ne voit pas trace de voirie. Quelquefois un rez-de-chaussée est habité par une famille pauvre : le reste de la maison se pourrit lentement; on ne met plus même d'écriteaux « à louer >, on sait bien qu'on ne louera pas.
J'entre dans un porche, d'au moins cinq mètres de voûte, devant lequel trois enfants jouent à la morra. Ce n'est qu'un atelier de forgeron . Quelque voisin, embarrassé de sa charrette, l'a mise au fond, les brancards en l'air. Je vois plus loin un charmant petit hôtel, loué, par exception, bâti à la lisière de VAgro immense. Je m'approche, — voyez ce détail qui montre bien la prodigieuse puissance d'illusion de certaines heures, — le couloir d'entrée est peint à fresque; les murs sont couverts de paysages et d'amours joufflus; un lion de pierre taillée, assis sur un socle, au pied de l'escalier, regarde la très chétive ménagère d'un des locataires, qui vient d'entrer devant moi, et qui monte, un paquet de linge sous le bras. L'hôtel est loué à de pauvres gens.
Tout cela serelèvera-t-il?Verra-t-onle bouquet
ti>i LES ITALIENS d'aUJOU R D* H U I .
de lauriers verts au faîte des murs terminés? Peul-étre, avec le temps, dans certains autres quartiers, mais pas dans celui-ci. Pour occuper tous les logements vides de Rome, il ne faudrait rien moins que l'armée de cinquante mille ouvriers, entrepreneurs, travailleurs et spéculateurs de toute sorte, que la crise a chassés, et que rien ne rappelle encore.
Mais ce ne sont pas seulement des ruines, anciennes ou nouvelles, que l'on rencontre en parcourant les environs de Rome. Dans mes premières promenades, sans m'écarter beaucoup de la ville, deux choses encore m'ont paru iligncs d'attention : les fortifications nouvelles et l'équipage des charretiers qui transportent lo vin des châteaux romains.
Les charretiers sont de noblesse, puisque leurs armes ont été dessinées par Raphaël : je veux dire leur voilure et leur soffietto.
La voiture est étroite et longue, d'un modèle U^aueoup plus fin qu'à Bercy. On peut Tacheter Uuile faite. Mais le soffetto se trouve. Un char- \v\m* qui se respecte va dans les bois de la v^^mpagne, souvent dans les maquis de l'hôpi-
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tal San-Spirito, qui sont un peu à tout le monde, — étant le désert même et le plus beau modèle d'abandon qui soit, — et tourne, retourne, bat les buissons, jusqu'à ce qu'il ait rencontré un tronc de bois dur, ayant cinq ou six branches écartées qui partent du même point, et forment comme une niche : un arbre qui fait la main. S'ils ont découvert cette jolie charpente d'une seule pièce, ils la coupent, taillent la base en pointe, et l'enfoncent au côté gauche de leur charrette, en avant de la roue. Puis, ils requièrent un spécialiste qui tend, en avant des cinq doigts levés, sur des cercles mobiles, une capote d'étoffe blanche, ornée de festons de laine bleus, rouges, jaunes, verts, suivant les goûts, et de pompons, et de franges multicolores. Voilà le conducteur à l'abri du vent et de la rosée dangereuse des matins. Mais que l'équipage soit complet ainsi, ohl non, il s'en faut encore de deux grands points. Que serait un charretier romain, je vous le demande, sans ses vingt-quatre sonnettes choisies une à une, combinées pour donner des quartes et des tierces savantes, et pendues en demi-cercles autour du sofpetlo?
Pourrait-il dormir? Serait-ce une joie d'aller sur les routes sans musique? Le peuple romain reconnaîtrait-il son serviteur et son ami, lui (|ue (les siècles ont habitué à ne point séparer la profession d'avec sa sonnaille? Il en faut donc vingt-quatre : pas une de moins. Et la dernière dilllcult6 sera alors de suspendre, sous la barre des essieux, un tonnelet vide, le bitjdncio^ dont les vibrations seront d*accord avec la musique d'en haut. Le tonnelet sert dans le cas où l'un des barils, couchés en file sur la voiture, viendrait à couler en chemin. Mais presque toujours il se balance, inutile, heurté, ronflant, faisant sa partie de basse. Il iin{)orLe donc de ne pas le prendre au hasard, et ces artistes de charretiers savent ce qu'il en coûte, pour avoir un tonnelet ben aœordato. De la poésie pure, vous le voyez. Comment s'est-il trouvé un édile pour la persécuter!
Cependant rien n'est plus vrai. Les charretiers ont eu un ennemi, ou plulùL leurs sonnettes.
On finirait peut-être par le découvrir, en cherchant bien, dans les listes du Sénat. Cet homme irrespectueux des usages était, il y a quelques années, assesseur de police. Ilabitait-il une
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rue sur le passage des porteurs de vin? 11 défendit absolument les campanelle^ sous prétexte qu'elles faisaient du bruit. Pouvaientelles faire autre chose? Vous pensez l'émoi de la corporation. Autant valait la tuer.
Elle se réunit. Elle mobilisa toutes ses relations. Quelques hommes courageux et haut placés prirent la défense du sofpelto contre Tédit, et portèrent la question devant le Conseil municipal de Rome. D'abord le cruel assesseur ne voulut rien entendre. Puis, sur le conseil de gens avisés, il accorda dix-huit sonnettes.
C'était bien peu. C'était trop peu. Aussi les charretiers, diplomates à leur manière, à la façon romaine, qui est faite de patience et du sentiment de la fragilité des choses, accrochentils, de temps à autre, une sonnette illégale. On en a dix-neuf; on en a vingt. Ne le dites pas, je vous en prie, à vos amis d'Italie, mais je crois bien, une fois, en avoir compté vingt-quatre.
Les fortifications m'ont inspiré un intérêt d'un autre ordre, et des plus respectueux. Je me suis toujours tenu à distance, n'ayant aucune compétence, ni aucun désir de m'en voir attribuer une par le gouvernement italien.
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Je ne sais donc que ce qu'un profane peut entendre et peut voir.
Or, il suffit de sortir des rues de Rome pour se rendre compte que cette place constitue, dès aujourd'hui, un camp retranché. Le plan avait été con(;u dus les premières années de l'entrée (l(»s Ilîili(ms à Rome. Mais les travaux n'ont commencé qu'en 1877.
Ces travaux sont de deux sortes : un mur d'enceinte à l'ouest, et une ceinture complète do forts ci de batteries avancés, distants, en moyenne, de quatre à six kilomètres de la place Coloiina. La simple inspection d'une carte exi)lique ce système de défense. Rome se trouve, en effet, plus exposée du côté de la mer, non seulement parce qu'un débarquement pourrait jeter une armée sur cette rive du Tibre, mais aussi en raison de la nature du sol, qui est tourmenté, boisé, difficile à battre sur une grande étendue. Les six forts placés là, sur la rive droite du Tibre (Trionfale, Casai liraschi^ liocceay Aurélia antica, Bravetta^ Portueuse)^ sont donc soutenus, en arrière, par un retranchement encore inachevé, qui commence au nord, près du Monte-Mario, enveloppe, à
petite distance, le Vatican et le Transtévère, et doit rejoindre le Tibre à sa sortie de la ville. On peut avoir une idée de cet ouvrage en allant se promener sur le Monte -Mario.
J'ai admiré, pour ma part, la profondeur du fossé et la belle pierre travertine dont les deux parois sont faites.
Sur la rive gauche, au contraire, le sol découvert et plus égal laisse toute leur action aux feux croisés de l'artillerie. Les Italiens, c'est-à-dire le génie, aidé, le plus souvent, par des équipes de forçats, y ont élevé huit forts, à deux kilomètres environ l'un de l'autre, et trois batteries supplémentaires, l'une au nordest, sur la voie Nomentane, deux au sud-est, battant la via Appia et la via Tuscolana. Tout cela, paraît-il, est du dernier bon goût militaire : casemates partout, de quoi abriter deux bataillons sur chaque point, télégraphe, téléphone, puits, dépôts de vivres. Quand les chemins de communication auront tous été construits, — ce qui ne tardera pas sans doute, — Rome aura un système de fortifications complet et redoutable.
Ce sont donc ces promenades aux quartiers
nouveaux, puis dans les fauboui^, puis hors l(îs murs, à la suite des charretiers romains, (|ni m'ont conduit à aimer de plus en plus la rainpaf^nc romaine, à étudier la question de VAf/roy et à me passionner pour elle.
(«ir il existe une question deVAgro^ une des [)lus iiiicioimos à la fois et des plus actuelles (|iii puiss(înt préoccuper un Romain et intéi'(îsspr un étranger.
J<î (lois dire d'abord ce que c'est que VAgro vomano. Je*, ne le savais pas bien, et peut-être (Iii('lr|uos ])ersonnes sont-elles encore mal rensoif^nérs, comme je l'étais moi-même, sur ce j)()inl dr f^éof^rnpliic. Dans l'acception la moins \'iXv\^i\ (»t lii plus exact c du mot, c'est le vaste liîMil, plateau, élevé de trente à quarante inrlfes en moyenne au-dessus du niveau de la mer, (pii (înveloppc la ville et décrit autour (l'eHcî une sorte de triangle. Le plus long côté, quatre-vingt-dix kilomètres, s'étend sur la Méditerranée, de Sanla-Severa, au nord, à Astura, prés de Porto d'Anzio. Le second côté va de Santa-Scvera jusqu'au pied des Apennins d'où descend l'Aniene. Le troisième rejoint la mer, laissant à gauche les montagnes d'Al-
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bano. Ainsi dessiné, ce territoire correspond à peu près à celui de la commune de Rome, la plus grande de toute l'Italie, qui comprend deux cent douze mille hectares. La ville éternelle est posée au milieu de cette immense étendue presque déserte, sans la moindre cité rivale, « seule comme le lion », disent les Italiens K
Rien n'est plus hasardeux qu'une statistique de VAgro. Hommes et bêtes y sont migrateurs.
Cependant les comices agricoles 'assurent que VAgro nourrit environ six mille bœufs et taureaux, dix-huit mille vaches, sept mille chevaux et juments, douze mille chèvres et trois cent vingt mille brebis. Le gros bétail ne quitte pas la campagne, mais les brebis descendent en automne des hauts pâturages de montagnes, et y remontent quand arrive Tété. Elles constituent la principale richesse des domaines, et forment, le plus généralement, des troupeaux de plusieurs milliers de têtes. Leur
1. Voyez Monografia délia città di Roma et délia campagna romana, publiée par le ministère de Tagriculture, vol. I*''. Étude sur les conditions topographiques et physiques de Rome et de sa campagne.
fromage frais, la ricottay fait les délices des Romains; leur fromage dur, formaggio pecorinoy rappelle la patrie absente aux matelots des deux marines.
Le personnel chargé de la conduite et du soin de ces bandes d'animaux n'est pas considérable. Mais il est fort intéressant, à cause de ses mœurs et de sa hiérarchie traditionnelle. Vous avez peut-être rencontré, dans les quartiers extrêmes de Rome, ou même de bonne heure, traversant le Corso, un cavalier vigoureux, brun, coiffé d'un grand chapeau mou, les épaules couvertes d'un manteau noir à doublure verte, très ample, qui tombe jusqu'au milieu des bottes, et tenant à la main une lance de bois ferré. C'est le butiero de la campagne, le gardeur de chevaux ou de vaches, l'errant qui passe sa vie à poursuivre ses bêtes égarées, les fait changer de pâturages, et travaille leur lait. Il est aussi bon cavalier que les hommes de Buffalo-Bill, avec lesquels il a lutté à Rome, dans un tournoi mémorable, si bien que le « colonel » lui-même, admirant ses rivaux, prononça leur éioge en ces termes : « Moins de légèreté, autant de solidité, intré-
pidité égale, bonne connaissance de leur métier avec des intermittences de bordées terribles : vos hutteri de la campagne romaine sont vraiment des œw-boys. »
Tous les chefs ont plusieurs chevaux à leur disposition. Ils portent des titres qui existaient déjà sans doute quand ceux de comte et de baron n'existaient pas. Le chef de la vacherie s'appelle le massaro; celui de la bergerie, le vergaro. Ils ont sous leurs ordres un nombre . d'hommes qui varie assez peu, au moins dans les grandes exploitations. Ainsi, pour le service d'une masser ia de quatre mille brebis, on compte qu'il faut de vingt-six à trente personnes. Le minorenle, chef des buffles, et le sous-chef, le vece^ ont également une vingtaine d'employés au-dessous d*eux...
Les buffles I c'a été longtemps un de mes rêves de les voir de près, non pas du chemin de fer, ou lorsqu'ils passent enjugués, hébétés, dans une rue de Rome, tirant un fardeau trop lourd pour des bœufs, mais en liberté, dans les pacages de YAgro, Je Tai réalisé, et je dirai comment. Mais cela devient difficile. Us ont beaucoup diminué dans la campagne romaine.
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Elle en possédait cinq ou six mille, il y a vingt ans. Sont-ils beaucoup plus de deux mille aujourd'hui? On dit que non. Et cependant ces étranges animaux rendent des services qu'on ne saurait demander à des espèces voisines. Je ne parle pas seulement du fromage blanc que donnent les bufflesses, uova di bu^ faky qui se vend merveilleusement, ni du transport des pierres, — ce sont des buffles qui ont apporté à Rome les assises colossales du monument à la mémoire de Victor -Emmanuel, — mais d'une autre spécialité, qui les rend très utiles dans les pays de marais. Ils descendent dans les fossés bourbeux des Marais-Pontins et autres étangs de la côte, broutant les herbes palustres que la lenteur du courant a laissé foisonner, et puis, parfois, quand tout le troupeau est enfermé entre les bords étroits du fossé, les gardiens à cheval mcfntent sur les berges, piquent les derniers, affolent les autres, pourchassent la bande eiïarée et galopante jusqu'à la mer prochaine, et arrachent ainsi le reste des plantes parasites. Il ne faut pas croire, d'ailleurs, comme on le fait trop souvent, que la campagne romaine
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soit entièrement livrée à l'industrie pastorale. Elle est partout plus ou moins cultivée. Dans chacune de ces imuXe^ doni un grand nombre comptent de cinq cents à deux mille hectares*, une partie, la plus petite, reconnue susceptible de culture, reçoit la semence du blé ou de Tavoine. On ne la fume pas. A côté des maquis, des marais, des pâturages permanents, il y a des pâturages soumis à la rôtazione agraria. Tantôt ils sont labourés tous les quatre ans, donnent une récolte, et redeviennent jachères; tantôt on épuise jusqu'au bout leur force productrice, on les sème deux fois, trois fois, quatre fois de suite, pour les laisser reposer pendant un temps égal. De toute manière, la nature reprend ses droits. L'herbe repousse, et la poésie sauvage avec elle. Nulle part autant que là vous ne trouverez, au printemps, l'asphodèle, le narcisse, la centaurée, des chardons d'une infinie variété, ou, dans les endroits bas, le
1. D*aprës Têtu de extrêmement cnrieuse et savante que vient de publier M. Valenti, dans le Giomale degli Eœnomisti des mois de février et de mars 1893, la campagne compterait trois cent
quattc-vinjît-huit fermes, appartenant à deux cents propriétaires seulement. Trois cent douze tcntttc sont au-dcssiis de cent hectares. La plus considi rablc en a sept mille quatre cents.
orchis, les renoncules, les joncs à fleurs et l'iris jaune.
A coté des bergers, il faut donc les laboureurs, les semeurs, les moissonneurs de blé.
VAgro ne les possède pas, n'ayant pas de villages. Il les appelle du dehors, aux époques voulues. Ceux-ci arrivent par bandes, des montagnes de la Sabine, des Abruzzes, des Romagnes, sous la conduite d'un chef, le capch rak, qui les a engagés, et a traité, de son côté, avec le fermier du domaine seigneurial. Ils viennent pour labourer et émietter la terre, pour la semer ; ils sont payés un franc ou un franc cinquante par jour et non nourris, logés comme on peut, souvent très mal, et, après un mois, ils repartent. Une autre troupe de ces travailleurs vagabonds se charge de la moisson, en juin. Mais c'est l'été, la saison mortelle. Il importe de couper vite et de mettre à l'abri la récolte de plusieurs centaines d'hectares, surtout de ne pas vivre trop longtemps en contact avec la terre surchauffée.
Les hommes se divisent en gavette de trois moissonneurs et un lieur de gerbes. Ils moissonnent pendant onze jours, pas un de plus. Si la
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besogne n'est pas achevée, d'autres gavette la finissent. Us reçoivent vingt-cinq francs pour eux quatre et pour toute la durée de l'engagement, mais, en outre, un kilogramme de pain par jour, un litre de vin, du fromage et des entrailles de porc ou autre viande. Après le onzième jour, tout le monde s'enfuit, et, à moins que de nouveaux arrivants ne prolongent d'une ou deux semaines la vie intense de ce coin de YAgro, la tenuta demeure presque déserte. Les brebis et leurs gardiens sont partis pour les hauts pâturages de la Sabine. Il ne reste que les gardiens du gros bétail, en nombre infime, tous robustes, qu'une longue sélection a plus ou moins protégés contre le climat. Et la campagne brûlée, torride, bourdonnante du vol d'innombrables insectes qui s'acharnent contre les troupeaux, reste vide et désolée jusqu'à la fin d'août, protégée contre le retour des hommes par sa terrible et très ancienne maîtresse et reine : la fièvre. On a écrit bien des volumes, en Italie, sur cette question de la malaria. Elle est l'objet d'études incessantes de la part des célébrités médicales, et de discussions sans cesse renaissantes. Elle oflVe mille points de controverse.
Elle se pose, non seulement pour le territoire (le Rome, mais pour un grand nombre de localités italiennes, dont quelques-unes sont fameuses.
D'après la carte de la malaria en Italie, publiée par le bureau central du Sénat, six provinces seulement sur soixante-neuf sont complètement indemnes du fléau, ou, si Ton veut une indication plus détaillée et plus exacte, deux mille six cent soixante-dix-sept communes sur un total de huit mille deux cent cinquantesept * .
En ce qui concerne Rome, Tinsalubrité de l'air, aux époques de grande chaleur, a été certainement exagérée. Même dans les mois de juillet, août et septembre, le nombre des victimes de la fièvre pernicieuse, parmi les habitants de Rome, est très faible. Il ne s'élève, et ne donne naissance au préjugé populaire, que lorsqu'on y fait entrer les malades qui ont pris ailleurs le germe du mal, et sont venus se faire soigner à l'hôpital San-Spirito. On Ta établi,
1. Voyez Tintéressant travail d'un jeune professeur italien, M. Nitti, la Législation sociale en Italie (Revue d^économie poHtiqtie, 1892. Paria, Larose et Forcel.)
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et on a bien fait^ Malheureusement la réputation de VAgro n'est pas de même imméritée.
La campagne autour de Rome n'est pas sans doute également malsaine. La fièvre y sévit avec une intensité qui varie très sensiblement selon les années et selon les lieux. Les parties basses qui avoisinent la mer, presque toujours coupées de marais, sont les plus dangereuses. La mer même, sur le bord, offre un péril égal, et l'on a constaté qu'un homme qui s'endort dans un bateau à l'ancre, à un kilomètre des côtes, a les plus grandes chances d'être saisi, au réveil, d'un accès de malaria. Mais l'intérieur des terres, jusqu'aux montagnes de la Sabine, est tout entier plus ou moins menacé, et les dernières statistiques publiées donnent cette moyenne alarmante : rive droite du Tibre, pour cent habitants, vingt' trois cas annuels de malaria; rive gauche, trente-trois pour cent^ C'est là, non pas le seul, mais l'un des plus grands obstacles à la culture, la cause de la dépopulation de
1. Voyez Monografia ddla ciltà di Roma e délia campagna romana. Article de M.Guido Baccelli, I*"" vol., /a Malaria di Roma.
2. Relazione monograflca delta zona soggetta alla legge sulla honificazione agraria. Roma, tip. nazionale di Bertera, 1892.
VAgro, Ja perpétuel souci des gouvernements qui se sont succédé à Rome.
Depuis combien de temps en est-il ainsi?
J'ai posé la question à plusieurs personnes compétentes, et j'ai été charmé de l'érudition latine de chacune d'elles. En pleine ville ou dans une course à travers champs, sans livre et sans notes, elles citaient de mémoire des auteurs variés. Seulement, elles ne s'entendaient pas. « Monsieur, me disait l'une, — avec une vivacité de débit que provoque souvent, chez les Romains, cotte question grave de la malaria^ — VAgro n'était pas autrefois tel que vous le voyez. D'innombrables maisons de plaisance le couvraient, et les ruines en subsistent. Elle était donc habitée. Elle était saine. Les écrivains nous en donnent cent preuves. Cicéron, monsieur, in Verrem, proclame l'admirable fertilité de Tusculum, des collines d'Albano, de Civit- Lavinia. Slrabon, dans sa Géographie ; Pline le naturaliste, dans son Histoire naturelle, vantent les fruits de Tibur. Tite-Live est prodigue d'éloges pour les terres situées le long du Tibre. Il n'y a pas jusqu'aux territoires de Corneto et de Castro qui n'aient leurs bonnes pages dans
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les livres anciens. Vous voyez, ce, sont les barbares, les nazioni borecdiy qui sont cause de tout!»
Le lendemain, je rencontrais un grand fermier de la campagne romaine, humaniste, lui aussi, qui répondait: « Les barbares? Sans doute, ils ont détruit. Mais ils n'ont détruit que ce qui existait. Or les ruines qui nous restent, en petit nombre, sont des ruines de palais avec pavés de mosaïque et peintures murales. Où sont celles des maisons de paysans, des villages? Nulle part. La campagne n'a jamais été colonisée comme le reste de l'Italie. On y venait au printemps, pour trois mois. Les patriciens et les affranchis n'y passaient pas l'été, croyez-moi, ni eux, ni personne autre que les esclaves. La fièvre y régnait. Ce n'est pas douteux . Combien trouve-t-on d'inscriptions votives à la déesse de la fièvre, à la fièvre sainte, à la grande fièvre (febri divœ, febri sanctœ, febri magnœ) ? Et combien de fois les Romains ne font-ils pas allusion à ces pestes qui désolaient VAgro ? Les pestes n'étaient autre chose que la malaria, subitement aggravée par la chaleur de certains étés. Rien n'a donc changé, monsieur.
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Les traditions sont constantes, et le prouvent ! » On devine que le premier était partisan des réformes agraires, et que le second ne Tétait pas. Leurs citations anciennes servaient des intérêts prochains. Et je revins vite au présent, comme ils faisaient eux-mêmes, au fond de leur pensée.
Il ne suffit pas, en effet, de soigner les malades atteints de malaria. La médecine s'en occupe. Elle expérimente une foule de remèdes. En dehors de la quinine, le plus efficace de tous, accepté avec répugnance cependant et combattu en certaines régions par le préjugé populaire, elle essaie l'emploi de l'arsenic, conseille une nourriture fortifiante, suivant le dicton un peu ironique de la Toscane : « La cura délia malaria sta nella fentolay^^ et recommfmde même d'anciennes médications de bonne femme, auxquelles elle reconnaît une efficacité remarquable, celle-ci, par exemple, dont la recelte a une saveur profonde. Prenez un citron frais, coupez-le en tranches minces, en conservant Técorce, et mettez-le à bouillir avec trois verres d'eau, dans une marmite en terre, mais une marmite qui n'ait jamais servi à aucun autre
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usage. Quand le liquide sera réduit des deux tiers, passez-le à travers un linge, pressez le résidu, et laissez refroidir une nuit entière. La science n'explique pas comment la liqueur a besoin d'une nuit complète de repos pour devenir souverainement active. Mais elle le constate après les générations d'ignorants qui lui ont livré le secret. Les fièvres les plus rebelles sont souvent vaincues par ce consommé de citron, dont, à défaut de l'autre, les plus pauvres ne manqueront jamais en pays italien*.
Mais le vrai remède serait l'assainissement de VAgro, Bien qu'on discute encore sur le principe de la malaria et sur la manière dont elle se propage, il paraît hors de doute qu'elle est produite par l'humidité du sol, et qu'elle se développe dès que la température dépasse vingt degrés. Or, toute la campagne romaine est humide. Les sources y abondent. L'ingénieur Canevari en a compté dix mille. La plupart sont sans écoulement, et, pas plus que l'eau de pluie, ne peuvent être absorbées par
1. Voyez Annali di ogricoltura, 188i, deuxième rapport SuUa preservazione deliuomo net paesi di malaria, par le professeur Tommasi Crudeli.
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la terre. Car, au-dessous de l'humus, plus ou moins profond, VAgro est pavé d'une couche de lave ancienne, résistant aux infiltrations. Voilà autant de marais, souvent invisibles, auxquels viennent s'ajouter les grands marais d'Oslie et de Maccarese, de plusieurs milliers d'hectares, dont le vent de mer emporte les exhalaisons jusqu'au pied des montagnes *.
Assainir VAgro! Ce n'est pas d'hier qu'on demande le dessèchement des marais, le drainage des terres basses, la colonisation de l'immense plateau, la culture intensive du sol, qui devient moins dangereux à remuer, dit-on, quand il est labouré tous les ans, la plantation de grands arbres qui boivent l'eau par leurs racines et laissent passer le vent sous leurs branches, l'ormeau, le pin, le laurier, l'eucalyptus. Depuis des siècles, l'idéal n'a pas changé. Et il semble que tous les moyens aient été employés, les uns après les autres.
1. D'autres théories, très différentes, ont été émises, notamment par M. Tommasi Crudeli. J'accepte, sans avoir aucune compétence pour Tapprouver ou la contredire, l'explication qui avait guidé les auteurs des lois de 1878 et de 1883.
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avec un égal insuccès. Les Romains, les papes, les Français pendant la conquête, le gouvernement italien depuis sa prise de possession de Rome, ont essayé de lutter contre le fléau. On ne connaît pas moins de soixante dix-neuf dispositions législatives sur cette question, antérieures aux lois de 4878 et de 1883 aujourd'hui appliquées.
Plusieurs sont curieuses. Une première chose à noter, c'est que les papes ont aperçu et déclaré de très bonne heure que le système des latifundia^ le peu de division du sol, était un des grands obstacles aux améliorations, et qu'ils ont cependant refusé toujours, malgré les plaintes de leurs sujets, malgré l'égoïsme et l'inertie des barons, de toucher au principe de propriété et de faire une loi agraire. Comme l'a dit l'un d'eux, une loi de partage « ne serait pas seulement violente, mais très injuste et plus préjudiciable que la tolérance même de possessions trop étendues et groupées en trop peu de mains*. » Ils ne peuvent donc user que de moyens indirects. Sixte IV, re-