‹ Les Italiens d'aujourd'huiChapitre 5 sur 6 · La Sicilia e il brigantaggio, Roma, Edilore il Folchctlo · texte numérisé non relu

La Sicilia e il brigantaggio, Roma, Edilore il Folchctlo

d'or à leurs pieds. Ils ont une apparence misérable et lasse. Le caporale^ leur chef, l'exploiteur général de leur bande, une sorte de nain aux yeux vifs, va d'un grenier à l'autre. Ni quand il passe, ni quand nous passons, une seule tête ne se tourne avec un sourire, une seule bouche ne s'ouvre avec un mot de bienvenue ou de connaissance. A quoi bon ? Que sommes-nous pour eux? Ils se sentent étrangers dans ce domaine, où nul autre que le caporale ne sait leur nom, ni le fermier général, ni le propriétaire, ni le garde, ni personne. Ils sont un simple troupeau de montagnards des Abbruzes, qu'un contrat d'embauchage a conduits ici pour la saison du maïs et des semences; dans un mois ils retourneront chez eux; l'an prochain, ils travailleront à l'autre bout de ÏAgro. « Sont-ils nombreux sur la tenuta'? demandai-je au guide. — Environ quatre cents à cette époque-ci, monsieur, mais une quinzaine seulement en été » . C'est la condition habituelle des fermes de VAgro.

Le guide ajoute, devinant ma pensée : « Ils ne sont pas heureux. S'ils n'avaient pas de religion, ils se révolteraient. i> Je le crois sans peine.

ISS iTAlisifs d'aviodbo uni.

Nous suivons une chaîne de collines, pQis> uiiu vallée où un troupeau de vaches est pari]ui5. Elles ont ces belles cornes écartées, longues et fines, et ce pelage gris, sans rayures, que les peiutres n'ont jamais bien rendu. Autour d'elles, les prés sont pauvres. Ils rnooteDi devant noua, jusqu'à un mamelon très lointain, dont la courbe se dessine sur le ciel, avec une cabane de bergers au sommet. Nos chevaux prennent d'eux-mêmes le galop. Ils font sonner sous leurs pieds la pente ronde.

Une vieille femme parait la porte. Elle sourit au moins, celle-là! « Voulez-vous un œuf frais? — Volontiers, — LavinJa? Lavinia? ) Une petite ébouriffée court chercher un œuf dans une cabane dressée pour les poules côté de celle des bergers, le tend à mon compagnon, qui prend une épingle, perce les deux bouts, boit le jaune et le blanc presque d'an trait, et jette sur l'herbe la coque entière. «A la romaine 1 » dit-il.

Nous repartons. Nous descendons la pente vers un champ de guéret immense qui fume sous le soleil. Au premier tiers, enveloppés d'une brume dorée, qui luit comme

une auréole autour d'eux, une bande d'une centaine de paysans, nous tournant le dos, s'avancent lentement, brisant les mottes à coups de pelle et de pioche. Aucun n'est inac^ tif. L'éclair des lames court, ininterrompu, d'un bout de la ligne à l'autre. Les femmes sont vêtues de rouge, les hommes d'étoffes sombres. L'un d'eux, tout jeune, porte un pigeon blanc sur l'épaule, et la bête frémit de l'aile, sans prendre son vol, toutes les fois que son maître se baisse, entraîné par le rythme de la pelle qui retombe. Seuls, deux chefs de culture, grands, chaussés de bottes, ne travaillent pas, et surveillent, appuyés sur leur bâton, le troupeau humain. Que voulez-vous?

il y a peut-être de l'injustice à penser cela : mais, malgré soi, un tel spectacle ramène le souvenir vers les temps antiques où, sous la conduite d'esclaves préférés, les esclaves cultivaient les latifundia de VAgro. La différence est petite. Je demande à mon guide : a Où habitent ces gens? — Ceux-ci assez loin, les autres, venus pour un temps moins long, plus loin encore. — Combien faut-il pour visiter les deux campements ? — Une heure. — En avant ! »

Derrière le bataillon des rudes casseurs de mottes, dont pas un ne se détourne, nous passons, nos chevaux posant sans bruit leurs pieds sur la terre molle. Sauf cette ligne brisée de petits points noirs, qui diminuent et s'effacent, l'immense campagne est déserte. Déserts les fronts de talus surgissant en tous sens, pareils à des falaises creusées par une crue furieuse et couronnées d'un peu de bois ; déserts les prés ; désertes les friches pierreuses, encaissées, que termine une arche romaine, isolée, couverte de lierre, mystérieuse comme la lettre unique d'une inscription effacée. Au delà du pont, un grand marais à demi desséché, ou plutôt une terre très basse, que contournent des ruisseaux et d'où s'élèvent encore des tiges brisées de maïs. Nous avançons très lentement.

Et je vois monter en face de nous, un peu à droite, une sorte de colline dénudée, ovale, ayant la forme et la couleur d'une poire tapée dont la queue tremperait dans le marais. Des huttes y sont posées en lignes parallèles, les premières presque confondues avec le sol, les plus hautes bien nettes sur le ciel. Voilà donc le village! Nous pressons nos chevaux. Un pre-

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mier pont fait de rondins à peine liés ensemble, jetés sur un canal fangeux, puis une pauvre île inculte,puis un second bras de ruisseau, dans lequel lavent une demi-douzaine de jeunes filles en haillons. Elles se redressent un peu, toutes, sans lâcher leur poignée de linge. Mais pas une ne sourit. Pas même une étincelle de vie heureuse dans ces yeux de quinze ans : rien que le reproche de la misère découragée, le reproche injuste qui s'adresse à tout le monde, et qui fait mal. Je le sens qui nous suit, après que nous sommes passés. Et devant nous, sur le premier ourlet du raidillon où est le village, d'autres regards pareils, chargés de la même plainte, nous attendent et nous accompagnent. Un groupe de vieilles femmes et d'enfants, immobiles, assis, se chauffent au soleil. Nous pénétrons, sans être salués par personne, au milieu des rangées de huttes. Il y en a là soixante-quinze formant quatre ou cinq rues, sur le plateau montant. Toutes se ressemblent : deux palissades de roseaux cueillis dans le marais, inclinées, attachées par le sommet à une perche transversale, une autre, en triangle, faisant le mur du fond, et une autre percée d'une porte,

en avant. C'est l'abri qu'un propriétaire, grand seigneur, louchant prte de cent mille francs par an du chef de ce seul domaine, veut bien ofl'rir à ses travailleurs. Nous sommes à quelques iieues de Rome, en pays de vieille civilisation, et voilà les huttes, dont aucun sauvage ne se contenterait, oii vivent plus de trois cents personnes, horames et femmes, neuf mois de l'année, où des mères accouchent, où des enfants naissent et grandissent. Je suis tellement surpris et ému de ce spectacle que je mets pied à terre pour mieux juger. J'entre, plié en deux, par un trou découpé dans une palissade, et je me relève en face d'une toute jeune t très belle créature, bronzée, aux longs yeux, du type classique le plus pur. Elle est enveloppée de fumée, car, dans un creux, au mi* lieu de la cabane sans cheminée, des déchets de maïs se consument au-dessous d'une marJ mite. La première chose que j'ai vue, c'est l grand cercle d'or qui pend à ses oreilles.

Je l'interroge. Elle est originaire des moQ-< tagnes de la Sabine ; elle est mariée depuis trois ans ; elle a deux enfants. Où sont-ils, 1 petits? Elle me montre un gamin en culotte,

presque au fond de la hutte, à côté du lit qui occupe tout le fond : le lit, c'est-à-dire, sur je ne sais quel tréteau que j'aperçois mal, à cause de la fumée, un amas de feuilles de maïs et d'herbes, recouvert d'un drap sale, et défendu contre le froid de la nuit par une natte de jonc I Elle paraît très douce et résignée. Je cherche le second enfant. Elle se penche, avec un sourire, au-dessus d'une corbeille pendue aux roseaux, tout près de terre, à un mètre du foyer. Le reste du mobilier tiendrait dans le creux de la main : deux ou trois petits pots de terre, un couvert d'étain, un paquet d'herbes, sans doute contre la fièvre.

Je sors, le cœur serré. Je comprends mieux à présent la violence des passions qu'excite la question de VAgro romano. Rien à faire 1 Estil possible, en vérité, de soutenir une pareille thèse I Oui, à Rome, dans un salon, on peut, sans rire, développer, comme je l'ai entendu faire, la théorie de la vie en plein air, louer la salubrité des systèmes de campement légers, pareils à la tente. Mais ici, quand on se rend compte de cette incurie totale du maître, quand on voit l'abandon où sont laissés ces pauvres

ouvriers de la terre, l'absence de tout secours, de toute provision, de tout bien-être, on se demande si les gens qui parlent de la sorte ont vu la campagne romaine, et on se dit que le jour où le socialisme aura eu raison de la longue patience des nomades de VAgrOj le jour où ils recommenceront, à leur manière, la guerre des esclaves, certains possesseurs égoïstes du sol romain ne récolteront que ce qu'ils auront semé.

Je déclare assez vivement mon opinion à l'homme qui fait route avec moi, au moment où nous quittons le village.

— Vous n'avez pas tout vu, me dit-il. Mais déjà vous pouvez juger du sort de nos paysans. On appelle cela les loger. Oui, ils ont la permission de cueillir des roseaux, ou bien on leur offre des maisons comme celle que vous allez voir. . .

Je reconnaissais, dans le ton bref de mon compagnon, cette sorte d'ironie recouvrant une violence profonde, que j'avais observée maintes fois en interrogeant des Romains du peuple mêlés aux choses de la campagne. Le visage demeure impassible. Les yeux seuls et le ton en disent un peu plus long que les mots.

— Et personne ne donne l'exemple?

— Quelques-uns. Il y a un prince Felice Borghèse, qui a fait beaucoup de bien et de grandes dépenses à Fossa-Nova. Il y en a un ou deux autres. Mais la plupart se contentent de toucher leurs rentes par trimestre et d'avance, et se croient quittes envers tous, parce qu'on l'est envers eux... Prenez un peu à gauche, monsieur: la terre est trop humide.

En effet, nous devons tourner une pointe de marécage Trois mulets nous croisent, chargés de déchets de maïs, qui serviront de bois aux paysans du domaine. Puis le sol se relève.

Après un quart d'heure, nous rencontrons une sorte de sentier irrégulier, tracé par le pied des bêtes, dans la prairie. Il mène à une vaste construction, couverte en tuiles, au sommet d'une colline.

— L'habitation des travailleurs qui viennent ici pour peu de temps, aux époques de semailles ou de moisson, me dit mon guide.

Le bâtiment n'est qu'une grange, avec une cuisine au bout. Je fais ranger mon cheval le long du mur, et je me penche par l'ouverture d'une fenêtre. Il sort de là un relent de cham-

brée mêlé à de la fumée. Tout autour de la salle, un premier rang de lits par terre et un second à cinq pieds de hauteur, soutenu par une charpente légère. Chaque rang de lits est double. C'est une succession de litières de roseaux ou d'amas de paille géminés, que recouvrent tantôt un morceau de linge, tantôt un ancien jupon trop vieux et trop usé pour être porté. Des hommes, des femmes, des ménages, des jeunes, des vieux, des malades, dorment là dans la plus complète promiscuité. Ce n'est plus l'abri insuffisant de tout à l'heure. C'est autre chose, l'entassement, l'étable où l'hygiène compte peu et où la moralité ne compte pas. Au fond, le même abandon.

Des femmes, ayant entendu du bruit, étaient sorties de la maison.

Une grande vieille, ses cheveux gris retombant en mèches sur ses oreilles, les yeux terriblement enfoncés dans l'orbite, me regarda un moment, et dit:

— Siete il medico?

— Non, hélas I je ne suis pas le médecin.

Vous avez des malades?

— Trois qui sont pris de fièvre. Il y a sur-

tout une femme enceinte ; la fièvre ne Ta pas quittée depuis quatre jours.

Mon compagnon haussa les épaules d'un air de colère:

— Vous n'avez donc pas prévenu le cwporaie ?

— Pardon, répondit humblement la femme, mais le médecin n'est pas venu.

— Toujours la même chose, dit mon guide:

pas averti, pas venu I

Je donnai un peu d'argent à ces pauvres, et nous partîmes.

Au retour, à cinq cents mètres de là, j'assiste à un spectacle superbe.

Dans un champ qui va s'élargissant, comme une hache, quinze couples de bœufs gris labourent de front. Les quinze charrues sont exactement alignées, ouvrant et rejetant en^ semble la terre d'un violet pourpre. Ce sont les mêmes instruments que Virgile avait vus : un coin de fer et deux ailes de bois en avant d'une solive, une plate-forme ronde à l'arrière^ traversée d'un bâton droit. Sur chaque plateforme un laboureur est monté debout. D'une main il se tient au bâton, de l'autre il pro-^

mène l'aiguillon sur le flanc de ses bêtes. Et ces belles formes primitives du labour, les bœufs énormes, la machine petite, l'homme immobile et digne, s'éloignent lentement, laissant la moitié du champ toute rayée et fumante. Alors, dans l'espace déjà parcouru, dans le sillage encore frémissant qu'elles abandonnent, une seizième charrue, conduite par un jeune homme de vingt ans, s'est élancée.

Sans doute il nous avait aperçus. Notre présence excitait son amour-propre. Il était, ce jeune Romain, d'une élégance et d'une souplesse de mouvements rares. On eût dit qu'il conduisait des chevaux, tant il traçait vite, trouant en tous sens la glèbe remuée, les canaux d'écoulement pour les pluies. Il paraissait courir à la surface, pour son plaisir, entraîné par ces grands animaux dressés exprès et qui tournaient, rasaient les arbres, revenaient sur nous, les cornes hautes, la peau plissée aux épaules d'un frisson rapide. Et cependant il suivait de l'œil une route de pentes invisibles pour nous. Et il souriait quelquefois, jouissant de montrer à ces deux barbares, arrêtés sur la crête prochaine, ce que peut faire un Romain

avec son attelage, deux bœufs gris de la campagne de Rome.

Maccarese, — Voici une contrée malsaine, à l'ouest de Rome, au nord d'Ostie, près de la mer. La tenuta de Maccarese, que je vais voir, une des plus vastes de VAgro romanOy — cinq mille cinq cent soixante hectares, — fait partie de l'ancien Campo salino, les marais salants où les Sabins prenaient le sel. Le voisinage et les infiltrations des eaux salées, l'impossibilité d'écouler naturellement les eaux de source et de pluie, — car, en certains endroits, le sol se trouve de trente centimètres au-dessous du niveau de la mer, — en rendent le séjour dangereux, l'été surtout, quand l'ardente chaleur aspire et répand dans l'air les miasmes des marais. D'après les statistiques d'un médecin de campagne établi dans la région, la moyenne des hommes atteints par la fièvre, annuellement est la suivante : cultivateurs, ouvriers ruraux ne quittant pas la campagne, 95 Vo ; chefs de culture, ministres, intendants, mieux nourris et faisant de fréquents séjours à Rome, 40 %; propriétaires établis à Rome, ve-

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nant visiter leurs terres et évitjint d'y coiicli pendant la mauvaise saison, 1f> "/o. Il a fallu, en effet, que la municipalité établit t stations sanitaires de distance en distance.

On soigne les fiévreux sur place. Seulement les médecins, chargés de ce service sur vingt ou vingt-cinq domaines, doivent nécessairenient perdre un temps précieux pour leurs clients, en se rendant de l'un chez l'autre. Qud ques personnes regrettent l'ancien systètï J'ignore s'il était meilleur. Il consistait à dirigi tous les malades sur Rome, où ils étaîeoi admis à l'hôpilal San-Spirito. Du temps du papes, tout homme qui amenait un fièvre recevait une prime do deux francs, et il pai que, la charité s'en mêlant, peu de gens pam vres restaient à Tabaudon. D'autres mojeni préventifs ceux-là, sont pris par la Compagnie^ de chemin de fer qui exploite la ligne. 1 employés, jusqu'à Grosseto, en Toscane, ne font, pendant l'été, que vingt-quatre heures c service dans la campagne, et rentrent pou^ passer la journée du lendemain à Rome.

Un tel état de choses devait attirer l'attention J des auteurs du projet pour l'amétioratioa deJ

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ÏAgro. Ils ont hésité entre deux projets: combler les salines avec des terres rapportées, ou bien les épuiser à l'aide de pompes à vapeur. Celte dernière idée a prévalu, et je vais voir de près ce qu'elle a produit.

Je quitte Rome d'assez bonne heure, le matin, avec le Dis d'un ancien ambassadeur de France à Rome et le prince Camille Rospigliosi, frère cadet de don G-iuseppe, qui nous attend là-bas. Tous deux ont été zouaves pontificaux. L'aîné, qui est brun, appartient au monde blanc; le second, qui est blond, appartient au monde noir. Ils sont propriétaires par indivis de la tenuta de Maccarese, possédée par leur famille depuis 1673, l'administrent euxmêmes pour une grande partie, s'entendent fort bien, et sont des types accomplis de patriciens romains, en relations d'alliances et d'amitiés avec l'aristocratie européenne, parlant français, d'allure moderne, et de parfaite courtoisie. La ligne que nous suivons, celle de Givita-Vecchia, passe pour féconde en diiraillements. II parait que les levées fondent sous les pluies et l'action des eaux invisibles. Le fait est qu'en traversant le pont sur le Tibre,

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mais il se hâte peu d'en user. Très loin, et délicieuses de lignes, les montagnes bleues, couronnées de neige, limitent la plaine et la vue.

Le train nous arrête à Maccarese, devant une station isolée dans cette campagne rase, et enveloppée de quelques bouquets d'eucalyptus. Gela ressemble à une foule de petites gares des lignes méridionales italiennes. Don Giuseppe vient à nous. Au delà de l'enceinte sept ou huit chevaux équipés nous attendent. Il fait un froid piquant. Nous nous couvrons chaudement, et nous montons à cheval, don Joseph, don Camille, le jeune baron Baude, deux butter i du domaine et moi. Nos bêtes sont de race romaine, nerveuses, habituées à deux allures seulement: le pas et le galop. On m'a gracieusement destiné une selle anglaise, et je le regrette presque, ayant de secrètes préférences pour l'énorme selle du pays, relevée en avant et en arrière, faite d'une peau légère et souple qui tient la jambe collée au cheval. La troupe franchit la voie du chemin de fer, et nous sommes dans la prairie sans route, vaste comme les pampas. Rien autre chose, dans ce désert,

îza LKS ITtLIKKS I> KV30VHU II r I ,

que des lignes de palissades, coupant ta plaine! i. de rares intervalles, et des arbres lointains, ' formant des avenues tronquées, suns feuilles.! Le jaune terreux des végétations mortes s'étend | indéfini, un peu doré, aux renHuresdu sol, par 4 le soleil levant. C'est d'une poésie sauvage et 1 grande. Un renard part sous nos pieds, d'une J touffe de buis, et nous apercevons, pendant 1 plus d'une demi-lieue, l'éclair fauve de son f et sa queue soulevée par la course. Une bar- | rière se présente. Un des bulleri, sans rien ( dire, éperonne son cheval, le lance au galop, i pique, du bout de son bflton ferré, l'extrémité J de la porte mobile, l'ouvre toute grande : l nous passons, et les traverses de bois retom bent d'elles-mêmes derrière nous.

Un premier canal, creusé en vertu de la loi ] sur la honifim de l'Afjro. La pente est si faible 1 que l'eau paraît stagnante. Nous traversons le J fossé sur un pont de planche.s. A droite un troupeau de juments, à gauche un ironco de ■ vaches romaines laitières. L'herbe est meilleure. Plus loin, dans cette partie sèche du domaine, commence un champ de blé parfaitement beau.

Un jeune homme d'une vingtaine d'années le J

parcourt lentement, tapant du poing sur une caisse à biscuits en fer-blanc qu'il porte pendue au cou. Il est payé vingt-cinq sous par jour pour effrayer les alouettes, et une foule de petites ailes grises battent autour de lui, montent un peu, s'en vont se poser plus loin, non effrayées, à peine écartées. J'aperçois aussi, très loin, à plus d'un kilomètre en avant, une masse brune.

— Qu'est-ce que c'est?

— Une partie de notre troupeau de buffles, répond don Giuseppe, que j'ai fait rassembler pour vous.

Trois cents animaux paissent, en effet, sur une étroite éminence couverte de brousse, cernés par deux hommes à cheval et plusieurs autres à pied. Nous pénétrons au milieu du troupeau, et, pour la première fois, je considère, de près et vivante, cette bête que j'avais vue seulement en gravure ou en rêve. L'impression n'est pas tout à fait celle que j'attendais. Au lieu de ces bêtes féroces, que l'imagination populaire calomnie assurément, je trouve des vaches laitières, noires, à la tête jolie, aux yeux longs très doux et intelligents. Les cornes

sont roulées près de l'oreille ; le cou est maigre, le corps, trop gros, vêtu d'un cuir pelé, semble se remuer par plaques massives comme celui de l'éléphant. L'aspect général dénote un caractère timide. Il parait cependant que les mères, à leur premier veau, deviennent méchantes, et que les vieux mâles sont redoutables quand ils prennent le maquis. Quelques mufles barbus de taureaux, qui se baissent au passage de nos chevaux, semblent confirmer la légende.

Tandis que nous sommes enveloppés par la masse mouvante des buflles, juste au sommet du tertre, don Camille Rospigliosi s'adresse au gardien chef, le minoi^ente.

— Comment s'appelle cette vache qui s'en va?

— Scarpe fine e stivaletti (souliers fins et bottines).

— C'est un cri de vendeur dans les rues de Rome, dit don Camille s'adressant à moi. Et cette autre?

— Più sta e più va peggio (plus ça va, plus les choses empirent).

— Et la petite, là-bas, qui porte la tête de côté?

— Fa la spitty ma (alla bene (elle fait l'espion, mais elle le fait bien).

— Et la grande, ici?

— Ce gran guerra, in alto mare (il y a grande guerre dans la haute mer).

— Vous remarquerez, ajoute don Camille, que nous somme très près du rivage, et que, par les gros temps, le bruit des vagues se répand sur tout Maccarese.

— Je comprends. Mais est-ce que vos trois cents buffles ont des noms ?

— Vous voulez dire les mille buffles du domaine? Assurément. Ni le jour, ni la nuit, les hommes ne se trompent une seule fois. Et veuillez observer que ces noms sont des phrases coupées en deux hémistiches, et accentuées par deux fois à Tavant-dernière syllabe. Jamais une bufflesse de la campagne romaine ne s'appellera : « Étoile », ou « Europe », ou « la Noire » .

— Pourquoi ?

— Parce que la tradition le veut ainsi, parce qu'elles obéiraient moins bien à des noms moins sonores. Songez que ces bêtes sont remarquablement intelligentes. A la nuit, elles sont renia.

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fermées dans des enceintes de pieux que je vous montrerai tout à l'heure. Leurs petits sont mis à part dans une autre enceinte. A un moment, qui varie suivant les domaines, — à quatre heures du matin, chez nous, — les gardiens qui vont traire les bufïlesses se placent entre les deux palissades, dans un espace découvert. Ils crient le nom de deux ou trois vaches, en appuyant fortement sur les syllabes accentuées : C*é gran guerraj in alto mare! Ils répètent le cri plusieurs fois. Les bêtes entendent, fendent la foule des autres, et arrivent à la barrière. Les gardiens se tournent alors du côté des petits. Ils appellent les veaux, qui portent ordinairement le même nom que leurs mères. Les petits, dans l'oreille desquels on a corné aux premiers jours de leur naissance : Ce gran guerra in alto inare, ou Scarpe fine e stivaletti^ dressent la tête, se frayent un chemin parmi leurs compagnons. On ouvre alors les portes. Les mères et les fils se réunissent. Dès que ceux-ci ont pris un peu de lait, ils sont chassés à coups de bâton sur la nuque, et les hommes achèvent de traire la bufllesse qui, sans cela, ne donnerait pas son lait.

L'explication que je rapporte ici, tout étonnante qu'elle paraisse, n'est nullement fantaisiste. Elle m'a élé fournie, dans les mêmes termes, non seulement à Maccarese, mais à Salerne et dans les Calabres, par des agriculteurs, inconnus les uns des autres, et possédant des troupeaux de buffles.

En descendant du tertre, nous inclinons à droite, vers la mer. L'herbe devient plus rare. Des oiseaux d'eau, surtout des vanneaux, aux dessous d'ailes argentés, s'enlèvent autour de nous. Leurs cris pénétrants et doux animent seuls la plaine triste. Le sol décline toujours. Nous arrivons devant une sorte de lac de sel, tacheté de touffes brunes. C'est un point desséché du marais de Maccarese. Deux cheminées dépassant les arbres d'un bois, devant nous, indiquent la place où sont établies les machines à vapeur qui épuisent l'eau et la versent dans la mer. Aux époques de grandes pluies, les pompes travaillent nuit et jour. Si elles s'arrêtaient, le sol humide, couvert d'une croûte de sel, où nous marchons, disparaîtrait promptement sous un mètre d'eau. Les résultats obtenus, et qui coûtent soixante

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Auxiiiii'du marais s'ouvre un bois de chênes Il iilni. lires, tordus, noueux, éclatés, étêtés |i.ii l'iira^if (*l le ieiii|»s, comme beaucoup de tiii\i|ui roioposeiiL les eélèbres forets des Marin.^ ISuihns. Puis les prairies recommencent. S^n^r^ » liar^eons î\ foiul do train, vers la ferme iji-, bullles, (|ui ressemble aux cabanes des bergers de l*rima-l*orla, sauf (jue les murs «xliiiJrupie^, [iorlaut la toiture de bruyère, sont ui evMislruils eu pierre, l.e lait de la dernière traite ^\ eaille dans i!e grandes euves. U's iViMua^es l'aliriques, jkuiJus aux solives d'une iiraui^o voisine, l'uiueut dans Tatmosplicit* o^KÛsse que iv^Kind un feu de branches vertes. Tu sivond temps do galop nous amène, par des juw am^nis d'arbres, devant un bois de piu* pix'^u^* ceutenaiix^s. Nous apercevons tg^t à t»U|>> à un détour, la futaie véné-

rable et sculpturale. Comme Puvis de Chavannes aurait bien rendu la poésie de ces belles lignes et de ces belles teintes simples : la plaine j d'un vert fatigué par les troupeaux, barrée subitement par ce mur de troncs magnifiques et sans branches, d'un rouge fauve, s'épanouissant ensemble à plus de vingt mètres du sol et se touchant par leurs couronnes sombres; point de lumière tombant du ciel sur les mousses répandues à leurs piedâ, mais des rayons venus de l'autre bord du bois, du côté de la mer, et jetant des plaques dor sur les fûts, à de grandes hauteurs, comme des lampes accrochées à des piliers de voûtes. La mer déferle à peu de distance, sur des plages d'une tristesse immense. Est-ce de là que viennent ces reflets immobiles, ou bien de petits marais invisibles, qui font miroir et parent le bois de ces lunes de féerie? Autrefois, une bande de forêt semblable formait un mur tout le long des côtes de VAgro romano. Et peut-être servait-il à le protéger contre le vent malsain qui souffle de là. Les vieux Romains le disent. « Quels beaux arbres, don Camille! — Plus beaux que bons: Thu-

LES riALIENÏ D A

midité est si grande que le bois ne peut être employé pour la construction. Savez-vous que nous sommes ici presque au milieu du domaine, qui est surtout étendu en longueur?

— Combien avez-vons h droite? — Six kilomètres. — Et à gauche? — A peu près sept. »

Pour nous rendre à la ferme des vaches, nous suivons le bord d'uiie bande de trois cents hectares de blé, formant un arc sans coupure autour du marais. Les vanneaux sont si nombreux et si peu sauvages, que nous en tuerions sûrement si nous avions eu la précaution d'emporter un fusil. Deux fois nous donnons la chasse à d'énormes taureaux. L'un d'eux, marqué à la cuisse du chiffre du domaine et de la date 88, est le plus bel animal qu'on puisse voir. Son pelage, gris sur les ilancs, devient noir ;iu garrot. La tète est gris foncé. Nous le laissons furieux, arrêté par une barrière, creusant la terre de ses sabots, et nous entrons dans la ferme. Un escalier extérieur conduit au premier étage dans une très longue salle. Au fond, autour du feu, un groupe nombreux de travailleurs, hommes et femmes, prenant leur repas. L'appartement

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sert de dortoir aussi . Mais ce n'est plus ce que j'ai vu ailleurs. Les lits sont placés dans des armoires fermées à clé, le long du mur. En ce moment, plusieurs armoires sont ouvertes.

Je m'approche. A l'intérieur du volet de bois, près de l'oreiller, une bougie est fixée, sur un pied mobile. Elle est encadrée de deux cartes de géographie, sur lesquelles je lis : « Imperium romanum y . Le propriétaire, le paysan inconnu qui dort là doit être un passionné liseur, car un peu au-dessus du drap, sur deux planchettes clouées au mur, dans l'ombre, je vois une double rangée de volumes. La bibliothèque d'un vacher romain I Je regrette infiniment de ne pas en avoir pris le catalogue. Le temps pressait.

Au retour, comme j'interrogeais mon hôte sur la condition des travailleurs de la campagne, non pas de ceux que nous venions de visiter, mais des bandes de passage, si mal logées, si tristement abandonnées : « Dans l'état actuel de nos mœurs rurales, me dit-il, vous ne sauriez croire combien il est difficile de changer quoi que ce soit. Nous sommes dépendants de ces caporaux qui nous amènent

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les geos des Abruzzes. Ainsi, j'ai prié le mien d'engager les mêmes tâclieronsqu'aux dernières saisons, afîn de les connaître mieux, de tes at- ' tacher de quelque manière au domaine. Tl m'a demandé plus cher, parce que cela lui donnait plus de mail Comme amélioration, j'ai fait, bien que nous soyons en dehors des ' dix kilomètres, des logements séparés pour i les ménages. Il y aurait bien d'autres progrès à réaliser, mais nous sommes si lourdement grevés! Qu'on nous exempte d'impôts pendant cinq ans, et nous transformerons les

Nous mettons enfin pied à terre devant le ' château de Maccaresc, où nous devons déjeuner. Les buUeri emmènent les chevaux. Des chiens de chasse, échappés du chenil, sautent autour de nous. On entend le marteau d'un maréchal-ferrant qui forge une roue de charrette, dans un des coins des communs. La vie j civilisée reparaît en la personne d'un vieux maître d'hôtel, qui nous précède dans l'énorme logis féodal, flanqué de deux tours carrées, et où un régiment en manœuvre logerait k l'aise. Par la fenêtre de l'appartement où la

table est dressée, la vue erre sur une campagne verte illimitée, çà et là traversée d'une ligne d'arbres ou tachée d'un bouquet d'ormeaux et qui ressemble, qui doit ressembler, surtout au printemps, à la campagne anglaise.

Je désirais beaucoup connaître le rendement détaillé d'une exploitation rurale comme cellelà. Les deux princes Rospigliosi, qui sont des agriculteurs consommés et possèdent merveilleusement la comptabilité de leur tenutay ont bien voulu me fournir des chiffres. Et voici ce que j'ai appris.

Le domaine de Maccarese, dont la contenance totale est de cinq mille cinq cent soixante hectares, comme je Tai dit, est, pour une moitié cultivé directement par les propriétaires, pour l'autre moitié affermé. A l'époque où il était entièrement loué, il rapportait cent soixante mille francs, d'où Ton devait déduire l'impôt foncier. Aujourd'hui, la partie cédée à bail et qui comprend presque toutes les terres labourables ou du moins soumises à la culture, — quatre cents hectares, — produit quatre-vingt-six mille francs. Les huit cents bœufs et vaches et une centaine de chevaux

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qu'elle nourrit appartiennent aux princes ; le fermier possède seulement une masseria de trois à quatre mille brebis. La réserve, directement administrée, et qui compte seulement soixante hectares déterre labourée, renfermait, au 30 septembre «dernier, mille cinquante buffles, quatre- vingt dix-neuf chevaux, vingtdeux bœufs, cent quatopze vaches et taureaux .

Or un troupeau de buffles comme celui-là rapporte près de quarante mille francs par an. Il avait donné, en novembre 1892, un produit net de trois mille six cent cinquante-six francs de fromage.

Le lait de vache ne peut se vendre qu'en hiver et au printemps. Il s'expédie à Rome au prix de vingt-six centimes le litre, pris sur le domaine.

Quant aux impôts, toujours payés par les propriétaires, même pour les parties louées, ils ont prodigieusement augmenté.

En 1855, ils étaient, pour Maccarese, de deux mille écus, soit dix mille francs. Aujourd'hui, il faut additionner les impôts de l'État, ceux de la province, ceux de la commune, auxquels

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s'ajoutent les impôts sur les troupeaux, cinq francs pour un taureau, trois francs pour une ^ache, un franc cinquante centimes pour un veau. Le compte total pour la terre de Maccarese est donc le suivant :

Imposta governativa Fr. 32.406 42

— provinciale 1.370 44

— communale 3.206 68

Impôt sur les bestiaux 2.770 »

Total . . . Fr. 39.753 54

En ajoutant à cette somme l'impôt de trois mille francs que paie le fermier pour ses troupeaux, on voit qu'un domaine qui a rapporté autrefois cent soixante mille francs, et qui ne serait pas affermé h ce prix, dans le temps de crise que traverse la campagne romaine, est grevé de plus de quarante-deux mille francs d'impôts .

Au moment où, le soir tombant, j'allais prendre congé de mes hôtes, — qui restaient à Maccarese, — pour revenir à Rome, deux chasseurs apparurent, chaussés de bottes de marais. Ils avaient passé la journée à parcourir le domaine, et rentraient la carnassière pleine.

Bien que l'un d'eux seulement fût connu des princes Rospigliosi, et que ni l'un ni l'autre n'eussent obtenu d'autorisation, ils furent accueillis avec beaucoup de bonne grâce, ce qui n'aurait peul-ètre pas eu lieu chez nous, et vinrent, sans aucune gêne, serrer la main des propriétaires. Car une loi, spéciale à VAgro, permet ù tout le monde de chasser sur les domaines publics ou prives.

Je pris bientùt après la route de la station, dans une petite voiture que conduisait un de nos cavaliers du matin. Chemin faisant, je lui demandai : « Avez-vous remarqué un changement dans l'air de Maccarese? Est-il moinsdangereux? — Monsieur, il y a toujours des fn^vres, mais les pernicieuses sont moins fréquentes. — A quoi altribuez-vous cela? — Certains disent que les années sont meilleures, sans raison, comme cela s'est déjà vu. Moi je crois que ce sont les travaux de bonifica. Mais tout n'est pas achevé. La campagne est si grande, si grande 1 »

Il promenait la main en demi-cercle. Et devant nous, à droite, à gauche, la plaine herbeuse fuyait, sans un obstacle, sans une

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ondulation. Le ciel, bleu pâle au-dessus de nous, rose à l'Occident s'étendait clair encore sur cette rousseur infinie. Rien ne bougeait plus, pas un troupeau en vue, pas un oiseau. Rien ne troublait l'immense solitude. Une vapeur molle, aux senteurs d'herbes foulées, montait du sol. Et de'place en place, loin, dans le brun de plus en plus profond des prairies, une étincelle, vite effacée, indiquait l'eau dormante.

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