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Agro romanOj Reîazione monografica, etc

lea fermes de la campagne. On a fait de très méritoires efforts en ce sens. La commune a mis à la disposition des propriétaires de la rive gauche du Tibre deux mille mètres cubes d'acqua Marcia. On a établi trente-cinq kilomètres de conduites d'eau, onze centres de distribution, près de Sainte- Agnès, à Tor di Schiavi sur la voie Prenestine, à Vosteria dei Spiriti, sur la nouvelle voie Appienne, à Capo di Bove, etc. L'expérience a, de plus, démontré que partout où l'acqua Marcia remplaçait les eaux de puits, les chances d'immunité augmentaient. Cependant, sur deux mille mètres cubes offerts aux intéressés, trois cents seulement ont été vendus par la commune.

Les résultats ne sont donc pas nuls, comme certains l'ont prétendu, mais ils sont encore médiocres. Les lois sur la bonifica de la campagne romaine n'ont pas opéré la transformation rapide qu'on attendait d'elles. A qui la faute? aux propriétaires? aux fermiers? à la loi elle-même qui serait mal faite? Faut-il corriger celle-ci? Suffit-il de prolonger l'expérience, et ne jugeons-nous pas trop hâtivement^ dix ans après qu'elles ont été promul-

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guées, une série de mesures destinées à changer des choses presque immuables : des traditions rurales et des préjugés populaires?

J'ai posé ces questions à de nombreuses personnes, et j'ai obtenu des réponses très nettes et contradictoires. En cherchant à les grouper, il m'a semblé qu'on pouvait les ramener à ti*ois : celle du tnercante di campagnay celle du grand propriétaire, et l'autre, la plus difficile à définir, Topinion de quelques possesseurs du sol et de beaucoup d'hommes politiques, de plusieurs socialistes qui donnent à leur pensée une couleur révolutionnaire et d'une foule d'intéressés pacifiques, d'humble condition, qui voient de près les choses de la campagne romaine, et se rendent parfaitement compte des progrès à réaliser, sans avoir le loisir ou l'instruction suffisante pour en étudier les moyens. Voici donc les trois discours-types que j'ai entendus, au moins dix fois chacun :

Le mercante di campagna. « La loi de 1883 est une loi absurde, monsieur. Qui nous l'a imposée ? Des Toscans, des Lombards, des Piémontais, des Méridionaux, des gens sans compétence, habitués à voir un certain système de

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culture, et qui trouvaient tout simple de le décréter applicable à la campagne romaine.

Leur culture intensive ressemble à un vaccin : tout le monde doit la subir. Malheureusement, ils ne savaient pas le premier mot des conditions spéciales qui nous sont faites par le climat et par la nature du sol. Ils nous demandent de planter de la vigne? Mais la vigne exige des soins assidus. La campagne est inhabitable pendant trois mois, et le plus clair de notre expérience, c'est que le raisin sèche, et que la vigne périt. Ils exigent encore le défrichement des prairies naturelles, que nous devons remplacer par du blé, de l'avoine. Qu'arrivet-il? C'ast que, très souvent, la couche de terre n'a qu'une épaisseur à peine suffisante pour l'herbe : si vous la défoncez, la moindre pluie l'entraînera, le rocher affleurera, et vous n'aurez pas de blé, mais vous n'aurez plus de prairie, ni aucun moyen d'en avoir jamais.

Croyez-moi, monsieur, faites ce que ne font pas ceux qui parlent tant de la campagne romaine : allez la voir. Vous constaterez qu'elle n'est nullement ce désert affreux qu'on prétend, qu'elle est cultivée, non comme la Toscane ou la

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Lombardie, sans doute, mais aussi bien qu'elle peut l'être. Il y avait quelque chose à faire pour l'écoulement des eaux. On l'a fait. Tout ce qu'on essaiera au delà n'est ni sensé, ni utile. 1»

Le grand propriétaire. « Très facile de prêcher la réforme de VAgro, monsieur, quand on n'y possède rien. Les opinions sur l'agriculture, à Rome, font partie des credo politiques. Tout bon radical, tout politicien qui n'a pas un pied d'olivier hors des murs, qui ne va jamais dans la campagne, et ne la connaît que pour l'avoir traversée en chemin de fer, est un partisan décidé du boni/îcamento. Pour nous autres, c'est différent : la question est moins simple à résoudre. Nous retirons cinq pour cent de nos terres, aménagées comme elles le sont aujourd'hui, comme elles n'ont pas cessé de l'être depuis des siècles. On nous demande de remplacer nos prairies, qui se louent fort bien, par des champs de blé. Mais le défrichement est coûteux. Le blé se vend très mal, et il a été constaté en plusieurs points, notamment dans le lit desséché, «bonifié », du lac Fucino, qu'il épuisait

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rapidement notre sol. On nous offre donc simplement de perdre de l'argent. Il n'y a pas de quoi se montrer enthousiaste. Qu'on nous dégrève, qu'on nous aide, et nous nous prêterons aux expériences des théoriciens, tout en demeurant sceptiques. Car on a beaucoup exagéré cette insalubrité... »

L'un de ceux qui me tenaient ce discours, dans le salon d'un des grands cercles de Rome, arrivait d'une course dans la campagne. Il s'interrompit pour demander, sans prendre garde au rapprochement : « Garçon, un verre de vermout et de quina... beaucoup de quina. »

Le partisan des réformes. « Il faut avoir la franchise d'avouer que les auteurs de la loi de 4883 ont commis des erreurs. Ils n'ont pas tenu compte, par exemple, de ce fait que certains points de la campagne sont incultivables. Leurs dix kilomètres ne signifient rien, et le collège des ingénieurs agronomes a rédigé récemment, et s'occupe de faire discuter une loi nouvelle, qui changerait cette zone irrationnelle en un grand éventail, ayant Rome pour base, et pour côtés les voies Casilina y Ardeatîna. Les imperfections pourront être corrigées. Mais

ce qui est nécessaire, monsieur, c'est que nous ayons une loi sur la bonifica de VAgro^ et une loi appliquée. Les Italiens émigrent par véritables armées tous les ans, et nous avons à nos portes un désert capable de nourrir des centaines de mille d'habitants. Est-ce tolérable ? Faut-il que Tégoïsme de quelque&-uns soit un obstacle perpétuel à l'assainissement de la campagne, à sa mise en culture, à l'agrandissement de Rome, car Rome demeurera une petite ville tant qu'elle restera ainsi enserrée par la fièvre? Et que nous oppose-t-on? Que le blé ruine les terres de VAgro"! Je le crois, quand on sème indéfiniment du grain dans une terre qui n'est jamais fumée I Que les propriétaire ne sont pas assez riches pour supporter de pareilles dépenses ? qu'ils ne trouvent à emprunter qu'à huit et dix pour cent? Je l'admets. Nous voulons précisément la création d'une grande Société agricole, qui sera obligée, par ses statuts, de prêter à un taux raisonnable. Les propriétaires de tout VAgro seront alors mis en demeure d'exécuter les travaux jugés nécessaires par la loi. On leur dira :*« Faites, ou cédez-nous la place. Rome

ne peut plus souffrir cette campagne indigne d'elle, et qui tue ses enfants. » La Société achètera les terres qu'on refusera d'améliorer, les morcellera, prêtera aux cultivateurs qui viendront là, émigrant à l'intérieur au lieu d'aller chercher fortune au loin, et leur permettra d'acquérir lentement, par annuités, la propriété du sol. Vous verrez des villes se bâtir dans les lieux les plus sains, et les hommes y monter le soir, des plaines. Vous ne rencontrerez plus ces étendues désolées, inutiles, ni à côté ces bandes de travailleurs traités comme des bêtes... Allez dans la campagne, monsieur, voyez de vos yeux cette misère des choses et des hommes. Vous comprendrez pourquoi plus de trente mille pétitionnaires ont demandé au parlement de décréter la bonificaj vous saisirez mieux la gravité de cette question. Car, je vous le dis, les esprits sont très excités, et les possesseurs de VAgro^ entêtés à ne rien entendre, provoqueront à la lin un terrible soulèvement d'opinion. »

Je me rappelle l'ardeur communicative avec laquelle plusieurs me parlaient de la sorte, et ces yeux noirs devenus brillants de passion ^

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et le Ion prophétique des derniers mots, toujours menaçants. Gens du peuple, géomètres, employés des computisterie princières, députés appartenant à des groupes avancés de la chambre, s'exprimaient avec une vigueur égale. Les [^artisans du statu quo n'étaient pas moins affîrmatifs. Je suivis Tunique indication commune de leurs discours : j*allai voir. Et c^ furent des jours délicieux que ceux que je passais dans VAgrOj à Test, au nord, à l'ouest de Rome, captivé de plus en plus par celte étrange contrée, et par tous les problèmes qu'elle soulève, et par les rêves qu'elle éveille.

Je n'ai pas la prétention de l'avoir découverte. Mais je veux dire simplement ce qui peut paraître nouveau à un étranger, ce que j'ai observé, entendu ou cru deviner, dans ces courses multipliées. Et pour cela j'en choisis quatre, à travers des domaines très dissemblables, dans des régions opposées de la campagne.

Au nord de Moine. — Je sors de Rome avec un ami, par la porte du Peuple. La voiture

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• s'engage dans la vieille voie Flaminia. Et tout de suite, autour de nous, la campagne prend cette ampleur de lignes et cet air d'abandon qui la font si belle. Point de détails jolis, pas de coins d'ombre, de cascades, ou même de ces groupes d'arbres aux feuilles fines, joie du pays toscan, mais une succession de vastes espaces bossues, verts, mêlés de plaques de pouzzolane au premier plan, bleuissants dans le lointain, cernés de montagnes dont les neiges ont des teintes changeantes avec les heures.

Le travail de l'homme y laisse à peine une trace. Comme l'épervier qui le parcourt en tous sens, le regard ne s y pose pas. Il erre, au milieu d'accidents toujours les mêmes : — une colline brusquement entaillée, rongée à sa base par un ruisseau boueux, une ruine au sommet d'un monticule, une enceinte de pieux longue de plusieurs milliers de mètres, enfermant un troupeau, — il reste suspendu, étonné de la monotone tristesse de chaque chose et de la grandeur claire de l'ensemble. C'est une impression très nouvelle, que je n'ai ressentie que là. Nous passons le Tibre sur le ponte

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Milvio. Dans une prairie qui sert de champ de courses, l'ancienne vacherie de Tor di Quinto, un long bâtiment jaune, à toits rouges, est devenue l'école de perfectionnement pour la cavalerie. Je ne vois pas de cavalier. Mais je vois partout, dans le regain vigoureux, des pâquerettes à dessous roses, grandes comme des marguerites de juin. Et cela est si doux en décembre! D'ailleurs, en quelle saison sommes-nous? L'air est chaud, le Tibre jaune se tord parmi l'herbe abondante des rives, et les pins ont des aigrettes d'étincelles, sur ces rochers de gauche, qu'on nomme les pierres du Poussin.

Nous arrivons à la hauteur de deux domaines situés sur la limite de la zone de bonifica et concédés en emphytéose perpétuelle à mon compagnon, M. P... Le premier, Valchetta, appartient au chapitre de Saint-Pierre, le second. Prima Porta, au chapitre de Saint- Laurent. Un homme nous attend à cheval. Il nous précède. Nous quittons la route dans une petite carriole qu'il a amenée, et, tout de suite, l'aspect de la campagne révèle un agriculteur entendu et actif. Le long du chemin.

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montant entre deux haies d'épines, s'étendent des champs de luzerne qui donnent cinq coupes de mai à septembre, des préa pleins de haut trèfle, des guérets préparés pour une plantation de betteraves, — culture encore nouvelle dans VAgro, — puis un bois de jeunes pins, d'une belle venue, planté au pied du plateau rocheux où la ferme est posée. La ferme ressemble à beaucoup de celles que nous connaissons en France, mais l'éperon de terre qui la porte partage par le milieu une étroite vallée, et celte vallée est celle où se livra la bataille des trois cents Fabius contre les Véiens. Pendant que je regarde, penché entre deux romarins, ce ruisseau fameux du Cremere, bien menu dans les prés que je domine et qui fuient comme deux routes vertes, le vieux fermier m'a cueilli un bouquet de roses. Il l'attache au tablier de la voiture, et me conduit vers l'étable, — une rareté dans la campagne, — où sont renfermées, pendant la nuit, cinquante vaches de race suisse, dont le lait se vend à Rome. Je lis sur une ardoise, à l'entrée, le produit de la traite de la veille, trois cents litres, et au-dessus des crèches, dans l'étable

parfaitement aménagée et digne d'une fermeécole, une série de noms expressifs : GalarUinay — Invidiosay — Sfacciatay — Bellaboccaj — Monachella. Les quatre cents autres bêtes laitières, de race romaine, vivent jour et nuit dehors. Elles sont à demi sauvages, et, pour les traire, à onze heures du soir, les gardiens s'en vont à travers la campagne, montés sur une charrette traînée par des bœufs.

Par les prés sans route et très montueux, nous nous dirigeons vers Prima Porta. La terre, partout fumée au moyen du parcage des moutons, est couverte d'une épaisse couche d'herbe. Au sommet des courbes seulement, et le long de certaines pentes rapides, je vois, çà et là, des plaques pelées où la pierre affleure. a Des essais de culture, me dit M. P... Le sol, que nous avons défoncé, pour obéir à la loi, a été emporté par les pluies. Rien ne poussera plus ici. Vous pouvez juger si la loi est universellement applicable. »

Nous voyageons longtemps, sans rencontrer personne, dans les vallonnements sans fin des pâturages, que couronnent çà et là des taillis aux formes incertaines et baveuses, comme des

coulures de rouille. Et comme nous avons quitté la ville assez tard, le crépuscule s'annonce. Le Tibre lointain luit par endroits, et les champs de blé bleuissent. Un vol d'étourneaux passe, lancé vers un groupe d'arbres connu d'eux seuls et perdu dans l'immensité.

Une tristesse plus grande descend avec l'ombre. Nous sommes au bas d'une croupe énorme, d'un vert olive. « La cabane des bergers, > me dit mon compagnon en étendant la main. Au sommet, une grande cabane ronde, au toit conique, s'enlève sur le ciel doré. Des palissades d'osier font une ligne noire à sa base. Nous approchons. Je vois que la couverture de la maison est en branchages et en roseaux, et qu'une croix de bois, avec la lance et l'échelle, pointe tout en haut. L'arrivée de la carriole a fait sortir trois hommes. Ils saluent. Un vieux s'avance, son chapeau pointu à la main :

a Buona sera! » et nous introduit dans la demeure dont il est le chef. La hutte que les bergers romains se sont bâtie est spacieuse et commode. Elle doit durer deux ou trois ans, après lesquels le campement sera choisi ailleurs.

C'est ici la vraie vie pastorale. D'un ôté, les

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bergers ont leurs couchettes, sur deux rangs, l'un presque au ras du sol. le second à quatre pieds de terre; de l'autre sont des tables où

sèchent les derniers fromages fabriqués, et les chaudrons, les jattes, les instruments de bois qui ser\'ent k la fabrication. Juste au milieu de cette chambre ronde, un trou assez profond, où brûlent les restes d'un fagot. Le vent qui traverse librement, d'une des portes à l'autre, active la flamme, et chasse la fumée.

M Je crois que la soirée sera fraîche, Excellence, n dit le chef à mon compagnon, et il regarde en disant cela, les yeus à demi clos, une étoile bleue qui s'est levée au-dessus des brumes d'horizon. M Est-ce que les brebis sont rentrées? — Elles sont en route, Excellence. Je les ai entendues qui venaient de l'ouest. — Montre donc à mon ami les chaises que vous faites pendant la veillée d'hiver. » Et deux hommes apportent des sièges de bois rouge dont le dossier, le siège, les barreaux, sont sculptés au couteau, très finement. Les sujets varient peu : des croix, des calices, des ostensoirs à rayons inégaux, des branches de laurier enveloppant le sujet principal, avec beaucoup de grâce et des courbes tracées

de main d'artiste. M. P... m'explique que les vingt-six bergers habitant cette cabane la quittent vers la fin de juin, pour rentrer dans le village, là-bas, perdu dans les neiges de l'Apeunin, et' où sont les femmes, les enfants, les mères, les fiancées, « Es se préparent longtemps d'avance à ce voyage, me dit-il, et se préoccupent de bien emporter tout ce qui est nécessaire pour eux et pour leurs bêtes.

Aussi, deux ou trois jours avant la date fixée pour le départ de la tribu, ils abandonnent la maison où nous sommes, et vont camper à cent mètres en dehors , afin d'éprouver si rien ne leur manque. Alors ils emmènent leur troupeau , à petites étapes , vers les montagnes. »

Nous sortons. En dix minutes, la terre est devenue presque noire, tandis que le ciel, lourd et tremblant de brume à l'horizon, reste pâle au-dessus de nous. Une rumeur sourde s'élève du vallon, et quelque chose de mouvant, comme une nappe de brouillard ondulant sous le vent, couvre les premières pentes de la colline. Ce sont les quatre mille brebis du domaine, en bande compacte. Je commence

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à distinguer les chiens blancs qui bondissent autour d elles, et les bergers à pied qui les cernent, leurs manteaux bruns traînant dans l*herbe, et le chef à cheval qui les suit. Tous ensemble ils montent sans hâte, d'un mouvement continu, avec un bruit de cailloux roulés, comme une marée. Mon compagnon m'entraîne jusqu*aux palissades que j'avais remarquées en avant de la cabane : une série de petites ouvertures y sont pratiquées, de distance en distance, et permettent aux brebis de passer une à une, devant autant de guérites en pieux, où les hommes viennent s'asseoir.

La rapidité avec laquelle ils traient le lait de cet immense troupeau est merveilleuse. Vingtsix bergers se sont placés sur la longue ligne. Les bêtes, enfermées dans un parc, derrière eux, se pressent aux vingt-six portes de l'enclos. Elles s'engagent dans un étroit couloir, sont arrêtées par une fourche en bois que l'homme leur jette au cou, traites en un instant et remplacées par d'autres. En moins d'une heure, tout le lait est recueilli.

Quand nous descendons la colline, la nuit est venue. Une épaisse vapeur nous enve-

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loppe. Les étoiles voilées dorment au-dessus du Tibre. En trottant sur la pente herbeuse, le cheval fait un écart, (^est un jeune berger, un enfant de quatorze ans, le bonnet à la main, qui s'est mis sur notre passage.

« Te voilà, petit, tu es en retard I » Il répond sans embarras, d'une jolie voix fraîche qui s'en va, toute gaie, dans l'universel silence de VAgro. Et quand il a repris sa route, M. P... me raconte l'histoire arrivée il y a deux mois.

Le petit gardait quatre cents brebis, au bord du fleuve. L'idée lui vint de coiffer de son chapeau la tête d'un agneau. Il fit une bride avec des joncs, et lâcha la bête encapuchonnée parmi le troupeau. Mais une panique terrible s'empara des brebis : affolées à la vue de cet agneau coiffé qui courait après elles, elles se mirent à galoper autour du pâturage, et allaient se jeter dans le Tibre, quand le vergaroy apercevant de loin le danger, piqua des deux, du haut de la colline, et se jeta sur la rive, juste à temps pour empêcher le malheur...

Et cette petite histoire se déroule, tandis

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que la carriole court sans bruit sur l'herbe, et que la nuit découvre lentement ses étoiles.

Santa-Maria. — Un malin gris et pluvieux, le 8 décembre. C'est la fôte de l'Immaculée- Conception et celle d'un village, Santa-Maria, bien loin, à vingt-fjuatre kilomètres de Rome. Je pars seul dans une voiture de louage. La pluie tombe serrée, glacée; elle semble encore amaigrir le cheval, dont le poil mouillé laisse , voir les'os en mouvement. Oh 1 la lente et triste route [ Des ruisseaux de boue jaune la barrent par endroits. Elle tourne, monte un peu, descend J un peu, jamais beaucoup, à travers des pâturages j que le nuage étreint et limite. Aucun horizon : rien que des lignes de barrières coupant des * étendues d'herbes ; un troupeau de bœufs, et là, immobiles et stupides sous l'averse. Rien ne passe que nous. Rien ne fait de bruit que les roues écrasant la terre molle. Gomme je^ vois bien que l'unique beauté de ce désert est, , comme celle de la vie, dans ses lointains et dans son ciel I L'auberge isolée, la pauvre osteria postée, à peu près toutes les lieues, au bord du chemin, est close contre le mauvais

temps. Us sont quelques-uns, à l'intérieur, qui racontent des histoires de cavales égarées, de brebis mortes, d'empiétements de voisins, en buvant le vin de Tivoli. Mais le murmure des mots s'en va par la cheminée. Nous continuons à errer dans cette solitude rapetissée, dont le paysage a l'air de se déplacer avec nous, tant il reste le même, entre ses murs de pluie aveuglante.

Enfin, vers onze heures, la silhouette d'un cavalier, enveloppé de son manteau, se dessine à droite du chemin. Il tient un second cheval par la bride. C'est le vergaro, le chef berger, envoyé au-devant de moi. Je saute à cheval.

La voiture s'éloigne dans la brume, et nous nous avançons, à travers les blés nouveaux qui sont d'une grande beauté. « Combien d'hectares cultivés, ici, vergaro ? — Trois cent quarante sur dix-huit cents. » Des bandes de mouettes se lèvent sous les pieds des chevaux.

Nous montons une colline au trot, par les rigoles d'assèchement, nous descendons une longue pente, toujours enveloppés de la même nappe de froment vert. Au bas, M. P... nous rejoint, sur un très joli cheval. Il est le fer-

mier de cette ienuta comme de la précédente que j'ai visitée. On m'a dit à Rome qu'il était un des meilleurs agriculteurs de la campagne romaine. Et je suis confirmé dans cette idée en revoyant ici des terres bien aménagées, des blés d'espèces choisies, des prés, fumés d'après la même méthode qu'à Prima Porta, d'une abondance rare en herbe et en trèfle. Le relief du terrain n'est d'ailleurs plus le même. Il est ici beaucx)up plus accidenté. En approchant des bâtiments de la ferme, les collines se tassent et s'emmêlent, séparées par des gorges. Plusieurs sont couvertes de bois, mais la plupart ne servent que de pâtures. Au sommet de l'une d'elles, dans le bleu léger des seconds plans italiens, — car le soleil a reparu, et les nuages sont en fuite, — j'aperçois des ruines cernant une crête.

— Un village ruiné?

— Oui.

— Comment?

— Les uns disent par la malaria.

— Et les autres?

— Par le calcul de grands propriétaires, qui, autrefois, ont peu à peu tout acheté, et

puis ont chassé l'habitaiit, afin d'être seuls maîtres : je ne sais pas au juste. C'est loin d'ici. Au moment où le vergaro me répond ainsi, nous descendons en pente douce, par un chemin exquis, bordé d'un côté de touffes magnifiques de laurier, de laurier des poètes, fusant en belles pointes serrées, noires, odorantes : un reste de bois sacré où les Muses ne pourraient pas danser, mais pourraient encore pleurer sans être vues. Je remarque que certaines branches sont effeuillées, et je demande à M. P... :

— Qui donc a dépouillé vos lauriers?

— Des Allemands.

— Qu'en font-ils?

— C'est un revenu du domaine et des domaines voisins. Je leur vends la feuille. Ils en emportent des quintaux, et s'en servent pour fabriquer le bleu de Prusse.

Je ne m'attendais pas à cette réponse, ni à voir les feuilles des lauriers italiens prendre cette route. Nous entrons dans la cour de la ferme, par une porte monumentale, et nous descendons de cheval, en effet, à côté d'un tas de ballots de feuilles ficelés, prêts à être expé-

diés. On me montre une bergerie où sont des moutons de race pure, achetés à notre bergerie nationale de Rambouillet, et qui donnent de si beaux produits, croisés avec la race du pays, qu'un proprii'taire voisin, à peine a-t-il pu juger les heureux résultais obtenus par rinitiative de M. P..., a télégrapliié à Rambouillet, pour avoir des béliers et des brebis semblables.

— Oui, monsieur, me dit avec conviction mon hôte : il a télégraphié, il s'en est remis complètement à la loyauté du directeur, et, telle est l'honorabilité de vos grands établissements français, qu'il a reçu des animaux aussi parfaits que ceux que j'avais été choisir moimême!

Mais, sans trop l'avouer, — car on me prend un peu pour un agronome, et c'est toujours dommage de détruire une illusion flatteuse, — je trouve un bien plus vif plaisir à flâner dans la cour, où sont réunis les gens de la tenula. Je ne vois guère que des hommes, vêtus de noir, quelques-uns porlant le manteau, l'air assez dur, causant par groupes. Ils viennent d'entendre la grand'messe, chantée à l'occasion de la fête patronale, dans la très vieille église

accolée à l'espèce de château qui forme le fond. Parfois un groupe s'ébranle, et entre dans un bâtiment long et bas, l'aile droite de la cour. J'entre à mon tour. Ils boivent et fument dans une des pièces occupées par cet industriel indispensable et presque toujours florissant de la campagne romaine : le cantinier. Chaque ferme est une véritable ville, qui doit se suffire à elle-même et suffire aux environs habités, s'il y en a. Elle est l'unique ressource, le centre d'approvisionnements. Le cantinier de San ta- Maria, un Suisse dont le visage rose fait un singulier contraste avec les visages barbus et bronzés de ses clients, vend de la charcuterie, de l'épicerie, du vin, des étoffes, tout ce qu'on veut. Je lui achète une boîte de cigarettes égyptiennes, que je distribue, à la grande joie des barbes noires, qui s'écartent pour sourire. J'apprends qu'il fait de bonnes affaires, environ cinquante mille francs par an, et qu'il paie une redevance de cinq cents francs par mois.

Une soutane rouge, deux soutanes rouges traversent la cour. Ce sont des élèves du collège austro-hongrois, amenés à la fête de

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Santa-Maria par leurs supérieurs, auxquels le domaine appartient. Je suis ici dans un patrimoine ecclésiastique, concédé par je ne sais plus quel pape, pour l'entretien d'un séminaire autrichien à Rome. Le passage des clercs indique que les dignitaires du collège vont eux-mêmes bientôt sortir de l'église, et que le dîner va sonner. Je n'ai que le temps de parcourir le jardin, situé de l'autre côté de la cantine.

Mon Dieu, que ce doit être joli au printemps, ce jardin abrité, en partie planté d'orangers et de mandariniers ! Même en hiver, il a son charme. On devine la forme des arbres grêles qui n'ont plus de feuilles, et où seront les fleurs, et combien la vue sera douce sur les moissons déjà hautes; les citronniers, plus délicats, paraît-il, sont défendus contre la gelée, le long du mur, par un toit de roseaux. Je soulève cette couverture mobile, et le parfum qui s'échappe me rappelle la Sicile, Palerme, la Conque-d'or...

La cloche sonne. La cour est déjà à moitié déserte. Nous nous mettons à table dans une salle du premier étage, blanchie à la chaux.

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dans le manoir du fond. Je ne crois pas, de ma vie, avoir vu un plus étonnant mélange de convives. Il y a, autour de la table couverte de linge blanc, ornée de pommes, de poires et de racines de fenouil, il y a le supérieur et l'administrateur du domaine, qui sont Autrichiens, et portent la soutane noire; M. P...* qui est Romain; le cantinier, Suisse, en jaquette ; le curé de la ferme ; le garde, en livrée bleue à passepoil rouge et bande d'argent au col ; le chef des cultures ; le chef bouvier; le chef berger et son prédécesseur retraité ; enfin deux élèves, en soutanes rouges, comme des cardinaux. C'est un usage ancien et louable, d'inviter ainsi les principaux employés du domaine à un banquet annuel. Ils sont respectueux, mais non intimidés, ni serviles. La conversation, partie en patois romain et partie en français, leur échappe à moitié. Ils mangent royalement, en hommes très vigoureux, auxquels la vie à cheval donne un appétit formidable. Mais, quand ils parlent, ils ont tous de la repartie. Et le plus vivant, le plus curieux d'entre eux, est peut-être l'ancien chef berger, un vieillard de soixante-douze ans, large

d'épaules et de poitrine, la trogne rouge et hâlée, la barbe à peine grisonnante et vrillée à la manière des barbes des statues grecques, les cheveux abondants et soulevés par grosses mèches. Il a toujours vécu parmi les berçers et les brebis du domaine, l'hiver et le printemps à Santa-Maria, Tété dans les montagnes. On l'eût tué, si on l'avait, à l'heure de la retraite, séparé de son troupeau, de ses camarades, de sa cabane. Alors on lui a permis, quoiqu'il ne soit plus le chef responsable, de rentrer à l'automne avec la masseria. Il passe encore sa journée à cheval, surveillant les hommes et les bêtes. « C'est que l'air est bon, à Santa-Maria, dit-il en levant ses yeux jaunes. Je n'ai pas beaucoup de contemporains dans la campagne! » Il raconte ensuite, interrogé par l'administrateur, et par petites phrases un peu honteuses, qu'il a été attaqué, il y a deux ans, à la tombée de la nuit, par le fameux Anzuini. Le brigand est entré, avec un autre, dans la cabane où le vergaro se trouvait ainsi que quatre de ses hommes. II a mis le canon de son fusil près de l'oreille du vieux, ce Qu'astu fait alors, mon pauvre ami? — J'ai com-

pris, répond en riant le berger, j'ai donné ce que j'avais, cent soixante-dix francs ». Le lendemain matin, Anzuini opérait de la même manière du côté de Viterbe. Il avait franchi vingt lieues à pied dans la nuit.

Je dois ajouter, pour la tranquillité de ceux qui seraient tentés de visiter Santa-Maria, que le brigand a été pris. Le métier, avec le temps, est devenu difficile, et nos mères, qui nous racontent leur voyage de noces entre Rome et Naples, comme des expéditions aventureuses, ont été les dernières à pouvoir parler de la sorte sans mentir. Tout au plus vous dirait-on, si vous insistiez, qu'il existe encore deux ou trois brigands retirés des affaires, qui ont atteint l'honorariat en même temps que leurs juges éventuels. On vous nommera ces gens paisibles, revenus des habitudes un peu brusques de leur jeunesse, et qui se font payer précisément pour ne pas être tentés d'y retomber* Les voisins sont charmés de les entretenir dans la vertu* Le prince X... paie régulièrement une pension à Tiburce, vous vous souvenez, Tiburce de Viterbe. C'est du moins le bruit qui court. C'est même ce qu'a osé imprimer un

patriote sicilien, M. Luigi Capuana, qui tient à venger la pauvre et charmante île des accusations déplacées du continent italien*. Quant au prince, j'imagine que, si quelqu'un avait ringénuité de l'interroger, il aurait un sourire énigmatique, tordrait la pointe de sa moustache brune, et ne répondrait pas. N'est-on pas libre de faire garder sa terre par les gardes qu'on veut?

A Vest de Rome. — Je ne désignerai pas autrement le point que j'ai visité aujourd'hui, parce que j'ai de trop graves critiques à formuler. II suffira qu'on sache que la terre dont il s'agit se trouve en dehors des dix kilomètres de rayon soumis à la loi du bonificamento^ et appartient à un grand seigneur romain.

Quand nous sortons, mon guide et moi, de l'enceinte de la ferme, qui garde encore son aspect féodal, il est plus de midi. Le travail a repris. Au fond des granges, d'où s'envole une poussière blanche, des hommes, des femmes égrènent le maïs, qui s'amoncelle en tas

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