ACTE TROISIÈME. 8â
par des chemins différents, nous sommes arrivés tout juste au môme point, c'est-à-dire à l'isolement. Il n'y a pas à se faire illusion... nous vieillissons, monsieur Guibert; et tenez, hier, entre nous soit dit, j'ai trouvé un cheveu blanc là, sur la tempe gauche.
Tiens... moi, j'en ai trouvé un noir.
ANDRÉ
Je ne ris pas, monsieur Guibert.
Mais moi non plus.
ANDRÉ
Vous ne sauriez croire dans quel réseau de réflexions m'a jeté tout à coup ce cheveu fantastique... je me suis vu vieux, avec la goutte, incapable de gravir la moindre Cordillère... je me suis vu seul, isolé, inutile... car je n'ai pas de famille, et vous n'en avez pas non plus... Les gens qur nous entourent, eux pas bêtes, ils ont tous une femme à aimer, des enfants à proléger, et nous, nous en . sommes complètement dépourvus.
Mais...
ANDRÉ
Allons, la, sérieusement... est-ce que vous n'avez pas éprouvé quelquefois, en vous éveillant, le besoin de vous dévouer pour quelqu'un ? ■ \ - •
GUJBERT.
Moi? Non, jamais 1
ANDRÉ
Vous n'êtes pas allé à Terre-Neuve ?
Non! '
ANDRÉ
J'y suis allé, moi... c'est un pays affreux, habité par des chiens superbes... l'œil bon et brave... des muscles d'acier... Quelqu'un ;
tombe à l'eau, ils se précipitent sans demander si celui qui se noie est de leur famille... Ils le repêchent d'instinct et par amour de l'art... Eh bien, dans cette maison, il y a un bonheur qui se noie... voulez-vous nous jeter à l'eau un petit peu?... (Aboyant.) Houah! houah 1
Oh !, permettez... mais, moi, vous savez, les émotions... ANDRÉ, le retenant.
Oui, je sais bien, vous êtes un égoïste... Mais qu'est-ce que ça fait? pour une fois... Tenez, nous allons faire l'acte de société et partager la besogne... vous aurez l'œil ouvert; vous me direz : « monsieur André 1 monsieur Guibert... — La comtesse pleure. — Eh bien, je vais tâcher d'essuyer ses larmes...» Vous me direz : « monsieur André... — Qu'est-ce qu'il y a, monsieur Guibert? — Georges court un danger. — Vraiment? je vais tâcher de l'en sortir... » Vous resterez sur le bord, c'est moi qui me jetterai à l'eau... (Aboyant.) Houah 1 houah 1 vous me crierez : c Courage 1 il va passer sous le moulin 1 » Et c'est moi qui nagerai. Ça vous va-t-il ?
GUIBERT, embarrassé.
Mon cher monsieur de F u gères, très-certainement... ces sentiments vous honorent, je sens bien qu'ils m'honoreraient aussi; mais... grâce à la nouvelle passion dé mon coquin de neveu... une troisième passion nommée Noémie qui lui a fait oublier les deux premières, depuis huit jours je goûte enfin un peu de repos 1 et, si je vous écoutais, je retomberais dans des tracas de toute sorte.
ANDRÉ
Mais après ça, du moins, vous auriez la conscience tranqurhe ; car vous auriez contribué à ramener le calme et le bonheur sous un toit que le chagrin visitait à toute heure avant l'arrivée de M. Faustin Guibert, providence... Enfin, vous pourriez dire que vous avez été une fois bon à quelque chose ?
GUIBERT, contrarié.
Permettez... permettez... mais» d'abord, vous vous exagérez peut-être le danger; moi, je n'ai rien remarqué»., nos amis me