SCÈNE VI
ÉVA, ANDRÉ, (Éva paraît au fond, souriante et respirant son bouquet.)
ANDRÉ, pendant qu'Éva s'approche, à part.
sainte Paula I inspirez-moi ! . . .
ÉVA, tendant une invitation à André avec ironie. « Madame la comtessse de Ronzoff a l'honneur de prier M. André de Fu gères de vouloir bien passer la soirée chez elle. » J'ai tenu à réparer mon oubli. (Elle éclate de rire et va à la glace arranger ses oheveux.)
ANDRÉ, après un temps.
Tenez, comtesse, daignez m'entendre ! Il y a toujours une sorte de lâcheté à lutter avec une femme. Eh bienl... cette lâcheté-là, ne me forcez pas à la commettre. Vous allez me dire que vous aimez Georges, qu'une rivale même légitime est une ennemie, et que, dans ces guerres de la passion, l'amour inscrit sur son drapeau : « Malheur aux vaincus ! » Et moi, je vous répondrai que la guerre injuste que vous entreprenez n'a pas môme pour excuse le fanatisme de la passion.
ÉVA
Vous croyez?
ANDRÉ
Non, je le jure! Vous n'aimez pas Mi de limours, Obi je sai?
ien qu'il est difficile de le prouver quand on n'a pas en sa puissance le fameux miroir magique, que possédait certain prince indien! Celles qui prétendaient l'aimer se regardaient par son ordre dans le miroir enchanté, et, si elles avaient menti, les belles trompeuses devenaient noires, et, au bout de quelque temps, grâce à la dangereuse épreuve, le prince indien possédait tout un sérail d'Éthiopiennes. Eh bien, franchement, comtesse, si cette glace était quelque peu indienne, est-ce que vous oseriez y mirer ainsi votre beauté, votre jeunesse?
ÉVA, riant toujours.
Savez-vous que vous allez me faire peur ! Je ne sais justement d'où me vient la glace que voici. Elle arrivait peut-être tout droit de Singapour I (Se retournant, et avec une feinte frayeur.) Ah! à cette pensée!... (a André.) Franchement, monsieur de Fugères, est-ce que je suis bien changée?
ANDRÉ
Allons, -allons, quand mon cœur parle , c'est votre esprit qui répond. Je vois que Georges est perdu !
ÉVA
Perdu ! Oh 1 quel grand mot 1
ANDRÉ
Oui, perdu, si je ne trouve pas en moi un accent, une parole capables de fléchir votre orgueil irrité.
ÉVA, après un mouvement.
Après?
ANDRÉ
Comtesse, je pars demain à onze heures.
ÉVA
Ah!
ANDRÉ
Et je voudrais laisser en partant une bonne action derrière moi. Ça porte bonheur à l'étranger.