‹ Les izolâtresChapitre 10 sur 11 · C.vLviN. — Vous bafouillez · texte numérisé non relu

C.vLviN. — Vous bafouillez

Hercule. — Je m'en f... !

Jules Ferry. — Moi aussi!... les Parlementaires ont fait leur temps!...

Murmures, signes d'approbation, liroulialia. 9 octobre 1898.

Aux Champs-Elysées.

« Les hommes y mènent une vie tranquille et douce; les pluies, les neiges, les frimas n'y désolent point les campagnes ; une douce lumière y répand ses rayons, etc.. »

(Voir HoMÎiRE.)

Au milieu d'un groupe, Nabuchodonosor gesticule un journal à la main. Un peu plus loin Moïse regarde la terre dans une longue-vue posée sur un pied.

Nabuchodonosor. — Jamais ils n'en sortiront!,., jamais!... Ah!... si j'étais encore là!...

Moïse, ravi. — Fui !... ils badaucîient lé blus en blus !...

Mayer Rothschild, jn'emier du nom, se frottant les mains. — C'est lé câchis gomblet !...

Calvin. — Et la revision certaine...

Le vieux James de II thschild. — Nus driomphons !...

BeiNjamin Constant. — Sur toute la ligne...

Bavard, // arrive lut journal à la main, Vair exaspéré. — C'est abominable !...

François I", qui cause avec Pliryné, embêté. — Qu'est-ce qu'il y a encore?...

Bavard. — H y a qu'un nommé Meyer...

Maver Rothschild. — C'est moi !...

Le vieux James. — Mais non !... mais non !... ça n'est plus fus!... fus upliez duchurs gué l'embereur t'Audriclie nus a gréés parons en 182:2...

jNIayer FloTHscHiLD. — Gli'étais mort !...

Le vieux James. — Ça né vait rien!...

Mayer Rothschild. — Mort tans mein Ijédide maisson té la Jutencasse à Vrangfort... Ça n'édaitbas un guardier pien cai!... surdut lé soir.., mais on afait l'hapitute lé loir meddre les chaînes... on né brodesdait bas...

Vénus, compatissante. — On vous cnchainail?... quelle horreur!...

Mayer Rothschild. — Non... bas nus!...

mais on vermait les rues à cinq lieures lu soir...

Vénus. — Ça devait pas être commode pour aller rigoler en ville...

SciPiON. — Sage mesure!...

Bavard continue à donner des signes d'exaspération. Louis XIV. — Qu'est-ce que vous avez, voyons?...

Bayard. — J\>i qu'un nommé Paul Meyer, en apprenant le suicide du colonel Henry, a envoyé au général de Pellieux sa carte avec cette insi'iplion ironique : « Sincères condoléances... »

Balzac. — Quel goujat!...

Richelieu, inquiet. — Qu'est-ce que c'est que cet individu?...

M. Thiers. — C'est le directeur de l'École des Chartes...

Richelieu. — Ali ! . . . tant mieux ! . . . ( Vouant qu'on le regarde avec étonnement.) Je dis tant mieux, parce que je craignais que ce fût un académicien...

Gavroche. — Non... c'est un Youtre!...

Richelieu, résigné. — Ça n'empêcherait pas !...

Calvin, pointu. — Monsieur Paul Meyer n'esl pas Israélite...

Gavroche. — Que lu dis ! . . . el lui ilou!... l'a été baptisé à Saint-Sulpice !... on la connaît !...

Calvin. — Mais...

Gavroche. — Pas d' veine quand on est pas Youtre d'avoir 1' nom, et la tronche, et tout, quoi !... ' xcepté envie d' 1' l'être!...

M. GuizoT, haiitam. — De mon temps, les enfants ne se permettaient pas d'avoir une opinion... ni surtout de l'émettre... ils recevaient une éducation qui...

Gavroche. — Qu'est-ce que tu veux!...

on n'est pas des princes ! . . . ( Tête de M. Guhot.)

Diogène. — Il a raison, ce petit!... J'ai suivi dans la lorgnette les débats de l'affaire Zola... et, .moi qui ai l'habitude de dévisager les hommes et de déchiffrer les physionomies, j'ai trouvé dans le type et dans l'allure

190 LES IZOL.VTRES

générale de ce monsieur — et à im degré très développé — tous les signes qui caractérisent la race juive... il est Catholique, mais sûrement il n'est ni Chrétien, ni Français d'origine;... pour s'en assurer, il n'y a qu'à considérer ses yeux et...

Balz.vg. — Il n'y a surtout ([u'à considérer ses procédés...

Benjamin Coxst.^nt. — Quels procédés?..,

Balzac. — Eh bien! la carie envoyée au général de Pellieux!... Cette façon d'insulter ceux qu'on juge vaincus... ce coup de pied de l'.àne envoyé lâchement... c'est Juif en plein, ça !...

Napoléon, indiquant un monsieur assis à r écart et qui sanglote la tête cachée dans ses mains . — Qu'est-ce que c'est que ce vieux monsieur qui pleure sur un banc?...

Gavroche. — Tiens !... Oui !... l'a pas l'air d' rigoler, l' pauv' birbe!...

Saint Vincent de Paul, s'approchant du vieux monsieur. — Si je pouvais vous olïrir mes services?... {Le vieux monsieur secoue la tête.) — Eles-vous malade?... {Le vieux monsieur fait sifjne que non.) — Qu'es l-ce ([ue vous avez ?...

Le vieux monsieur. — C'est que... c'est... c'est ce Paul Meyer ! . . . ça me bouleverse ! . . ,

Saint Vincent de Paul. — C'est votre parent ?,..

Le vieux monsieur, sautant en Vair. — Mon parent!... Ah ! mais non!... c'est mon successeur...

Napoléon. — Oui donc êtes-vous ?...

Le vieux monsieur. — Je suis monsieur Quiclierat... directeur... c'est-à-dire ancien directeur de l'École des Chartes...

Napoléon. — L'École des Charles !...

mon œuvre !...

M'"" Staël, étonnée. — Est-ce possible?...

Napoléon, sans lui répondre. — Une riche idée que j'ai eue là!... ça n'est d'ailleurs pas moi qui l'ai eue !... c'est Champagny !...

M DE Champagny. — Sire, je...

Napoléon. — Oui ! . . . Vous m'avez propose de fonder ça pour remplacer les Bénédictins disparus...

M. DE Champagny. — En effet.. .

N.\P0LÉ0N. — Je ne vois pas beaucoup les Bénédictins s'immisçant dans le procès Zola, vous savez...

M. SÉGuiER. — C'est l'affaire du grand B.abbin...

Calvin. — C'est l'affaire de tous les grands esprits...

RoYER CoLLARD. — Permettez... ■

Calvin. — L'œuvre que doivent entreprendre tous les intellectuels...

Thomas Vireloque. — Ah ! mallieur !...

Hercule. — Qu'est-ce que c'est au juste, un intellectuel ?...

RoYER CoLLARD. — Grosclaudc — dont j'ai suivi toujours avec intérêt les écrits — vous dirait que le titre d'intellectuel diffère de celui d'officier d'académie en ce qu'on se le décerne soi-même... C'est je crois la définition la plus juste que l'on vous en puisse donner...

Aristide. — Et aujourd'hui, en France, seuls ont droit à ce titre ceux qui sont Dreyfusards... monsieur Jules Lemaitre, par exemple, n'est pas un intellecluel... non plus que monsieur Coppée, ni monsieur Bourget, ni monsieur Brunetière, ni monsieur de Vor

gué... mais monsieur Paul Meyer est uu intellectuel...

M. QuicuERAT, qui pleure toujours. — Ce titre, qui me serait certainement refusé par les vivants, était accordé jadis à (juelquesuns d'entre nous... Ghampollion, Lacabanc, Yallet de Viriville étaient des intellectuels... mais il ne se fût pas trouvé, pour entrer « en service » chez les Juifs et travailler de concert avec eux à la destruction de la France, un seul membre de l'Ecole des Chartes...

Napoléon. — Ne me parlez plus de l'Ecole des Chartes!... je vous demandeur! peu si Champagny ne pouvait [tas rester tran- <iuille !... c'est pas Junot qui aurait eu une idée comme ça !.. .

Calvin. — Vous devriez au contraire vous réjouir d'avoir permis à un témoignage utile à cette grande cause, d'acquérir une

valeur du fait de la situation du témoin...

G.WROCHE. — A la porto 1' vieux raseur!...

M. QuicHERAT, à Calvin. — Mais, Monsieur, en quoi l'étude des poids et des mesures, des monnaies et des institutions politiques du Moyen Age, rend-elle monsieur Paul Meyer apte ta juger que Dreyfus est innocent?... Étudier le droit civil, canonique et féodal de la vieille France, déchiffrer les écritures, les abréviations et les formules des chartes, ne lui donne pas qualité pour expertiser le bordereau...

Moïse. — Guand on n'a bas la gualidé, on la brend...

M. QuiCHERAT. — Et s'il n'avait fait que témoigner encore !... mais c'est celte carte!... comprenez-vous pareille infamie?... Quand ce pauvre homme — que je n'excuse certes pas ! — meurt de cette façon tragique et

respectable en somme... bafouer sa mort est le fait d'un...

Jeanne d'Arc, (rime voix flùtée. — D'un mufle ! . . . c'est la plus grande muflerie de celte affaire-là ! . . .

Henri IV. — Où les mufles grouillent comme des asticots, pourtant !...

Calvin. — Mais, je ne remarque dans celle affaire aucune incorrection...

Royer Gollard. — Trouvez-vous correcte l'attitude de monsieur Trarieux, par exemple?... qui, à la Cour d'assises, applaudissait avec affectation, tout près du nez de l'officier assis à côté de lui, chaque fois que Labori lançait à l'adresse de l'armée une nouvelle insulte?... Trouvez-vous correcte la pose, au bon moment, sur l'épée de Déroulède, de la main gauche de monsieur Gustave-Adolphe Hub bar d?...

Gustave- Adolphe. — Mais nom d'un sabre ! appelez donc cet individu Hubbard tout court!... ça m'horripile de voir traîner mon nom par ce disqualifié!...

Thom.\s VniELOQUE, montrant Jeanne d'Arc. — Elle a raison!... tout ça ne vaut pas la carte du Youtre des Chartes...

Calvln, très digne. — Encore une fois, monsieur Meyer n'est pas un You... {se reprenant vivement), un Israélite...

Thomas VmELOQUE. — C'est le Youtre récalcitrant ! , . .

jyjme jj^ PoMPADOUR, à Socrate. — Qu'est-ce que tu en penses, toi, vieux Sage, de l'affaire Dreyfus?...

Socrate, rêveur. — Je pense que ce Picquart est un être charmant!...

Thomas Vireloque. — Silence à l'Esthète !...

198 LES IZOLÀTURS

M. QuicHERÂT, qui suit son idée. — Quelle honlo !... je ne m'en consolerai jamais !...

Jeanne d'Arc. — 11 faut vous faire une raison !,..

M. QuiGHERAT. — En de pareilles mains, que deviendra ma pauvre Ecole?...

M. DE Champagny. — Plus tard, en d'autres mains, elle se relèvera de cette démonétisation momentanée...

M. QuiGHERAT. — Ce n'est pas vous qui auriez mis, à la tête de cette pauvre École française, un directeur internationaliste...

M. DE Champagny, — Non...

M. DE CoRRiÈRES. — Ni moi !...

M. DE Salvandy. — Ni moi!.,, puisque c'est vous que j'avais choisi, monsieur Quicherat...

M. QuiGHERAT. — N'est-il pas profondément triste que parmi ces gens mus par la

haine de l'armée, l'indifférence du pays, et surtout par l'admiration exaspérée d'euxmêmes, celui qui a le plus vilainement et bassement agi soit précisément mon successeur...

LouLs XIV, conciliant. — Tout ça s'arrangera !... Vous oublierez ces heures mauvaises...

M. QuiCHEUAT. — Jamais!... en présence de cette déchéance des choses, de cette prédominance croissante des Juifs, de cette mise à l'écart systématique des nationalistes, je me sens révolté et féroce...

Gavroche. — Ta parole?...

M. QuiCHERAT. — Oui, Monsieur!... Le vieil homme d'étude que je suis, respectueux des chartes, des institutions et des routines sociales, appelle de toutes ses forces le Dictateur ou le Comité de Salut public qui nous

débarrassera des intrus... et tout ça parce que le directeur actuel de l'Ecole des Chartes est un... comment dirais-je?..,

Jeanne d'Arc, tenace. — Un mufle...

M. QuiCHERAT, exaspéré. — Plus encore!...

Thomas Vireloque. — Le syndic des mutles, quoi ■?...

Septembre 1808.

A Gribouville-sur-mer.

M. Lavallée d'Auge, gros propriétaire, maire de Gribouville.

M, Phyloux, boursier {baigneur).

M. deKerfleury, petit propriétaire, {habite la campagne aux environs.)

M. Lafrousse, rentier {baigneur).

M. DuvERT, peintre {baigneur).

202 LES IZOL.VTRRS

Ils sont assis au casino, et fument en regardant la mer.

M . L.vvALLKE d'Auge, co7itinuant une phrase commencée. — ... Il n'en est pas moins vrai que, comme maire, je déplore que les Judasskuss aient écourlé leur séjour à Gribouville... c'est une perte considéral)le pour la commune...

M. DuvEUT. — Pourquoi sont-ils partis?...

M. L.\v.\LLÉE d'Auge. — Parce que, sans parler de la bataille rangée que vous leur avez livrée, on leur a fait toutes les avanies imaginables...

Kerfleury. — Ça leur fait quelque chose, les avanies?...

M. Lafrousse. — Quand c'est à ce pointlà...

M. La vallée d'Auge, à Kerfleury. — Les avez-vous vus avant leur départ?...

Kehfleury. • — Moi?... mais non... je ne les connais pas ! . . . Nous ne voyons pas de Juifs...

M. Lavallée d'Auge. — Comment?... pas du tout?...

Kerfleury. — Pas du tout!...

M. L.WALLÉE d'Auge. — Nous, nous en voyons quelques-uns... quelques-uns des grands... mais pas les Judasskuss... du moins, plus à présent, parce que Judasskuss a fait un coup abominable à mon beau-frère Nerférey...

Phyloux, intéressé. — Ah!... Qu'est-ce qu'il lui a fait?...

]\i. Lavallée d'Auge. — C'est compliqué ! . . . je ne sais pas trop vous dire au juste... il l'a engagé à acheter des blés... et aussitôt Nerférey s'est trouvé...

204 LLS IZOL.lTRES

DuvERT. — Soulai^é de cent mille !... je me souviens de cette affaire-là ! . . .

M. L.WALLÉE d'Auge. — Parfaitement !...

Judasskuss avait fait monter...

DuvERT. — Non, baisser... ils font baisser... toujours baisser... c'est ça qui est notre ruine...

M. Lafrousse. — Gomment?...

DuvERT. — Oui!... ce n'est pas la hausse, c'est la baisse artiticielle des prix qui nous ruine et qui enrichit les Juifs...

Phyloux, vivement. — Mais non!..,

Kerfleury. — Mais si !... elle enrichit les Juifs et ceux qui marchent avec eux !... La baisse des prix, en ruinant les producteurs et en affamant les ouvriers, accumule dans les mains de ceux qui achètent et qui revendent les produits du travail, des richesses fabuleuses...

M. Lâvallée d'Auge. — Vous êtes paradoxal ! . . .

Kerfleury, agacé. — En quoi, paradoxal?... c'est bien ça!... voilà comment cette gigantesque escroquerie de la baisse ne provoque ni la révolte des peuples, ni la résistance des gouvernements!... c'est qu'il semble paradoxal que la diminution des prix enrichisse les négociants qui vendent et ruinent les ouvriers qui achètent...

M. Lafrousse. — Dame!...

Kerfleury. — Mais c'est pourtant clair !...

M. Lafrousse. — Je ne trouve pas !...

Kerfleury. — Voulez-vous considérer que, aujourd'hui, le négociant... — il est bien entendu que je ne parle pas du négociant de quatre sous, mais du grand négociant — vend à découvert « avant » d'avoir acheté, tandis que le producteur vend « après »

206 LES IZOLÀÏRES

avoir produit,.,, et si vous considérez ça, vous comprendrez tout de suite que la baisse des prix favorise le grand négociant et ruine le fabricant et l'ouvrier?...

DuvEUT. — Parbleu!... c'est comme ça que, dernièrement, Leiter a sauté... En calculant l'insuftisancu de la récolte de 97, il a voulu acheter avant de vendre... mais la spéculation cà la baisse des Juifs lui a cassé les reins en dépit de la justesse de son calcul...

M. Lav.vllée d'Auge. — Vous parlez toujours des Juifs!... mais il en est de même de tous les spéculateurs...

Kerfleury. — Non... parce que les Juifs, eux, agissent dans un esprit de destruction systématique plus encore que dans un but spéculatif...

M. Lafrousse. — Je ne com.prends pas?...

Kerfleury. — Ils obéissent à la loi que leur dicta Moïse au moment où, chassés d'Egyple, ils cherchaient une nouvelle voie... Phyloux. — En voilà une farce !.,.

Kerfleury. — Une mauvaise farce !.. . car Moïse leur indiqua le système grâce auquel ils domineraient le monde, en dépit de leur couardise et de leur horreur du travail... Phyloux. — Voyons la martingale?...

Kerfleury. — Il dit à Israël docile à sa voix : « Tu prêteras de V argent à beaucoup de « peuples, mais tu n'emprunteras pas toi-même; « et ainsi tu domineras lespeuples et personne « ne te dominera. »... — Oui... c'est dans le Deutéronome... vous n'avez qu'à y voir!.,. M. L.vfrousse, avec admiration. — Il disait ça, Moïse!... déjà!... c'est inouï!... (empoigné.) Et après?...

Kerfleury, riant. — Après, les Juifs ont

208 LlvS IZOLÀTUE.S

suivi à la leilre le conseil de leur Prophète...

M. Lafrousse, enthousiasmé. — Et tout leur a toujours réussi?...

Kerfleury. — Tout?... non!... Toujours.^... non plus!... mais, cnlin, après avoir été expulsés de Babylone, massacrés par les Romains et, ^Slus tard, exécrés des mondes chrétiens et musulmans, ils se sont quand même rendus peu à peu créanciers et maîtres des gouvernements et des nations productrices...

M. Lafrousse. — Et en quoi faisant se sont-ils rendus maîtres de tout ça?...

Kerfleury. — Mais tout bonnement en observant la loi de leur bon Prophète... en suivant le sage précepte qu'il déposa dans le berceau de leur vie historique...

M. Lafrousse. — Quel sage précepte?...

DuvERT, — Eh bien! le précepte de l'Usure universelle...

Phyloux, embêté. — Ah ! Ouat !...

Kerfleury. — Parfaitement!... Ce précepte, ils l'ont suivi de siècle en siècle avec cette admirable ténacité qui est le propre de leur race... et, pour eux, tout marche pour le mieux dans le meilleur des mondes!... Au temps où les peuples ne s'occupaient qu'à se. battre, les Juifs prêtaient l'argent nécessaire à l'achat du matériel de combat...

Phyloux. — En admettant que ce soit arrivé, ce que vou§ dites là, ça finit au premier Empire, ces histoires de batteries permanentes...

Kerfleury. — C'est vrai!... aussi quand les Juifs ont vu que ces gens, qu'ils croyaient bons seulement pour la cogne, l'étaient aussi pour le travail, quand ils ont constaté que les

210 I.ES IZOLÂTUES

peuples, en vendant leurs produits, allaienl se libéi'er de leurs dettes, alors ils ont eu un trac épouvantable... Balancé, le projet de dominer le monde!... envoyé dans le coin pour un temps indéterminé, sinon pour toujours...

M. Lafrousse. — A la bonne heure !...

DuvERT. — Oh!... ne vous réjouissez pas !... ils ont vite trouvé autre chose...

M. Lafrousse. — Quoi?...

DuvERT. — Je n'en sais rien!... c'est Kerfleury qui s'occupe de ces affaires-là!... Seulement, comme je nous vois plus aplatis que jamais, je pense bien que les youtres ne sont pas restés à brûler des pastilles du sérail devant le dieu d'Israël en se tournant les pouces...

Kerfleury. C'est, je crois, en 57 qu'ils ont retrouvé un moven de nous écraser

quand même... Ils ont proposé de démonétiser l'argent, atin de diminuer de moitié la quantité de la monnaie universelle, de l'enchérir par cela même, de doubler ainsi la charge des dettes que l'on payait en produits, et de diminuer, du même coup, de la moitié, le prix des produits du travail humain...

M. Lafrousse, méprisant et admiratif à la fois. — C'est canaille, mais c'est fort !...

Kerfleury, riant. — Très fort!... car si leur proposition était adoptée, jamais les peuples ne parviendraient, quels que fussent leurs efforts, à se libérer de leurs dettes tpiadruplées par cette opération, et ils resteraient asservis par la Juiverie internationale, créancière du monde entier...

Phyloux. — On n'a pas fait ce qu'ils proposaient'?...

Kerfleury. — Pas en 67!... Non!... le

212 LES IZOLÂTIIES

vieux James de Rolschild — ({ui pourtant n'avait avec saint Vincent de Paul que des affinités éloignées — hésita devant la ruine du monde entier...

M. Lavallée d'Auge. Vous voyez bien!...

Kerfleury. — Seulement, les autres Ju'fs allemands furent plus féroces que lui... et en 73 l'Allemagne, épatée par l'or français de la contribution de guerre, a écouté les conseils du juif Louis Bamberger et accompli le crime monétaire médité en 67... elle a démonétisé l'argent, adopté l'étalon d'or, et livré son peuple à l'exploitation juive...

M. Lafrousse. — C'est tout de même vrai ! . . .

Kerfleury. — Naturellement, les autres nations dites civilisées se sont empressées d'imiter « les vainqueurs de la France »... et la France imbécile a, pour se refaire,

subi, elle aussi, rinfluence des Juifs...

Phyloux. — Vous avez une façon de présenter les choses les plus simples...

Kerfleury. — Simples pour ceux qui y trouvent leur compte... mais il est évident que le monde civilisé est écrasé sous une charge de dettes croissantes, et qu'il traverse une crise qui s'aggrave chaque jour...

Phyloux. — Mais non!... mais non!...

M. Lavallée d'Auge, conciliant. — Tout ça s'arrangera ! . . .

Kerfleury. — En attendant, le monde est de plus en plus dominé par la finance juive, de plus en plus secoué par le socialisme juif..,

M. Lavallée d'Auge, effaré. — Oh!., le socialisme !...

M. L.\FROu.ssE. — Vous dites le socialisme juif... il y a donc deux socialismes?...

DuvERT, riant. — Il y en a bien plus que ça ! . . .

M. Lavallée d'Auge. — Eh bien, oui...

c'est une crise... mais nous en sortirons...

Kerfleury. — Comment?...

M. Lavallée d'Auge. — En nous libérant, de nos dettes...

Kerfleury. — Mais, nom d'un chien!...

avec quoi vous en libérerez-vous?... La dette publique ne peut pas être payée en métal, n'est-ce pas?... 'la terre entière n'en peut pas produire assez pour ça... D'autre part, grâce à la démonétisation de l'argent, elle ne peut pas non plus être payée en marchandises...

M. Lavallée d'Auge. — Pourquoi?...

Kerfleury. — Mais parce que... (agacé.) Ah! zut!... ça sera pour une autrefois!...

Septembre lc98.

BOYGOTONS-LES!

Au <( Pas de Roland ■»

Un pays ravissant et d(3s eaux découvertes depuis peu. Il va sans dire que, comme toutes les eaux nouvelles, elles sont infiniment supérieures aux anciennes ; Royat, Luclion, Enis, Cauterels, les Eaux-Bonnes, Bagnols, etc., n'existent plus. 11 n'y a ([ue le « Pas de Roland i- !...

La terrasse d'un liotel. Petites tab!es, cliaises de fer. Aspect très soigné, mais pas élégant. Escaliers qui parlent de la terrasse et descendent au village, déjà vivant et entouré de gentils chalets disséminés dans la montagne.

Le déjeuner vient de finir, les baigneurs prennent leur café sous les arbres.

Gens comme il faut et simples plutôt que chics. Quelque exceptions pourtant.

216 LES IZOL.VTnES

Un gros monsieur, sa femme, sa fille ; un peintre et sa femme; un vieux monsieur; un avocat, sa femme et un tas do mioches , un monsieur chic et sa femme ; une vieille clame, etc., etc..

Le monsieur chic. — Nous avions l'idée de louer un chalet...

La FEMME DU PEINTRE, ti'èsjolie, Vaiv gmcieux et intelligent. — La vie est très compliquée... les approvisionnements se font difficilement...

La DAME Ginc. — Dans ce cas, il vaut bien mieux être à l'hôtel...

La VIEILLE DAME, (Usthiguée, joUe allure. — Vous êtes arrivés depuis peu?...

La dame chic — Depuis ce malin...

Le monsieur chic — Est-ce que cet hôtel est le meilleur?...

BOYCOTONS-LES ! 217

Le gros monsieur. — Non... c'est le Grand- Hôlel qui est le meilleur...

Le vieux monsieur. — Qui « passe » pour être le meilleur serait plus exact...

La dame chic. ^- Je trouve qu'ici nous avons très bien déjeuné...

Le monsieur ghig. — Très bien... et puis il y a une chose qui me plait beaucoup ! . . . à table nous étions bien... (il cherche.) vingtcinq ou trente...

Le vieux monsieur. — Trente-neuf,., nous sommes trente-neuf, sans compter vous ni Madame...

Le monsieur ghig. — Otez une vingtaine de femmes...

Le vieux monsieur. — Seize... ily a seize dames

Le monsieur chic. — Reste vingt-trois

hommes... qui sont des gens rudement comme il faut...

Le gros },ioNsiE\jR, perplexe. — Sans doute. . . mais qu'est-ce qui vous le fait penser?...

Le monsieur chic. — Il n'y en a pas un seul décoré... pas un !... c'est-à-dire qu'il faut le voir pour...

Le peintre, pas du tout nouveau jeu. Un peu débraillé et très bon enfant. — C'est vrai ! . . . j 'avais pas remarqué ! . . .

Le monsieur chic. — De plus, on a parlé de l'affaire Dreyfus...

La femme du gros monsieur, douloureusement. — On en parle tout le temps!...

Le monsieur chic. — Et au cours de la conversation, devenue générale, il ne s'est pas élevé une seule voix dreyfusarde...

Le vieux monsieur. — Non... il n'y a pas du tout de Dreyfusards à l'hôtel...

BOYCOTONS-LES! 219

Le monsieur chic. — C'est justement ça que je trouve admirable !...

L'avocat, correct, une petite tête fine sur un corps long et mince. — Il n'y a pas non plus de Juifs!...

La dame chic. ^ Ça, c'est encore plus extraordinaire, par exemple !... Gomment ça se fait-il?...

Le peintre. — Ça se fait que nous avons déclaré que si des Juifs venaient loger ou même manger à l'hôtel, nous autres nous fichions le camp ! . . .

Le monsieur chic — Parfaitement!...

c'est ça qu'on devrait toujours faire... il faudrait s'unir pour les boycoter...

La femme du gros monsieur. — Pour les quoi?...

L'avocat. — Les boycoter... c'est-à-dire les évincer, les expulser, les tomber... il n'y

220 LES IZOLÂ.TRES

a pas de mot français qui exprime aussi exactement la chose à faire...

La femme du gros monsieur. — Oui... mais pour savoir?... ils ont tous, à présent, des noms comme vous et moi... alors, comment voulez-vous les reconnaître ? . . .

Le vieux monsieur. — A leur lype... ils ont des nez...

Le peintre. — Et des yeux, donc!... et des oreilles, et des lèvres, et des pieds!...

Le gros monsieur, riant. — Il y a bien encore un moyen de contrôle certain qui...

L'avocat. — Sans doute... mais outre que c'est un contrôle un peu... intime, il ne serait plus de mise dans quelques années d'ici... La génération qui vient ne sera pas dans les mêmes conditions que les précédentes...

Le vieux monsieur. — Parce que?...

BOYCOTOXS-LES ! 221

L'avocat. — F\\rce que les Juifs ont... simplifié leur baptême...

Le peintrp:. — Ils trichent à la marque, les rosses ! . . .

Le vieux monsieur. — Ah ! bah !... Pourquoi donc ça !.. .

La vieille dame. — Dame!... à présent que le recensement ne mentionne plus la religion, ils n'ont aucun motif de conserver ce signe révélateur et compromettant...

La femme du gros monsieur, à sa fille. — Glotilde, si tu allais t'habiller !.,.

La jeune fille. — Oui, maman!... (elle ne bouge pas.)

Le gros monsieur. — C'est égal!... on aura de la peine à les déraciner !... ils tiennent ferme!...

L'avocat. — Eh bien, ou je me trompe fort, ou ils ont reçu une forte tape...

222 LES IZOL.VTRES

Le vieux moxsielt.. — Heureusement!...

Le MONSIEUR CHIC. — Et ce qui est amusant, c'est que l'affaire Dreyfus a été montée par monsieur Joseph Reinach dans le but de porter le coup du lapin à l'Antisémitisme !...

Le PEINTRE. — Pour un succès, c'est un succès ! . . .

Le vieux monsieur. — Monsieur Joseph Reinach, dites vous?... mais il me semble qu'il a joué un rôle beoucoup plus effacé que Scheurer-Kestner, par exemple, ou que Trarieux, qui n'est pas protestant... ou même que Leblois"?...

Le monsieur chic. — Plus effacé, en apparence, mais non pas en réalité... C'est lui qui a déterminé le mouvement et mené toute la campagne révisionniste...

La vieille d.\me. — Tiens !... je n'en ai rien su ! ...

BOYCOTONS-LES ! 223

L'avocat. — Personne n'en a rien su au début... mais, tout à coup, il s'est révélé... il a eu le tort d'écrire au ministre et d'oublier sa serviette pleine de calques et de facsimilés dans un train... par suite de ces deux ou trois fausses manoeuvres, il se trouve aujourd'hui découvert...

La femme du gros monsieur, avec effroi. — Fi ! l'horreur ! . . .

La dame chic, à son mari. — Qu'est-ce que nous décidons?...

Le monsieur chic. — Nous ne serons nulle part aussi bien qu'ici...

La femme de l'avocat. — Le Grand-Hôtel est pourtant mieux... il y a des balcons et des loggias couverts de fleurs... c'est ravissant!... et des gens élégants...

La femme du peintre. — Oh !.. . élégants ! si on veut! desyoutres ou des noms de cigares...

Le vieux monsieur, au gros monsieur qui lit «Le Journal. » — Est-ce qu'il va quelque chose aujourd'hui?...

Le gros monsieur, parcourant. — Les déraillements... 39 degrés de chaleur...

L'avocat, s'épongeant le front. — Le fait est...

Le gros monsieur. — Les nouvelles du prince de Galles ne sont pas meilleures...

La femme du gros monsieur. — Il est malade?... qu'est-ce qu'il a?...

Le gros monsieur. — Il s'est démoli le genou!... voyons, tout le monde sait ça!...

La femme du gros monsieur. — Ah!...

c' pauv' garçon !... comment a-t-il fait?...

L'avocat. — Il est tombé dans un escalier... à la campagne chez monsieur de R.othschild!...

BOYCOTONS-LES ! 225

Le peintre. — Bien fait!... fallait pas qu'y aille !...

Le vieux monsieur. — Il paraît que c'est grave...

Le peintre. — On dit que son médecin le soigne comme un pied...

La femme du gros monsieur. — Pourquoi ça, puisque c'est au genou qu'il a mal?...

Le gros monsieur. — Mais non, ma bonne amie, c'est une figure!...

Le vieux monsieur. — Le roi d'Angleterre, ou presque, chez un vluif!.., c'est tout de même raide !...

Le peintre. — Il est certain que si Charles I" revenait faire un tour dans son pays, il en serait bleu !...

L'.wocat. — Il y aurait de quoi !...

La vieille dame. — Je suis aise qu'en

France la Royauté ail sombré avant le règne du juif...

Le vieux monsieur. — Mais, si j'ai bonne mémoire, le roi Louis-Philippe no se montra pas sévère aux Rothschild?...

La vieille dame. — Louis-Philippe n'était pas un roi... c'était un président de République à vie...

Le vieux monsieur. — A vie est exagéré ! . . .

La vieille dame. — Enfin, ilrle croyait !... ça revient au même... C'est égal! les rois s'en vont !.. .

Le peintre. — On peut même dire qu'ils sont partis !...

Le vieux monsieur. — Et revenus dans la personne des rois de l'or!...

Le monsieur chic. — Eh bien, voyez comme ils sont peu puissants, au fond, les rois de l'or?...

BOYOOTONS-LES! 227

Le gros monsieur. — Je ne trouve, pas ça !... Ainsi, dans cette affaire Dreyfus, par exemple, ils ont réussi à bouleverser le pays sans payer de leur personne, bien entendu!...

Le monsieur chic. — Eh bien, justement, je trouve qu'avec beaucoup de peines et de dépenses ils sont arrivés à un résultat moindre qu'on ne pouvait le redouter... La baronne de Gemse donne sans compter... le Syndicat remue ciel et terre, et pour réussir à quoi?... à faire prendre en haine une minorité, ce qui est un résultat peu ordinaire...

Le peintre. — Le fait est qu'elle est bigrement détestable et détestée, cette minorité-là! .. . L'avocat. — Pourvu qu'elle ne devienne pas majorité !... Si vous saviez à quel point on travaille les dessous?...

Le monsieur chic. — C'est égal, on aura beau les travailler, je ne crois pas qu'en

228 LES IZOL.VTRES

France le règne des Pédants soit possible... quand même l'Université tout entière se dresserait contre nous...

Le vieux monsieur. — Ce qui n'est certes pas le cas!...

Le MONSIEUR CHIC. — Jc Ic sais bien!... mais quand même l'Université remaniée et... raisonnée par le Syndicat, et renforcée des Intellectuels qui ont un mauvais estomac, se dresserait devant nous, elle ne pourrait rien contre le caractère général du pays et l'esprit, très droit en somme, de la masse...

L'Avoc.vr. — Peut-être?... je le souhaite!...

Le MONSIEUR CHIC. — Seulement, ilnefaut ni moralement, ni matériellement, perdre une occasion de boycoter les juifs !...

Le peintre, lançant son béret en Vair. — Boycotons-les !...

Août 1898.

A X... sur-mer.

Une petite plage pas chic et pas chère. Baigneurs simples ou vulgaires pour la plupart. Quehiues boursiers. Quehjues rares « épateurs ».

Longues rangées de grandes cabines qui servent non seulement pour le bain, mais aussi pour lire, écrire, vivre une partie du temps en s'abrilant contre le vent qui est terrible. Chaque villa a une ou plusieurs cabines.

Dans une cabine peinte à raies rouges et blanches, M""® Lafrousse fait du crochet. Sa iille Juiia et son lils Gontran sont couchés à quehiues pas dans le sable.

M""" Lafrousse, quarante-huit ans^ grosse,

230 i.ES izolItres

flasque, les lèvres minces, le nez pointu, des mains énormes, une poitrine et des hanches rebondissantes. — Ah!... voilà voire })ùre qui arrive avec les journaux!... Ça n'est pas malheureux !...

A son mari qui s'avance pôniblemenl en enfonçant dans le sable mou. — Enlîn!...

M, Lafrousse, cinquante-cinci ans. Gras aussi, flasque aussi, mais avec un nez en pied de marmite et de grosses lèvres violacées et baveuses. — Le facteur n'est pas venu... j'ai été forcé d'attendre... (// regarde d'un œil inquiet la cabine de droite, une très grande cabine qui est fermée.) — Il n'y a personne?...

M'""" Lafrousse. — Personne, où?...

M. Lafrousse, mystérieux. — Ils sont arrivés ! . . .

M"'" Lafrousse, ravt'e. — Les Judasskuss?... quelle chance!...-

M. Lafrousse. — Ben, voilà!... c'esl que, précisément, je me le demande, si c'est une chance?...

M"'" Lafrousse. — Comment... mais...

JuLiA Lafrousse, seixe ans, jolie, solide, Vair déluré. — Puisque c'est pour eux qu'on . est venu ici!...

M. L.\FR0ussE. — Il y a Irois ans... c'est juste... mais depuis?...

GoNTRAN L.VFRoussE, dix-Iiuit (DIS, petit, laid, mal tourné, Vair sournois. — Ben, quoi, depuis?,,.

M. Lafrousse. — H y a eu cetle malheureuse affaire Dreyfus!... ça complique!... [à Julia.) Pourquoi ris-tu?...

JuLiA. — Parce que j' trouve qu' c'est bien fait!... on a choisie'! affreux trou pour être avec les Judasskuss...

M""' Lafrousse, vivement. — (rétait bien

naturel!... le jeune Judasskuss était le camarade de ton frère à Janson...

JuLiA. — Ah! oui!... et pas sans peine!... l'a-t-on assez cherché, ce camarade-lâ ! . . . a-ton assez couru après?... l'a-t-on assez chauffé?... en était-on assez fier?... Albert Judas.skuss par-ci, Albert Judasskuss par-là!... il n'y avait que lui!...

GoNTRAx. — Qu'est-ce que ça te fait, d'abord?...

JuLiA. — Ça me fait que c'est pour ça que nous sommes ici, depuis trois ans!... où ie pays est abominable et où il y a autant de Juifs que de galets!... et ça pour se lier avec la famille d' « Albert »!... car il a un9 famille, c't horrible p'tit Youpin!...

M"'" L.\FR0ussE, menaçante. — Julia!!...

{Une dame arrive et ouvre la ijorle de la cabine de gauche.) Ah!... Madame Duvert!...

M""" DuvERT, quarante ans, encore fraîche, Vair aimable et gai. — Vous allez l)ien depuis hier soir?...

M""' Lafrousse. — Pas mal! . . . Vous savez?. . . {m\istérieusement) ils sont arrivés ! . . . (M'"^ Buvert ouvre de grands yeux.) les Judasskuss ! . . .

M"'" DuvERT. — Ça m'est égal... je ne les connais pas !...

M'"' Lafrousse. — Cependant vous êtes propriétaire ici comme eux?...

^p..e j3uvERT. — Oui... mais nous avons l'horreur des Juifs!...

M. Lafrousse, Vair convaincu. — Nous aussi!... {Julia rit.)

M'"" Lafrousse. — Mon Dieu!... moi, ca m'est égal, les Juifs! . . . les Protestants aussi! , . .

M""' Duvert, doucement. — Ça n'est pas la môme chose!...

M"'^ Lafrousse, étonnée. — Ah!... pour-

234 LES IZOL.VTUES

quoi?... {à son mari qui déplie le Temp.s.) — Quelles nouvelles?...

M. Lafuousse. — Bonnes '....Christian Esterhazy a filé sans laisser son adresse.,, alors, on voit ce qu'en valait l'aune...

JuLiA, ravie. — Est-ce vrai, ça?...

M. Lafrousse. — Oh! sûrement!... vous comprenez... pour que Le Teiiips Vs.\oue, il faut que ce soit archi vrai...

JuLL\, qui regarde au loin. — Méfiance!... v'ià Israël!... (M. Lafrousse s'abrite derrière LE Temps. M™^ Lafrousse baisse le nez sur son crochet.) Pas la peine de prendre tant de précautions!... vous serez toujours obligés de leur dire bonjour, alors...

M. Lafrousse, toujours enfoui dans son journal. — Si j'avais pu prévoir, j'aurais fait changer notre cabine... mais on disait qu'ils ne venaient pas cette année...

JuLTA. — Changer la cabine!... Seigneur!... quand je pense à tout ce qu'on a t'ait pour avoir cette place-là !...

GoNTR.ux. — Et puis, moi, je ne veux pas me brouiller avec Albert !...

JuLiA. — Tu ne l'aimes guère, pourtant!...

GoNTRAx. — Non... mais il m'emmène dans sa roulante... il m'invite à dîner... et puis, au fond, l'affaire Dreyfus, je ne sais pas qui c'est des deux qui a raison...

JuLiA, toute rouge. — Veux-tu ne pas dire ça!... ce que je te ferais taire si j'étais papa ! . . .

GoNTRAx. — Oh! la! la!... qu'est-ce que ça nous fait, à nous autres, l'affaire Dreyfus ? . . . rien de rien ! . . .

JuLiA, indiquant de Vœil les Judasskuss qui s approchent. — Garde à vous!...

23G LES IZOLÀTRES

M. Judasskuss arrive en lisant, lui aussi, Le Temps. 11 esl suivi de sa femme et de son fils Albert.

M"" Judasskuss, quarante aus, courte, grosse. Bien habille'e et bien maquillée {ù son mari.) — Eh bien?... quelles nouvelles?...

M. Judasskuss, cinquante ans, gras, lourd, exsangue. — Ponnes!... drès ponnes!...

Albert Judasskuss. — Du nouveau?,..

M. Judasskuss. — Fui... le clieune Ghrisdian Esderhazy a vichu le gamp...

Albert. — Ah!... [un temps. )Ei c'est bon, ça?...

M. Judasskuss. — Drès pon!... bas bur lui, mais bur nus... barce gué guand on aurait tisgudé té sang-vroid les gonlitions tans lesguelles s'édait broluito sa blainde... et gondrôlé la féracidé lé ses avvirmations en ce gui goncernait ses renlez-fus et la vaprigalion les délécrammes, il y aurait eu

cerdainement tu câcliis... (// relève le 7iez, aperçoit les Lafrousse et s'élance vers M. Lafrousse auquel il serre les mains avec effusion.) — Mon clier foisiii!.., gué ché suis heureux té fus foir!... {M"'" Judasskuss s'approche aussi de M'"' Lafrousse et Albert de Gontran. Saints, poignées de mains, etc..)

M. Lafrousse, lorsque les Judasskuss sont entrés dans leur cabine. — Il n'y a pas à dire.... ces gens-là sont aimables!...

JuLiA. — Surtout celte fois-ci!... les autres années, ils avaient l'air d'être sur un piédestal... et nous en bas... ils se seraient fait hacher plutôt que de saluer les premiers... l'affaire Dreyfus a mis de l'eau dans leur vin...

Elli; va dire bonjour à la petite Duvert, qui arrive avec ses frères cl son i)ère.

M. DuvEUT, un grand homme maigre et

solide, à M. Lafroiisse. — P^h bien, ça marche!... les faux témoins du Syndicat se replient en mauvais ordre... nous allons...

M. L\FROussE, r interrompant. — Pchlt!...

pas si haut!...

M. DuvERT, docile, baissant la voix et regardant la cabine avec intérêt. — Vous avez un malade?...

M. L.\FR0ussE. — Non, mais c'est que... nos voisins... les Judasskuss sont là, et...

M. DuvERT, reprenant sa voix naturelle.

— Ce que je m'en fiche, par exemple !...

L'aixé des Duvert, un bon réjoui de dixsept, ans, montrant un monsieur cpii salue respectueusement les Judasskuss et s arrête à causer avec eux. — Tenez, ce monsieur-là, c'est Massiff. .. le doyen de la faculté de Pontsur-Orne...

M"^ Duvert. — Un Juif?...

M. Ouvert. — Non... un prote.stant Genevois naturalisé...

M"'* DuvERT. — Dreyfusard?...

Le second des Duvert. — Bien entendu ! . . .

Un jeune homme vêtu d'une longue redingote d'un gris mauve, coiffé d'un feutre noir mou, duquel sortent des grappes de cheveux blonds, vient aussi s'arrêter devant la cabine des Judasskuss.

Gontr.\n, le montrant précipitamment. — Tenez, ce monsieur, c'est Lancelot des Algues!...

M. Lafrousse, dévorant des yeux le jeune homme. — Ah!... {un temps.) Qu'est-ce que c'est que Lancelot des x-Vlgues?...

GoxTRAN. — Le poète, donc!... et voilà aussi Eginliai't Blum qui rapplique, avec ses amis Arnold Raffu et Mainus Minturnes...

M""" Lafrousse, ahurie. — Qu'est-ce qu'ils font, tous ces u'ens-là'?... ■

GoNTiiAx. — iIg ne sais pas au juslc... mais ils sont très connus!... ils ont signé la pétition pour les garanties légales des Citoyens... ce sont des Intellectuels!...

M. Lafuousse, s«/s/. — Nom d'un chien!... ben, ils n'ont pas des têtes ordinaires, les intellectuels!...

JuLiA, regardant d un air écœuré les jeunes (jens qui s'asseyent sur le sable, autour de la cabine Judasskuss . — Ils me dégoûtent, ces gens-là!... et en voilà encore un!...

GoNTRAN. — Oui... c'est Gilbert Patry...

JuLiA. — Un drôle de nom pour un Dreyfusard, Patrie!...

GoNTRAN. — C'est avec un y...

M. LxFiiou^sE, étomié {à Contran). — Mais comment les connais-tu, ces. . . intellectuels?...

Contran. — Je les vois quelquefois au Quartier...

JuLiA. — T'es l)ien avec eux?..,

GoNTRAx. — Je suis bien avec tout le monde... il n'y a rien que je déteste tant que les histoires...

JuLiA, le toisant. — Es-tu assez écœurant tout de même!...

GoNTRAN, — Ecœurant, parce que je ne veux pas avoir d'arias?...

JuLiA. — Oh! oui!... et ce que je t'en souhaite, des arias, ce que ça serait bien fait!...

Le second des Duvert, indiquant les domestiques qui arrivent portant du Champagne en carafe et des verres. — V'Ià les Youpins qui vont gobelotter ! . . .

M. JuDAssKuss, parlant très haut. — Mais non... fus né safez bas ce gué fus lites?..,

JuLiA. — Qui est-ce qui parle do Footit?...

M'"^ JuDAssKuss. — Je maintiens tout ce

242 LES IZOI.ÀTIIES

que j'ai dit... tout en ayant la certiluflc absolue que niii'istian remoltra au jul;(' "d'instruction les pièces qu'il lui a }»roinises, je continue h trouver qu'il a eu tort de les laisser réclamer... il devait les envoyer s[iontanément, de lui-même...

M. JuD.\.ssKuss. — Il ne bufail beut-êdre bas les enfoyer... Récartez... bur cdre bréts à endamer une avvaire gui n'a même l;)as été endamée afec audant te bièces gu'il nus en aurait vallu, nus afons tû addendre drois ans... drols ans, endentez-fus pien?....et fus fulez gué ce cheune homme, gomme ea, dut té suite... lu cliur au lentemain...

M""' JuDAssKuss. — Tout ce que vous voudrez!... on ne disparaît pas comme ça après une plainte portée, sans môme demander des renseignements, sans môme donner son adresse au juge à qui l'on s'est plaint... Je

sais très bien que ça n'est pas louche, mais ça en a l'air...

Arnold Raffu, cViine voix haute et grêle. — Il a eu au contraire beaucoup de tact!...

M. JuDAssKuss. — Dut le monde a tu dact t'ailleurs tans cette avvaire !... lé prafe Colonel Bicquart!... Sola!... Lapori et monssié Drarieux!...

W Lafrousse, aux jeunes gens et à M. Massiff. — Si vous buviez un verre de Champagne frappé!... il fait si chaud!...

M. Massiff, se servant. — Volontiers!...

{solennel) et je propose de porter un toast à la santé des vaillants champions de la bonne cause... à la santé de l'Honoré Stapfer!...

Arnold IIaffu. — À la santé du Maître Zola!...

Marius Minturnes. — A la santé du se-

244 LF.S IZOLÀTRES

nateiir el ancien ministre Traricuxl... ({ni n'est pas protestant!...

M. DuvKUT, exaspéré. — Ah ! mais!... ah! mais!... est-ce que ça ne va pas hientôt finir, celte plaisanterie-là?...

M™" DuvERT. — Mais mon ami, ils sont chez eux!...

M. DuvERT. — Non... la preuve, c'est que s'ils voulaient rester tout nus devant la cabine, on les ferait rentrer, n'est-ce pas?...

Egixhart Blum, levant son verre. — A monsieur Joseph Reinach... que l'on aurait tort d'oublier!...

M. JuDAssKUss. — A Lapori !!...

Laxcelot des Algues, lyrique. — Je lève mon verre à la gloire du Colonel Picquart... de cet être charmant, qui joint à une séduction toute féminine une audace tranquille et forte... il aura sa récompense...

Albert Judasskuss. — A la déroute de rp]tat-major !...

M. Duvert et ses curants se précipitent et veulent expulser les dreyfusards. M. Lafrousse, qui les voit trois contre sept, se joint à eux. Une vraie bataille s'engage.

JuLL\, exaspérée à Gontmn. — Mais vas-y donc!... Gomment, quand papa lui-même, qui aime si peu ca...

GoxTRAx. — Je ne bouge pas!... j'ai horreur des arias!... {Il reste eouché dans le sable sans même regarder du côté de là lutte.)

JuLLV, outrée. — C'est honteux!...

Les chapeaux roulent. Lancelot des Algues a une bosse au front. Les baigneurs s'attroupent et quelques-uns vont ctiercher l'aulorilé.

GoxTR.^N, qui regarde dans la direction, du village. — Bien fait!... v'ià l'garde champêtre!... (// se lève.)

240 I.KS IZOLÂTRES

Le gardo cliampêtre sépare les combattants et en arrête trois pour l'exemple : Lancelot des Algues à cause de la bosse et M. Massif!' parce qu'il a « la plus sale tête du lot ». Puis, voulant prendre aussi quelqu'un des autres cabines sans toucher aux Duvert, qui sont populaires, ni à M. Lafroussc qui est vieux, il choisit Gonlran qui regarde la scène d'un air narquois.

GoNTRAN, se débattant. — Mais je n'ai pas bougé, moi!...

Le garde champêtre. — On dit toujours ça, qu'on n'a pas bougé!...

GoNTRAN, à Julia. — Ça te fait rii'e?...

JuLiA, qui se tord. — Ah!... j' te crois!... toi qui n'aimes pas les ainas!...

Le GARDE CHAMPÊTRE, àGontrau. — C'est y qu' vous êtes di^eyfusard, m'sieuLafrousse?...

GoNTRAN, furieux. — Je ne suis rien!...

Le GARDE CHAMPÊTRE. — Quaud OU dit qu'on n'est l'ien, c'est qu'on est di^eyfusai^l ! . . .

17 août 1898.

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