‹ Les izolâtresChapitre 11 sur 11 · UN VENDREDI · texte numérisé non relu

UN VENDREDI

Un gommeux de province, de ceux qui viennent au Concours Hippique, au Grand Prix..., etc., etc. Jeune. Chic à côte'. Il descend d'une voiture de cercle et en fait descendre une cocotte. Au cocher, Vair important. — Vous attendrez ici!...

La cocotte, plus très jeune, mais débutante tout de même. Tapageuse robe de linon rouge à plisse's accordéon, chapeau désordonné. — Mais non ! faut que la voiture

248 I.ES IZOLÂTRES

suivo ! . , . on fait toujours suivre la voilure ! . . . t'es donc jamais venu à la fête de Neuilly, voyons?...

Le gommeux, qui effectivement nij est jamais venu. — Moi !... je ne fais que ça !... (Au cocher.) — Vous suivrez...

La COCOTTE. — A la bonne heure!... au moins comme ra, on n'a pas l'air d'être venu en tramî;e... {Elle regarde autour (Velle et lï aperçoit (jue des gens simples, pas élégants du tout, ou des voyous.) Il n'y a pas un chat ! . .. je te l'avais bien dit qu' c'était trop tôt!...

Le gommeux. — Gomment trop tôt !... mais il est dix heures !...

La cocotte. — C'est pour ca !... Comme ce n'est qu'à minuit que le monde chic vienl... {Un silence.) Est-ce que nous allons continuer h traîner longtemps comme ça?...

Le gommeux. — Mais... ce sera comme il vous plaira... Voulez-vous enlrei* dans une baraque?...

La COCOTTE. — (3ui... laquelle?... - Le GOMMEUX, qui ignore totalement les baraques et ne veut pas Vavouer. — (lelle que vous voudrez... Allez!... je vous suis!...

Un voyou, très jeune, sale, un eol Van Dijck, une cravate écossaise passée dans une bague, et une casquette. Il suit depuis un instant. — Si, des t'ois, vous auriez besoin d'un guide?... N' vous gênez pas !...

La cocotte, Hiir offensé et majestueux. — Que dit col homme?...

Le gommeux, qui n'a pas entendu. — 1 lien. . . Je ne sais pas!... (Préoccupé, se retournant pour regarder une dame qui vient de passer avec un petit garçon et un abbé. — Ma lante de Barileur !,.. nom d'un p'iil bonhomme !...

2Ô0 LES IZOI.ÀTRES

La cocottk. — Qu'est-ce que c'est?...

Le r.OMMKux. ^ liien!... une de mes tantes qui vient de passer... c'est cette dame... avec un abbé... Elle ne m'a pas vu, heureusement !...

La cocotte, jjointite. — F'ourquoi lieureusement "?...

Le gommeux, carrément. — Parce que si elle racontait chez moi comment elle m'a rencontré... ça ne ferait pas très bon effet !...

La cocotte, pointue. — Ah!...

Le gommeux, préoccupé. — Faut-il en avoir une déveine?... venir une fois à la fêle de Neuilly et tomber juste à pic sur ma tante de Barfleur !... La voilà bien, la guigne noire !...

La cocotte. — Une fois?... Tu disais que tu n' faisais qu' ca?...

Le gommeux, distrait. —Que quoi?...

La cocotte. — Que venir à la fête de Neuilly !... J' voyais bien, moi, qu' t' avais pas l'habitude !...

Le voyou. — Si des fois qu' Madame et Mossieu aui-aient besoin d'un guide?...

Le gommeux, au voyou. — Laissez!...

La cocotte, gouailleuse. — T' as peut-être tort!... ca serait peut-être pas de refus!... (Un silence.) Mais elle reste donc ici?...

Le gommeux. — Qui ça?...

La cocotte. — Ta famille... tu m'avais dit qu'elle habitait la campagne...

Le gommeux. — Eh bien?...

La cocotte. — Ben, si elle habite la campagne, comment ta tante pourrait-elle raconter quelque chose?,..

Le gommeux. — Dame ! . . . quand elle écrit. . .

La cocotte. — C'est donc une rosse, ta tante?...

252 Li:S IZOLÂTRES

Le gommeux, sec. — Ne vous occupez pas de v'd !..,

La cocotte. — Sans compter qu' ça m'a l'air d'une drôle de parliculière... qui vient faire la fêle à celle de Ncuilly avec un curé ! . . .

Le gommeux, énervé. — Elle promène son petit garçon... et l'abbé, c'est le précepteur...

La COCOTTE. — Mazette!... t'es donc de la haute?... un abbé !... on se met bien, chez loi!...

Le gommeux. — On se met comme on veut !... (nettement.) Et puis, en voilà assez là-dessus !...

La COCOTTE, aifjre. — C'est bon!... (Elle ne dit plus un mot.)

Le voyou, qui suit toujours, s'adressant à moitié a eux, à moitié à un autre voyou du même genre que lui qu'il a récolté eu route.

— De quoi?... on s'fait un aquilin !... qu'on r'rapelasse, voyons?... {Lacocotle se retourne d'un air furieux.) On veut donc pas s'sucer la pomme?...

La cocotte, rouge, les dents serrées, au (jommeux. — Tu les entends?...

Le gommeux, qui pense toujours à sa tante de Barfleur. — Oui...

La cocotte. — Eh bien?...

Le gommeux, qui n'a pas compris un mot de ce qua dit le voyou. — Eh bien, quoi?...

La cocotte, méprisante. — Si vous ne savez même pas faire respecter les femmes ! . . . qu'est-ce que vous savez donc, alors?...

Le gommeux. — Je sais que je ne m'amuse pas!...x\li! ci'isti ! non!...

La cocotte, qui a peur d'être lâchée. — V'ià des chevaux de bois!.., montons-y!... Allons! aide-moi, mon chéri!...

254 LES IZOLÂTUES

Le gommkux, la hissant sur les chevaux de bois. — Ehl... Houp!.,. Mâtin! à vous voir, 011 ne croirait jamais que vous pesez un pareil poids 1...

La cocotte. — Parc' que j' suis pas grasse!... oui... c'est mes os qui pèsent !,..

Le voyou, à Vautre voyou. — Y a pus d'réjouissance que d' viande!...

La cocotte, au gommeux qui est debout au pied de la Licorne sur laquelle elle est montée, monirantle voyou. — Voilà q' ya recommence ! . . .

Le gommeux, à demi-voix. — C'est un immonde voyou!... je le reconnais!... et ce

qu'il vient dédire est à notre intention

mais il ne s'adresse pas à nous {Les chevaux commencent à osciller.)

La cocotte. — Monte vite?

Le GOMMEux. — Monter?... jamais de la vie ! . . .

La cocotte. — (^lomment ! . . . jamais de La vie !... mais j' veux qu' tu montes !...

Le GOMMEUX. — Je ne peux même pas aller à reculons en voiture, ainsi!...

La cocotte. — Mais ca m'embête d'y allâ^ toute seule ! . . .

Le voyou, à son camarade. — Si tsfest qu'on m' régalerait d'un tour, j' veillerais bien d'ssus la bergère pour qu'y y arrive pas d' méchi !... (Les chevaux partent.)

La cocotte. — Ah! mais!... j' veux descendre!... j' veux!... {Elle cherche à descendre.)

Le patron des chevaux de bois, la rasseyant assez hruialement. — Eh !.. . pas d' bêtises ! . . . vous descendrez quand 1' tour sera fini !...

256 LES IZOLÂTRE.S

(La cocotte se cramiionne et pousse des cris perçants tant que dure le tour.)

Le voyou. • — J' peux pas entend' piauler eun' clame !... ça m' mécanise !...

La cocotte, descendant, au gommeux. — A-fon vu cette brute qui m'empêche de descendre?...

Le gommeux. — Ah ! dame !... c'est qu'ils ont peur, à présent, qu'on ne les rende responsables de la casse... il y a déjà une grue qui leur a fait le coup...

La cocotte, suffoquée. — Une grue?...

alors je suis une grue?...

Le gommeux. — Mais non !... je veux parler d'une autre qui...

La cocotte. — Une autre!... vous voyez bien?...

Le gommeux. — Je veux dire que récem-

UX VEXDllEDI A LA FÊTE DE NEUII.LY 257

ment une grue qui s'était laissée choir, a attaqué un élaJjlissement forain et...

La cocotte. — Vous avez dit : Il y a « déjà » une grue...

Le gommeux. — Eh bien?...

La cocotte. — Eh bien, « déjà » ca veut dire « comme vous »... c'est comme si vous disiez : « une grue comme vous »...

Le gommeux. — Vous avez une façon d'interpréter les mots...

La cocotte. — J' les interprète comme il faut!... j' sais mon français, moi !... j'ai mon brevet supérieur!... oui... je l'ai... vous ne me croyez peut-être pas?...

Le gommeux. — Oh ! si !... oh ! si !.., vous êtes assez rasante pour ça !...

Le voyou. — Mais faut donc qu'y soyent cousus pour pas s' cavaler chacun d'un sens au lieu d' s'attraper comme ça !...

258 i,i:s izolAtres

La cocotte, qui voit que la conversation ne marche pas, avisant une toupie hollandaise. — Faisons-nous une toupie?... lu dois bien jouer?... tu dois être fort?... (Us s'arrêtent à la toupie.)

Le GOMMEUx. — Commencez!...

Elle tire la ficelle. La toupie fait quelques misérables tours et tombe après avoir renversé cin(i quilles.

La COCOTTE. — Pas même un lot!... à toi!... tire t'eiMne ! . . . fais-la bien ronfler !...

Le gorameux saisit le bord de la table, donne un vigoureux tour de reins et va défoncer avec son coude le comte de Cayenne de Rio qui s'était approché pour regarder, très intéressé par le coup.

Le GOMMEUX, consterné. — Monsieur.., je suis véritablement désolé... je ne vous savais pas là !... vous ai-je fait mal ?...

Le comte de cayexxe i>e rio, quarante

ans, le tifpe Juif très pur, ne:^ énorme du bout, grands yeux, cheveux noirs. Pas de cou. Le dos s'attache directement aux cheveux. La Légion d'honneur. Très bien inis. En habit; pardessus mastic dernier cri; un sac avec de fausses épaules donnant la carrure d'un homme de six pieds, et rendant le porteur totalement amorphe. Gros bouquet à la boutonnière. — Bas tu dout, Monsieur... fus né m'afez bas vait mal ! . . .

La Cocotte, au comte de Cayenne — Ah ! . .. comment!... c'est vous !... en voilà une sale veine!... {Au gommeux.) Monsieur le comte de Cayenne!... un de mes bons amis!...

(Saluts.) {Bas au gommeux.) Dis-moi ton nom?...

Le gommeux. — Pas la peine!... {Au 7W0ws/e«r.) Je vous renouvelle encore toutes mes excuses, Monsieur. ..

200 LES IZOLÀTUES

Le COMTE DE CAYENNE. — Il ii'v a fraiment bas lé gui... fus né l'afcz bas vait exbrès...

La COCOTTE, au comte de Caijenne. — Vous allez faire une parlie avec nous?...

Le gommeux, à la cocotte, pendant que le comte de Cayenne regarde des petits singes en porcelaine qui font la culbute. — Mais pas (lu tout !... mais je ne veux pas !...

La COCOTTE. — Je te jure qu'il ne m'a jamais été rien... rien qu'un ami...

Le gommeux. — Il s'agit bien de ça !...

La cocotte. — C'est un homme très hurpii 1 et très connu !... on dit qu' c'est un d' ceux ({ui a r plus gagné dans 1' Panama !...

Le gommeux. — Raison de plus... je...

Le comte de cayexxe, de'jà ami, au gommeux. — Il y a bien tu monte ce soir à la vête !.. . bour un fentreti surdout... {Il prend

la toupie que le patron du jeu lui tend après avoir roulé la ficelle, et tire.) Brenez carte, n'est-ce bas?... rcdirez-ius... gué ché né fus rente bas la bareille...

Le gommeux, à part. — Le voilà installé !. .. il ne nous quitte plus!... bah !... ça ne peut pas être plus embêtant qu'avant !... (Regardant la cocotte quiparle au comte de Cayenne et ne s'occupe plus de lui.) Au contraire... (La partie se termine, on choisit des lots, le (jommeux paie et on part.)

La cocotte. — Maintenant, ça va être l'heure de Marseille ! . . .

Le comte de cayenxe. — Allons chez Marseille 1...

Le gommeux, résigné. — Allons-y!... {Ils font quelques pas.)

La cocotte, au gommeux. — Méfiance!...

rev'là ta tante !...

2G2 hlîS I/COl.ÀTRES

Le gommeux, embêté. — Où ra?...

La cocotte. — Là... à deux pas !... (lUu-

minée.) Tiens!... reste avec le comte

moi, je vais passer derrière... je n'aurai pas l'air d'être avec vous... je suis gentille, hein ?. . . reste avec lui !.. .

Le gommeux. — Avec lui !... ah ! bien !... c'est ça que ma tante ne me pardonnerait pas, par exemple !... {A lui-même.) La voilà, l'occasion de tiler ! . . .

Il se faufile entre deux baraques et disparaît.

La cocotte, étonnée de ne pas le voir revenir quand la tante est passée. — Eh bien?... qu'est-ce qu'il fait donc?...

Le VOYOU. — Y s' carapate...

La COCOTTE. — !!!...

Dans le taillis, entre la porte Daupliine et le Pavillon d'Armenonville. Il est sept heures, le jour bais se beaucoup.

Deux voyous, dix-huit et vingt ans, aspect rabougri, poitrines rentrées, jambes grùles, bras énormes , tètes de bagne.

Une femme juive. Vingt-cinq ans, petite brune, grasse le visage bouffi, jaune et mou. Grands yeux luisants au fond d'une caverne de graisse. Une robe qui a été rouge. Un chapeau amorphe, en paille noire.

Premier voyou. — Pas la peine d' rester à caler ici !...

2C)\ LES IZOLÂTRES

La JuivK. — ... 'Itends core une bro- ([uille...

Deuxième voyou, — Ah! Zul!... d'puis riemps qu'nous ramassons 1' crottin des ch'vaux d' bois!...

La juive. — Du côté d' la Maillot, y a p't'être quéqu' chose?...

Ils descendent silencieusement vers Armenonville.

Premier voyou. — Pis d'abord, c'est pas en t' muchant dans l' bois qu' tu persilleras !. . .

Ils arrivent près de l'allée des Acacias.

Deuxième voyou. — Chouette ! . . . Via un birbe ! . . .

La juive, regardant. — Où qu' c'est qu'il est?...

Deuxième voyou. — Là!... {Il montre un vieux monsieur qui s'avance clans une des

petites allées qui tournent derrière le pavillon.) Y doit ètr' calé!...

La juive. — N'a pas l'air !...

Premier voyou, à la Juive. — Allons!...

La juive, sans entrain. — J' suis pas assez frusquée pour c'ui-Là !...

Premier voyou, la poussant. — Ouste!...

{La rappelant.) Et tâche d' savoir où qu' c'est qu'y perche ! . . .

La juive. — 'quoi faire?...

Premier voyou. — T'as pas besoin de 1' savoir à c't' heure-ci !...

Deuxième voyou. — Y a pas dix ronds en caisse!,..

La juive, jetant un dernier coup d'œil sur son costume. — J' suis pas assez gironde, que y vous dis !...

Premier voyou. — Y fait nuit !...

Deuxième voyou, regardant le vieux mon-

26G LLS IZOLÂTRES

sieur. — Le v'ià qui t'espère!... y s'asseoit sus V banc !... Ouste ! et s'y faut un coup d' tampon, nous sommes là!...

lis rentrent dans le taillis. La juive se dirige vers le banc et s'y asseoit à côté du vieux monsieur.

Le vieux monsieur, 65 ans, menu, l'air craintif et inquiet. Vêtements noirs très propres. Pardessus marron; gants de filoselle; Vair d'un vieil employé, sautant en Vair. — Ah!... —

La juive, Vair aimable. — As pas peur, mon bébé !...

Le vieux monsieur, qui n'a pas compris, très poli. — Vous dites, madame?...

La juive, ahurie, à elle-même. — Madame!... en v'iàun drôle d' vieux!... {Haut, changeant de ton.) J' croyais que j' vous avais fait peur?...

Le vieux monsieur, rassure. — Peur... pas précisément... j'ai été surpris... il ne fait pas très jour... je vous demande pardon, madame

La juive, qui voit que le monsieur ne soupçonne pas à quelle espèce de « dame » il a à faire. — f^t... comme ça... M'sieu vient s' balader un brin?...

Le vieux monsieur. — Vous avez dit'?...

La juive. — Je dis... M'sieu vient respirer à la campagne...

Le vieux monsieur, préoccupé. — (Jui... je viens... me promener...

La JUIVE. — L'est 'd'jà tard!...

Le VIEUX monsieur. — Oui... je sais bien!... mais je... je ne peux pas me décider à rentrer chez moi !...

La juive. — M'sieu est marié, p't'être' bien?...

Lk viKux MONSiEur.. — Non... jo suis veuf... et c'est justement là ce ([ui... ôLesvous seule, madame'?...

La juive. — Pas souveul...

Le vieux monsieur. — Alors, vous ne pourrez pas me comprendre?...

L.v juive. — Dégoise toujours... (Mouvewent du vieux monsieur.) Pardon... c'est un mot de... de mon pays... j'ai beau taire... ça me revient tout 1' temi)s!...

Le vieux monsieur. — Vous n'êtes pas de Paris?...

La juive. — Non... j'suis... de... d' la Butte... un village en province...

Le vieux monsieur. — Loin?...

La juive. — Pas déjà !...

Le vieux monsieur. — Vous n'avez pas peur, vous, madame?

La juive. — De quoi?...

Le vieux monsieur. — De tout... ainsi, moi, depuis que ma femme est morte... que je suis tout seul dans mon appartement...

La juive, se rappelant la recommayidation. — Où qu' c'est (ju' monsieur reste?...

Le vieux monsieur. — Paie Fontaine...

La juive. — Ah!... là où qu' c'est qu'on a voulu démonter 1' citron du vieux?...

Le vieux monsieur. — S'il vous plaît... démonter quoi?...

La juive. — Je voulais dire qu'on a voulu assassiner ce vieux monsieur...

Le vieux monsieur. — Précisément!... et depuis lors, je ne ferme plus l'œil... déjà avant... depuis que je suis seul dans l'appartement, j'avais peur... mais c'étaient des peurs vagues... je ne savais pas au juste ce que je redoutais... tandis que maintenant...

La juive. — Maint'nant...

270 LES IZOL.VTRES

Le vieux monsieur. — ile m'atlends à chaque minule à être assassiné... je n'ose même plus rentrer oliez moi... lant j'ai i)eur d'être seul...

La juive. — Ben... vous avez pas vot' bonne?...

Le vieux monsieur. — Non... elles s'ennuient chez moi, les bonnes!... elles ne restent jamais longtemps. Alors j'ai une femme de ménage qui vient de 7 à 9 et de 5 à 6... je suis sorti ce soir dès qu'elle a été partie. . . je ne pouvais pas rester. . . je ne pouvais pas!...

La juive. — F'aut vous faire eun' raison!... (se risquant) Voul' vous que j' vous r'conduise, moi?...

Le vieux monsieur. — Je vous remerciq, madame... je vous remercie de votre bonté... mais après?... quand vous seriez partie.!, je

serais tout seul dans ces grandes pièces désertes: . .

La juive, intéressée — Alors, c'est grand, ta cambuse?...

Le vieux monsieur — S'il vous plait?....

La juive. — Je veux dire... c'est grand grand chez vous, monsieur?...

Le monsieur. ^ — Trop grand pour moi!... Oh! Oui!... enfin, ici, n'est-ce pas?... la nuit, — car il fait nuit tout à l'heure — je devrais plutôt avoir peur?... eh bien, non, c'est là-bas que j'ai peur!... là-bas, entre ces murs... derrière ces portes... où je crois deviner des gens cachés?... et j'en suis à me demander si je n'aime pas mieux passer la nuit sur ce banc, comme un misérable vagabond, que de rentrer chez moi, que coucher dans mon Ht...

La juive. — Voyons?... t'es pas raison-

272 LES IZOI.ATUES

nable!... {se rej)renanl) C'est pas raisonnable ! . . .

Le vieux monsieur. — Ici, il y a de temps en temps des gens qui passent... il y a vous qui êtes venue vous asseoir... il y a ce restaurant... c'est le mouvement... c'est la vie!... là-bas... c'est la solitude... c'est la peui- !...

La juive. — Et vous pouvez pas faire monter 1' pipelet? {se reprenant) V concierge?...

Le vieux monsieur. — Je l'ai fait quelquefois... il ne veut plus... ça l'ennuie!...

La juive. — Gomme les bonnes?... {prise crime inspiration) c't'égal!... sont difticiles, les bonnes!... j'en connais qui seraient bien contentes d' l'aubaine?...

Le vieux monsieur, vivement. — Vous en connaissez, madame?... Vous en avez une à

placer, peut-être... une (jui sort de chez vous?...

La juive, air doux et modeste. — De chez moi?... mais je n' suis pas c' que vous croyez, m'sieu... je ne suis pas eun' patronne, moi, j' suis eun' bonne...

Le vieux monsieur, surpris. — Vous?...

(// cherche à la voir dans l'obscurité.)

La juive. — Oh!... j' suis pas chouette !... j' suis pas nippée... si m'sieu m' voyait au jour...

Le vieux monsieur. — Mais... vous parliez d'une bonne qui serait contente de... est-ce ({ue c'est de vous que vous parliez?...

La juive. — Sûr que c'est d' moi ! . . . j' vais justement voir dans eun' place... sur l'avenue d'Neuilly...

Le vieux monsieur. — Et vous entreriez tout de suite?...

274 I.CS IZOLÂTRES

La juive. — Ce soir, si vous voulez!... {Pour la vraisemblance .) L' temps rraller chercher ma malle...

Le vieux monsieur, qui ne veut plus lâcher la juive. — Nous allons y aller ensemble!...

L.v JUIVE, à part. — Aïe!... (Haut.) Non... c'est trop loin!... c'est à Pantin... chez mon frère... un coup d' télé... y m' l'apportera... où qu' c'est qu' vous d'meurez?...

Le vieux monsieur. — Rue Fontaine... je vous l'ai dit... puisque c'est ce qui...

La juive. — Quel numéro?...

Le vieux monsieur. — 101 bis... pourquoi?...

La juive. — Ben, pour dire à mon frère... pour la malle. {Elle louche sur le taillis.)

Le vieux monsieur. — Allons-nous-en!...

{Il se lève.)

La juive, inciuièle, ne sachant comment

prévenir les deux hommes. — !... 'llendez eun' broq... {se reprenant) eun' miniile... {cherchant à gagner du temps) faudrait que...

Le VIEUX MONSIEUR, inquiet qu' elle ne veuille le lâcher. — Que quoi?...

La juive, fouillant dans sa poche avec aplomb. — Que j' vous montre mes certificats...

Le vieux monsieur. — Il fait nuit... à la maison... plus tard... allons dîner d'abord...

La juive. — Dîner?... avec vous, m'sieur ?...

Le vieux monsieur. — Oui... pour ce soir seulement...

La juive. — Et où?...

Le vieux monsieur. — Au restaurant...

La juive, inquiète. — C'est que j' suis guère r'quinquée!...

Le vieux monsieur. — Ca ne fait rien!...

La juive, louchant sur le bois. — Comment qu' c'est qu' vous vous appelez?... c'est pour dire à mon iVère... au lélé...t'à l'heure...

Le VIEUX MONSIEUR. — Mousicur Davaine... Eh bien!... vous ne venez pas"?... qu'est-ce que vous attendez?..,

La juive, embarrassée. — C'est que je... je ne sais pas... comment dire... ça à M'sieu...

Le vieux monsieur, inquiet. — Vous ne voulez plus entrer chez moi?...

La juive. — 0\\\ C'est pas ça!... c'est que... j' sais pas si c'est du raisin qu'on m'a donné dans ma place qu' j'ai sorti c' malin... mais....

Le vieux monsieur, qui ne comprend pas. — Mais quoi?...

La juive. — J' voudrais entrer dans 1' bois... pour... M'sieu n' comprend pas?...

Le vieux monsieur, qui a enfin compris. — Je vous attends...

Dans le taillis.

La juive., — Ben... ça y est!... je m' cavale avec lui !.. .

Premier voyou. — Où ça?...

La juive, très vite. — Y m' prend comme bonne!... ce soir... 101 his, rue Fontaine...

•Deuxième voyou. — Rue Fontaine?... la série ! . . .

La juive. — Tu demanderas monsieur Davaine.... l'es mon frangin... viens avec eun' malle...

Premier voyou. — Eun' malle... a servira pour le mett' dedans après?.,.

La juive. — Qu' t'es rigolo !

Elle rejoint le vieux Monsieur. Ils parlent ensemble.

Page 1