VIVE LA LIGUE
A la neuvième Chambre. Foule grouillante et panachée- Prévenus, témoins, gardes, etc., etc..
Un monsieur de province, entrant et s'a~ dressant à un garde. — Est-ce que c'est commencé?...
Le garde. — Vous r voyez bien!...
Le monsieur de province, retrouvant des visages rencontrés le jour du premier procès des Ligues et saluant vaguement à la ronde.
20 LLS IZOLURES
— Est-ce qu'il y a lont^lomps que c'est com .• mencé?...
Le garde. — Tenez-vous donc tranquille, qu'on n'entend qu' vous !... {Le monsieur de province se tait et se met à écouter avec avi- ' dite le témoin qui est à la barre.)
Le témoin, qui est un (jarMen de la paix.
— ... Alors, comme j'ui disais d' circuler, y m'a traité d' vaclie, et d' cochon, et d'... (// dit un mot qui n arrive p n jui'ii'ai foui de la salle. On rit.)
Le monsieur de province. — (Ju'est-ce ([u'il a dit ■?...
Un avocat. — liien d'intéressant...
Le monsieur de province. — Mais tout ce qui concerne la Ligue est intéressant et...
Un grinchu. — Gomment, la Ligue?...
qui est-ce qui parle de la Ligue?...
VIVE LA ligue!...
Le monsieur de phovince, — Mais je croyais...
Le grinchu. — Que c'était monsieur Le Menuet qui avait appelé l'agent vache, cochon et... l'autre nom?...
Le monsieur de province. — Mon Dieu!., il est certain que si j'avais rélléchi... {Un .silence) mais alors, qu'est-ce que c'est que celte affaire?...
L'avoi:at. — C'est un Hagrant délit ({uelconque... il y a ([uinze affaires avant celle de la Ligue...
Le monsieur de province. — Alors, j'ai bien envie de m'en aller en attendant... (On s'e'carle avec empressement pour lui faire un passage.) Non... j'aurais peur de ne pas pouvoir rentrer!... {On se retasse.)
Un ouvrier, qui vient a' entrer. — Mâtin !...
11 LES IZOI.\TRES
que chaleur!... (A «e.s voisins.) C'est y la Ligue qu'on juge?.,.
Ux JEUNE HOMME BLOND. — Pasencore...
c'est une ouvrière qui est accusée d'avoir volé des étoffes...
L'ouvrier, se dressant pour voir. — G'esty la petite qu'est dans 1' banc avec un gosse"?...
Le grinchu. — Oui!... elle est gentille!...
L'ouvrier, regardant une dame qui entre à rappel d'un nom inquiétant, par la porte des témoins. — Mazette !... ben, j' crois qu'elle en est, celle-là !... y a pas d'erreur !...
La dame très brune, nez en quartier d'orange, accent américain et type juif, dépose. L'ouvrière, une petite femme pâlotte, d'un type tin et distingué, tout encapuchonnée de noir, pleure au banc des prévenus. Son enfant lui tortille les joues de ses petites' mains sales et griffues et l'embrasse avec conviction. Le public est évidemment du côté de l'ouvrière, et la
VIVE LA ligue!.., 23
déposition de la dame juive est accueillie par une iioule très signiticalive.
Un petit bonhomme découplé et mal mis.
— Elle a pas une bonne salle, la Youpine !... {Ou rit.)
Un avocat juif au garde. — Faites donc faire silence !... on n'entend rien!...
Le garde. —
L'avocat juif. — Vous êtes chargé de la police de la salle. . . C'est vous que ça regarde.. .
Le garde, — C'est jusiement pac' que c'est moi qu' ça regarde qu' c'est pas à vous d s'en mêler... {On rit.)
Deux autres dames ont témoigné contre l'ouvrière. Une avant la dame juive, l'autre après. Toutes les trois sont arrêtées à présent au milieu du imblic debout et confèrent avec leur avocat.
L'avocat. — Cette dame qui a des cheveux blancs et une figure jeune est très agréable...
Le monsieur de province, monivani la troisième dame. — La vieille a une bonne lôte aussi...
Le grinchu. — (3ui!... c'csl le trumeau Youpin qui est dur à digérer...
L'ouvrier, regardant la petite ouvrière qui sort emportant son gosse. — La v'ià qui va tirer ses quatre mois d' prison, la pauv' petite!....
Voix diverses. — C'est dégoûtant!...
— Elles sont à tuer, ces femmes-là!...
— Comme si elles ne pouvaient pas retirer leur plainte...
— Parbleu!... ({uebiuefois, au premier
moment, on s'emballe... mais après on réfléchit...
— Allons donc ! ... elles verraient faire avec joie dix ans de prison à cette petite malheureuse, si au bout de ces dix ans, elles
VIVE LA ligue!... 2.")
élaieiit sûres de ratlraper leurs étoffes... Le monsifair de provlxce. — Moi, je ne comprends pas qu'on poursuive un pauvre qui vole. . mais pour un riche je serais impitoyable...
Le grinchu, — On voit bien que vous n'èles pas Juif !...
Le monsieur de province, promenant ave4' inquiétude sa main sur sa figure. — J'espère qu'on ne le voit pas qu'à ra !...
Les affaires se succèdent, toujours les mêmes : loj;ements insalubres, outrages aux agents, etc., etc.
Enfin on appelle, non pas l'affaire de La Ligne des Pairloles, mais l'affaire Le Menuet.
Le monsieur de province. — Ah!... «[ue je
le voie, au moins!... (// regarde de tous ses
yeux.) Il a une ligure rudement sympathique,
toujours!... {Regardant autour de lui.) —
Ceux-là, qui ont des insignes... ce sont des
26 LES IZOL.VTRES
ligueurs? . . . est-ce que vous les connaissez ? . . .
Le GRiNcnu. — Oui...
Le monsieur de province. — Vous savez leurs noms?...
Le grinchu. — Pas tous... pourquoi?...
Le monsieur de province. — Parce que j'aurais été bien content de les savoir... et de me souvenir d'eux ensuite... j'en suis, moi, monsieur, de La Ligne des Patriotes, et aussi de La Patrie française et de la Ligue antisémitique de Guérin, et de celle du Colonel Monleil... je suis un des Dix-neuf... Nous sommes comme ça une soixantaine à Pontsur-Sarthe qui sommes un des Dix-neuf... (// rit.) seulement je ne suis au courant de rien!... je ne connais personne, ni du bon ni du mauvais côté... ainsi, l'autre jour... vous avez bien vu... je ne connaissais même pas monsieur Trarieux...
VIVE LA ligue!... 27
LeGrinchu. — Qui n'est pas prolestant !...
Le monsieur de province. — Vous dites ?. . .
Le GRiNCHU. — Rien!... c'est une phrase que nous avons pris l'habitude d'ajouter quand on prononce son nom...
Le monsieur de province. — Nous avons à Ponl-sur-Sarlhe un avocat qui a le genre de talent de Monsieur Trarieux, seulement il est plus entraînant...
Le GRINCHU. — Vous m'étonnez?...
Le monsieur de province. — C'est un talent un peu compact et solennel... (|ui. n'est plus dans la note actuelle, mais qui descend des talents de l'ancien barreau...
Le GRINCHU. — Vous voulez dire qui en dégringole ? . . .
Le MONSIEUR de PROVINCE. — Oui...sans doute, mais en province monsieur Trarieux qui vous semble mauvais à Paris, passerait
28 LES IZOLÂTUES
tulaleiiU'iiL iiiapcrru... {Le ijrinchu ril.\ Vous ne croyez pas?...
Legrinchu.. — Si... si !... je crois !... (i' dit bonjour à un jeune homme en eoslume bleu marin et ehapeau de feutre (jris pâle.)
Le monsieur de province. — Esl-ce que c'est un ligueur '.\..
Le grinciiu. — (Jui... c'est Dubuc, un crâne, je vous en réponds 1 c'est lui ({ui est à la tète de la Jeunesse antisémite... et les Juifs n'arrivent pas à se débarrasser de lui, malgré tous leurs efforts...
Le monsieur de province, re{iardant Dubuc avec un respectueux effroi. — Ils ont essayé de l'assassiner?...
Le grinchu. — Di.sons de le supprimer... oui... plusieurs fois... entre autres au Tivoli- Vauxhall pendant le procès Zola... les anarchistes du Syndicat ont si bien travaillé que
VIVE LA ligue!... 29
nous l'avons cru mort... ah ! celle luis-là, les grands Juifs en ont eu pour leur argent !... Depuis, Dubuc a pris sa revanche... espérons que la belle sera pour lui... (// serre le main à un monsieur.)
Le monsieur de province. — Et ce grand, monsieur blond ?. . . Hui est-ce ?. . .
Le grinchu. — C'est (îalli, le dh'ecteur du « Drapeau »... encore un solide, et un sympathique, celui-là !... Et, tenez, àproposde so lide, je vais vous montrer Barillier,leporte-drtipeau delà Ligue. . . Voyez-vous, là, à droite?. ..
Le monsieur de province, regardant un monsieur qui est debout derrière les bancs^ — Crisli!... ce qu'il doit être fort!...
Le grinchu. — Et doux!... il lui suffis d'ailleurs de se montrer pour imposer un prudent respect...
Le monsieur de province. — Oui... je le
reconnais !.. je l'ai vu, le jour du procès des Droits de rHomme, faire taire des dreyfusards qui Tembêtaient... Il était assis là, sur le dernier banc devant la fenêtre... et il y avait derrière lui, debout, trois jeunes gens à grands cheveux qui parlaient ou qui applaudissaient quand Monsieur Trarieux...
Legrinchu. — Qui n'est pas protestant !... {Le monsieur de province s'arrête.) Je vous demande pardon, mais c'est plus fort que moi!... je ne peux pas m'en empêcher!... ça devient un tic... Vous disiez que les jeunes c;ens à o-rands cheveux faisaient du bruit?...
Le monsieur de province. — Oui... et ils étaient en train d'injurier un monsieur qui n'était pas de leur avis, quand monsieur... comment déjà son nom?...
Le grinchu. — Monsieur Barillier...
VIVE LA ligue!... 31
Le monsieur de province, — Monsieur Barillier s'est levé de son banc en disant: « Allez-vous vous taire, N. d. D. !... »
Ah!... ils se sont, non seulement tus, mais aplatis !,.. et ils reculaient !... j'ai cru qu'ils allaient entrer dans le poêle !...
Le GRixcHu. — Si nous écoutions un peu l'avocat?... il a un vrai talent...
Le monsieur de province. — Comment s'appelle-t-il?...
Le grinchu. — Maitre Quentin...
Le monsieur de province. — Il est tout jeune?...
Le grinchu. — C)ui... {Ils écoutent.)
L'ouvrier. — Y parle joliment bien, c' petit-là !...
Le grinchu. — Et simplement, élégamment, sans lieux communs, ni périodes creuses... Ah ! il n'y a pas à dire, la jeune
32 LES IZOLÀTUES
école est plus sobre et plus adroilc que la vieille... ([/ serre la main à un monsieur.)
Le monsieur de proviiNce. — Est-ce' encore un ligueur?...
Le grixchu. — C'est monsieur GaulhierT de Clagny, le député nationaliste de Seineet-Oise...
Le monsieur de province. — Le collègue de Marcel Habert... j
L'ouvrier, à demi-voix. — Vive Marcel Habert ! . . . \i\c Déroulède ! . . .
Le monsieur de province. — Je ne sais pas ({uel effet la captivité de Déroulède et de Marcel Habert produit à Paris, mais à Pontsur-Sarthe on trouve moiislrueux cet abus de pouvoir... Jamais, môme aux plus mauvais jours de l'Empire, on n'a vu pareille tyrannie. . .
VIVE LA ligue!... 3.3
Le ghinchu. — C'est qu'aujourd'hui, au lieu d'cMre sous ce qu'on appelait le joug impéi'ial, nous sommes sous le joug d'Israël... {La plaiduirie sachève. Applaudissements discrets.) Il a un joli laleut, monsieur (Juentin...
Le M0xsn':uR de province, — Il semble ([ue dans celle lutle contre une Intelleclualilé i[u.i se prélend souveraine, nous ayons loul le tem[)S le talent de notre côté...
Legkixcuu. — Nous avons non seulement le talent, mais le reste...
Le monsieur de province. — Le reste!....
Le grinciiu. — Eh oui!... nous avons une autre allure et d'autres bobines ({u'eux!..nous ne sommes pas parfaits, certes!... ni blancs comme l'hermine,... mais enlin nouà n'avons pas dans notre camp l'équivalenJ de monsieur Clemenceau, par exemple...
J'i LES IZOLATRES
Le MONSIEUR DE PROVINCE. — C'est vrai ! . . .
Le grinchu. — Chez les Juifs, nous trou" vous le talent de monsieur Trarieux (qui n'est pas protestant) et nous apercevons Messieurs .:; Joseph Reinach, de Pressensé, Marius Tournadre, Sébastien Faure, Psichari, et beaucoup d'autres de môme race, de même tempérament et de même aspect... Chez les Français, nous avons — et ici je ne parle même pas en général, mais seulement de cette affaire des Ligues, — les talents de Coppée, de Lemaîlre, de Brunelière, de Guérin et de Maîtres Chenu, Ménard et Quentin... nous apercevons les prisonniers Déroulède et Habert et leur étal-major d'amis : Millevove, Gauthier de Clae:nv, Paulin Méry, Lasies, Barrés, Georges Thiébaud. Gain, Le Menuet, Guérin, Dubuc, Foursin, Barillier, Gustave Voulquin, etc.,
VIVE L.v ligue!... 35
etc.. Je ne dis pas que nous soyons lous des Antinous ou des aigles, mais j'aflîrme que nous sommes moins laids et, pour la plupart, aussi intelligents que ces intellectuels dont l'intellectualité facile consiste surtout à être internationaliste et à faire le jeu des Juifs...
Le monsieur de province^ ôtant précipitamment son chapeau. — Voilà la Cour!... Je pense que la Ligue ne sera pas condamnée sévèrement ?. .
Le grinchu. — J'espère que non... le substitut a d'ailleurs été charmant!... {Le 2)résident Ut le jugement.)
Voix. — Vive Déroulède! . . . Vive Haberl! . . .
Une quantité de cris, qui roulent comme le tonnerre. — Vive la Ligue'..,. Vive la Ligue ! ! ! !
7 mai 1899.
A la Cour d'assises.
Un monsieur « qui ne sait pas », s'intrùduisant dans la salle à la suite de plusieurs avocats et regardant autuur de lui d'un air ahuri. . . {A un garde.) — Pourriez-vous me dire pourquoi ce déploiement de force armée?...
Le garde. —
Le monsieur « qui ne sait tas ». — Je
venais pour un procès qui a été remis et j'ai] eu beaucoup de peine à pénétrer dans le^ Palais.., on ne voulait pas me laisser passer...
Le garde. —
Le monsieur « qui ne sait pas », à un avocat. — Pardon, Monsieur, pourriez-vous me dire ce qui se passe?...
L'avocat, grand, mince, jeune, tournure élégante, des peux qui rient dans un visage sérieux. — C'est l'affaire Papillaud?..,
Le monsieur « qui ne sait pas ». — Papillaud de La Libre Parole ?... (L'avocat fait signe que oui.) Qu'est-ce qu'il a fait?...
Un petit bonhomme découplé, qui ne manque pas une audience ayant trait à L'Affaire. — L'a dit qu' Joseph Fabre était pochard... Le monsieur « qui ne sait pas ». — Joseph Fabre ?... Ce nom ne me dit rien?...
(A un autre avocat qui est à côté de lui.) — Je connais Ferdinand Fabre... qui est d'ailleurs mort... et d'autres Fabre encore... mais pas Joseph Fabre...
L'avocat^ grand. Un long nez amusant.
Lair tranquille et narquois. — Celui-ci est sénateur... il s'occupait jadis exclusivement de Jeanne d'Arc... il l'a lâchée pour Picquart
Un monsieur cossu, nez énorme et mou, lèvres violacées, oreilles exsangues, cheveux laineux et qui exhalent une odeur de mouton. — C'est aussi monssié Chosseph Vapre gui vut lé bromodeur té « LAbbel à V Union »...
Le monsieur « qui ne sait pas », qui ne comprend pas. — Le promoteur de quoi?...
Le petit bonhomme découplé. — D' V Appel à V Union... collaboration Joseph Fabre et Waldeck- Rousseau... enseigne « Aux Faux
Frères/ »... En v'ià un appel qui a été en iendu ! . . . toute la France s'est dressée comme ^inseul homme et L' Temps a été obligé d'augmenter son format pour publier les listes d'adhérents !... (Le monsieur cossu hausse les épaules.)
Un garde. — Faites silence î . . . (M. FalUères mire par la porte des témoins.)
Le PETIT BONHOMME DÉCOUPLÉ. — Ttenliou... Vlà la plus grosse légume du Sénat ! . . .
Silence profond. — Monsieur Fallières dépose. On ne le voit qu'imparfaitement du fond de la salle, à cause de la foule, mais on l'entend très bien.
Yoix DE MONSIEUR FALLn-;RES. — ... Le docteur Ouvrier qui soignait monsieur Fabre me déclara qu'il avait besoin de repos...
L'avocat narquois. — Et d'ammoniaque ! . . .
Le MONSIEUR cossu, au (farde. — On n'endend rien! ... Vaides lonc vaire silence!...
Le garde . — ...
Voix de monsieur Fallières. — On aurait pu médire que monsieur Josepli Fabre avait tous les défauts, tous, mais pas celui-là!... non! celui-là je n'y aurais pas cru...
L'avocat narquois. — C'est charmant!...
il aurait cru à tous les autres !...
Le petit bonhomme découplé. — Amour, va!...
Le monsieur cossu. — C'est léfentu té gausser... lé Carte l'a tit... n'est-ce pas. Carte?...
Le garde. —
Voix de monsieur Faulières. — ... Monsieur Joseph Fabre est un sobre...
L'avocat aux yeux qui rient.. — Un chameau ! . . .
Le monsieur cossu. — C'est insubborda-
ple !... la bolice té la salle n'est bas vaide !...
Le petit bonhomme découplé. — Ben/ faites-là !...
Le monsieur cossu. — Gomment ça?..., ché né témante bas mieux...
Le petit bonhomme découplé. — V n'avez, qu'à faire sortir ceux qui vous gênent...
Le monsieur cossu, radouci. — Ils né mé. chênent bas brécisément... ché lisais ça bur la ponne ténue té la Ghustice...
Le monsieur « qui ne sait pas ». — Quel est ce témoin qu'on regarde beaucoup?...
Un jeune homme blond, gentil, Vair comme il faut. — C'est le docteur Pozzi, le grand chirurgien...
Le monsieur « qui ne sait pas ». — Ah !... comme il a l'air jeune!... je m'imaginais que le docteur Pozzi était un vieillard... on parle tellement de lui et de ses travaux... et ils sont si nombreux, ses travaux!...
pronostics! 43
Ah! par exemple !... jamais je n'aurais cru que le docteur Pozzi était ce jeune homme-là (// se dresse sur ses pointes pour voir déposer le docteur.)
Voix du docteur Pozzi. — ... Monsieur Joseph Fabre se plaignait de douleurs de tête...
L'avocat narquois. — Il avait mal aux cheveux ! . . . .
Le monsieur « qui ne sait pas ». — Ah !... mon Dieu!... qu'est-ce que c'est que cet homme-là?... (// indique quelque chose dans la direction du tribunal.)
L'avocat aux yeux qui rient. — Eh bien, mais c'est M. Joseph Fabre en personne !...
Le monsieur « qui ne sait pas ». — Pas possible!... Ce congestionné?... mais alors, Papillaud a dit la vérité!... (consterné.) Quelle tète!...
î4 LES IZOLÀTRES
Le petit bonhomme découplé. — Y r'ssem- Sle un peu, avec ses p'iites veines rouges à "îme feuille de bégonia qu'on r'ga'rde à l'envers... mais à part ça, l'est pas mal!...
Le monsieur « qui ne sait pas », complètement ahuri. — Et cette agitation!... ces vociférations!... Ah! je m'amuse énormément !...
Le monsieur cossu, énervé, à un ami pareil d lui. — En féridé, il fouirait vaire acguid- 'Jer Babillaud gu'il né s'y brentrait bas au- 'irément...
Le monsieur « qui ne sait pas ». — Pour- ^uoi donc les sénateurs cités ne sont-ils pas Tjenus, ou du moins presque pas?...
Le petit bonhomme découplé. — Ils ont eu peur qu'y n' soit question du Panama... 9U d' l'affaire Dreyfus...
Le monsieur « qui ne sait pas ». Eli bien?.., après?....
Le petit bonhomme découplé. — Après?...
Ben, c'est un' question brûlante pour eux...
Nouvel éclat de M. Joseph Fabre. La salle récoule étonnée, silencieuse presque. Papillaud répond très calme.
Le monsieur cossu, à son compagnon. — Il barle pien, cé Babillaud !... c'est di^ès empêdant !... et buis, il est maîdre lé lui...
Le compagnon. Fui!... c'est drès empêdant!...
Le monsieur « qui ne sait pas », montrant nn avocat qui vient de se lever à côté de M. Joseph Fabre. — Qu'est-ce que c'est que ce vieil individu?...
L'.wocAT narquois. — Mais c'est un avocat, monsieur Demôle...
Le petit bonhomme découplé. — Ben il en
46 LES IZOL.VTRES
a une, de touche!... Si j'avais un marron, j'y sculpterais son buste ! .. . [On rit.)
Le monsieur cossu, furieux. — jNIonssié' Témôle est non seulement un afogat té crand datent, mais engore lé fice-bréssident tu Sénat...
L'avocat qui a des yeux qui rient. — Ça va certainement rendre le témoignage du personnel du Sénat commode et indépendant, ce choix?...
Le monsieur «qui ne sait pas ». — Qu'estce que c'est que celui-là qui dépose?...
L'avocat narquois. — C'est monsieur Le Provost deLaunay... {On écoute.)
Le monsieur « qui ne sait pas » . — Comment, il est sénateur, ce jeune monsieur?... Je croyais qu'il fallait être très vieux pour être au Sénat?...
Le petit bonhomme découplé. — Comme
pronostics! 47
pour èlre chirurgien?... (Apercevant le grinchu qui entre.) — Ah ! v'h'i 1' monsieur qui grogne tout r temps !...
Le grixchu. — Je vois qu'on parle de moi?...
Voix de monsieur Le Provost de Launay.
— Lorsque Monsieur Joseph Fabre s'est arrêté, tenant son verre en main, je lui ai crié : « Buvez en paix et continuez !,.. » alors mes collègues m'ont dit : « Gomme vous êtes dur!... {On rit.)
Le grinciiu. — Est-ce que monsieur Trarieux (qui n'est pas protestant) a déjà parlé ?. . .
L'avocat narquois. — Il ne dépose pas...
Le grixchu, étonné. — Vous êtes sûr?... je pensais, moi, qu'il allait sauter sur celte occasion de parler, comme la pauvreté sur le monde, et que pendant deux petites heures il viderait sur nous des seaux d'éloquence...
48 LES IZOLÀTUES
abondante sinon do premier choix... je ne venais que pour (ja ! . . .
LE l'ETIT BOX'lIOMME DÉCOUPLÉ. Ça VOUS- ■
amuse?... 9
Le guinchu. — Beaucoup !... celle sollise . excessive, énorme, de monsieur Trarieux...
L'avocat qui a des yeux qui rient. — Qui n'est pas protestant!..
Le guinchu. — Merci!... celle sottise me plait par sa disproportion môme... j'éprouve, à la voir se manifester, évoluer et grandir, un plaisir inllni... et ce plaisir s'augmente de l'énervement des dreyfusards, — c'esl-à-dire de quelques-uns des dreyfusards, — qui le trouvent ridicule et exécrable (je parle au point de vue talent), et qui ragent de lui voir ouvrir son robinet de lieux communs...
L'avocat narquois. — Ils ne rageront pas ^ aujourd'hui...
Le grinciiu. — Alors je m'en vais ! carMénar^l ne parlera pas aujourd'hui non plus...
L'avocat qui a des yeux qui rient. — Écoulez au moins la déposition de Lasies?... (071 écoute.)
^'olx de monsieur Lasies. — Dans les couloirs, ondéclaraihjue monsieur Joseph Fabre clait ivre. ..
Voix de monsieur Joseph Farre. — Je voudrais savoir qui a osé dire que j'éfais ivre?...
Voix de monsieur Lasies. — Mais tout le monde, monsieur le Sénateur 1... (On rit.)
Le petit bonhomme découplé, sautant j)our apercevoir quelque chose au-dessus des têtes. — L'est rouge, monsieur 1' Sénateur!...
l'est rouge, qu'on dirait que l'sang va gicler d' sa hole!...
On écoute silencieusement une discussion qui a lie» entre MM. Josepli Fabre et Papillaud.
Voix de monsieur Joseph Fabiie. — Mon-j sieur Papillaud n'assistait pas à la séance du Sénat...
Voix de monsieur Papillaud. — Non...
mais je me suis fait l'écho de ce que j'ai entendu de tous côtés...
Voix de monsieur Joseph Fabre, ion fjro tesquement sentencieux. — On ne raconte que ce qu'on a vu !.. . 3
Voix de monsieur Papillaud. — Vous avez fait l'histoire de Jeanne d'Arc?... est-ce que vous avez vu vous-même ses exploits?...
{Rires.)
Le grinchu. — Ah ! voilà Montégut ([ui arrive à la barre!... {Le monsieur cossu et son compagnon regardent avec inquiétude dans la direction de la barre.)
Voix de monsieur Montégut. — Le jour de l'incident du Sénat, j'ai téléphoné à un
confrère : « Qui est-ce qui parle?... » il m'a répondu: « C'est la bourrique à Robespierre. »
Le petit bonhomme découplé. — A la bonne heure, c'est envoyé!...
Le GRixcnu. — Quelle drôle d'idée a monsieur Fabre de faire entendre ici toutes ces choses?... et de faire viser par le jury l'article de Papillaud... car c'est ce qui arrivera certainement. . ,
L'avocat narquois. — Certainement !...
Voix de monsieur Baduel. — J'ai entendu dire, à la sortie, que monsieur Joseph Fabre n'était pas dans son état normal... je me suis conlenté de protester...
L'avocat qui a des yeux qui rient. — On ne peut rien dire de plus concluant!... ( Voix de maître Joseph Ménard. — Pensezvous que monsieur Joseph Fabre n'était pas dans son état habituel?...
iyj, LES IZOL.VTRES
Voix de monsieur Tiliaye. — Je n'ai rien à répondre...
Voix de monsieur Demôle. — Le lénioin at-il vu monsieur Fabre descendre do la tribune?...
Voix de monsieur Tillâye. — Je n'ai rien vu...
Le petit bonhomme découplé. — Il est laconique et éloquente' vieux-là!...
Le monsieur cossu, à .son compagnon. — Ça fa mal, drès mal bur nus!...
Le petit bOxNhomme découplé. — C'est un brave homme, m'sieur Tillaye!... C'est lui qu'a lâché l'ministère et qui s'a carapaté avec Zurlinden... l'est pas dreyfusard, c'iuilà, au moins!...
Voix de monsieur Albert Monniot. — J'ai entendu mes confrères dire que si monsieur Joseph Fabre n'était pas absolument pochard,
pronostics! 53
il avait cependant absorbé quelques pots-devin... (Rires.)
Le onixcnu. — C'est l'acquitement certain!... {Mojisieur Le Vvovost de Lainunj revient à la barre. Brouhaha.)
Le monsieur cossu. — Gu'est-ce gu'il tit engore, celui-là'?...
L'avocat narquois. — Il dit qu'en choisissant Deniùlc...
Le petit bonhoaime découplé, — Le môle de la stupidité.
L'avocat narquois. — Monsieur Joseph Fabi'c a muselé le personnel du Sénat... garçons de la buvette, huissiers, domestiques, etc.. elc... en sonnne il l'accuse d'une sorte de chantage...
Le grinciiu. — Ça, c'est le bouquet !!...
Le président dit quelque chose qu'on n'entend pas et l'audience est levée.
Oi
Le monsieur cossu. — Gu'est-ce ffué lé bréssident a tit?... che n'ai bas gombris?...
Le petit bonhomme découplé. — IL a dit : à vendredi pour l'acquittement !, ,.
Le monsieur cossu et son compagnon, effarés. Il a tit ça?...
Le petit bonhomme découplé. — Tu parles 1...
U mai 18110.
Foule compacte, surtout composée de Juifs. Quelques Français pourtant: membres de la Ligue des Patriotes, de la Ligue de la Patrie Fram^aise et de la Ligue Antisémite. Quelques avocats antidreyfusards et quelques curieux itou. Signe particulier : les Juifs lancent des regards furibonds aux Français et se campent dans les poses tragiques de martyrs qui combattent pour leur foi et s'apprêtent à mourir pour Dreyfus et Picquart. Les Français ont l'attitude plus simple de gens qui ne se croient pas des héros. Ils prennent les choses à la blague et les poursuites pour ce qu'elles son4.
Un avocat, introduisant avec peine un monsieur de province que les gardes ne voulaient
56 LES IZOLÀTIIES
pas laisser passer. — Là!... le plus fort est fait!...
Le monsieuu de province, pincé entre le montant de la porte et le battant que la foule repousse, et faisant des efforts désespérés pour passer. — Croyez-vous?... [Il parvient à franchir le passage ; grognement du public, que le nouveau venu serre davantage encore.)
Un dreyfusard de marque. — Né bussez bas, elle fus brie?...
Le monsieur de province. — Si vous croyez que je le fais exprès!... {A V avocat.) Qui est-ce qui parle?...
L'avocat. — Monsieur TrarieuN...
Un grinciiu. — Qui n'est pis prolcstant!...
Le monsieur de province. — On ne le voit pas... il y a tellement de mDiide !...
Voix de monsieur Trarieux. — « Je dois, « dès mes premiers mois, mes remerciements
« à monsieur le Président qui m'a autorisé « à présenter la défense de mon éminent « ami, monsieur Duclaux... Nous n'oublie- « rons pas cet acle... »
Le r-iiiMCHu. — N'oubliez pas l'garçon, s'y' ous plaît?...
Le dreyfusard de marque, sans toutefois s'adresser directement au fjrincliu. — Silence ! . . . on n'endend rien ! . . .
Voix de monsieur Trarieux. — « Nous « trouvâmes... nous pensâmes... nous déci- « dames, et la résolution que nous primes... »
Le monsieur de province . — Est-ce que c'est un académicien?...
L'avocat. — Qui ca?...
Le monsieur de province. — Celui qui parle?...
Un jeune homme blond, gentil, V air comme il faut. — Mais non... c'est monsieur Trarieux.
58 LES IZOL.VTRES
Le grinchu. — Qui n'est pas proleslanl !...
Un petit bonhomme découplé et mal mis.
— Ah!... c' qu'il est mouche!...
Le jeune homme blond. — On ne le croirait pas... mais c'est le cousin de Déroulède...
Le petit bonhomme découplé, ahuri. — Le cousin d' Déroulède!... c't affreux-là?...
Voix de monsieur Trarieux. — « J'écrivis « alors au ministre : Monsieur le Président « du Conseil... » {Il lit sa lettre.)
L'avocat. — Allons bon!... le voilà qui se cite lui-même à cette heure!...
Le grinchu. — C'est la troisième fois depuis le commencement de sa plaidoirie qu'il cite du Trarieux...
L'avocat. — Je n'avais pas écouté...
Le grinchu. — !Moi non plus!.,, mais j'ai entendu tout de même...
Le monsieur deprovixce. — Qu'est-ce que c'est que ce monsieur qui rit?... là, contre la porte?...
L'avocat. — C'est le colonel Monteil...
Le petit bonhomme découplé. — Un rude lapin !...
Le monsœur de province. — Ah!.,, je suis bien content de le voir le colonel Monteil!... je ne regrette plus d'avoir été aussi bousculé. . . (// regarde curieusement le colonel Monteil; le Dreyfusard de marque hausse les épaules.)
Voix de monsieur Trarieux, — « Voici la « réponse que j'adressai à monsieur Sébas- « tien Faure... » {U lit sa lettre.)
L'avocat. — ('/est une occasion pour lui de lire ses œuvres complètes!...
Le grinchu, qui se tord. — Quel sinistre imbécile!...
L'avocat, qui rit aussi. — Prenez garde
00 LES izol.Itres
qu'on 110 vous entende!... monsieur Trarieux est très sensible à ce qui se dit de lui... L'autre jour, il a fait condamner quelqu'un qui avait dit qu'il était protestant... Il a prouvé que, si vraisemblable que ce tut, ca n'était pa* vrai...
Le grixchu. — C'est tout différent!... moi je dis qu'il est un sinistre imbécile... et je le délie bien de prouver que ra n'est pas vrai...
Le MONsiEuii DE PROVINCE, regardant pour la première fois M. Trarieux avec mie cerlaiue attention. — Ah! il a fait condamner quelqu'un à la prison!.,.
L'.vvocAT. — Non... pas à la prison!... c'étaient des poursuites civiles... et pratiques... il demandait 50,000 francs de dommages et intérêts...
Le monsieur de province, regardant cette fois M. Trarieux avec une sorte de respect.
A LA NEUVIÈME CIlA.MBlîE 61
— Oh ! ... il s'est fait donner 50,000 francs?. . .
L'avocat. — Il les demandait... mais le tribunal ne lui en a donné que 5,000... et encore, c'est bien parce que c'était lui!...
Le monsieur de puovixce, coup (ïœil moins respectueux sur M. Trarieux. — S'il n'a eu que 5,000, c'est pas énorme!...
L'avocat. — C'est énorme à payer pour quelqu'un qui n'a pas d'argent... ce qui était en plein le cas du condamné... et monsieur Trarieux ne l'ignorait pas...
Le petit bonhomme découplé. — Que sale type!...
Le Giuxcnu. — Seulement, celte fois, son calcul a été faux! . . ila bienpalpéses 5,000 francs, mais ils ont été envoyés par un anonyme...
L'avocat. — Ah! oui!... au fait!... On n'a
jamais su qui?...
Le grinchu. — Mais si!... c'est une char-
mante femme qui n'en fait jamais d'antres... elle emploie toute sa grande fortune comme ça!...
Le petit bonhomme découplé. — G't' une j chic femme!...
Voix de monsieur Tr.\rieux. — « Une ma- « jorité clairvoyante de 480 députés a placé « au pouvoir l'homme nécessaire... »
Le petit bonhomme découplé. — Ben, pour un bassin, j' crois qu' c'en est un?... y a pas d'erreur ! . . .
Voix DE MONSIEUR Tr.vrieux. — « C'était un complot conte le cabinée... »
Le MONSIEUR DE PROVINCE. — Pourquoi ditil conte sans r...
L'avoc.s.t. — Et cabinée?... avec un accent aigu et deux e?...
Le Grinchu. — Bah!... il ne faut pas éplucher tant que ça!... d'ailleurs, s'il dit cabinée
A LA NEUVIÈME CllAMDRE 63
pour cabinet, il dit assais pour assez... ça se compense...
Voix de monsieur Trarieux. — « Ils sont « la violence sans scrupule, laissons leur « violence sans emploi... »
Le monsieur de province. — De qui parle-
t-ir:^...
L'avocat. — De La Ligue des Patriotes, probablement...
Le grinchu. — Le voilà qui se transforme en ministère public et qui requiert contre les autres Ligues, à cette heure!...
Le petit bonhomme découplé. — C'est rien rio'olo!...
Voix de monsieur Trarieux. — « N'est-ce « pas assez de l'exil d'un grand écrivain ; « n'est-ce pas assez que la mise en non acti- « vite d'un officier qui n'a pas cessé d'être
64 LRS IZOLÀTUES
« et (le rester un soldat, soldat de la justice « et du devoir... »
Le grinchu, rectifiant. — C'est pas la mise ei non activité, c'est la mise en réforme...
Voix dreyfusardes. — Bravo!...
Voix ANimREYFUSARDES. AsseZ ! . . .
Le petit bonhomme découplé, le poing dans la direction de la voix de M. Trarieux. — Vieux choléra!...
L'avocat, au monsieur de j)rovince. — Savez-vous qui est ce monsieur?... (// montre lin individu olivâtre, au nez^ mou dégringolant sur une moustache noire, à Vair effroyablement rasta.)
Le monsieur de province, cherchant à voir. — Où donc?...
Le petit bonhomme découplé. — Ça, c'est un marchand d' dattes d' la rue d' Rivoli qui s'aura cavale sans son turban...
Le monsieur de province. — C'est un Juû levantin, je suppose...
L'avocat. — ()n dit que c'est un Grec...
Le monsieur de province. — Est-ce que c'est une célébrité?...
L'.woc.vT. — Presque... mais seulement depuis qu'il fait de l'agitation pour Dreyfus et Picquart... il a, d'autre part, une sinécure quelconque, et il écrit des articles dans lesquels il nous apprend comment il faut prononcer les vers...
Le monsieur de province. — Grecs?...
L'.woc.vT. — Non pas, français!... en même temps que cet individu aide à déchirer notre i:>ays, il se môle de nous apprendre notre langue...
Le jeune homme blond. — Et on ne flanque pas tout ça à... la frontière?...
Le grinchu. — La frontière, c'est loin!...
Voix de monsieur Trarieux. — « On nous « a cherché une véritable querelle d'Alle- « mand... » {On rit.)
Le grixchu. — Monsieur Trarieux n'est pas l'homme des Allemands — qui d'ailleurs ne sont guère dans l'Affaire — mais l'homme des Anglais, qui la mènent depuis le commencement... d'accord avec Messieurs Clemenceau et Ribot, il travaille à nous démolir...
Le monsieur de province, effaré. — Ils y «^ parviendront...
Le grinchu. — J'espère que non!... mais enfin, il serait peut-être temps de les arrêter dans leur essor...
Voix de monsieur Trarieux. — « Les « Jésuites ne l'ont pas permis... »
Le monsieur de province. — Pourquoi ne parle-t-il pas des francs-maçons?...
Le grinchu. — Oh! francs-maçons ou jésuites, ça se vaut... Je déteste les uns comme les autres !...
Voix de monsieur Trarieux. — Je n'ai rien à ajouterrrr à...
Le petit bonhomme découplé. — En avant, r trémolo ! . . .
Le dreyfusard de marque. — Silence!...
Le monsieur de province, F air éperdu, étendant le doigt vers sa droite. — Qu'est-ce que c'est que ça?...
L'avoc.\t. — Ça?... où donc?... Ah!... c'est monsieur Joseph Reinach ! . . .
Le monsieur de province, terrifié. — Oh!!!!!...
Le petit bonhomme découplé, au monsieur deiwovince. — Hein?...
68 I.ES IZOLÀTRES
L'avocat, au monsieur de province. — Ah !.. . dame oui ! . . .
Le grinciiu, radieux. — On a beau y être habitué, c'est toujours drôle!...
Le monsieur de province, se remettant. — Il est quatre heures!... je vais être obligé de partir... et moi qui venais pour entendre François Coppée, Brunelière et Gavaignac ! . . . et Jules Lemaitre, donc!...
L'avocat. — Ça ne sera que demain, Jules Lemaîlre!...
Le monsieur de province. — Je reviendrai ! . . . mais c'est égal, ce monsieur Trarieux parle un peu longtemps!...
Le petit bonhomme découplé. . — Quel rasoir ! . . . et grotesque avec ça !.. .
YOIX DE MONSIEUR TrARIEUX. « Jo SUis
« tranquille!... On est tranquille quand on a « la conscience cà l'aise... »
Le grixchu. — Si sa conscience est à l'aise, ben, c'est qu'elle est grandement logée, voilà tout!...
22 avril 1899.
Chez un Dreytustird pratique.
Un cabinet de travail genre « cabinet de travail où on ne travaille pas ». Un certain luxe, plutôt de mauvais goût, mais qui veut être artistique. Température à faire éclore des vers à soie.
Le Dreyfusard pratique, assis au coin du feu, lit Le Figaro et s'interrompt à chaque instant pour regarder la pendule. Un domestique introduit un monsieur qui est, lui, un dreyfusard nuageux.
Le dreyfus.\rd tratique, bondissant. — Ah!
72 LES IZOLÀTIIES
Le dreyfusard nuageux. — Je suis eu retard?
Le pratique, qui semble déférent envers le Nuageux. — Du tout...
Le nuageux. — Si... je suis en retard d'une heure et demie... je le sais... mais il y
a, à être en retard, une sorte de volupté
{Voyant que le Pratique le regarde d'un air ahuri.) Oui... vous ne connaissez pas cette volupté?... c'est cependant une des plus réelles petites jouissances que...
Le pratique. — Vous avez lu la déposition Pioget?...
Le nuageux. — Oui... (// prend une petite statuette posée sur une table et la regarde attentivement.)
Le pratique. — Eh bien, (|u'est-ce (jue vous en dites?...
Le nu.vgeux. — Elle est jolie!... (// tourne
dans ses doifjts la petite statuette.) ma's c'est du truqué...
Le l'RATinuE. — Parbleu !...
Le nuageux. — Ah!... vous le trouvez aussi ?...
Le iMiATiouE. — Dame!... ca crjve les
yeux!.
Le nuageux. — Alors pourquoi l'avez-vous aclielée'?... (// pose la petite statuette sur ta table.)
Le i'hatioue. — Comment aclie... Ah!
ça!... de quoi parlez- vous?... moi je vous parle de la déposition du général Roget!...
Le nuageux. — Ah !.,. parfaitement !... Eh bien, mais c'est la déjtosilion d'un militaire...
Le puatique. — Et d'un jurisconsulte... et
elle contient des choses désastreuses pour
nous!...
74 LES IZOLÂÏRES
Le nuageux. — Mais non, mais non [...
pour eux...
Le pratique. — Ah !... alors vous trouvez que l'incident do I'oIjus Ilobin, par exemple, est l)on pour nous?... Je sais bien que nous avons quelqu'un pour le démcnlir, mais c'est égal... c'est une fâcheuse chose!...
Le nuageux. — Eh, mon Dieu ! tout dépend de la façon de la prenrlre, cette chose ! . . . il est certain que si on accepte comme possibles les allégations du général Rogcl, on est...
Le pratique. — Ratiboisé...
Le nuageux. — C'est cela même !... mais il ne faut pas les accepter comme possibles...
Le pratique. — Oh!... à présent, il ne faut plus compler imposer la légende de l'innocence!...
Le nuageux. — Que vous connaissez maï l'esprit humain !... Ceux-là qui ont cru croi-
ront... Si jo m'appliquais à démontrer aujourd'hui au nombre relativement considérable de personnes qui honorent... (// cher- L'he.) saint Joseph, par exemple, que ce samt n'a jamais, à ma connaissance, existé que dans leur imagination et que son histoire est l'élucubration d'un fantaisiste du temps, elles...
Le PRATIQUE. — Laissons saint Joseph, ({ui n'a qu'un lointain rapport avec l'Affaire, et constatons ensemble que nous n'avançons pas d'un cran... {confidentiellement.) et que l'arû-ent diminue...
Le nuageux. — On en retrouvera, de l'argent... on en trouve toujours!...
Le pratique. — Toujours !... Permettez...
Le nuageux. — Toujours du côté où nous sommes... [hautain.) CQii'eèi d'ailleurs pas mon affaire...
7G LEJ IZOLÀTriKS
Le puatique, respectueux. — Je sais, je sais !,,. mais mettez-vous à ma place'?.., (Le Nuageux le regarde avec dédain.) Je ne sais que faire?... La cause de la Vérité... (le Nuageux sourit.)\\en[ de faire une perte considérable... et cela au moment même où la loi de dessaisissement va nous obliger à de nombreux sacrifices !... Je ne sais si les héritiers de la très regrettée Baronne marcheront comme elle, dans le sentier de la vertu...
Le nuageux. — Il est probable qu'ils préféreront faire la noce!... je comprends d'ailleurs ça ! . . .
Le pratique. — D'autre part, le fond même de notre plan d'attaque se trouve atteint de ce fait que la déposition Roget prouve clairement que le bordereau est bien de Dreyfus... quoi que puisse dire Esterhazy...
CONCILIABULR l /
Le nuaCxEux. — On n'en doutait pas !...
Le pratique. — Vous et moi, non !...
mais la masse doutait...
Le nuageux. — Croyez-vous que la masse ait encore cette charmante candeur?...
Le pratique. — Je le crois, et c'est pour ça qu'il faut trouver un moyen de rétablir les choses dans leur état primitif...
Le nuageux, inquiet. — Vous ne comptez pas sur moi pour ce faire, j'imagine?...
Le pratique, convaincu. — Oh! non!...
certainement non !... je voulais seulement vous demander votre avis sur un point déterminé?...
Le nuageux. — ...
Le pratique. — Faut-il, oui ou non, étant donné le caractère de la déposition Roget, abandonner l'argument du bordereau?...
Le nuageux, haussant les épaules. — Il y
a ])eau temps qu'il est abandonné, l'argument du bordereau!...
Le PRATinuK. — Tacitement, c'est vrai... nous ne marchions, effectivement, que sur l'illégalité..., mais il n'y a pas eu, quant à l'abandon définitif de l'argument, d'accord formel...
Le nuageux. —
Le pratique. — Je crains même de voir, si on touche directement à cette question, le parti se scinder...
Le nuageux. — Il aurait tort !...
Le pratique. — Cependant Moch affirme que...
Le domestique, entrouvrant la porte. — C'est monsieur Umanither qui demande si Monsieur reçoit?...
Le pratique. — Faites entrer !... (agacé.)
CONCILIABULE /il
Ah ! . . . c'est embêtant ! ... il ne va i)ius y avoii' moyen de causer!...
Le nuageux, étonné. — Tiens!... je le croyais avec nous Umanitlier !... je croyais même qu'il casquait généreusement?...
Le pratique. — Oui... mais c'est un gobeur!... il est de bonne foi !... alors c'est très gênant... on ne peut pas parler librement...
Le domestique introduit le dreyfusard gobeur.
Le PRATIQUE. — Gomme c'est aimable de...
Le goreur, très ému. — C'est que j'ai tenu à vous voir au sujet des dépositions du général Roget. . .
Le pratique, air à la fois surpris et indifférent. — Des dépositions Pvoget?... vraiment?... pourquoi donc?...
Le goreur. — Mais... parce qu'elles m'ont troublé... la seconde surtout...
Le nuageux. — Allons donc!... des blagues!... et, circonstance aggravante, des blagues de militaire ! . . .
Le gobeur. — Des blagues... {Incertain.) vous croyez?... C'est que l'histoire de la robe rouge de monsieur Bertulus, par exemple, est absolument vraie... Quand je dis vraie, je ne parle pas de son entrevue avec le colonel Henry... mais devant moi, il a tenu un propos analogue dans un salon antidreyfusard...
Le pratique et le nuageux, reculant leurs fauteuils pour sHsoler du gobeur. — Ah!... vous allez dans des salons antidreyfusards ! . . .
Le gobeur, interloqué. — Mon Dieu!...
d'anciens amis...
Le PR.i^TiQUE. — Et vous dites que Bertulus?...
Le GOBEUR. — A fait sonner très haut le
sacrifice qu'il faisait à la cause do l'armée... la perte probable de sa robe rouge, étant donné que le gouvernement était à nous... alors, quand j'ai lu cette déposition de ce matin, et vu que ce ([ui concernait M. Bertulus était strictement exact...
Le pratique, l'air narquois. — Alors?...
Le gobeur, sincère. — Alors je me suis dit : « Il doit en être de même du reste!... »
Le pratique. — Pas un mot !. . . il n'y a pas un mot de vrai dans la déposition Roget...
Le codeur, tenace. — Mais si... il va l'histoire de la robe rouge sacrifiée... et aussi la réfiexion au sujet des accents... Un ami (|ue j'ai... un défenseur de notre grande cause, qui connaissait Dreyfus, a des lettres de lui...
Le pratique. — Eh bien?...
Le gobeur. — Eh bien, il y a des A ma-
82 LES IZOL.VTRES
juscules accentués... il ne les montrera pas, vous pensez bien, ces lettres... c'est une simple coïncidence évidemment...
Le nlwgeux, riant. — Évidemment...
Le pratique. — Évidemment... (Inquiet.) mais il vaudrait autant... Est-il riche?...
Le codeur. — Qui ça?...
Le pratique. — Votre ami... l'homme aux lettres?...
Le codeur. — Non... il n'a pas le sou... Pourquoi?...
Le pr.vtique. — Pour rien... [Un temps.) Dites-lui donc ({u'il devrait les remettre, ces lettres?...
Le codeur. — Les remettre?... à qui?...
Le pratique. — Eh bien, mais... à moi, s'il le veut?...
Le nu.\.geux, narquois. — Ne pensez-vous pas qu'il serait plus correct de les remettre
C0NCILIABUL1-: 83
à La Ligue des Droits de F Homme, par exemiJo?...
Le gobeur. — Mon Dieu !... je puis le lui demander... {Un temps.) C'est égal... celle déposition du général Pioget m'a porté un coup...
Le pratique. — Mais c'est absurde !...
elle ne tient pas deljout, celte déposition !... Bertulus vacrier... Moch n déjà aboyé...
Le GOBEUR. — Votre cliien!...
Le PRATIQUE. — Non, un ex-oflicier juif...
Le nuageux, toujours narquois. — Un exofticier juif!.. . son témoignage a certainement une grande valeur., , surtout dans l'Affaire...
Le goheur. — Ah !,.. j'aurais cru, au contraire, ({ue le témoignage d'un Israélite pouvait paraître intéressé et (|ue...
Le nuageux. — Ils sont, d'ailleurs, char-
84 LES IZOLÀTUES
mants, les ex-ofliciers juifs !... J'ai eu, grâce à l'Affaire, le plaisir de me lier avec l'un d'eux... moitié homme de cheval, moilié homme de confiance du liabbin, pour le compte duquel il travaille quelquefois... il dresse une bête difticile, ou livre des lettres confidentielles, avec la même grâce désinvolte, comme dirait Saint-Simon... Sans l'Affaire, je n'aurais pas eu Toccasion d'analyser ces èlres curieux... j'ai passé à cela des heures cx({uises et rares... je...
Le pratique. — Il faudrait pourtant convenir de quelque chose?...
Le gobeur. — Je ne demande pas mieux ! . .. je ne suis venu que pour ça... il faudrait trouver un moyen de prouver, ou du moins de démontrer d'une façon éclatante, l'innocence de Dreyfus...
Le nuageux, délibérément. — Oh!... Fin-
nocence!... (ahurissement du cjoheur.) Personne ne s'en inquiète, de rinnocence î...
Le pratique, vivement. — Parce que tout le monde y croit...
Le gobeur. — Ah !... à la bonne heure!... [Au Nuageux.) Vous devez avoir, vous qui vivez au cœur militant de nos troupes, des masses de preuves que Dreyfus est la grande et noble victime de la Piéaction?...
Le nuageux. — Certainement, nous avons des masses de preuves !... [Curieux.) — • Mais vous?... pounpioi le croyez-vous, que Dreyfus est la grande et noble victime de la Piéaction, pourquoi ?...
Le gobeur, avec simplicité. — Parce que vous me l'avez dit !... vous et aussi monsieur Yudasskuss... deux personnalités qui m'inspirent l'admiration et la confiance... {Le Nuageux s'incline.)
Le pratique, furieux, au domestique qui entre. — Va-t'on me laisser tranquille à la lin!...
Le domestique. — C'est monsieur le comte de Yudasskuss qui a quelque chose de très pressé à dire à Monsieur...
Le pratique, hondismnt. — Qu'il entre!... (// H élance au-devant du comte Yudasskuss.)
Le comte Yudasskuss, sans saluer personne. — Et pien?... nus foilà brobres!...
Le pratique. — Mais rien n'est si grave que vous paraissez le craindre...
Le comte Yudasskuss. — Bas si crafe!... Glié mé témanie alors ce qu'il fus vaut?... celte tébosition té Hochet est égrassanle !...
Le gobeur. — N'est-ce pas?...
Le comte Yudasskuss. — Barpleu!... — quand on fait tes tébositions gui sont fraies, mais tout on né beut pas brufor la férité, ché
m'en f... !... mais guand on lit les josses que lut lé monté beut fénir gonfirmcr,- c'est livvérrent!... Ainsi riiisloirelé la rope ruche!... elle curt les rues!... et nus safons pian gu'à nus il lisait la même josse, excebdé gué c'édait lé gondraire... il nus ragondait gué c'édait la tevvense té Bicguart gui lui vérait bertre sa rope ruche...
Le pratique. — Si on avait trouvé un moyen d'empêcher ces dépositions... celle de ce malin surtout !...
Le comte Yudasskuss. — 11 n'y en afait (ju'un, lé moyen... c'édait l'achéder lé chénéral Rocher?...
Le gobeur, effaré. — Oh !,..
Le comte Yudasskuss. — Fui... ché sais pien... ça né se bufait bas!.., bersonne n'a fulu se jarcher lé la nécociation... ber- -sonne !... Ch'ai eu enfie l'aller moi-même
chez lé cliénéral... et buis, ch'ai révléchi!.., ché mé suis lit : « Brends carte!... ce pon- « homme-là a arrêté Téroulete... toi, il fa « lé gasser les reins... y>
Le pratique. — Rien n'est désespéré...
Bertulus va démentir...
Le comte Yudasskuss. — Pien endenlu, qu'il fa témendir... mais ça né meddra bersonne lélans... dut lé monté sait pien gué c'est frai...
Le codeur, consterné. — Oh ! c'est frai !... {Se reprenant.) c'est vrai?...
■ Le comte Yudasskuss. — Tame !... buisgué c'est bur ça gué nus l'afons joissi, Perdulus !...
Le gobeur, anéanti. — !!!
Le Nuageux continue ses études et s'amuse infiniment. 16 avril 1899.
A LA FOIRE AU PAIN D'EPICE
Place du Trône.
Foule panachée. Ouvriers, em[)loyés, provinciaux, voyous, soldais, etc., etc.. Quelques gens chics venus pour voir « comment ça est ». Quelques rares bourgeois. Quelques liabitués.
Un voyou, à une petite ouvrière qui regarde couper du nougat. — J'vous en paierais ben, un' lichette... mais j'ai pas d' poussier...
La petite ouvrière, vingt ans, jolie et élé-
gatite dans une robe de quatre sous. — J' vous d'mando rien!... {Elle montre la femme en costume russe qui coupe du noufjat.) C'esL la marchaiule que j' regarde!...
Le voyou. — L'est pas si gironde qu' vous, pour sûr!...
La petite ouvrière, regardant la foule. — Y a du monde!...
Le voyou. — Gomme ça!... Si vous aviez vu la place y a un mois... c'est là qu'y en avait, un' grouillante !...
La petite ouvrière. — Qu'est-c' ([ue c'était?...
Le voyou. — G' tait 1' jour qu' Déroulède a voulu tirer 1' grosse légume à l'Elysée...
La petite ouvrière. — Oh! c' que j'aurais voulu voir ça!...
Le voyou. — Ça valait la course!... ah! j'ai bien cru ({u' ça y était!... c'est vrai
A LA FOIRE AU PAIN d'ÉPICE 91
qu' les Etoiles avaient pas l'air d' vouloir beaucoup s' carapater de c' côté-là... mais j' voyais Déroulède qui voulait, lui!... j' guignais son grand cor[)S, ses grandes quilles, ses grands ailerons et j' me pensais « L' grosse légume, 1' canasson, y va tout enlever!... »
La PETrrE ouvp.ièue. — Alors, v' s' êtes pour lui?...
Le voyou. — Foi oui!... mais c'est que d' puis que j' l'ai vu!.,, pac' que j' trouve qu' lui et qu' Marcel Habert, et qu' les ceuss qui marchaient avec euss ont des pus chouettes binettes qu' Loubet et qu' ses larbins...
La PETPrE OUVRIÈRE. — Vous l'aimez pas, Loubet?...
Le voyou. — Moi?.., pourquoi donc que j' l'aim'rais pas?,., j'avais pas d' Panama,
pour sûr!... Non!... y m' dégoûte, v'ià tout!... {Un temps) Voul' vous l'aire un tour d' massacre?... j'ai juste deux ronds pour v' s' offrir un panier d' balles?...
FoLLEuiL, qui arrive avec du Helder et M. Rupin. — La pauvre foire du Trône est toute bouleversée par cet horrible Métropolitain...
Monsieur Rupin. — Ça sera bien commode!...
FoLLEUiL. — Groyez-vous?...
Un Camelot, debout derrière une petite table couverte de fioles remplies d'eaux de nuances variées. — Voyez, Messieurs, voyez!... cinquante centimes le flacon au choix, voyez!... Cinquante centimes, le blond Titien! le seul qui donne cette admirable couleur d'or dont le peintre immortel animait ses tableaux... . Cinquante centimes, voyez,
A LA FOIKE AU PAIN d'ÉPICE 93
Messieurs, voyez!... Le noir Trarieux, le meilleur des noirs!... le seul qui ne blanchisse pas en vieillissant, le seul qui puisse lutter d'intensité et de solidité avec la nature elle-même!... Cinquante centimes!,..
Voyez, Messieurs, cinquante centimes!...
FoLLEuiL. — La voilà, la notoriété!.,, on commence par la teinture et on finit par la pipe...
Du Helder. — Tu penses que si nous revenons ici en 1900, nous trouverons des pipes Trarieux?...
FoLLEuiL. — Je ne le pense pas du tout!... Pour donner son nom à une teinture la notoriété suffît, mais pour donner sa tête à une pipe, il faut la popularité, et monsieur Trarieux (qui n'est pas protestant), n'est pas populaire pour deux sous...
Monsieur R.UPIN, — Il le deviendra...
LES IZOL.VTRES
FoLLEUiL. — Jamais de la vie ! il aura beau organiser des réunions avec des anarchistes gagés, et déamlnder avec eux par les rues, ça ne metti'a personne dedans!... Quoiqu'il fasse, il sera toujours l'agent du syndicat Cosmopolite cl jamais l'homme du populo!...
Monsieur PiUpin. — Ah! voilà qu'on va J)arler de l'Affaire ! . . .
Du Heldek. — Il y a un mois, à cette même place, nous avons bien espéré qu'on allait l'enterrer, l'Affaire?... n'est-ce pas, Folleuil?...
FoLLEun.. — Je ne peux pas dire que j'ai espéré... mais j'ai élé entraîné par la foi de Déroulède... j'ai marché derrière lui sans demander où j'allais... j'ai vécu quelques minutes étranges, au cours desquelles rien ne m'aurait arrêté...
Monsieur Rupin. — Au fond c'est de la
A LA FOIRE AU PAIN C EPICE
pure folie de marcher sans savoir où on va...
FoLLEUiL. — Mon Dieu! ceux qui ont suivi saint Louis en Palestine et Napoléon en Egypte ne devaient avoir qu'une idée plutôt amorphe de ce qu'ils entreprenaient...
Monsieur Rupin. — Alors vous comparez Déroulède à Napoléon et à saint Louis?...
FoLLEuiL. — Non, puisqu'il n'a pas l'éussi •cette fois-ci!... n'empêche que le jour où il me fera signe, il m'aura de nouveau avec lui...
Monsieur Rupin. — Moi, je me suis trompé le "23... je suis allé place de la Bastille... Oh!... j'allais en spectateur... en simple spectateur...
FoLLEuiL. — Qui serait devenu acteur si l'affaire avait marché... et, à ce point de vue, il est presque heureux qu'elle ait raté...
Monsieur Rupin. — Parce que?...
96 LKS IZOLÂTRES
F'oLLEUiL. — Parce que ça. nous a permis de nous compter... Si nous avions réussi, tous ceux qui traitent aujourd'hui Déroulède et Marcel Habert d'imbéciles ou de fous, ou de criminels, seraient occupés à lécher leurs bottes, alors nous ne connaîtrions pas les vrais bons...
h\ PETITE OUVRIÈRE, lauçant à loiir de bras (les halles sur les figures du jeu de massacre. — Eh! va donc, Zola!...
Le voyou. — Eh! va donc, Dreyfus!...
(// lance une balle.)
La PETITE OUVRIÈRE. — Oh! non!... faut pas cogner sur Dreyfus!...
Le voyou. — Pac' que?...
La PETITE OUVRIÈRE. — Pac' qu'il est en prison...
Le voyou. — V's' êtes pus chouette qu' Bibi!... j' vas du reste pus cogner sus rien...
A LA FOIRE AU PAIN d'ÉPICE 07
pendant qu' vous jouiez, j' viens cU trouver du turbin...
La petite ouvrière. — Où ça?...
Le voyou. — Ici!... 1' type qui ramassait les balles est malade... j' vas 1' remplacer jusqu'à tant qu'y r'vienne...
La PETrrE ouvrière. — Ah!... tant mieux, qu' vous ayez trouvé ça!... moi j' vais tirer encore un panier...
Le voyou. — C'est ça!... j' vous ramasserai vos balles...
Un ouvrier, à sa femme. — Avance donc ! . . . qu' nous allons pus avoir d' places ! . . .
La femme, qui remorque un gosse. — J' peux pas avancer pus vite, rapport au p'tit...
L'ouvrier. — Qu'est que c'est qu'il a, le p'tit?...
La femme. — L'est fatigué, Pardi ! ... et moi
98 LES IZOLÀTllES
aussi!... c' t' esciuiulaut d' trainep comme ça dans la foule!...
L'ouvRiErt. — La foule!... t'appelles ça la foule?... Ah! ben, si l'avais été ici l'aut' fois, c'est là qu' t'en aurais vu une, de foule!...
L\ FEMME. — Quelle aut' fois?...
L'ouvrier. — La celle d' Déroulède!...
La femme. — Ah! oui!... 1' jeudi qu' t'es rentré à onze heures du soir, qu' nous avions pas mangé... qu' t'avais dit qu' tu serais là pour six heures, que j' te croyais mort...
L'ouvrier. — N's avions attendu à la porte d' la caserne... ([u' nous voulions les voir sortir...
La femme. — Qui ça, les?...
L'ouvrier. — Ben, Déroulède et Marcel Habert!... nous pouvions pas croire qu'
A LA FOIRE AU PAIN D^ÉPICE 99
c'était vrai qu'on l's' avait arrêtés... s'pas, Henriol?...
Deuxième ouvrier. — Et ça y était tout d' môme!...
La femme. — Qu'est-c' que c'est qu'ils avaient fait?...
Premier ouvrier. — Y voulaient enlever Panama P""!...
Le gosse, — M'man?,.. qu*est-c' que c'est?... (7/ montre les colonnes de la 2)lace.)
La femme. — C'est des mâts...
Le gosse. — Qu'est-c' que c'est qu'y a d'ssus?...
La femme. — C'est des estatues...
Le gosse. — Les estatues d' qui?...
La femme. — J'en sais rien !...
Le gosse, àVouvrier. — P'pa?... c'est qui, les estatues qui sont d'ssus les mâts?,..
Premier ouvrier. — Les mâts?... quels
103 LHS IZOLÂTRES
mais?... (Le gosse montre.) G'csl pas des mâts?... c'est des colonnes !...
Le gosse. — C'est qui qu'est d'ssus?...
Premier ouvrier. — C'est des rois...
Le gosse. — Lesquels rois?...
Premier ouvrier. — J' connais point ces types-là!... f... moi la paix !...
Deuxième ouvrier. — Y en a un qu' c'est Louis IX...
Le gosse. — Louis IX!... et l'autre?...
Deuxième ouvrier. — L'autre?... j' sais pas!...
Le gosse. — C'est-y Panama I" qu'on parlait rt à l'heure?...
La femme. — Non...
Le gosse. — Ben, qui qu' c'est?..
Premier ouvrier. — Si on te 1' dirait, ça s'rait comme si qu'on t' le dirait pas...
Le gosse. — J' suis fatigué!...
A LA FOIRE AU PAIN d'ÉPÎCE 101
La femme. — Allons!... core un p'tit peu d' courage. . . nous v'ià bienlôl d'vant Corvi . . .
Deuxième ouvrier. — T' rappelles-tu quand c'esl qu' Déroulède a pris la bride au canasson?...
Premier ouvrier. — J' le crois que j' me rappelle ! . . .
Deuxième ouvrier. — S'il aurait réussi, toàt d' même?...
Premier ouvrier. — Ben, ça t' ferait un' belle jambe!...
Deuxième ouvrier. — Ça m' ferait pas un' belle jambe, mais ca m' ferait plaisir...
Premier OUVRIER. — Ah!...
Deuxième ouvrier. — Qu' j'ai un' vieille tante qui d'vait m' laisser ses sous...
Premier ouvrier. — Pis après?...
Deuxième ouvrier. — Apr^Js?... les a mis
102 LES IZDLVTRES
clans r Panama qu' a tout boulotte... et comme c'est Loubet qu'a empêché d'arrêter les ceuss qu' avaient volé...
Premier ouvrier. — On les aurait arrêtés qu' ça t'aurait pas rendu tes sous?...
Deuxième ouvrier. — Non, mais ça les aurait punis!... c'est toujours ça!... on s' contente comme c'est qu'on peut, s' pas?...
Le gosse. — C'est y qu' nous y sommes?...
Premier ouvrier. — Où ça?...
Le gosse. — Arrivés?...
Premier ouvrier. — J' sais pas!... j' sais pus rien!... tout est bousculé, avec ces saletés d' planches qui vous cachent tout !...
Deuxième ouvrier. — Si nous entrions là?... v'ià un panorama qui doit être amusant... tout r monde y entre... On y voit le « r' tour de Marchand... l'épisode d' la caserne d' Reuillv!... »
A LA FOIRE AU PAIN d'ÉPICE 103
Premier ouvrier. — Oui... allons voir ça!...
Deuxième ouvrier, continuant à lire V affiche. — « Déroulède et Marcel Haberl à la Conciergerie... les patriotes Millevoye, Georges Thiébaut, François Goppée, Drumont, Rochefort, Barrés, Galli, Lasies, Monleil, Dubuc, etc., etc.. »
La femme. — Y a beaucoup d' monde!...
et à l'aut', en face, y a personne... p'tct' qu' c'est qu' nous verrerions mieux?...
Premier ouvrier. — Oui, mais qu'est-ce que c'est qu' nous verrerions?...
Deuxième ouvrier, lisant :
« Le Martyr de l'Ile du Diable... La Vérité « en marche... les Gitoyens Zola, Trarieux, « Scheurer-Kestner, Labori, Joseph Rei- « nach, de Pressensé, Marins Tournadre, « Sébastien Faure, Zadoch-Kahn, Glémen-
« ceau, Yves Guyot!... les colonels Gordier, « Panizardi el Georges Picquart... »
Premier ouvrier. — L' fait est qu' y a pas foule ! . . .
Monsieur Piupix, regardant aussi Vaffiche. — A propos, le poursuit-on oui ou non, monsieur Trarieux?...
Du Helder. — Qui n'est pas protestant!...
M. Rupix. — Comment, qui n'est pas protestant?...
Du Helder. — Non, c'est jugé!...
M. Rupix. — Ah! par exemple!... j'étais convaincu que monsieur Trarieux était protestant!...
FoLLEUiL. — Il ne veut pas l'être!... mais il voudrait bien être poursuivi et il ne l'est pas. . .
Du Helder. — C'est contrarieux!... {Se reprenant.) C'est contrariant!...
FoLLEuiL. — Ni protestant ni poursuivi!...
A LA FOIRE AU PAIN D EPICE
lor.
Calvin et Les Droits de Ihomme ne s'en consoleront jamais!...
Le comte Abrahaxsox, s' approchant suivi de son secrétaire. — Ghe feux foir lé Banorama le TAwaire... ché barie gué ces varceurs mettent la moidié té l'archent gué nus leur fersons tans leurs boches et gué les beindures et les bordraits sont drès mal exégudés...
Le secrétaire. — ...
Le comte Abrahaxsox, apercevant la petite ouvrière qui continue à jeter des balles. — Diens!.,. elle est cholie, cette bédide!... (rès cholle... pien hapillée, ce serait une jarmante gréadure...
Le secrétaire. — ...
Le comte Abrahaxsox, à la petite ouvrière. — Cholie bédide vommel... (La petite ouvrière rit.)
lOu LES IZOLÀTKliS
Le comte Abrahansox. — Fus né rébontez bas?... est-ce qu'on né fus Ta bas til sufenl gué fus êdes cholie?...
La petite ouvrière. — Si!. .
Le comte Abrahansox. — Alors, burquoi cela fus vait-il rire?...
La petite ouvrière. — Parce qu'on ne me l'a pas encore dit dans cette langue-là!...
Le comte Abrahaxsox. — Est-ce gu'elle né Tiendrait bas mancher un pon bédit tîner, la bédide vemine?...
La petite ouvrière, riant. — Ça dépend avec qui?...
Le comte Abrahaxsox. — Afec moi...
La petite ouvrière. — A basles Youpins ! . . .
Le voyou, en fausset. — A bas les Youpins!...
3 avril 1899.