‹ Les Jacobins peints par eux-mêmes. Histoire de la Société populaire et Montagnarde de ProvinsChapitre 11 sur 19 · III · texte numérisé non relu

III

En attendant, le monstre court les champs.

26 vendémiaire an II (17 octobre 1793). — Avant la lecture du procès-verbal, un membre (( annonce avec la joie que tout homme juste et républicain doit éprouver, que la tête de l'Autrichienne, ci-devant reine de France, auteur de tous les maux de la nation, a sauté, en expiation de tous ses crimes )) I Celte nouvelle a été couverte à plusieurs reprises par les plus grands applaudissements.

Un membre fait remarquer combien il serait désirable que les rues aboutissant à la salle des séances de la Société fussent désignées par des dénominations nouvelles mieux en rapport que les noms actuels avec le caractère de leurs fonctions patriotiques.

Après discussion approfondie on arrête que :

I" La rue principale allant de l'extrémité de la rue du Val à l'église des Jacobins, quittera son nom de rue des Barbeaux, aujourd'hui de la Bibliothèque, et prendra celui de rue des Sans-Culottes.

2° Que les deux rues Sainte-Croix et chaussée Sainte-Croix prendront conjointement l'unique nom de rue des Montagnards,

lia LES JACOBINS PEINTS PAR EUX-MEMES

3" Que la rue Margot* prendra le nom de rue des Hommes-Libres .

Cet utile travail achevé, on chante des couplets de circonstance en réjouissance « de ce que la tête de Marie-Antoinette Capet a été fauchée par le glaive vengeur national )).

27 vendémiaire an II (18 octobre 1793). — Interdiction générale et définitive de toutes fonctions civiles aux ecclésiastiques. Voilà ce qui est demandé par la Société populaire, le curé de Saint-Ayoul, citoyen Lambert, étant secrétaire.

. Les séances se succèdent les unes aux autres avec une monotonie désolante. Toujours les mêmes dénonciations, toujours les mêmes démonstrations exagérées de sans-culottisme, toujours les mêmes déclamations emphatiques et théâtrales.

Parfois quelque incident amusant se détache de ce fond ennuyeux.

Un marchand de vins a eu le tort de bavarder trop facilement devant de jeunes volontaires. Ceux-ci, en vidant un verre à son comptoir, causaient de la loi du Maximum. Ils deman-

* Aujourd'hui Toussaint- Rose.

1793 ii3

(lèrent au commerçant quelle était son opinion sur cette question à l'ordre du jour, quel résultat cette loi amènerait dans son commerce. Le marchand répondit en riant que la loi ne lui causerait pas de tort, par la raison que si le vin ne pouvait plus être vendu que trente centimes le litre il mettrait de l'eau dedans et d'un seul litre en ferait deux. Graves paroles, dont le malheureux aura à se justifier. Un membre est chargé de faire l'enquête.

Et au milieu de toutes ces niaiseries les sentiments les plus généreux, l'esprit de solidarité, la fraternité souvent la plus touchante.

Exemple :

Un cultivateur de Gouaix est ruiné par un incendie. A cette époque les assurances n'avaient pas encore été inventées. Le désastre était irréparable. Aussitôt la Société ouvre une collecte pour venir en aide au sinistré. Cette collecte est renouvelée à plusieurs séances consécutives, tout le monde s'empresse de donner, et le résultat est assez appréciable pour soulager momentanément le malheureux.

Détail à noter. Au nombre des donateurs il en est un qui donne quatre boisseaux de blé. Pour un temps de disette, le cadeau était beau,

Il4 LKS JACOB[NS PEINTS PAU EUX-MKMIiS

surtout de la part d'un citoyen qui n'était pas cultivateur et qui par conséquent était obligé d'acheter ce blé pour le donner.

Mais c'est principalement dans les oflrandes d'un caractère patriotique que se manifeste cetle noble tendance de la population provinoise à la libéralité et au dévouement.

La Convention nationale, qui s'est donné pour mission de sauver la patrie par tous les moyens, a fait appel à la nation. Elle convie tous les citoyens français à venir en aide à la République au moyen d'offrandes en nature destinées à l'armée. Il va sans dire que dans cette occasion les sociétés populaires sont appelées à jouer un rôle considérable et que de toutes leurs forces elles cherchent à servir l'intérêt patriotique de la défense nationale. Leur influence est toute-puissante, et l'on ne sait ce que l'on doit le plus admirer ou du zèle qu'elles apportent à enflammer les citoyens, ou de l'ardeur que mettent les citoyens à répondre à leur appel. L'élan est unanime. Riches ou pauvres, tous donnent quelque chose. Sans doute parmi ces dons il s'en trouve beaucoup d'inutiles, quelques-uns de ridicules. Mais, en dépit de tout, pourrons-nous refuser nos applaudisse-

menls à ce concours de bonnes volontés, à celle fièvre généreuse qui au cri de la patrie en danger exalte l'âme de nos pères en ces jours terribles?

Le district offre au gouvernement un cavalier habillé, équipé et monté. C'est à qui offrira un don à ce cavalier. Le plus grand nombre des donateurs offrent une chemise, de sorte que le cavalier, en supposant que toutes ces unités lui soient effectivement attribuées, se trouvera au bout de peu de jours en possession d'un stock de chemises suffisant pour satisfaire aux besoins d'un régiment tout entier.

La citoyenne Finot est une indigente, tout au moins une ouvrière qui n'a que son travail pour vivre et qui en vit difficilement. Elle offre une chemise confectionnée par elle.

Mais en même temps que ces offrandes utiles, et devant lesquelles nous nous inclinons respectueusement, il en est d'un autre ordre que nous ne consignons qu'à regret et sous une impression pénible. Ce sont toutes celles qui affluent à la Société pour grossir les autodafés destinés dans la pensée de la nation à faire disparaître toutes traces de Y infâme féodalité . Que de richesses ont été alors dévorées par les flammes sans profit pour la République! Que

Il6 LES JACOBINS PEINTS PAR EUX-MÊMES

de documents historiques précieux ont été perdus par la stupidité et la folie de quelques énergumènesî

Même dans ces jours de despotisme populaire on retrouve encore, non sans un peu d'orgueil pour la nature humaine, des caractères fortement trempés et sachant défendre l'indépendance de leur pensée. L'exemple est hien extraordinaire.

Un canonnier demande la parole et l'obtient.

Ce canonnier s'étonne qu'un membre ait demandé que toutes les croix étant dans la ville fussent abattues. « Car, dit-il, les croix sont le signe d'un culte que le peuple a adopté, que la loi a consacré en décrétant la liberté des cultes, et, par conséquent, c'est au peuple, et au peuple seul, qu'il appartient de déterminer si les croix doivent être enlevées ou si elles doivent être maintenues. Vouloir les anéantir, c'est attaquer les droits et la souveraineté du peuple. »

Chose étrange, ce discours, si opposé à l'esprit montagnard, souleva les applaudissements de la Société et ceux des tribunes. On le jugea fondé sur les bons principes . C'était l'expression consacrée.

Songez que nous sommes, en ce moment, en

pleine Terreur. De nos jours, ce canonnier-là serait conspué.

28 vendémiaire an II (19 octobre 1793). — Un membre propose d'ouvrir la Société aux citoyennes qui solliciteront l'iionneur d'en faire partie en se soumettant aux épreuves statutaires.

La motion est appuyée et renvoyée au Comité.

29 vendémiaire an II (20 octobre 1793). — — Un citoyen propose qu'il soit (( décerné par la Société une couronne de chêne aux Montagnards de la Convention en reconnaissance des grands services qu'ils ont rendus et qu'ils continuent de rendre à la République ». Cette demande est couverte d'applaudissements.

Un citoyen, très connu pour son sans-culottisme et pour son assiduité aux séances, demande à la Société si elle veut bien le recevoir comme membre, mais en l'exemptant de payer la cotisation, ses ressources pécuniaires ne lui permettant pas cette dépense. On lui répond que le cas n'a pas été prévu par le règlement, mais que la question sera portée devant le Comité pour que celui-ci décide s'il n'y aurait pas lieu de réviser le règlement.

I l8 LES JACOBINS PEINTS PAR EUX-MÊMES

On communique une anecdote à la fois plaisante et patriotique. Un mariage a eu lieu à Sourdun. La mariée eut la charmante inspiralion d'attacher à l'arbre de la Liberté planté sur la place du village un ruban tricolore ofiert par elle, et, à la sortie de l'église, toute la noce se réunit autour de l'arbre et s'y livra à des danses et k des chants en l'honneur de la République. C'est d'un excellent exemple. Tout le monde applaudit.

Une affaire assez délicate. On sait que les détenus suspects ont été transférés au ci-devant couvent des ci-devant Jacobins. Cette maison — paraît-il — est d'une surveillance difficile en raison de la multiplicité des ouvertures sur la rue. Par suite de cette difficulté dans la surveillance, et aussi par suite de la bienveillance naturelle de son caractère, le citoyen Saussoye trouva le moyen d'introduire dans la prison des parents et des amis des malheureux détenus confiés à sa garde. Il eut la faiblesse de se laisser fléchir par des prières, et il commit cette infraction .à son devoir. Le fait ayant été révélé, puis avoué, le citoyen fut arrêté, puis incarcéré lui-même. Mais le citoyen Saussoye est membre de la Société populaire, et il y compte beau-

coup d'amis. Quelqu'un prend la parole à ce sujet et considère cette arrestation comme une offense à la liberté individuelle. Toutefois, après enquête, la Société apprend que Saussoye a réellement, et de son propre aveu, commis une faute, et que, d'ailleurs, la punition est douce puisqu'elle se réduit à une journée de prison. Là-dessus, on se calme.

I" brumaire an II (22 octobre 1793). — La Société entend la lecture de trois lettres à elle adressées par des citoyennes dont les maris sont détenus comme suspects. Ces citoyennes invoquent en faveur de leurs maris, absolument innocents, l'équité et la bienveillance de la Société. Ce sont :

1° La citoyenne Bellanger^ femme du citoyen Bellanger, pharmacien ;

2° La citoyenne Mlchaud^ femme du citoyen Micbaud, meunier au moulin de Saint-Ayoul;

3" La citoyenne Rousselet.

2 brumaire an II (23 octobre 1793). — Les lettres des citoyennes ci-dessus nommées ne sont pas restées inutiles. La Société populaire ne ferme jamais l'oreille aux récriminations qui lui paraissent fondées. Dès le lendemain, les citoyens Bellanger, Michaud et Rousselet se

trouvent inscrits sur la liste des détenus reconnus innocents et relâchés. Un grand nombre d'autres prisonniers partagent leur sort, et le secrétaire a raison de qualifier de mémorable (( cette séance qui a été remplie presque exclusivement par des actes d'humanité et de justice ».

Je remarquerai, à cette occasion, que mon grand-père, incarcéré le 5 octobre 1793, avait passé dix-huit jours en prison pour avoir signé la fameuse remontrance en date du 22 août. C'était payer un peu cher l'honneur d'avoir fait son devoir sans faiblesse.

Comme à la Société populaire les idées les plus disparates se succèdent les unes aux autres sans trait d'union, on ne s'étonnera pas de lire la motion suivante à côté de ce qui précède : On demande que désormais les membres de la Société ne puissent assister aux séances que coiffes du bonnet rouge. Au point de vue décoratif et pittoresque, il est certain que ce sera mieux que le bonnet de coton ou la casquette.

i brumaire an II (26 octobre 1793). — Des canonniers de l'armée révolutionnaire, admis à la séance précédente, expriment leur surprise d'avoir vu figurer au nombre des membres de

la Société populaire des prelres, des hommes de loi et des financiers. Sur la motion d'un membre, il est arrêté à l'unanimité qu'il sera fait une adresse à la Convention nationale pour solliciter une loi ayant pour but d'exclure des fonctions civiles et militaires, des assemblées primaires et des sociétés populaires :

1° les prêtres de tout culte, excepté ceux qui sont mariés ou qui iront aux frontières pour combattre les ennemis de la République;

2" les financiers et leurs agents ;

3" les membres de l'ancienne magistrature.

Sur la motion d'un membre, la rue des Cordeliers sera nommée désormais rue de Marat, la rue du Four-des-Reines prendra le nom de rue Lepellelier, et la rue des Allemands deviendra la rue J.-J. Rousseau.

A cette occasion il est permis de hasarder quelques réflexions critiques.

Pour la rue du Four-des-Reines on sent bien que la Société populaire croit faire acte de patriotisme en substituant le nom sacré d'un martyr de la liberté à un autre nom qui résonne mal à ses oreilles, celui de reine. Mais ces citoyens commettent une grossière confusion orthographique et ne se rendent pas compte que

122 LES JACOIJINS PEIM'S PAU EUX-MÊMES

la rue dont la dénomination actuelle les ofTense était, non la rue des Reines (reginarum), ce qui n'eût pas signifié grand chose, mais bien la rue des Raines (ranarum), c'est-à-dire des grenouilles^ signification parfaitement motivée par l'emplacement au milieu d'un marais.

La rue des Allemands avait l'avantage de rappeler les foires da moyen âge et l'époque de la splendeur commerciale de Provins. Toutefois, nous l'avouons, le nom de J.-J. Rousseau eut pu sans inconvénient être maintenu. De nos jours les édiles provinois ont préféré donner à cette rue le nom de Pierre Dupont.

Quant au nom de Maral, appelé à désigner la rue des Cordeliers, on se demande si vraiment la postérité ne lui eût pas préféré celui de Charlotte Corday. Mais cette glorification d'un monstre fut une folie douce et passagère, folie dont la noble enfant fut la complice inconsciente :

La justice du peuple en aurait eu raison.

Mais ton coup de poignard l'envoie au l^anlliéon^

(II. Ponsard, Char lutte Corday.)

Je rentre à la séance.

Une citoyenne détenue comme suspecte implore l'humanité de la Société populaire. Elle

est malade, et le régime de la prison compromet absolument sa vie. On fait une enquête immédiatement. L'enquête étant favorable aux déclarations de la plaignante, on fait droit à sa supplique et on l'autorise à rentrer chez elle pour s'y soigner à son aise.

Vous voyez qu'ils ne sont pas si féroces, nos Montagnards provinois.

C brumaire an II (27 octobre 1793). — Très malins, les frères de Montauban. Ils réclament une addition à la loi contre les émigrés. Ils désirent que l'on ne se borne pas à punir les Français qui ont émigré de fait^ mais que l'on punisse également les Français qui ont émigré d'opinion. Escobar eût dit d'intention.

Le citoyen docteur Naiidot* informe la Société que le nom de Y Hôtel-Dieu est changé en celui de Maison de Santé, et le nom de V Hôpital général en celui d'Hôpital national. Voilà de belles innovations !

Le citoyen Naudot propose, en outre, de

* Naudot (P.-J.-V.) docteur médecin, né à Provins le 27 août 1744, mort le 2 février 1800, Son portrait est conservé au musée de Provins. C'est la reproduction photographique d'un assez curieux dessin de madame Carie Yerncl, née Morcau.

débapllser la rue qui conduit aux eaax minérales et de lui donner le double nom de Pierre Legivre et Michel Lelong . « Car, dit-il, le premier a découvert nos eaux minérales. » Sur le second il se tait, et il ajoute que « tous les deux sont nés à Provins ».

Il y a dans ces courtes lignes plusieurs inexactitudes qui demandent à être rectifiées par respect pour la vérité historique.

1° Legivre n'a pas du tout découvert les eaux minérales de Provins. Il s'est borné à les faire connaître par son petit livre intitulé : Anatomie des eaux minérales de Provins (Paris, Loison, iG5/i). Il était né à Charly près Château-Thierry. Il n'était donc pas Provinois.

2" Michel Lelong est bien né à Provins. Mais, pas plus que son collègue et contemporain Legivre, il ne contribua à la découverte des eaux minérales de Provins. Il ne paraît même pas s'en être préoccupé outre mesure, ses ouvrages ayant pour objets ou la maladie vénérienne, ou des traductions diverses d'auteurs anciens, soit en vers, soit en prose.

Le médecin à qui Provins doit la découverte de ses eaux minérales fut Michel Prévost, né à Donnemarie-en-Montois. On ne s'explique vrai-

ment pas pour quel motif le docteur Naudot, auteur lui-même d'un travail sur les eaux de Provins (1779), a conçu la pensée de faire donner à une rue les noms de deux médecins également étrangers à la découverte de nos eaux, au lieu de proposer le nom de celui à qui Provins les doit.

J'ajouterai que la reconnaissance des contemporains s'était exprimée d'une façon bien large et bien honorable pour l'inventeur de nos eaux minérales. En effet, non seulement la fontaine fut appelée fontaine Saint-Michel en souvenir de lui, mais le <( maire et les échevins lui accordèrent l'exemption des tailles et des logements des gens de guerre, dans une assemblée tenue à l'hôtel de ville le 6 août i65i, en consentement des habitants, et pour jouir, par lui et sa veuve Anne Guérin après lui, de ces privilèges, il en fut passé contrat le 7 du mois suivant, lequel fut enregistré au bailliage le 27 septembre de l'an i653 ».

(Voir Dissertation historique sur les eaux minérales de Provins, par le s' N. Billate, 1788.)

Parenthèse fermée, je rentre en séance.

Grosse dénonciation. Le commissaire chargé de la vérification des souliers fabriqués pour

l'Elat, en faisant son inspection chez le citoyen ***, cordonnier, a trouvé des souliers défectueux et les a refusés. C'est bien. Mais ce même commissaire, soigneux défenseur des intérêts de la patrie, a songé aux siens en rachetant à bas prix ces souliers déclarés par lui défectueux, pour les revendre à l'administration comme s'ils étaient excellents.

L'affaire est renvoyée au comité.

Très sage mesure relative aux chants patriotiques. La Société semble vraiment quelque peu scandalisée de l'abus que l'on en fait. Désormais on ne chantera plus que les décadls. Trois fois par mois ce sera suffisant.

9 brumaire an II (3o octobre 1793). — Un citoyen perruquier avait hérité de son père le nom odieux de Leroi. Pour un sans-culotle c'était inadmissible. Il demande à troquer patriotiquement ce nom abhorré contre celui de Marat. A la bonne heure.

Un vieux patriote de Fontaine-Riante, que nous retrouverons souvent dans ces pages, se déclare prêt à verser son sang pour la patrie à l'imitation de Marat!... On l'acclame, mais aucune Charlotte Corday ne se présente pour le satisfaire.

Un despote en bols est déposé sur le bureau pour être brûlé comme tous les autres souvenirs de l'infâme royauté. Archéologie et sansculottisme sont choses différentes.

lo brumaire an II (3i octobre 1793). — Le citoyen Duporlail complimente la Société pour les mesures prises par elle et qui ont eu pour objet d'exclure de son sein tous les éléments impurs, notamment les prêtres, lès ci-devant nobles et leurs ci-devant agents, et les financiers. 11 fait jurer haine aux tyrans, aux modérantistes, etc. Il obtient un beau succès.

On annonce la nouvelle de la condamnation à mort des Girondins. L'enthousiasme est général. On propose une fête pour célébrer cet heureux événement.

12 brumaire an II (2 novembre 1793). — (( Les membres de la commission municipale, sur la réquisition du procureur de la commune, arrêtent, sur le vu du décret de la Convention nationale qui ordonne l'insertion au Bulletin d'une motion tendante à obliger tous les citoyens à se tutoyer réciproquement, suivant et ainsi que le prescrivent les règles de la langue française^ que les membres de la commission municipale qui manqueront à ces règles à l'égard de leurs col-

lègues seront sur-le-champ rappelés à l'ordre

par le président. » (Voir Archives municipales.)

Bien que ce petit arrêté n'ait aucune relation fdiale avec la Société populaire, je n'ai pu résister à la tentation de le glisser ici à son ordre chronologique, tant il m'a paru amusant.

19 hrumaire an II (9 novembre 1793). — Enfm les bustes si longtemps attendus sont dans nos mursl C'est grâce au citoyen Rousse- Un que la Société va les posséder. On le supplie de rester quelques heures à Provins pour assister à l'inauguration.

Le citoyen Rousselin, qui assiste à la séance, est témoin d'un incident bien fait pour attendrir son cœur de bon sans-culotte.

Le citoyen Pichon, ci-devant curé de Cucharmoi, monte à la tribune. A la face de tous, il répudie son passé, il regrette d'avoir consacré à l'Eglise les plus belles années de sa vie, « d'avoir vécu trop longtems dans un état de stupeur et de fénéantise en se livrant au culte des autels ». Il veut consacrer le reste de ses jours à la patrie. Dès cette heure il abjure la prêtrise et il dépose sur le bureau ses lettres de prêtrise pour être brûlées avec tous les autres témoins de la féodalité.

Une immense acclamation salue cette déclaralion patriotique. Séance tenante, on décide que le citoyen Pichon, qui n'avait été exclu de la Société qu'au titre de curé, est réintégré dans sa qualité de membre.

Le citoyen Lelondeur, ci-devant curé de Soisy , ayant, lui aussi, abjuré la prêtrise, reçoit également les applaudissements de la Société, et l'accolade du président.

20 brumaire an II (10 novembre 1790). — Le citoyen Pichon, ex-curé, prend de nouveau la parole. 11 développe les raisons de sa conduite. Il fait une profession de foi tout à fait explicite et s'exprime en disciple très éclairé, et en apparence très sincère, de la philosophie de J.-J. Piousseau. En réalité, il n'a été curé que quatre années. Il est donc fort jeune et il a le temps de réparer son erreur de jeunesse. Désormais il travaillera de ses mains, il exercera un métier pour vivre. L'enthousiasme du public n'a pas de bornes. La Société électrisée vote l'impression de ce discours pour qu'il soit envoyé à toutes les communes du district et à toutes les sociétés affiliées.

Pour perpétuer le souvenir de ce grand jour on décide que les deux vers suivants du Maho-

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met de Voltaire seront inscrits sur les murailles de la salle des séances :

Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense; INotre crédulité fait toute leur science.

Enfin on procède à l'inauguration des bustes nouvellement reçus et installés.

Trois discours sont successivement prononcés, l'un pour louer Brûlas, l'autre pour honorer Lepelletier, et le troisième pour glorifier Marat. Triomphe en trois actes.

Là-dessus on lit une lettre de la Société mère félicitant sa fille, la Société de Provins, de sa régénération.

On décide d'envoyer à la Convention une adresse de félicitations à l'occasion de l'énergie qu'elle a déployée contre les conspirateurs traîtres à la patrie (les Girondins).

27 brumaire an II (17 octobre 1793). — La séance débute par une idylle. Quatorze jeunes Provinoises ont tressé des couronnes destinées aux bustes dont on a lu l'inauguration solennelle. Ces jeunes filles sont admises dans la salle des séances et s'avancent processionnellement (tant pis pour le cléricalisme de l'expression), puis, d'un pas majestueux (sic).

vont déposer sur les (( leles des trois saints» nouveaux des couronnes tressées de leurs mains.

Cette petite scène se termine, cela va sans dire, par la Marseillaise chantée par tout le monde.

L'exemple du ci-devant curé de Cucliarmoy est imité par un certain nombre d'ecclésiastiques de la région.

Le curé de Lours, le prieur de Sourdun^ ainsi que son vicaire, renoncent à la prêtrise. Le curé de Saint- Ay oui, le citoyen Lambert, bon sansculotte, du haut de sa chaire déclare à ses paroissiens que, au lieu de perdre leur temps à l'église, ils feraient bien mieux de fréquenter les séances de la Société populaire, oii ils puiseraient les principes de la plus saine morale.

Les dons pleuvent. Dons en nature, tels que chemises, serviettes pour bandages, bas de laine ; dons en espèces. Femmes, fillettes, citoyens et jeunes garçons, tous rivalisent de bonne volonté dans le sacrifice. C'est un spectacle qui repose des déclamations oiseuses.

i*^"^ frimaire an II (21 novembre 1793). — Un peu égoïste, la Société.

Le son des cloches appelant les fidèles aux

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exercices religieux trouble ses réunions. Elle exige que les cloches se taisent.

Mais, d'autre part, les cloches lui sont fort utiles pour appeler les citoyens à ses séances. Elle arrête, en conséquence, que les cloches sonneront pour elle seule et non pour les autres.

Un peu égoïste, la Société.

Un canonnier, qui paraît au courant du progrès, informe la Société que le ci-devant signe de croix a été remplacé et républicanisé. On lui a substitué (( celui au nom de Marat, Lepellelier,. la liberté on la mort » (sic). C'est bien long à prononcer.

Je copie textuellement ce qui suit.

(( Le premier enfant à qui fut donné le nom de Marat est (sur l'invitation antérieure du président) présenté à la Société par sa nourrice. Le président, au nom de la Société, lui donne le baiser fraternel. »

Voici les informations précises que j'ai relevées à cette occasion sur le registre de l'état civil de la ville de Provins :

Le lo" jour de la 2" décade du i" mois de Fan 2 (lisez : 20 vendémiaire an II — 11 octobre 1793), présentation d'un enfant, du.sexe

masculin, ayant pour père Louis Regnault, manouvrier, et pour mère Marie-Anne Mesquin. Les parents ont donné à cet enfant les prénoms de Louis-François-Mara/.

C'est le premier Marat provinois, celui dont il est question ici. Mais Provins en connut d'autres.

Je noterai à la date du i8 nivôse an II (7 janvier 179'!) un second petit MarciL fils de Cartier, jardinier; et à la date du G fructidor an H (23 août 1794), un troisième petit Marat, fils de Chauchet, compagnon tanneur.

Le 9 thermidor put seul mettre un terme à celle invasion maratiste.

A litre de pure curiosité, j'ajouterai à ma collection deux jumeaux présentés par Beaujan, garde-moulin, le 20 prairial an II (i i juin 179/i), et auxquels leur père a donné plus ingénieusement et plus patrioliquement les prénoms de 7?arra et de Viala,

2 frimaire an H (22 novembre 1793). — Séance remarquable, ne fût-ce que par la longueur des discours qui y sont prononcés.

Le citoyen Camus*, député de la Convention

* Camus (Armand-Gaston), avocat, i74o-i8o4- H était en mission au moment du jugement de Louis XVI. Il écrivit

nationale, est arrivé a Provins en qualité de commissaire.

Convocation extraordinaire.

Le citoyen Camus donne de grands éloges à la Société, et, après avoir provoqué par sa rhétorique les plus chaleureux applaudissements, il fait voter un certain nombre de propositions, dont la suivante est à retenir :

(( La Société populaire invitera le comité révolutionnaire à envoyer au comité de sûreté générale de la Convention :

c( 1° La liste des contre-révohitionnaires arrêtés dans le district de Provins, afin que ceux-ci soient traduits au tribunal révolutionnaire;

(( 2° celle des modérés, pour qu'ils soient condamnés à une détention qui n'ait de terme que la paix ;

(( 3° celle des citoyens incarcérés sans motif légitime^ afin qu'ils soient mis en liberté.

(( C'est ainsi que le crime recevra sa punition, que le modérantisme sera mis dans l'im-

qu'il volait la mort sans sursis ni appel (i3 janvier 1793). Envoyé auprès de Dumouriez comme commissaire, il fut arrêté par ordre du général et livré aux Autrichiens. Il devint membre de l'Institut, président du Conseil des Cinq -Cents. Il mourut archiviste général. C'était un fort savant homme.

puissance de nuire, et que 1 innocent ne sera pas confondu avec le coupable. ))

Aux applaudissements de la Société et des tribunes, la proposition est adoptée.

Le citoyen Camus ne ménage pas les louanges à l'adresse des Provinois. Il les félicite d'avoir, cédant à des exhortations successives^ rallumé chez eux le foyer du sans-culottisme prêt à s'éteindre, de s'être élevés à la hauteur des événements, de s'être comportés en vrais républicains ennemis du modérantisme et dévoués à la cause de la défense nationale. Il proclame que le district de Provins a fait preuve du plus louable dévouement en se conformant strictement aux ordres du comité de sûreté générale pour l'alimentation de Paris. Il fait remarquer fort judicieusement combien cette grosse question de l'alimentation de Paris a d'importance pour la République tout entière. (( Car, dit-il en substance, n'est-ce pas Paris qui a fait la Révolution.^^ N'est-ce pas Paris qui l'a soutenue dans sa marche progressive .^^ N'est-ce pas à Paris que l'on doit toutes les grandes journées révolutionnaires, toutes les insurrections, en un mot chacune des étapes successives par lesquelles a passé la Révolution avant d'arriver au

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point 011 nous la voyons aujourd'hui? Sauver Paris, qui est la tête, n'est-ce pas sauver le corps tout entier, qui est la République ellemême? »

L'impression du discours du citoyen Camus est votée à l'unanimité*.

4 frimaire an II (2/i novembre 1793). — La Société entend une réclamation absolument sage. Un citoyen monte à la tribune et fait remarquer que le buste d'Hébert, c'est-à-dire du Père Dachesne, n'est vraiment pas à sa place sur le bureau du président. On a mis là ce buste par reconnaissance pour le donateur. Mais, vraiment, la personnalité du Père Duchesne ne mérite pas cette place d'honneur, surtout en regard des bustes des grands hommes aujourd'hui installés dans la salle. Le citoyen demande que ce buste soit rendu au donateur avec tous les remerciements convenables. La Société approuve et décide la disparition du buste d'Hébert.

* Extrait des registres des délibérations de la Société populaire de Provins.

Séance extraordinaire du duodo frimaire, l'an II de la République une et indivisible.

A Provins, de l'imprimerie Michelin pcrc, imprimeur de la Société populaire.

La société est tellement nombreuse aujourd'hui, et ses séances sont tellement suivies par ses membres et' par le public, que le local devient insuffisant pour une telle alïluence de personnes.

On agite la question de savoir si la Société ne s'installera pas dans l'église Sainte-Croix, où elle serait plus à l'aise.

Un citoyen monte à la tribune pour dire que la citoyenne Dallé regrette que son quatrième fils ne soit pas encore cVâge à aller rejoindre à l'armée ses trois autres frères pour défendre la patrie. L'assemblée entière se lève comme un seul homme pour saluer de ses bravos cette magnifique communication.

On nous parle toujours des vieux Romains. Quelle mère romaine a jamais été plus patriote que cette Provinoise-là? Quel vers de Corneille est plus sublime que cette ligne de prose .^^

Ilélas I quel contraste honteux entre les jeunes gens de Saint-Brice et la citoyenne Dallé I Ces jeunes citoyens étaient au nombre de six pour concourir au recrutement de la cavalerie. Suivant le mode du temps, un cavalier devait être élu par les cinq autres. Or,

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(le ces six éligibles cinq sont célibataires, le sixième seul est marié et même père de famille. Groira-t-on que ces jeunes sacripants ont la lâcheté de se concerter entre eux pour nommer le malheureux père de famille et s'exempter eux-mêmes I

Le fait ayant été dénoncé à la Société populaire, celle-ci, obéissante une juste indignation, nomme quatre commissaires avec pleins pouvoirs pour faire casser cette élection.

Ajoutons tout de suite que l'administration, informée du scandale, avait déjà agi et annulé l'opération.

En regard de cette lâcheté, il convient de relever le fait qui suit.

Un canonnier de la première réquisition se lasse de l'inaction dans laquelle on le laisse. Il demande à la Société populaire de vouloir bien intercéder auprès du ministre de la guerre pour que les canonniers qui attendent leur mise en route soient promptement équipés et dirigés à la frontière, au lieu de perdre leur temps à Provins.

Le député Camus, qui applaudit à cette noble réclamation, promet son concours, aux bravos de toute la salle.

Je demande que ce souvenir historique soit

1793 iSg

porté en 1909 à l'ordre du jour du régiment en garnison à Provins à l'époque de la réception des bleus.

7 frimaire an II (27 novembre 1793). — La misère est grande dans le district. On nomme une commission de vingt-quatre membres pour parcourir les communes et distribuer les secours volés par l'administration municipale.

Une commission est nommée pour plaider devant qui de droit la cause des citoyens détenus dans les prisons sans motif légitime. Cette commission se rend auprès du tribunal révolutionnaire. La réponse est que le comité de surveillance a devancé le vœu de la Société populaire en envoyant une députation de son sein au comité de sûreté générale près la Convention, et qu'il augure de cette démarclie le plus heureux succès. Il demande à la Société de lui adresser une copie exacte des arrêtés pris par elle à la séance du 2 frimaire et relatifs à la question des détenus qu'elle regarde comme susceptibles d'être élargis. Il demande de ces détenus une liste complète. En résumé, le comité de surveillance* est absolument d'ac-

* La Société populaire de Provins avait créé deux comités de surveillance, dont l'un pour le quartier IVord et l'autre pour

laO LES JACOBINS PEINTS PAU EUX-Ml^MES

cord avec la Société pour mettre tout en œuvre dans le but d'obtenir la mise en liberté immédiate des détenus innocents.

On voit que, si les sans-culottes provinois ont été un peu lestes à faire emprisonner ceux qu'ils ont soupçonnés, en revanche ils savent s'unir pour plaider la cause de ceux qu'ils reconnaissent avoir été arrêtés injustement. Celte préoccupation les honore et les domine. 11 est peu de séances oii quelque membre ne demande ce qui a été obtenu en faveur des détenus innocents et ne se plaigne des lenteurs apportées à la mise en liberté.

Le défdé des dons continue sans interruption. Toujours des paires de bas, toujours des chemises, toujours des pièces d'argent, soit J pour les volontaires, soit pour le cavalier. ^

le quartier Sud de la ville. Le représentant Dubouchet réunit ces deux comités en un seul auquel il donna la dénomination de Comité révolutionnaire.

Le comité révolutionnaire de Provins comprenait treize membres, savoir :

Le président : Juel-Desjardins, ancien secrétaire du marquis de Ghanccnest. — Legrand, boucher. — Morin Laval, marchand de fer. — Moreau, cordonnier. — Berthelin, cordonnier. — Simon Jaucourt, tisserand. — Frisx, tailleur. — Philippe, vigneron. — Gergonne, arpenteur. — Golmet, notaire. — Pouplicr. — Fariat. — Privé.

Un citoyen fait des réflexions philosophiques sur la vanité des cérémonies qui accompagnent le mariage catholique. Il en rougit maintenant et, par expiation sans doute, dépose sur le hureau, à litre d'offrande patriotique, une pièce d'argent donnée par lui à sa femme le jour de leur union. Un autre va plus loin encore dans le sacrifice : il donne son anneau de mariage. L'offrande a, certes, plus d'intérêt au point de vue du sentiment qu'au point de vue de la valeur intrinsèque.

On se plaint que Provins manque de secours en cas d'incendie. Provins n'a pas de pompes. On demande : V que la ville se munisse de pompes à incendie; 2" que, par un arrêté, chaque maison de la ville soit obligée de posséder deux seaux à incendie.

Un ferblantier de Provins offre de fournir à la municipalité trois pompes à incendie pour le prix net de 4.000 francs, laquelle somme lui serait payée par annuités, en vingt ans, sans intérêt. Cette proposition est renvoyée à la commission municipale.

On lit un décret de la Convention conviant les citoyens à faire des dons en linge et vêtej ments pour les défenseurs de la patrie. La So-

l42 LES JACOBINS PEIJNTS PAR EUX-MÊMES

ciélé répond fièrement et légitimement à la Convention que la population de Provins n'a pas attendu cet appel, et que, depuis longtemps déjà, elle l'a devancé par sa générosité patriotique spontanée.

Et les dons de toute nature affluent au bureau, comme pour accentuer la sincérité de cette noble réponse.

lo frimaire, décadi i" an 2 (3o novembre 1793). — On se prépare pour la Fête de la Raison^ qui va avoir lieu le deuxième décadi du mois.

J'aime à relever dans ce fatras hétéroclite les nobles actions, les sentiments généreux. Dieu merci I ils ne sont pas rares.

On demande à la tribune des secours en faveur d'une pauvre femme dont le mari est à l'armée et qui est près d'accoucher. La Société discute sur les moyens de lui venir en aide. Un membre du bureau, allant au plus pressé, donne de sa poche un secours de cinquante francs pour subvenir, sans tant de chinoiseries administratives, aux besoins de la jeune citoyenne.

Une petite fanfaronnade, bien innocente, et qu'il faut pardonner à l'esprit du temps. Le

ministre de la guerre fait un appel aux citoyennes pour la confection de la charpie. La Société répond, un peu emphatiquement peutêtre, mais avec justesse, que depuis longtemps les citoyennes provinoises sont habituées à confectionner de la charpie pendant les séances de la société populaire (telles les célèbres tricoteuses), et même que, « si elles le font, c'est plutôt par pitié pour les pauvres soldats ennemis que pour nos propres soldats, car les nôtres savent vaincre et parer les coups ».

On lit une lettre du citoyen Opoix, député de Provins. (( Restez toujours républicains! » C'est tout. Le pauvre homme I

Le comité de salut public envoie à la Société une lettre. Il l'invite à lui adresser a une liste des hommes probes, vraiment républicains, instruits (c'est exiger beaucoup) et capables de remplir les places dans les différentes parties administratives de la République ». La Société arrête que les administrations du district, de la commune et du comité révolutionnaire seront invitées à nommer chacune deux de leurs membres pour se concerter avec deux membres de la Société populaire, à l'effet de remplir les instructions du comité de salut public, auquel

I^/i LES JACOBINS PEINTS PAR EUX-MÊMES

le travail sera adressé après que la Société populaire y aura ajouté son approbation.

On ne pouvait répondre avec plus de modestie et plus de bon sens au désir du comité de salut public.

Et les dons, les dons, les dons! Par curiosité j'additionne les chemises offertes à cette seule séance. J'en compte quatre-vingt-douze!

Au nombre des donateurs je relève avec un peu de curiosité le nom du citoyen Lucien liasson. Ce nom et ce prénom sont ceux du cuisinier de madame da Tillet. On peut croire qu'il s'agit ici de ce serviteur de la malheureuse femme qui ne devait pas tarder à être guillotinée*.

i3 frimaire an II (3 décembre 1793). — Et les dons, les dons, les dons! Cent sept chemises, presque autant de paires de souliers! Et des bottes de charpie! Une petite fille en apporte à elle seule un panier aussi lourd qu'elle.

Un détail montrera à quel point la Société est woXrci^ni populaire , Un membre monte à la tri-

* Madame du Tillet et sa femme de chambre furent les deux seules victimes de la Terreur dans notre district. La Société populaire fut absolument étrangère à cet événement.

bune et fait remarquer que la salle des séances est dans un état pitoyable et qui exige des réparations et des aménagements, mais que les ressources de la Sociélé ne sont pas en état d'y pourvoir. Il ne voit qu'un moyen pratique de sortir de cette difficulté, c'est de s'adresser directement au public, c'est d'ouvrir une souscription patriotique. A l'instant même, une somme de 2 53 francs est offerte et versée par les assistants.

Un petit incident divertissant :

La séance est troublée par un groupe d'écoliers venus à la séance comme on va au spectacle, dans l'unique but de s'amuser. Ils font du bruit et appellent sur leurs têtes les foudres du président. On profite de cette occasion pour arrêter que désormais tout enfant qui se sera rendu coupable du délit de chahut en séance, non seulement entendra prononcer publiquement son nom, ce qui sera pour lui une humiliation, mais, en outre, se verra interdire pendant huit jours l'entrée de la salle. Un censeur sera établi à côté du président, et deux autres censeurs seront installés dans l'intérieur de la salle pour faire le métier des maîtres-surveillants dans les collèges. On se demande pour-

l/i6 LES JACOBINS PEINTS PAR EUX-MÊMES

quoi on ne recourt pas au procédé plus simple d'interdire tout bonnement aux enfants l'entrée d'un lieu qui n'est pas pour eux.

17 frimaire an II (7 décembre 1793). — Le citoyen Michelin, imprimeur, livre à la Société populaire les quatre cents exemplaires du procès-verbal du 2 frimaire, exécutés par lui en vertu d'une décision de la Société.

En outre, il lui soumet un projet de diplôme pour la Société. On décide que, à cette occasion, le titre de la Société sera légèrement modifié. Au lieu de Société populaire de Provins, elle sera maintenant Société populaire et montagnarde de Provins,

Un membre a parcouru le district et constaté que, dans presque tous les villages, on se livre encore aux pratiques de la religion. C'est ce qu'il nomme le réveil du fanatisme. Il demande quelles mesures on pourra prendre pour combattre ces abus, contraires à la Constitution républicaine.

Un autre membre réplique que le plus sûr moyen d'anéantir le fanatisme, c'est de ne pas s'occuper de lui. Il ajoute que les fêtes civiques décadaires sont le meilleur agent de propagande anlicatliolique, parce qu'elles offrent au peuple

des attraits qui, peu à peu, le détournent de l'église.

Le même orateur rend compte à la Société du travail auquel s'est livré le comité révolutionnaire dans sa séance du i5 frimaire. Rien de plus intéressant que les informations qu'il donne à cette occasion. Pendant dix-sept heures le comité, aidé des citoyens qu'il s'était adjoints et qui appartenaient aux autorités constituées, a étudié les dossiers des détenus pour envoyer au comité de sûreté générale une liste équivalant à une sorte d'opinion préalable et motivée sur les différents degrés de culpabilité des personnes incarcérées.

De ce document il résulte que le nombre des détenus appartenant au district de Provins monte à i6o unités. Sur ce nombre, 34 personnes ont paru dignes d'être présentées au comité de sûreté générale, comme susceptibles d'être élargies sur-le-champ, et, en faveur de celles-là, le comité révolutionnaire de Provins réclame la mise en liberté immédiate.

Sur un plus grand nombre, le comité a été obligé d'ajourner sa décision, faute de preuves nécessaires soit pour combattre, soit pour détruire les accusations dont elles sont l'objet.

Enfin, le comité voit, non sans douleur, que la troisième classe des détenus, c'est-à-dire celle sur laquelle pèse l'accusation de modérantisme, ne peut rien attendre de la sollicitude du comité de sûreté générale avant la signature de la paix.

Dès que les conclusions de ce rapport sont proclamées, un sentiment généreux s'empare des assistants. On ne songe plus qu'aux moyens d'obtenir, dans le plus bref délai possible, l'élargissement des non coupables. Un membre, homme de cœur, le citoyen Privé, offre de partir immédiatement pour Paris en poste et à ses frais. Un autre sollicite l'honneur de l'accompagner. Pendant ces premiers moments, la Société offre le tableau de la plus touchante fraternité. On se réjouit ensemble, on se félicite ensemble de l'heureux succès des efforts communs, si près d'aboutir au résultat souhaité. Rendre la liberté à des innocents , quel triomphe I Hélas I aucun de ces hommes ne songe un instant que sans les délations, sans les dénonciations émanant de la Société, ces innocents n'auraient jamais été incarcérés.

19 frimaire an II (9 décembre 1793). — Le citoyen Ruffier, ce septuagénaire patriote de

Fonlaine-Rianle, regrette le dépérissement des foires, qui ont fait, durant plusieurs siècles, la prospérité de Provins. Il invite la Société à rechercher les moyens de remettre ces foires en honneur et d'en augmenter l'importance. Le citoyen RufTier fait acte de Provinois dévoué et intelligent, mais a-t il bien choisi son heure .^^

C'est demain que va être célébrée la fêle de la Raison. Toute la nation s'y prépare avec zèle, Provins avec enthousiasme. Un des commissaires chargés de l'organisation monte à la tribune pour prier les citoyennes de vouloir bien déposer leurs offrandes destinées à la décoration de la salle. A peine a-t-il ouvert la bouche que la tribune est envahie par une gracieuse légion composée des plus jolies Provinoises, toutes chargées de rubans aux trois couleurs. Le citoyen commissaire disparaît sous cette avalanche de rubans, la tribune et le président en sont inondés, aux applaudissements de toute la salle.

Il est bon de remarquer, en passant, que ces fabricantes de confetti appartenaient toutes à la haute classe provinoise de ce temps-là. Je citerai notamment les noms des citoyennes Thoré,

l5o LES JACOBLNS PEINTS PAR EUX-MÊMES

Poix et Siret comme ceux des familles les plus considérées*.

27 frimaire an 2 (17 décembre 1793). — La ville de Donnemarie-en-Montois est animée du plus mauvais esprit. Vainement Provins lui donne le bon exemple ; cette petite cité retardataire en est encore à obéir à des prêtres qui n'ont pas remis leurs lettres sacerdotales aux administrateurs et aux sociétés populaires de la République. La sagesse de la Société provinoise répare le mal dans les limites du possible. On envoie à Donnemarie des émissaires, et, grâce à la vigueur des mesures prises par ces citoyens, les habitants de la ville insurgée rentrent à peu près dans l'ordre. Toutefois il est entendu que ces pestiférés resteront l'objet d'une surveil-

* Moi qui ccris ces lignes en 1908, c'est-à-dire ii5 années après les événements que je raconte, je me souviens parfaitement de la dernière de ces dames. La vénérable madame Siret, restée veuve, parvint à un âge extrêmement avancé. Elle habitait sa belle maison de la rue Saint-Thibaut qui, après avoir abrité longtemps les sœurs Célestines, est devenue depuis quelques années un pensionnat de demoiselles.

Madame Siret était la belle-sœur du général Leherlon, de ce vieux grognard de l'Empire qui eut l'honneur de porter l'épée de Napoléon à la cérémonie funèbre de l'installation des cendres aux Invalides, le i5 décembre i84o. Il était âgé de qualreving-t-six ans.

lance palriolique. Suivant un orateur, ce n'est rien moins que la résurrection da fanatisme ,

Le septuagénaire Ruffîer, qui dans une précédente séance nous a déjà intéressés par un projet de rétablissement des foires locales, insiste aujourd'hui sur un autre projet d'utilité publique. Il demande que dans toute maison il existe, par mesure obligatoire, deux seaux à incendie pour que, en cas de sinistre, les premiers secours puissent arriver promptement. On se souvient que cette idée avait déjà été mise en avant par un autre membre. C'est que vraiment à cette époque les incendies à Provins paraissaient d'autant plus redoutables et plus fréquents que les moyens de les combattre à temps faisaient complètement défaut : ni pompes ni pompiers. En cas d'incendie sérieux, les habitants n'avaient qu'une ressource, c'était d'isoler à la hache la maison en flammes pour préserver les voisines.

Aussi est-ce à propos des incendies que s'exerce le plus volontiers la générosité de la Société populaire. A la suite d'un nouveau sinistre, une collecte est ouverte durant trois séances consécutives. Si pauvre que soit chacun dans ces heures de calamités nationales,

chacun donne suivant ses ressources et sans lésiner. La somme recueillie celte fois monte à 5oo livres, c'est-à-dire à i .000 fr. d'aujourd'hui. Serions-nous plus généreux à l'heure actuelle .^^

Un memhre lit VEptire au pape, poésie philosophique et antireligieuse par Cérutti.

Ce chef-d'œuvre d! éloquence et de morale, fondé sur les principes purs de la raison, est accueilli avec un enthousiasme indescriptible. Le succès en est tellement prodigieux que, à la demande générale, on arrête les résolutions suivantes :

1° UEpîlre au pape sera lue à chaque séance pendant huit décades consécutives ;

2° elle sera imprimée aux frais de la Société et distribuée par elle dans le peuple, en même temps qu'adressée à toutes les communes du district.

Trois membres des sociétés populaires de Donnemarie, Montereau et Melun, présents à la séance, prient le comité de ne pas les oublier dans leur distribution, tant cette pièce leur paraît propre à combattre victorieusement chez eux les efforts au fanatisme renaissant.

Un troisième hommage est rendu à la poésie de Cérutti. On décide que, dans l'intérêt de la

République, les derniers vers de sa pièce seront peints sur les murailles de la salle. On y joindra quelques vers de Voltaire, qui ont été lus avec succès par les citoyens Michelin et Marat, sociétaires, à la même séance.

En associant la poésie de Cérulli à celle de Voltaire, la Société faisait deux fois preuve de bon goût. Car Cérutti fut, comme on sait, l'ami de Voltaire, et son Epîlre au pape n'est autre chose qu'une imitation assez heureuse des épîtres philosophico-satiriques du Maître. Si plate qu'elle soit en général, on y relève plus d'un trait spirituel et quelques vers agréables. Je suppose que les vers de cette pièce qui auront été inscrits sur les murailles du lieu des séances sont les suivants :

Qu'importe, mes amis, au Dieu de l'Univers

Et vos opinions et vos cultes divers?

Ne vous égorgez pas pour sa plus grande gloire.

Ce que vous croyez tous est tout ce qu'il faut croire.

Tout ce qui vient de lui. Mais, pour ces visions.

D'imposteurs ou de fous tristes inventions.

Ces prétextes sacrés de vengeance ou de guerre.

Je veux, si je le puis, en délivrer la terre.

Je l'essaierai du moins. Malgré ma papauté.

Je suis homme, et je veux servir l'humanilé.

Telle est la couleur générale de cette compo-

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sition, plus intéressante au point de vue historique qu'au point de vue littéraire.

J'ajouterai un mot.

On trouve dans cette pièce un vers fort irrévérencieux, mais qui offre cette singularité de nous faire penser tout de suite au spirituel tableau de Gérôme intitulé les deux augures.

Deux prêtres peuvent-ils se regarder sans rire?

Il est extrêmement probable que jamais Gérôme n'eut l'occasion de lire YEpître au pape de Cérutti. Mais cette rencontre m,'a paru piquante à relever.

3o frimaire an II (20 décembre 1793). — La question des détenus revient sur le tapis. Elle n'a eu aucune solution. Les malheureux sociétaires qui, on s'en souvient, se sont si généreusement transportés à Paris pour solliciter du comité de salut public l'élargissement des non coupables, ont vu échouer leurs efforts. Soit qu'ils aient manqué d'adresse, soit qu'ils aient manqué de protecteurs assez puissants pour enfoncer les portes, il se sont vus repoussés partout. Leur rapport afflige la Société qui s'est vouée avec sollicitude à une cause si intéressante.

Dans celle conjonclure on juge opporlun de recourir à l'inlervention des dépulés de la Convention qui ont été nommés commissaires pour le département de Seine-et-Marne. Mais, après informations prises, on acquiert la cerlitude que ces députés sont encore à Paris, qu'on aura beaucoup de difficultés à les trouver, et que ce moyen même risque fort d'échouer. L'embarras est inextricable et chaque jour il s'aggrave, car plus le régime de la Terreur s'étend et se prolonge, plus le sort des détenus devient inquiétant.

On s'étonne que dans une telle circonstance les Jacobins provinois, si sincèrement animés du désir de sauver des têtes innocentes, n'aient pas l'idée d'utiliser le concours de leur député Christophe Opoix. Il faut conclure de ce fait que le citoyen Opoix ne jouissait d'aucune influence à la Convention, ou peut-être que le souvenir de son vote restreint contre Louis XVI lui commandait une extrême prudence dans ses agissements.

En présence de cette situation, la Société décide que toute nouvelle démarche sera suspendue jusqu'à nouvel ordre.

L'affiuence des dons est plus grande que ja-

l56 LES JACOBINS PEINTS PAR EUX-MÊMES

mais. Dons pour les volontaires, dons pour le cavalier, dons pour l'embellissement de la salle... chemises, bas de laine, souliers, assignats, argent, tout cela s'accumule sur le bureau du président.

Je me trompe.

Pour éviter l'encombrement, et par mesure d'ordre, on a installé plusieurs jeunes et jolies citoyennes devant une table avec mission de recevoir, d'enregistrer et de classer méthodiquement tous ces dons divers provenant de la libéralité inépuisable de la population.

Au nombre de ces dons, il en est un que je demande la permission de noter en passant, parce que le donateur est mon propre grandpère, et aussi parce que l'objet donné par lui est bien spécial. Je transcrirai textuellement la ligne :

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