‹ Les Jacobins peints par eux-mêmes. Histoire de la Société populaire et Montagnarde de ProvinsChapitre 13 sur 19 · POUR LE DÉPART DES JEUNES VOLONTAIRES DE PROVINS · texte numérisé non relu

POUR LE DÉPART DES JEUNES VOLONTAIRES DE PROVINS

Air : Jeunes amants, cueillez des fleurs.

Il va donc enfin arriver, Ce jour de peine et de tristesse Où vous allez vous séparer Des objets de votre tendresse !

Ne laissez pas dans ces instants Voir une âme insensible et dure...

Versés dans le sein des parents.

Les pleurs bonorcnt la nature.

Entendre les gémissements D'une mère tendre, éplorée, S'arracber des bras caressants D'une amante cbère, adorée.

Je ne puis blâmer la douleur Qui naît d'une source si pure...

On peut sans offenser l'bonneur Etre sensible à la nature.

Heureux et fiers d'avoir brisé Les fers de l'Europe asservie.

Et surtout d'avoir assuré Le bonbeur de votre patrie.

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Couverts de gloire et de Jauriers, Dus à la source la plus pure.

Vous reviendrez dans vos foyers Servir l'amour et la nature.

Il était impossible que dans une cii constance si solennelle on n'eût pas à relever et à saluer quelqu'un de ces traits de patriotisme dont nos pères étaient coutumiers. L'agent national monte à la tribune, et, après avoir répondu quelques mots émus au commandant des volontaires, il s'exprime ainsi :

(( Citoyens, qu'on cesse de nous vanter toujours ces Romains et ces Spartiates pour leurs vertus républicaines et civiques. Il n'est nullement besoin de remonter à travers les siècles pour rencontrer des exemples du plus noble et du plus pur amour de la patrie. Un de ces enfants que vous voyez là et qui partent pour la frontière, est venu me trouver hier. Il m'a dit qu'il partait tranquille, sachant que ses vieux parents recevraient pendant sa présence aux armées un subside de l'Etat, en vertu des lois républicaines récemment promulguées. «Mais — ajouta-t-il — si je ne suis pas tué à l'ennemi, dès que je serai de retour à Provins mon premier devoir sera de mettre mes père et mère en

état de remercier la patrie de ce soutien pécuniaire. Ce sera désormais à mon tour de prendre soin de mes parents par mon travail, et l'argent qu'ils touchaient en mon absence servira à d'autres. »

Ce jeune homme, dont la famille n'est pas éteinte à Provins, se nommait Claude Boyer.

L'agent national, visiblement grisé par l'enthousiasme général, déclare que, retenu par ses fonctions et ne pouvant pas se rendre aux armées, il veut du moins contribuer de sa bourse au soulagement des familles dont les enfants vont aux frontières. Il s'engage à servir une rente annuelle de i5o francs à la famille du jeune Boyer pendant tout le temps que le jeune homme restera au service de la patrie, et s'engage, en outre, dans le cas oii le jeune Boyer serait tué à l'ennemi, à continuer aux parents celte rente annuelle jusqu'à leur mort.

La Société, vivement émue, décide qu'envoi sera fait à la Convention nationale de cette noble et généreuse déclaration.

Aussitôt après, s'avance un groupe déjeunes fdles. Elles viennent offrir aux volontaires un drapeau tricolore brodé par elles. L'une d'elles, la citoyenne Dupont, parle au nom des autres.

iSa LES JACOBINS PEI^TS PAR EUX-MÊMES

Je copie textuellement sa harangue, qui vaut mieux par le fond que par la forme.

(( Citoyens, les Romaines et les Spartiates brodaient (sic), pour les guerriers que les destinées de leur patrie appelaient aux combats, quelque armure et y apposaient leur chiffre. Notre ambition est plus relevée. Nous ne voyons que notre patrie, et, si la faiblesse de notre sexe nous interdit de marcher avec vous à la victoire, au moins nous voulons faire hommage aux vrais républicains, aux braves sans-culottes de Provins, d'un drapeau qui doit les immortaliser à jamais dans les fastes de la République. Citoyens, c'est un tribut bien cher à nos cœurs. Puissiez-vous, pour compléter notre satisfaction, le rapporter couvert de lauriers, et pour trophée y peindre ceux des esclaves que vous aurez terrassés I Vive la Montagne, vive la République, vivent les sans-culottes de Provins! »

Le capitaine remercie au nom du bataillon et jure que tous ils seront fiers de vaincre ou de mourir sous les plis de ce drapeau.

Ensuite, le défdé commence.

Les tambours battent, et, en bel ordre, le bataillon sort de la salle, escorté jusqu'aux portes de la ville par toutes les autorités, par la

municipalité en écharpes et par la foule du peuple, aux accents de l'hymne des Marseillais et aux cris mille fois répétés de : Vive la République I

7 pluviôse an II (26 janvier 1794). — Au

inombre des personnes qui font des dons patrio- ^ tiques je me fais un pieux devoir de relever les noms qui suivent :

Angélique Marniau. A\ne Gaudron.

Victoire Langlois. Eléonore Besnard.

Anne Guileaume. Anne Fourcy.

Angélique Pigot. Sophie Colas.

Les dons varient de 5 à i5 francs. Toutes ces jeunes filles sont de Vulaines.

(( Elles observent, dit le secrétaire, que, étant toujours attachées à leurs chers amants, qui sont aux frontières, elles n'ont pas de plus

t grande satisfaction que celle de coopérer à leur soulagement, dans l'espérance que ces braves sans-culottes, revenant un jour couverts de lauriers, sauront les récompenser. Vive la République I ))

Après les jeunes filles, les garçons de Vulaines viennent, à leur tour, déposer leurs \ dons. (( N'ayant ni l'âge ni la force nécessaires pour partager avec leurs aînés l'honneur de

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combattre à la frontière, ils veulent du moins être au nombre de leurs bienfaiteurs. »

Est-ce que vous ne venez pas d'entendre deux couplets du Citant du départ?

Cette belle séance se termine par un acte un peu moins austère que les précédents, comme dans une soirée théâtrale bien combinée le vaudeville succède au drame. Une jeune et jolie citoyenne ayant chanté avec un vif succès une chanson patriotique, le président, partageant l'enthousiasme général, accorde à l'artiste l'accolade... fraternelle. Le geste paraîtra un peu en dehors des sévérités montagnardes. Mais bast I un président de club populaire est tellement accoutumé aux épines, qu'on peut bien lui pardonner de cueillir une rose en passant.

8 pluviôse an II (27 janvier 179/i). — Le choix du cavalier donne beaucoup de mal à la Société. Un citoyen s'est présenté, mais n'a pas été jugé assez bel homme. Les concurrents se font rares. Pour stimuler le zèle des amateurs, on publiera de nouvelles affiches et on fera tambouriner dans toutes les communes du district un nouvel appel avec l'avis que le cavalier recevra de la Société une gratificalion de 3oo francs.

lo pluviôse an II (29 janvier 1794). — On lit une lettre bien touchante.

Le citoyen Bellejoyeuse* informe la société que, par un acte de la commission provisoire, il vient d'adopter trois fillettes dont les père et mère sont chargés de douze enfants. La Société accueille par ses applaudissements cet acte de charité et décide que le citoyen Bellejoyeuse sera invité à venir au sein de la Société pour y recevoir l'accolade fraternelle du président.

A ce moment on fait savoir que le citoyen Bellejoyeuse est détenu.

La Société regrette de ne pouvoir le féliciter publiquement de son action généreuse, mais arrête qu'il en sera fait mention au procès-A^erbal.

Tout ce qui touche aux préoccupations agricoles mérite d'être relevé. Un citoyen dit qu'il est préjudiciable à l'agriculture de laisser subsister les garennes. Suivant lui, elles n'ont été créées et elles ne subsistent que pour le refuge et la propagation du gibier, et pour la plus grande satisfaction des ci-devant seigneurs,

* Belle- Joyeuse, ancien mousquetaire, propriétaire à Villiers Saint-Georges.

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comme pour le plus grand dommage des cultivateurs.

Il prononce à ce sujet un discours extrêmement curieux qui mérite d'être reproduit tel quel.

« Citoyens, nous avons terrassé le fanatisme, nous avons écrasé l'aristocratie. Mais il subsiste encore des restes de la féodalité, qui absorbent en partie les récoltes des cultivateurs. Ce sont les garennes, qui, faites pour le plaisir des cidevant, ne produisent rien et renferment des animaux qui s'engraissent de nos meilleures productions. Ce sont nos tyrans et nos ennemis qui ont inventé le plaisir barbare de la chasse pour enlever le prix des sueurs du pauvre. Ils ressemblent, ces monstres, au loup de la fable qui disait à l'agneau timide : (( Pourquoi vienstu troubler mon eau.^^ — Ce n'est pas moi, monsieur le loup, puisque je suis au-dessous de vous. » (Je dis monsieur, parce que ce nom ne convient qu'à des loups.) (( Mais, répond le loup, ce n'est pas toi, c'est ton frère. » Oyant cela, il le dévore.

(( Citoyens, voilà comme nous étions autrefois : nous étions les agneaux, et les ci-devant nobles étaient les loups qui nous mangeaient à

belles dents. Je demande donc que l'on avise aux moyens de détruire la garenne, et qu'on fasse servir le terrain pour un usage plus important, celui de produire des subsistances au lieu de repaire d'animaux qui ne vivent que pour nous les enlever. »

L'orateur était le citoyen Ruflier, ce vieillard de Fontaine-Riante dont nous avons souvent parlé. Son discours lui vaut une ovation, et sa motion est renvoyée au comité.

17 pluviôse an II (5 février 1794). — Le citoyen Camus, commissaire du comité de salut public, monte à la tribune. Il fait tout d'abord une petite réclame en faveur du Père Dachesne, le journal d'Hébert. Il affirme que cette feuille-là est la bonne. En revanche, il engage la Société à se méfier du Vieux Cordelier comme d'une feuille perfide et mensongère. La Société accueille avec dévotion les paroles du citoyen Camus, qui représente un pouvoir redouté. Ce sont pour elle paroles d'évangile.

On se souvient de la mésaventure et de la disgrâce du citoyen Brésager, chargé du pensionnat dans la maison de l'institut national de la commune de Provins. Le pauvre homme

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ayant élé amené à donner sa démission, on songe à lui donner un successeur. Le citoyen Garnier, par amour du bien général, et cédant aux instances de la commission municipale, consent à le remplacer dans ses importantes fonctions. La certitude de sa capacité et de son civisme déterminent la Société à le remercier de son consentement (sic) et à lui attribuer le traitement que touchait son prédécesseur. Ce traitement était modeste. Il se bornait à Coo francs par an.

Le sort des détenus innocents préoccupe toujours la Société, et ce sentiment est à sa louange. Le conventionnel Maure* étant en ce moment à Coulommiers, on décide qu'une délégation de deux membres lui sera envoyée pour l'invitera venir à Provins, dans le double but d'honorer de sa présence la fête du décadi prochain et d'entendre la communication de tout ce qui a été dit en séance en faveur des détenus innocents et des motifs qui plaident pour leur mise en liberté immédiate.

23 pluviôse an II (i i février 1794). — L'ar-

* Maure (Nicolas-Silveslre), épicier d'Auxerre : « Bientôt le Créateur ne recevra les hommages directs des hommes que sous la voûte hardie qu'il a construite. »

1794 iSg

rivée du citoyen Maure, représentant du peuple en mission, est saluée d'une manifestation imposante. Le président nomme une députation pour aller au-devant de lui et pour l'accompagner. Il entre dans la salle au milieu des applaudissements.

Il monte aussitôt à la tribune et déclare que pour accomplir la mission dont il est chargé il a besoin du concours des vrais républicains. Il demande à la Société de lui adjoindre comme collaborateurs douze membres choisis parmi les sociétaires les plus capables de lui venir en aide par leurs lumières et par leurs conseils. Une commission est nommée à l'instant.

Un membre demande que la chanson qui a été composée en l'honneur du citoyen Maure soit chantée, et que lecture soit faite du discours écrit pour le saluer. Le citoyen Maure répond qu'un vrai Montagnard est au-dessus de telles puérilités, et il s'oppose résolument au chant et à la lecture. Geste non banal.

2 4 pluviôse an II (12 février 1794). — Séance mémorable, et, comme le dit justement le rapporteur, jour glorieux pour la Révolution.

Par un sentiment d'une exquise délicatesse

et d'une bonté touchante, la Société, vraisemblablement prévenue d'avance de ce qui va se passer, a convié et réuni dans la salle tous les pères, mères et enfants des détenus.

Le citoyen Maure monte à la tribune et annonce à la Société qu'il vient de relaxer quatrevingt-douze détenus.

La salle éclate d'enthousiasme. C'est un délire de joie.

Maure ajoute que, malgré la liberté qu'il leur donne, il engage les bons citoyens à les surveiller.

Quant aux autres détenus, pour la sécurité publique ils seront gardés en prison jusqu'au jour 011 la liberté et l'égalité seront décidément consolidées*.

26 pluviôse an II (i/l février 179/1). — La Convention vient de rendre son fameux décret

* Suivant l'excellent travail publié par M. Delaforge (Mclun 1889) ®^ intitulé Seine-et-Marne au Tribunal révolutionnaire, le département de Seine-et-Marne a fourni à la guillotine durant la période de la Terreur un contingent de i8o tcles.

H faut remarquer que sur ce chiffre relativement énorme, Provins ne compte que 2 victimes : Lefevre, maréchal des logis, né à Provins, et Antoine Descomhes, né dans les environs de Provins. Toutefois, il convient d'ajouter à ces deux noms ceux de la comtesse da Tillet et de la femme Roland, née Clerse, sa femme de chambre, de Ghalaulre-la-Pelite.

sur la liberté des nègres. La Société adhère avec ferveur à ce geste philosophique et humanitaire plutôt que patriotique. Le citoyen Prévost, capitaine de gendarmerie, offre à cette occasion de donner à l'unique nègre que possède Provins un vêtement de sans-culotle. Un loustic ajoute (( avec la culotte ». On rit, mais on adopte.

En présence du citoyen Maure, un jeune Provinois de sept ans, le petit Victor Thomassin, récite les Droits de V homme. Sa manière intelligente de l'énoncer lui vaut les applaudissements de toute la salle. Le représentant, partageant l'enthousiasme général, demande à l'enfant qui est son instituteur.

(( Citoyen, répond le petit, c'est celui à qui vous avez donné l'accolade hier pour le dévouement avec lequel il s'acquitte de ses fonctions. ))

Là-dessus, le citoyen représentant adresse de nouvelles félicitations au citoyen Garnier et donne l'accolade à l'enfant au nom de la nation.

Le citoyen Garnier demande la parole.

(( Citoyens, dit-il en substance, mon jeune élève, en me désignant pour son instituteur, a dit une chose qui n'est pas tout à fait exacte. Savez-vous à qui nos petits Provinois sont rede-

vables de la pure morale civique dont ils sont animés? Ce n'est nullement à l'instituteur, pâle reflet de la Société montagnarde, mais c'est à la Société elle-même, d'où émanent directement, comme d'un foyer généreux, tous les principes du civisme le plus ardent. Oui, citoyens, grâce aux enseignements bienfaisants de la Société montagnarde, les enfants de Provins respirent dès le premier âge l'amour de la patrie avec l'air natal, et ils grandiront pour devenir sans eflbrt les fermes soutiens de la liberté et de l'égalité. »

Le citoyen Garnier se montra dans cette occasion orateur habile, et on lui fit une ovation pour sa rhétorique montagnarde.

Le citoyen Garnier avait débuté par la position de professeur ou instituteur à Rebais.

En 1793, il succéda à Daudanne, démissionnaire, comme directeur de l'institut national de Provins, lisez comme principal du collège. Sa nomination est du 6 mai 1793, an II.

Ce personnage paraît avoir été un habile. Après avoir exercé à Provins pendant dix ans les fonctions dont on l'avait investi, il dit adieu à l'Université et devint commissaire de police à Paris. Le musée de Provins possède du citoyen

Garnier un assez joli portrait qui le représente sous l'élégant uniforme de sa dernière incarnalion.

27 pluviôse an II (i5 février 179/i). — Séance (j'allais dire représentation) exclusivement enfantine. On y entend un certain nombre de collégiens chanter des chansons patriotiques. Le plus applaudi de ces jeunes ténors est le ciloyen Giiinet^ âgé de trois ans. Il chante, nous dit-on, avec beaucoup d'entrain et de patriotisme : Amour sacré de la patrie... Pauvre bébéi

Le citoyen représentant fait l'éloge de cet enfant, et il loue l'éducation civique que lui ont donnée ses parents.

28 pluviôse an II (16 février 179/4). — Le citoyen Maure fait ses adieux à la Société populaire et adresse des éloges à la population provinoise pour son dévouement patriotique et sa bonne tenue civique. Il se déclare satisfait, mais laisse entrevoir que quelques légers changements dans le personnel administratif seront nécessaires.

La Société prend l'habitude d'entendre de jeunes citoyennes chanter des couplets patriotiques. Le citoyen Maure ne paraît nullement

s'eflarouclier de celte addition à l'ordre du jour.

3 ventôse an II (21 février 179/1). — Enfin, la Société a un cavalier I C'est le citoyen Maginet, qui n'a pas plu du premier abord, mais qui, après s'être expliqué à la tribune, a fini par être admis. On ne lui a pas demandé s'il savait monter à cheval; c'était secondaire pour un cavalier jacobin. On l'a interrogé sur les Droits de r homme, et il a répondu d'une façon satisfaisante.

Maintenant il s'agit d'acheter un cheval. Deux membres sont nommés pour procéder à cette acquisition.

8 ventôse an II (26 février 179/4). — Le citoyen Charlet, cultivateur, ci-devant procureur de la commune de Provins, aujourd'hui détenu par suite d'inculpations diverses émanant de la Société populaire, envoie h celle-ci une lettre pour la solliciter de s'intéresser en sa faveur.

Mais le citoyen Charîet compte dans la Société trois ennemis acharnés : Vaiilcjeard, Rouge* ci Désert, dont l'autorité est considérable. On passe à l'ordre du jour.

* Rouge et Vaulgeard étaient tous deux professeurs à l'inslilut national et prêtres.

1794 igS

Les Jacobins de Provins sont aussi implacables pour leurs ennemis que les Jacobins de Paris.

On peut lire, au sujet de celle aflaire, une très curieuse pièce intitulée exactement : Justification et demande de mise en liberté par Charlet, citoyen de Provins, cultivateur, cidevant procureur de la commune ( brochure de 34 pages, imprimée à Melun, de l'imprimerie Tarbé et Lefèvre-Comigny, Fan II de la République).

Les conclusions du mémoire justificatif du citoyen Cliarlet sont de nature à lui concilier la sympathie. Il dit en substance :

(( J'ai eu pour ennemis des gens méchants et perfides. J'ai été dupe de leurs agissements. On m'a, sur leur dénonciation calomnieuse, incarcéré sans motif. Je suis citoyen français, je suis père de famille; j'invoque les autorités et je demande des juges. La liberté ou la mort, voilà ce que je demande. Qu'on examine ma conduite, qu'on me juge. Tout tribunal m'est égal. »

Il semble que ce soit là le langage d'un honnête homme.

Avec un soin minutieux, la Société a com-

posé et adopté un questionnaire destiné à l'interrogatoire des candidats. Ce document m'a paru offrir un intérêt trop spécial pour pouvoir se dérober à l'honneur d'une reproduction in extenso.

Voici toutes les questions dans leur ordre :

1° Quel est ton nom?

2° Ton âge?

3° Ton lieu de naissance?

4" Quelle profession faisais-tu en 1789?

5" Quelle profession as-tu faite depuis 1789

jusqu'à ce jour?

6" Depuis combien de temps es-tu membre

de cette Société?

7'' Ne t'en es-tu jamais retiré, et notamment

lorsqu'il y avait un danger apparent

pour les membres? 8" N'as-tu pas refusé d'accepter les fonctions

publiques auxquelles le peuple t'avait

nommé?

9° As-tu fréquenté d'autres sociétés que celle

des Jacobins et y as-tu été reçu?

jo" As-tu été noble?

Il" N'as-tu jamais sollicité aucun des membres de quitler la Société depuis sa

fondation?

12° N'as-lu jamais élé loi-même sollicité de ne pas entrer dans la Société ou de l'abandonner?

i3° As-tu acheté de l'argent depuis que la loi a prononcé la défense sur ce trafic?

i/i" En as-tu vendu?

i5° As-tu connaissance que quelqu'un en ait fait passer aux émigrés ou aux autres ennemis de la République?

iG" As-tu connaissance qu'il y ait des émigrés rentrés dans ce district ou ailleurs?

17" Connais-tu des agents, serviteurs ou receveurs d'émigrés, ou toutes autres personnes en correspondance avec eux?

18" As-tu connaissance que des émigrés, par acte simulé ou autrement, aient soustrait à la République des biens, meubles ou immeubles, même à titre de récompense?

19° N'as-tu jamais tenu de propos, colporté d'écrits ni écrit loi-mcme contre les sociétés populaires?

20° N 'es-tu pas signataire des pétitions des Vingt-huit et des Huit mille, ou de quelques adresses contraires aux principes de la Révolution, dans le temps du 20 juin 1792?

2 1° N'es-lu pas du nombre de ceux qui ont improuvé l'adresse à la Convention tendante (sic) à demander le jugement et la mort de Capet et l'adresse de félicitations sur l'exécution du tyran?

22° N'es-tu pas du nombre de ceux qui ont blâmé l'adresse de félicitations de la Société à la Convention révolutionnaire, aux journées des 3i mai, i" et 2 juin

20" N'es-tu pas du nombre de ceux qui ont voulu persécuter et dissoudre la Société, au 1 4 juillet 1792?

2 4° La société dont tu es membre est-elle affiliée à la Société mère, et depuis quand?

2 5'' Les citoyens et citoyennes sont invités à dire s'ils connaissent quelque chose de contraire aux réponses du citoyen qui est à la tribune.

10 ventôse an II (28 février 1794). — Un citoyen prononce un discours pour encourager les Français à l'amour de la patrie. La thèse paraîtra un peu banale, mais il la rajeunit en proposant comme modèles à imiter : Brutus, J.-J. Rousseau, Pelletier et Marat, (( car, dit-il, ces grands hommes ont préféré la mort à l'esclavage ».

Le public, qui est delà force de l'orateur, applaudit avec frénésie. Le même orateur, mis en verve, propose deux questions à résoudre pour la plus grande gloire de la République.

i"^^ question. — Pourquoi et dans quel but faisons-nous la guerre .^^

2" question. — Par quels moyens réussironsnous à triompher de nos ennemis?

Si les questions étaient d'un sot, les réponses furent d'un homme intelligent. Un citoyen monta aussitôt à la tribune et dit simplement :

V Nous faisons la guerre pour nous défendre et pour empêcher l'ennemi d'envahir notre territoire.

2° Le meilleur moyen de préparer le triomphe de nos armées, c'est de sacrifier à la défense nationale tout notre argent et tout notre sang.

Certes, les voûtes de la ci-devant éghse de la ci-devant Congrégation n'étaient pas accoutumées à entendre des paroles si sages.

12 ventôse an II (2 mars 179/i). — Séance extraordinaire. Il s'agit, en effet, d'un cas quelque peu embarrassant, et pour l'examen duquel l'urgence s'impose.

Le comité des subsistances de Paris demande au comité des subsistances de Provins de lui

envoyer à très bref délai une quantité de blé dont il fixe l'importance. Par malheur, cet envoi, si l'on est forcé de le faire, menace d'affamer Provins et le district.

On commence par nommer une commission pour exécuter les ordres de Paris. Puis on en nomme une autre pour aller à Paris et pour tâcher d'obtenir une réduction sur les quintaux à livrer.

Un fait qui n'est peut-être pas très connu, c'est que Provins, en 179^, a eu une véritable école de salpêlriers, disons une usine pour la fabrication de la poudre de guerre. En effet, à cette même séance, on lit une lettre déjeunes membres de la Société qui nous met au courant de celte organisation industrielle.

Les jeunes citoyens informent la Société qu'ils sont élèves salpêlriers et que leurs instituteurs (lisons contremaîtres) leur ont fait le meilleur accueil. Ils sont très passionnés pour leur travail et le considèrent comme un travail patriotique. Ils se flattent d'être utiles à la République en apprenant l'art difficile de faire de la poudre de guerre. Ils n'ont pas tort.

i3 ventôse an II (3 mars 179/i). — Les salpetriers provinois ont les honneurs de la

séance. Ils demandent et ils obtiennent l'autorisation de brûler devant le bureau du président une petite quantité de salpêtre pour en faire voir la qualité. La démonstration obtient beaucoup de succès, mais, comme aux Jacobins le côté théâtral ne doit jamais être négligé, une jeune et charmante citoyenne a été conviée à. chanter, pendant l'expérience, des couplets de circonstance. Tout réussit à merveille. Science et cabotinage ravissent l'assemblée. En manière de péroraison le président invite les citoyens à ne pas regretter cette petite perte de salpêtre, en songeant que les salpêtriers de Provins sont en mesure d'en fabriquer cinquante livres par jour.

Les salpêtriers se retirent criblés d'applaudissements.

Le citoyen qui a été envoyé à Paris comme commissaire pour tacher d'obtenir une diminution sur la quantité de blé à livrer, est de retour et rend compte de sa mission. Elle a été inutile. Il a été rebuté partout oii il s'est présenté.

Un autre citoyen expose que le mal n'est pas si sérieux qu'on le croit. Eu réalité les approvisionnements qui sont dans les magasins de Provins sont assez importants pour que, même après avoir satisfait aux injonctions de Paris,

Provins ne soit pas menacé de famine. On se console et on décide qu'il faut renoncer à toutes démarches et s'exécuter.

17 ventôse an II (7 mars 179/4). — On a étudié et on adopte un nouveau règlement. Deux détails sont à relever : i** Tout sociétaire paiera désormais 3o sols en entrant, et i5 sols par mois comme cotisation : 2" Le nombre exact des membres de la Société à ce jour est de 2 58.

20 ventôse an II (10 mars 1794). — Un membre demande que tous les ci-devant nobles et prêtres soient exclus de la Société. La Société répond que tout citoyen honnête et bon républicain, quelle que soit la profession exercée par lui antérieurement, a le droit d'entrer dans la Société. Bien répondu.

Gros événement. On reçoit à la Société le rapport de Saint- Jus t sur la nouvelle conspiration contre la République. Qui est le chef de cette conspiration. î^ Hébert!

Hébert, c'est-à-dire, le père Dachéne, le Montagnard d'avant-garde, Hébert, dont on a recommandé officiellement auprès de la Société la feuille vraiment républicaine, en opposition avec cette ordure rédigée par le menteur Camille Desmoiilins.

Le président cède le fauteuil et lit en personne le rapport de Saint-Just. Ce rapport est acclamé et la Société décide qu'elle enverra à la Convention une adresse de félicitations relativement au fuit accompli.

La Société est en travail d'épurement. Cela signifie que, suivant le règlement, tous les membres dont elle se compose sont soumis à un examen et à un scrutin, dont le but est de les maintenir ou de les rejeter.

Cette situation, critique pour chacun d'eux, l'est particulièrement pour le ciloyen Michelin^ imprimeur.

Il est clair que le citoyen Michelin a dans la Société des ennemis. On l'accuse d'avoir commis une faute qui, si elle était prouvée véritable, ne serait pas facilement pardonnée, surtout à une époque oii le sentiment patriotique domine tous les autres. Il aurait quitté le drapeau.

Le citoyen Michelin, qui ne se trouble pas aisément, donne toutes sortes de raisons pour justifier son acte, qu'il ne peut nier.

Il est parti comme volontaire, étant soutien de femme veuve. Il est revenu à Provins pour obéir aux ordres de l'autorité qui avait besoin

de lui comme imprimeur. Plusieurs lettres de ses officiers témoignent en sa faveur...

La cause est entendue. Le citoyen Michelin est déclaré épuré et rentre dans la Société.

3o ventôse an II (20 mars 179/1). — Episode bien étrange. Un tout jeune homme, presque un enfant, appartenant à l'une des plus honorables familles de Provins, à la famille N...*, a été attiré dans une maison de jeu. Il y a contracté une dette, a volé, puis s'est tué. On appelle l'attention de la Société sur ce fait douloureux et on invite la municipalité à sévir contre les maîtres de ces maisons de jeu qui débauchent la jeunesse.

Autre anecdote enfantine.

Dans la fête qui a eu lieu pour célébrer le décret de la Convention déclarant la liberté des nègres^ un enfant a figuré comme nègre, à l'instar de ces gamins de Paris que le directeur de l'Ambigu emploie pour figurer dans Y Oncle Tom ou dans Atar-gull. Le jeune moricaud d'occasion se présente à la Société et demande à prononcer le serment patriotique vivre libre

* Le nom est en toutes lettres. Mais, la famille n'étant pas éteinte, je juge convenable de ne pas la nommer. Même après un siècle écoulé, de tels souvenirs sont toujours désagréables.

ou mourir. On lui accorde celle faveur. Il prononce le serment avec tant d'énergie que les sociétaires sont transportés. Ils accordent à l'enfant l'honneur de l'accolade fraternelle du président.

Le travail d'épuration continue. Un incident curieux se produit.

Au nombre des queslions qui doivent être posées au membre sur la sellette, est celle-ci :

(( N'as-tu jamais abandonné la Société, surtout dans les temps où elle était en danger.^^ »

Or quelqu'un fait remarquer que le membre à qui on adresse cette question se trouve précisément dans le cas.

Un autre répond : « C'est vrai, mais nous venons déjà d'en recevoir plusieurs autres à qui le môme reproche eût pu être adressé. Il y aurait maintenant de l'injustice à repousser celui-ci après avoir reçu les autres. »

Un troisième met tout le monde d'accord en disant que le plus sage serait de biffer l'article du questionnaire.

Conclusion. On ne biffe rien, ni l'article ni le nom du sociétaire. En faveur de mérites civiques incontestables, une compromission est admise, et la rigueur montagnarde est désarmée.

3 germinal an II (28 mars 179/I). — Deux frères, ci-devant curés, les citoyens Pattelot, informent la Société qu'ils ont pris chacun la résolution de se marier, et ils ajoutent, un peu témérairement, ce semble, (( afin de se rendre utiles à la patrie en lai donnant des défenseurs » . Ils paraissent bien sûrs de leur affaire. La Société les acclame et arrête mention au procèsverbal.

On commence à s'impatienter des lenteurs apportées à l'acquisition du cheval destiné au cavalier. Un orateur s'étonne que, depuis si longtemps que l'achat a été décidé, le chevaine soit pas encore acheté. On se range à son avis. On nomme deux commissaires pour acheter et arrher le cheval. Fort intelligemment on adjoint à la commission le cavalier lui-même. De cette façon, si le cheval ne vaut rien, le cavalier aura mauvaise grâce à se plaindre.

7 germinal an II (27 mars 1794). — Les commissaires envoyés à la Convention et aux Jacobins de Paris sont de retour et rendent compte de leur mission.

La Convention leur a fait le plus honorable accueil. Elle n'a pas ménagé les louanges à l'adresse du district de Provins pour le dévoue-

ment sans bornes dont celui-ci a fait preuve dans les sacrifices qui lui ont été demandés relativement à la question des subsistances et de l'alimentation de Paris.

La Commune a été encore plus loin dans la louange. Après avoir reconnu le zèle patriotique des Provinois pour l'approvisionnement de Paris, après avoir proclamé que le district de Provins a envoyé, et envoie encore journellement à Paris, d'abondantes provisions de toutes sortes, elle décrète que le district de Provins a bien mérité de la patrie. Voilà un bonneur non banal et dont les Provinois du xx" siècle n'ont guère conservé le souvenir.

Le passage suivant, que j'emprunte à une lettre adressée le 27 germinal an II par la Société populaire à la commission des subsistances et approvisionnements de la République, montrera jusqu'oLi allait le dévouement de ces hommes à l'intérêt général.

(( Nous ne pouvons nous dissimuler que ce district ne pourra fournir le contingent de grains qui lui est demandé par le représentant du peuple Isoré qu'en se dépouillant d'une partie des subsistances qui lui sont nécessaires jusqu'à la récolte ; mais, nous le répétons, nous sommes

dévoues tout entiers aux mesures prises pour assurer la subsistance de nos frères... nous sommes tous membres de la môme famille... » Il était impossible de mieux entendre le devoir patriotique et d'exprimer avec plus de modération des craintes que l'événement devait justifier.

(Registre de correspondance de la Société populaire.)

On lit une lettre du citoyen Opolx. Le citoyen Opoix tient à ne pas rester dans l'ombre. 11 raconte et il expose avec détails les démarches qu'il a faites pour obtenir que les deux commissaires provinois fussent admis à la barre de la Convention. Il s'applaudit d'avoir pu obtenir ce résultat, et il exprime le plaisir qu'il a éprouvé à entendre parler ses deux concitoyens montagnards.

On lit une lettre extrêmement curieuse. Elle émane de la Société populaire de Rouen.

Cette société informe les Montagnards provinois d'un événement qui vient de s'accomplir dans leur ville et dont ils ont été les promoteurs.

Il s'agissait de donner à la population l'exemple excellent du défrichement méthodique des terres incultes.

1794 2og

Dans ce but, la Société, ayant à sa tête toutes les autorités constituées, chacun portant l'insigne distinctif de sa fonction, et chacun muni d'une pioche, s'est rendue solennellement et en bel ordre, aux accords de la musique municipale jouant V hymne chéri, sur un terrain situé aux environs de la ville. Là, tout le monde s'est mis à l'ouvrage, et gaîment, toujours aux accords sacrés de la Marseillaise, on a défriché le champ en musique. .

On pourra sourire. Mais vraiment cette fête rouennaise, si originale, me plaît mieux que notre grotesque nivellement du Champ-de-Mars en 184 9. Tout au moins elle a sur l'autre le sérieux avantage d'être restée inoflensive et de n'avoir eu pour conséquence aucunes journées de Juin.

Les prisonniers autrichiens qui ont été internés à Provins sont logés provisoirement dans les bâtiments des ci-devant Cordeliers. Ils couchent sur des bottes de paille. Un citoyen monte à la tribune et exprime l'opinion que cet amoncellement de paille constitue un danger pour l'édifice et que les prisonniers pourraient très bien, volontairement ou non, allumer un incendie. Il demande que la Société appelle sur

celle silualion l'atlenlion de la municipalité. On répond que la municipalilé n'a pas allendu l'invitation de la Société pour décider l'évacuation des Cordeliers par les Autrichiens et le transfert de ceux-ci dans un autre local.

Un membre demande que l'on brûle publiquement les exemplaires du Père Duchesne. La Société, aussi prompte aujourd'hui à maudire feu Hébert qu'elle a été naguère prompte à l'acclamer, brûle immédiatement ce qu'elle a adoré, au milieu des applaudissements.

10 germinal an II (3o mars 179/i). — Le citoyen Mercier passe à l'épuration. Son dossier est accablant. Le citoyen Mercier a été commissaire pour le canton de Bray-sur-Seine à l'effet de faire transporter à l'administration tous les vases, argenterie et ornements d'église.

11 se fit accompagner, c'était son droit, de soldats révolutionnaires. Dans le voyage qu'il fit à travers la commune, il exerça envers celle-ci une concussion digne de F ancien régime, en imposant à chaque localité une imposition arbitraire.

La Société juge le cas très grave. Elle décide qu'elle enverra au Tribunal révolutionnaire tous les procès-verbaux constatant la culpabilité de Mercier. Celle décision est prise à Tunanimilé.

On voit par cet exemple que le sentiment de la probité rigoureuse était à l'ordre du jour chez les Montagnards provinois.

i3 germinal an II (2 avril 179/1). — Le citoyen i?OM55e^^ archiviste delà Société, consacre à cette fonction purement honorifique un temps assez considérable. Il est chargé de famille. C'est pour lui un sacrifice sérieux. On propose et on décide que désormais les fonctions d'archiviste seront rétribuées. La somme de 5o fr. proposée par quelqu'un est aussitôt portée au double. Mais, la question ayant été examinée de nouveau, la Société annule la première décision et porte décidément à i5o fr. la rétribution de l'archiviste. On voit de quels sentiments généreux tous ces Montagnards sont animés.

La Société prend une décision fort intelligente. Tous les dons en argent ou en assignats qui ont été faits par les citoyens de Provins et du district ne visaient^ sous des rubriques diverses, que le bien-être de l'armée. On arrête que sur les sommes encaissées il sera prélevé 1 900 fr. pour fabriquer des souliers destinés aux soldats. Une commission, nommée par le district, commandera, surveillera et vérifiera celle fabrication et en réglera l'expédition.

17 germinal an II (6 avril 1794). — Communication orale de l'agent national de la commune de Provins :

(( Une somme de dix millions de francs a été mise à la disposition du ministre de l'intérieur pour être distribuée aux indigents de la République. Sur cette somme la ville de Provins recevra 900 fr.

L'administration demande à la Société de nommer une commission pour la distribution de ce secours.

20 germinal an II (9 avril 1794). — Les deux lettres que l'on va lire n'appartiennent pas aux procès-verbaux de la Société populaire, mais je les emprunte au Registre de la correspondance de la Société, document par malheur fort incomplet, qui commence au 19 août 1798 et s'arrête au 17 vendémiaire an III. Ce registre paraît avoir été tenu avec p€u d'ordre et de suite. La plupart des lettres qu'il contient ne sont pas autre chose que l'indication et le sommaire de ce qui a été écrit par la Société. En résumé c'est un recueil assez peu intéressant. J'ai pu y glaner ces deux pièces curieuses et j'ai cru pouvoir sans inconvénient les classer ici chronologiquement parmi les procès-verbaux.

Provins, le 20 germinal an II.

La Société populaire de Provins

à la Socié lé populaire de Douai.

« Frères et sœurs, « Les accents de votre prévoyante philanthropie ne s'étaient pas encore fait entendre dans notre enceinte, et déjà, depuis le mois de brumaire, i/jo à i5o livres de charpie avaient été envoyées par nous aux armées. Déjà le soin de préparer les linges de pansement avait été notre premier vœu, comme celui d'amonceler encore la charpie avait été celui de nos citoyennes. Les mères de famille, dont le cœur est le sanctuaire de la nature, les jeunes citoyennes qui suivent l'impulsion de la sensibilité, vertu si familière à leur sexe, s'occupent partout, et même dans le lieu de nos séances, à préparer cette charpie qui sait si bien adoucir les maux et les douleurs de nos braves défenseurs. Ils penseront, et ce ne sera pas pour eux une faible consolation, ils penseront aux mains qui l'ont préparée. Ils diront : (( C'est ma mère peut-être ; c'est ma sœur, c'est mon amie qui contribue à mon soulagement », et cette pensée attendrissante leur inspirera l'espoir et le courage.

2l4 LES JACOBINS PEINTS PAR EUX-MÊMES

(( Lorsqu'un paquet suffisant de charpie sera recueilli, nous nous empresserons de vous l'envoyer, et nous n'aurons pas besoin d'appeler votre surveillance sur son emploi. Ceux qui savent la demander avec des paroles aussi louchantes sauront certainement la diriger avec soin et autorité.

(( Ceux de nos défenseurs qui en recevront du soulagement ou éprouveront leur guérison, proclameront votre bienfaisance et leur gratitude. Elle est déjà dans leur cœur et dans le nôtre.

(( Salut et fraternité. »

Même date.

La Société populaire de Provins

à la Société des Jacobins de Paris.

(( Frères et amis,

(( A l'instant où une génération entière couvre de son corps et défend au prix de son sang nos remparts et ce que nous avons de plus cher, notre liberté, au même instant, disons-nous, les patriotes de l'intérieur surveillent et déjouent les trames liberticides de l'aristocratie et de l'ambition. Cette mission patriotique est parmi

nous à l'ordre du jour ainsi que les vertus républicaines. Ainsi nos concitoyens se sont volontairement imposé des privations pour aider 4e leur pouvoir et pour ramener l'abandondance dans le sein de la commune oii siègent et la Convention et les plus ardents amis de la liberté.

(( La haïonnette, qui pour les Français est le gage assuré de la victoire, la baïonnette à qui nous devons Jemmapes, Toulon (?) et la destruction de la Yçndée, la baïonnette, redoutable à nos ennemis, ^t demandée pour armer nos frères. Nous n'avons besoin que d'en parler, et ceux de nos concitoyens qui peuvent en fabriquer nous ont déjà offert leurs talents et leurs moyens.

(( La potasse, si utile pour la confection de la poudre et du salpêtre, est nécessaire à la République. Bientôt des commissaires nommés dans notre sein vont accélérer la réunion des plantes et des végétaux qui la procurent. Chaque règne de la nature sera révolutionné (sic)^ et le poison des plantes venimeuses et l'inutilité des plantes parasites multiplieront nos moyens belliqueux pour abattre la tyrannie.

(( Notre Société n'a jamais offert aux patriotes

2l6 LES JACOBINS PEINTS PAR EUX-MÊMES

que le tableau du républicanisme, l'amour de la patrie et la pratique de toutes les vertus. Enflammer le cœur des citoyens, leur apprendre à échanger leurs sacrifices et leurs privations en autant de jouissances, en un mot, marcher sur vos traces, tel est l'esprit et le caractère des républicains français, et, nous le disons hautement, tel est le noire.

(( Salut et fraternité. »

9 3 germinal an II (12 avril 1794). — Le cavalier continue à donner du mal à la Société.

Il s'agit de le vctir. On est allé chez tous les marchands de la ville. Aucun d'eux n'a en magasin une aune de drap à fournir. On en est réduit à s'adresser à l'administration. Celle-ci veut bien céder à la Société le drap dont elle a besoin, mais à la condition que le drap lui sera remis aussitôt que la Société en aura trouvé pour le remplacer.

Un membre appelle l'attention de la Société sur les dangers que fait courir à la population l'habitude d'inhumer les morts dans l'enceinte des villes. On fait droit à ses observations. Séance tenante, on envoie à la municipalité des commissaires pour demander le transfert des

cimetières hors de la ville. La municipalité répond que le cimetière de Sainte-Croix est désormais fermé, et que, en ce moment même, on s'occupe de choisir exlra muros, aux deux extrémités opposées de la ville, des emplacements convenables pour y enterrer les morts.

26 germinal an II (i5 avril 1794). — Quelqu'un fait une observation assez sage. Le canal de Provins à la Seine contribuerait, dit-il, très efficacement à faciliter les transports de grains entre Provins et Paris et à les rendre moins coûteux. Il faudrait saisir cette occasion pour appeler l'attention du gouvernement sur cet objet. La Société partage cette opinion et décide qu'une pétition sera adressée.

3 floréal an II (22 avril 179/i). — Idée surprenante de la part d'une société composée en immense majorité de personnes sachant tout au plus lire et écrire, on exprime le vœu que tous les livres appartenant à la commune soient réunis ensemble pour former une bibliothèque publique. Deux commissaires sont nommés; ce sont les citoyens Vaulgeard et Désert, avec mission de choisir, d'accord avec l'administration, un local convenable pour y établir une bibliothèque.

2l8 LES JACOBÎNS PEINTS PAR EUX-MÊMES

On pardonnera au conservateur actuel de la bibliothèque de Provins d'avoir relevé ce trait qui lui a paru particulièrement honorable de la part de gens voués, en apparence, exclusivement aux préoccupations de la politique militante.*

7 floréal an II (2 G avril 179/1). — On est vraiment confondu en constatant la puissance de la Société populaire et la confiance qu'elle inspire. Jusque dans une question de succession, pour laquelle sa compétence est nulle, son intervention est implorée.

Le citoyen François, de Sourdun, a perdu son fils à l'armée. Il ne sait à quelle autorité s'adresser pour arriver à toucher la succession de son fils. Savez-vous à qui il envoie sa requête.^ A la Société populaire.

L'affaire du cavalier tourne à l'opéra bouffe, C'est un livret auquel il ne manque que la musique. On a vu avec quelle difficulté on était] parvenu à le vêtir de drap. Aujourd'hui c'est le cheval qui se dérobe. Vainement les commissaires ont parcouru avec conscience tout le dis-

* On trouvera plus loin, à la page 243, les informations qui sont fournies à ce sujet par les archives de la mairie de Provins.

Irict. Nul cheval de guerre ne s'est offert à leurs yeux. Que faire? On décide de s'adresser au département et de le prier de vouloir bien fournir à la Société un cheval à n'importe quel prix.

Pour mêler toujours un peu de littérature à ces graves préoccupations, un membre prononce un discours et s'attache à démontrer que Vamhition est admirable chez les particuliers et détestable chez les despotes. Cet apophtegme est à méditer. Et tout cas l'orateur est applaudi. C'est ce qu'il veut.

10 floréal an II (29 avril 179^). — Le cheval du cavalier. Encore! Toujours!

L'administration, à qui on a fait une demande, répond négativement, car, en verlu de la loi sur la réquisition des chevaux, elle ne peut pas, en dépit de sa meilleure volonté, donner satisfaction à la Société.

11 faut frapper à une autre porte, car, enfin, le cavalier ne peut guère se passer d'un cheval.

Le citoyen Bachot, dans un mouvement de générosité patriotique, déclare qu'il offre à la Société son propre cheval... moyennant le prix à établir.

220 LES JACOlîlNS PEINTS PAR EUX-MEMES

On Facclame. Mais, constatation faite, le cheval est borgne.

On remercie le généreux patriote.

Vraiment on joue de malheur.

Enfin, le citoyen Bossai^i monte à la tribune et déclare qu'il offre gratuitement à la Société son cheval avec la selle et même la bride, au prix approximatif (sic), et en plus la nourriture pour quinze jours, afin de permettre au cavalier de partir sans retard.

Applaudissements enthousiastes.

Enfin la question du cheval paraît résolue.

Quelqu'un fait une observation fort utile. Les communications et arrêtés de la commune devraient, dit-il, être écrits en caractères plus grands et partant plus lisibles. En outre ils devraient être protégés par un grillage de fds de fer pour leur sécurité. L'idée paraît très sage, et on l'adopte.

Voilà peut-être l'origine de nos boîtes grillées protégeant nos publications communales aux portes des mairies.

i3 floréal an II (2 mai lyg/i)- — Dans une précédente séance, un membre avait fait une proposition un peu inattendue. Le gouvernement ayant, à propos de la fabrication du sal-

pelre, exprimé l'idée qu'il serait peut-être utile de provoquer les habitants des pays boisés à faire des tailles et des coupes de jeunes branchages et des récoltes de certaines plantes pour les besoins des ouvriers salpêtriers, ce citoyen, animé de la meilleure intention, avait proposé une mesure singulièrement radicale. Il voulait que l'on forçât, par une disposition obligatoire, la population des campagnes, et même celle des villes, a se rendre tous les décadis en foret pour s'y livrer à ce travail patriotique. Une commission avait été nommée pour examiner cette proposition, et elle présente son rapport. La conclusion de la commission est qu'il y a lieu de passer à l'ordre du jour.

Mais cette solution n'est pas du goût de tout le monde. Un sociétaire monte à la tribune pour protester contre cette décision, et il émet l'avis qu'il y a lieu à voler sur la proposition.

Un autre sociétaire monte à la tribune, et, avec beaucoup d'esprit, fait une motion destinée à mettre tout le monde d'accord. Il propose que tous les membres de la Société commencent par se livrer eux-mêmes à cet exercice: leur exemple entraînera le public.

Le succès de fou rire qui accueille ses paroles est légitime.

L'auteur de la motion primitive ne se tient pourtant pas pour battu. Il déclare qu'il va demander à la municipalité la permission de faire publier, au son du tambour, en son nom personnel, une invitation aux citoyens et citoyennes à le suivre quintidi prochain, à six heures du matin, pour aller faire cette récolte civique, et il ajoute qu'il donnera de sa poche six sols à chaque enfant qui consentira à se joindre à lui.

On lui fait une ovation.

Le cavalier I .. . Encore le cavalier! Toujours le cavalier I

En voici bien d'une autre. Un membre monte k la tribune, et, avec un tremblement dans la voix, dénonce le fait suivant.

Le citoyen accepté par la Société pour partir comme cavalier n'a pas atteint l'âge réglementaire pour pouvoir disposer de son corps. Il n'a pas encore accompli sa vingt-cinquième année, et par conséquent il est toujours sous le coup de la réquisition. Donc, il n'a pas le droit d'être le cavalier de la Société.

Déception cruelle ! impression lamentable !

Mais, ô bonheur! un autre membre succède à la tribune à ce citoyen alarmiste. Avec beaucoup de clarté il établit que les papiers du citoyen Maginet sont parfaitement réguliers, que, suivant ces papiers, le citoyen Maginet a dépassé, si peut soit-il, l'âge voulu, et que, par conséquent, il a parfaitement le droit de partir comme cavalier de la Société.

Cette solution définitive est accueillie avec transports.

On agite maintenant la question subsidiaire de savoir quand partira le cavalier. Les uns veulent que ce soit dès demain, les autres sont moins pressants. Finalement, on décide que le cavalier aura à se présenter à l'assemblée septidi prochain, habillé et équipé.

Yiendra-t-il à cheval.^... On ne le dit pas.

i3 floréal an II (2 mai 1794). — Le cavalier devait se présenter à cette séance. Le cavalier brille par son absence. On demande pourquoi.

On répond que le cavalier tient à se présenter dans un éimi présentable. Or, il lui manque un habit, un manteau et autre chose encore qui est désigné par des points.

Séance tenante on nomme une commission chargée de pourvoir dans le plus bref délai

au complément de l'habillement du cavalier.

Ce n'est pas fini. Une question se pose qui ne manque pas d'importance. La Société s'est engagée à donner au cavalier une somme d'argent. Mais, par suite de toutes sortes de mécomptes dont il n'est nullement responsable, ce malheureux ne peut pas partir, et par conséquent ne peut pas toucher son argent. Ne lui donnera-t-on pas une indemnité courant à partir du jour où il a été engagé par la Société.^^

C'est à résoudre.

20 floréal an II (9 mai 1794). — Le cavalier... Encore .^^ Eh bieni oui, encore le cavalier I Il s'agit maintenant d'une grave question. Partira-t-il sans posséder ni habit, ni manteau, ni ce qui est désigné par des points? On discute, on échange des opinions, bref on conclut qu'il partira comme il est, mais qu'il touchera une indemnité de 5o fr. Le cavalier proteste, mais on lui prouve qu'il a tort. 5o fr., pas davantage.

11 part. Il est parti. Ouf I

Après cette farce, et faisant un magnifique contraste avec elle, je relève un trait vraiment beau et digne de l'époque. La citoyenne Charlet (il faut la nommer), une indigente, fait don

à la Société populaire de cinq boisseaux de cendres pour faire du salpêtre, et elle dépose en même temps sur le bureau les trois écus de G francs qu'elle possède, et qui constituent toute sa for tune.

Quel temps! Quelles âmes!

23 floréal an II (12 mai 1794). — Je relève avec une satisfaction filiale les lignes suivantes :

(( Le citoyen Bellanger, par une lettre dont le président donne lecture, informe la Société qu'il envoie à Paris cinq cent quatre-vingt-trois livres de salpêtre fabriqué par lui. Le citoyen Bellanger engage tous les bons citoyens et toutes les bonnes citoyennes à lui envoyer des cendres, persuadé qu'il est que tous feront aisément ce sacrifice si nécessaire pour combattre et pour vaincre les ennemis de notre liberté. »

Je reproduirai ici le passage suivant des procès-verbaux des séances du conseil général de la commune.

(( Le 29 fructidor an II (i 5 septembre 179/4), sur l'avis donné par l'agent national du district de Provins par sa lettre du 28 de ce mois, l'assemblée du conseil général de la commune a arrêté qu'il serait fait une proclamation invitant les citoyens à recueillir avec soin, faire

sécher et même brûler les feuilles d'arlichaux, les fannes de pommes de terre, de haricots, et en général tous les herbages et feuilles qui se coupent actuellement, pour procurer des cendres aux ateliers de salpêtre et de salin, et à déposer ces cendres chez le citoyen Bellanger, agent pour la fabrication. »

(Archives municipales.)

Mon grand-père avait établi son dépôt dans l'église Sainte-Croix. La fabrication se faisait dans l'église Saint-Nicolas.

Le président sollicite le zèle de l'assemblée, mais je remarque qu'il ne décerne à mon grandpère aucun de ces témoignages de satisfaction dont la Société se montre habituellement si prodigue. Evidemment, la Société se souvient que le citoyen Bellanger fut l'un des signataires de la lettre du 22 août 1798.

Mais, en dehors de ces petites querelles de clocher, comme tous ces gens sont vraiment bons!

Un pauvre homme de Saint-Sulpice déclare que, chargé de neuf enfants, il se voit réduit à demander des secours. Bien que, dans une séance antérieure, la Société ait décidé de renvoyer au district toute demande de secours, on

ne résiste pas à la tentation de secourir un citoyen si digne d'intérêt. On quête, en dépit du règlement, et, en dépit du règlement, on récolte, séance tenante, 72 francs.

27 floréal an II (16 mai 179^). — Robespierre, par un décret,

Daigne octroyer à Dieu son acte de naissance.

La Société envoie une adresse pour la fête de Y Etre suprême,

3o floréal an II (19 mai 1794). — Une fête a été organisée par les enfants du collège de Provins pour célébrer le jeune héros républicain Barra.

Le cortège, précédé des tambours, est introduit dans la salle des séances et défile devant le fauteuil du président. Deux jeunes collégiens montent à la tribune et y prononcent successivement deux discours pour louer l'acte de Barra et pour affirmer, au nom de leurs camarades, qu'ils sont tous prêts à imiter son exemple. Le président leur répond, et, dans un discours pathétique, exprime les sentiments de la Société et la part qu'elle prend à cette manifestation patriotique. Il accorde à l'un des deux petits orateurs l'accolade fraternelle. On arrête

mention civique au procès-verbal; après .quoi les tambours battent la marche, et le cortège enfantin évacue la salle en bel ordre, aux cris mille fois répétés de : « Vive la République! Vive la Montagne I »

La Société entre en séance.

Une seule chose intéressante. C'est une lettre de l'agent national du district informant la Société que la Convention s'inquiète beaucoup de la question d'étendre et de perfectionner la fabrication des armes de guerre. En conséquence, la Société est invitée à rechercher et à désigner nominativement les citoyens qui, dans le district, seraient disposés à créer de nouvelles aciéries dans ce but.

7 prairial an II (26 mai 179/i). — Premières dispositions relatives à la grande cérémonie nationale arrêtée pour le 20 prairial, la Fête de l'Etre suprême. Des commissaires sont nommés.

On arrête un projet d'adresse à la Convention à l'occasion de Vassassinat de Collot d'IIerbois et de Robespierre*.

* Voir à ce sujet le rapport sur Vassassinat de Collot d'Herbois lu à la Convention nationale au nom du Comité de Salut public par Barère, dans la séance du 4 prairial an II.

Un très grave souci trouble le repos des Provinois. Il n'existe pas dans leur ville une maison laïque d'éducation pour les filles. Les familles sont forcées de confier ces jeunes citoyennes à des personnes imbues de sentiments religieux et des principes de l'ancien régime. On demande que la municipalité de Provins organise une pension de filles dont les professeurs, soit hommes, soit femmes, seront en mesure de donner aux jeunes Provinoises une éducation plus conforme à l'esprit républicain.

La commune de Beton-Basoclies est terriblement retardataire. On la dénonce comme coupable d'entendre encore la messe et les vêpres. Une commission est nommée pour s'y transporter et pour y faire célébrer la Fêle de l'Etre suprême.

On a le droit de s'étonner un peu de ne relever, à cette date, aucune description de celte mémorable Fête de l'Être suprême.

La municipalité avait mis une grande ardeur à l'annoncer et à la préparer.

« C'est demain, avait-elle dit dans sa proclamalion aux habitants, que dans cette commune, que dans la France entière, l'existence de l'Etre suprême et Tlmmortalilé de Fâme seront pro-

a3o LES JACOBINS PEINTS PAR EUX-MÊMES

clamés dans le sein d'une allégresse pure, en face de la nature. »

Le silence étrange de la Société et sa froideur dans une telle circonstance nous laisseraient penser qu'elle cède aujourd'hui à un regrettable sentiment quelque peu voisin de la jalousie. En tout cas, il est incontestable que la fôte a été organisée par la commune et non par la Société, et que, dans ce jour, l'astre de la Société a puli en regard de celui de la commune.

7 messidor an II (20 juin 179^). — Un membre ayant demandé que la municipalifé lût invitée à élever un monument à la place où a été célébrée la Fêle de VElre suprême, le citoyen Prévost a été nommé pour cette mission. Il en rend compte.

Ce qu'il proposait à la municipalité au nom de la Société populaire, c'était de remplacer par une pyramide de pierre la pyramide de bois qui avait servi pour ce grand jour.

La municipalité accueille par des applaudissements le vœu de la Société. Mais elle regrette que l'état des finances de la ville ne permette pas d'exécuter dès maintenant ce projet patriotique. Elle s'engage, en attendant mieux, à

laisser en place la pyramide de bois et à en surveiller soigneusement la conservation.

Le cavalier, même parvenu à destination et enrégimenté, ne cesse pourtant pas de faire parler de lui. L'arrangement relatif au cheval n*a pas eu l'agrément du ministère. En définitive, c'est le gouvernement qui fournit le cheval moyennant la somme deQOO francs qu'il fait payer à la Société pour son cavalier. Celte somme a été versée par le citoyen Opoix, k qui la Société a dû envoyer l'argent, et qui a bien voulu servir d'intermédiaire. Il envoie à la Société la quittance en bonne forme. Des remerciements lui sont votés pour sa complaisance.

Incident des plus curieux.

Une femme de vingt-deux ans est présentée par le président.

C'est la veuve d'un soldat qui vient d'être tué à l'ennemi.

Cette jeune femme, douée d'une bravoure extraordinaire, a suivi son mari à l'armée. Elle a partagé ses fatigues et ses dangers, elle s'est battue à ses côtés et a reçu deux coups de baïonnette dont elle est a peine guérie.

Elle est mère de deux enfants et belle- mère de trois autres.

Elle est native de Troyes et rejoint sa ville. Elle se trouve dans le plus alTreux dénûment. Elle implore l'aide de la Société en attendant qu'elle puisï^e recevoir de l'Etat les secours auxquels elle a droit.

On se souvient qu'un article du règlement interdit les collectes. Mais dans un cas tel que celui-ci le règlement est dans son tort. En un instant on ramasse dans la salle plus de 60 francs qui sont offerts immédiatement à la noble héroïne, aux acclamations de la foule.

10 messidor an II (28 juin 179^). — La prise de Charleroi est annoncée et saluée par les applaudissements.

(( Ce succès est une nouvelle preuve des prodiges que peut enfanter l'amour de la liberté. »

C'est vrai. Mais pas un mot pour le général. Son nom n'est pas prononcé.

C'est que, à cette minute de notre vie nationale, celui qui commande n'est rien; l'armée elle-même est peu de chose. C'est la Révolution, c'est la République, c'est l'abstraction qui est tout. C'est elle qui se bat. C'est elle qui triomphe.

En réalité, la place s'était rendue à Jourdan le 2 5 juin.

Une motion est faite et acceptée. C'est la suivante :

(( Considérant que la présence des prêtres dans la Société constitue un péril; considérant qu'un arrêté précédent les exclut des commissions et du comité, on demande que désormais les prêtres soient exclus de la Société, et que tous ceux qui en font partie actuellement cessent de lui appartenir, comme tous ceux qui voudraient y entrer soient refusés. »

Adopté.

i3 messidor an II (i^"^ juillet 179/I). — La citoyenne Lahille, receveuse charitable des prisonniers de Provins (sic), adresse à la Société une lettre pour appeler l'attention sympathique de celle-ci sur le sort des détenus. Cette lettre, que nous regrettons de ne pas retrouver et qui fait tant d'honneur à l'excellente femme qui en est l'auteur, a la bonne fortune d'attendrir la Société. On nomme un commissaire pour examiner l'affaire et rédiger un rapport.

Anecdote assez plaisante et qu'il convient de noter en passant comme une information assez caractéristique des mœurs du temps :

Un citoyen de Provins, nommé Cauvin, membre de la Société populaire, se trouvant à

Donnemarie, sollicileet obtient riionneur d'assister à la séance de la Société populaire de Donnemarie. On lui fait remarquer qu'il est armé et que le règlement défend formellement que personne assiste en armes à la séance. Cauvin se fâche et sort de la salle brusquement, comme un homme à qui on a fait un outrage.

Là-dessus, la Société de Donnemarie envoie h celle de Provins une protestation d'amitié et affirme que, dans celte occasion, le tort est au Provinois.

L'affaire, certes, n'est pas pour nous retenir. Mais elle nous révèle l'habitude où l'on était à cette époque de ne jamais voyager sans armes.

J'ai conservé longtemps de mon grand-père, Louis Arnoul, un magnifique sabre qui ne fut jamais arme de guerre, mais qui lui servait comme arme de voyage.

Nul citoyen ne se serait alors aventuré sur les routes sans être armé d'un sabre et d'une paire de pistolets.

On annonce à cette séance la victoire de Fleuras (du 25 juin). L'enthousiasme est immense. La Société arrête qu'une fête publique sera organisée par elle à cette occasion le décadi prochain, et elle convie tous les citoyens et

citoyennes de celte ville à se rendre h. son appel ce jour-là el à prêter le concours de leurs talents pour rehausser l'éclat de cette manifestalion patriotique.

17 messidor an II (5 juillet 1794). — On annonce en séance la prise d'Ostende par les républicains, l'entrée des Français dans Touriiay.

L'ivresse est au comble.

20 messidor an II (8 juillet 1794). — On lit une lettre d'un jeune soldat de Provins qui fait partie de l'armée du Nord. Ce garçon parle avec enthousiasme des récentes victoires de nos armes, et surtout du courage et de l'élan irrésistible des républicains contre les esclaves. En dépit de cette emphase rhétoricienne, qui est la marque de l'époque, on sent dans ces lignes ardentes l'ivresse du triomphe, le mépris du danger et le vrai amour sacré de la patrie.

On se souvient de la citoyenne Labille, si sympathique. On se souvient que celte noble femme, vouée par pure charité chrétienne au soulagement des détenus, demandait à la Société qu'il fût voté un subside pour subvenir à leurs besoins.

La conclusion du rapporteur est que la So-

ciélé, tout en rendant hommage au dévouement admirable de la citoyenne Labille, n'est pas dans une situalion financière qui lui permette de répondre favorablement à son appel. La Société regrette son impuissance, prie la citoyenne Labille de vouloir bien continuer son œuvre généreuse, et, désireuse de lui venir en aide dans la mesure de ses moyens, décide d'adresser à toutes les communes du district de Provins un appel pour que la population elle-même contribue par des dons au soulagement des détenus. Tous les dons qui seront oQerts par la charité privée devront être remis dans les mains de la citoyenne Labille, qui en fera la distribution dans la prison, à son gré et au mieux des intérêts de ses protégés.

Mais le vrai but de cette séance est la fêle patriotique destinée à glorifier nos succès militaires de l'armée du Nord.

Cette fête débute par un savant concert. Des artistes, placés dans les tribunes, exécutent des morceaux de musique patriotiques avec un succès des plus remarquables.

Après cette brillante partie, on entend un chœur patriotique (toujours) chanté par les citoyennes des tribunes, un peu à la diable, et

dont, suivant la jolie expression du procèsverba], le beau désordre contraste avec la régularité de Vart.

Puis se succèdent les uns aux autres, avec un enïTain patriotique, plusieurs chants /)a/riOiiques, composés par des patriotes provinois et chantés par eux avec patriotisme.

23 messidor an II (ii juillet 1794). — La question de l'établissement d'une maison d'éducation laïque pour demoiselles est résolue. La citoyenne Tavernier, grâce à la protection de la Société populaire, a été agréée par la municipalité et elle est autorisée à fonder à Provins une maison d'éducation. Mais le local nécessaire lui manque. Elle demande à la Société de vouloir bien encore intercéder en sa faveur pour que la municipalité consente soit à lui concéder gratuitement, soit à lui louer le local indispensable à l'établissement qu'elle veut fonder.

La Société, considérant que le patriotisme, les vertus et les talents de la citoyenne Tavernier sont de notoriété publique, et que la création à Provins d'une maison d'éducation de demoiselles est de première nécessité, décide qu'une commission sera nommée et portera à la municipalité le vœu de la Société pour qu'un

local commode soit mis à la disposition de la citoyenne Tavernier.

On lit une adresse que la Société de Provins envoie à la Convention pour la féliciter des victoires remportées par nos armées. (( Car — dit l'adresse — ces triomphes ne viennent-ils pas en premier lieu de la Convention elle-même? N'est-ce pas sur les sommets de la montagne que s'est formé le tonnerre qui a écrasé les tyrans et leurs satellites, et n'est-ce pas en écrasant les factions que le gouvernement révolutionnaire a préparé nos victoires? »

Ali î pauvres généraux républicains, si grands par vos vertus, si grands par vos talents, qu'eussiez-vous dit en lisant ces lignes?

26 messidor an H (i4 juillet 179/4). — Séance un peu pâle, bien qu'elle soit consacrée à la fêle commémorative de la prise de la Bastille. Discours pour glorifier les vainqueurs, chansons de circonstance, applaudissements, cris : « Vive la Répubhque, vive la Montagne! » C'est tout.

Visiblement les fêtes patriotiques sont trop multipliées. Le peuple en est un peu ressassé. Fêtes tous les décadis. C'est excessif.

3o messidor an II (18 juillet 1794). — La

I79A aSg

municipalité informe la Société que, par un arrêté de Tadminislration du district, et vu l'état des greniers locaux, il ne sera plus délivré à chaque citoyen que cinq quarterons de pain.

(( Cette situation gênée provient du dévouement avec lequel les Provinois ont envoyé leur Lié aux Parisiens. »

Le mot dévouement, qui est employé par la municipalité, est vraiment comique. Ce n'est nullement de son plein gré, encore moins par générosité, que Provins a dirigé sur Paris la part la plus considérable des recettes du district. S'il a trop peu gardé pour ses besoins, c'est parce qu'il a dû céder aux ordres et aux menaces de la commune de Paris. Le beau résultat est celui-ci : Paris, qui a reçu trop de blé de Provins, va être obligé de lui en envoyer à son tour.

Et pourtant ce danger avait été signalé dès longtemps, puisqu'en mai 1793 on annonçait déjà au directoire du département que Provins manquait de blé pour sa consommation, et puisque des mesures avaient été prises pour, conjurer ce péril.

(( Le directoire du département autorise l'administration du district de Provins à faire des

réquisitions dans la campagne et à retirer provisoirement des greniers de la République la quantité de blé suffisante pour la ville. »

(Voir Inventaire des Archives départemenlales. période révolut. Seine-et-Marne, par Hugues, archiviste de Seine-et-Marne, t. I, 190^, fol. laS.)

Il est question de demander la création à Provins d'un bôpilal militaire. La Société est très favorable à ce projet.

On annonce la prochaine démolition de la porte Changis* bâtisse gotique (sic), si nuisible à l'écoulement des eaux. La Société, peu encline aux préoccupations archéologiques ou artistiques, applaudit de toutes ses mains à une mesure si conforme à l'intérêt et aux vœux des habitants.

3 thermidor an II (21 juillet 1794). — Encore une fête patriotique qui se prépare. Il s'agit de célébrer l'anniversaire du 10 août, c'està-dire la chute du trône et du tyran. Un plan est arrêté.

Grave nouvelle, à la fois heureuse et fâcheuse. D'une part, une recette admirable; de l'autre, pas de bras pour faire la moisson.

* La commune de Provins est autorisée à procéder à la démolition de la porte Changis et à la reconstruction des pilastres et piliers. (ArcJdves départ., p. iG3.)

1794 2/iT

Dans celle conjonclure, la Sociélé populaire, qui n'est jamais en relard pour prendre des résolutions originales, arrête sur-le-champ les suivantes pour être proposées à la municipalité :

I" demain malin, Ix thermidor, à la première heure, on fera battre le rappel dans Provins;

2° tous les travaux seront suspendus excepté ceux qui concernent l'intérêt public ;

3° tous les citoyens valides, sans nulle exception, seront mis à la disposition des cultivateurs des campagnes et employés par ceux-ci comme ouvriers moissonneurs;

l\° l'administration se chargera de payer aux cultivateurs les salaires des citoyens qu'ils auront employés.

Les lettres du citoyen Opoix à la Société sont plutôt d'un philosophe et d'un savant que d'un homme politique. Il y a peu de temps il envoyait des conseils sur la culture des abeilles. Aujourd'hui il écrit relativement à la construction du canal de Provins et pour annoncer la mort du traître, ci-devant prince de Salm-Kirhourg , fondateur de l'entreprise.

Quelques mois plus tard, le département, (( considérant que le canal de Provins est une propriété à laquelle la République semble avoir

2£|a LES JACOBINS PEFNTS PAR EUX-MÊMES

des droits par la condamnation à mort du prince Salm-Kirbourg ; considérant aussi Tulili té de ce canal tant pour l'approvisionnement de Paris que pour la République, charge le district de recueillir tous les renseignements susceptibles d'établir le droit de la République sur ce canal ».

(Archives de Seine-et-Marne, Ventôse an III, p. 17G.)

Le citoyen Charriot, nommé commissaire pour la recherche dans les maisons nationales et d'émigrés des monuments d'art, s'excuse et invoque ses occupations à la Bibliothèque,

Ces lignes sont doublement intéressantes. En même temps qu'elles nous révèlent le nom du bibliothécaire de la ville à cette époque, elles nous informent du soin que l'on avait pris de procéder avec méthode à l'inventaire des richesses artistiques appartenant à la nation. Cette mesure a été renouvelée tout récemment et dans des conditions exactement semblables, puisque le bibliothécaire actuel de la ville a été précisément choisi, lui aussi, pour inventorier les objets d'art dans les édifices religieux du canton de Donnemarie. Nilsab sole novum.

Cette affaire de la création d'une bibliothèque municipale à Provins en l'an II avait besoin

(l'être étudiée, car jusqu'à ce jour nul historien local n'en a fait mention. Voici exactement les informations que nous donnent les archives de la ville.

A la séance du i5 floréal an II (4 mai 1794)» le directoire du district de Provins nomme commissaires pour l'organisation et l'établissement de la bibliothèque du district les quatre citoyens suivants, qui ont été désignés à son choix par la Société populaire. Ce sont les citoyens Moutier, Vaulgeard, Désert et Charriot. Il est nommé, en outre, deux commissairesadjoints pour les aider dans leurs travaux.

La bibliothèque sera formée par les volumes provenant des quatre origines suivantes :

1° Des corps de communautés ecclésiastiques ;

2" Des émigrés ;

3" Des déportés ;

4° Des condamnés.

Chacun des commissaires était payé à raison de quatre livres par jour.

Il existe plusieurs pièces comptables, notamment deux ordonnances de paiement au profit de Charriot :

1" Ordonnancé en faveur de Charriot une

2/i4 LES JACOBINS PEINTS PAU EUX-MÊMES

somme de 1 2/io livres pour son traitement pendant huit mois et huit jours, du i5 floréal an II au 3 pluviôse an III ;

2° Le i3 brumaire an III, ordonnancé en faveur du citoyen Charriot, l'un des commissaires, la somme de 634 livres pour cinq mois et huit jours qu'il a employés en cette qualité.

La bibliothèque fondée à cette époque fut installée dans les bâtiments de l'ancien couvent de Saint- Jacques.

10 thermidor an II (28 juillet 1 79/I). — Deux lettres sont lues. Elles sont adressées à la Société par les jeunes Longuet et Nadrot, Provinois, élèves à V Ecole de Mars récemment fondée. Ces jeunes gens expriment les sentiments les plus patriotiques.

Je remarquerai à cette occasion que le département de Seine-et-Marne eut, en 1794, 36 jeunes gens élèves de VEcole de Mars : Meaux 7, Melun 6, Nemours 9, Provins 6, Rosoy 8.

Les 6 élèves Provinois furent les suivants :

Longuet (Savinien-ïoussainl) — Nadrot (Jean-Pierre) — Fabre (Noël-Gyprien) — Millière (Jacques-Benoît) — Ragon (Charles-Frédéric) — Jarry (Etienne).

12 thermidor an II (3o juillet lygi). — Enfin le citoyen Opoix a trouvé une occasion pour adresser à la Société populaire une lettre d'un intérêt sérieux. C'est lui qui annonce aux Montagnards provinois (( la conjuration da traître Robespierre et de ses complices ». Séance tenante, on vote une adresse à la Convention pour la féliciter de l'énergie qu'elle a déployée dans cette occasion. La Société pouvait s'épargner des frais de rédaction en se reportant à l'adresse qu'elle a envoyée naguère à celte même Convention à l'occasion de la condamnation à mort des traîtres Girondins. Les noms seuls sont à modifier. La lâcheté est la même.

Une proposition est faite. On demande que dans les corps de garde il y ait autant de fusils que d'hommes de garde. C'est assez plaisant comme révélation. Ainsi, le citoyen qui montait la garde était armé, mais les autres non. C'était un fusil qu'on se repassait de l'un à l'autre, suivant le tour de garde.

17 thermidor an II (4 août 1794). — Le président lit une lettre. Elle n'est autre chose qu'un certificat d'héroïsme délivré spontanément par les ofRciers, sous-ofliciers et soldats du io4' de ligne, en faveur de Denis-Hippolyte Gaillard,

de Provins, lue à l'ennemi dans des circonstances exceptionnellement honorables.

Le 28 floréal, dans un combat près Lille, cet admirable soldat, fusilier à la 3' compagnie, tombe, la cuisse fracassée par un biscaïen.

On l'emporte.

(( Courage, mes amis — s*écrie-t-il — ce n'est rien. Ce n'est qu'une cuisse fracassée. Vive la République I »

Le lendemain, il meurt de sa blessure.

Aucune rue de Provins ne porte le nom de Denis-IIippolyte Guillard.

La citoyenne Tavernier, institutrice, a sollicité de la bienveillance de la municipalité un local pour y installer une pension de jeunes fdles. La municipalité l'autorise à disposer pour elle d'une partie des bâtiments de la ci-devant Congrégation occupés par la Société populaire, mais à la condition que celle-ci voudra bien consentir à cet arrangement. La Société s'empresse de donner son assentiment.

19 thermidor an II (6 août 1794). — La Société reçoit avec douleur la nouvelle de la mort du jeune Lebeaa, tué a l'ennemi dans un combat livré près de Mortagne contre les brigands de la Vendée. Son nom sera inscrit sur le

tableau d'honneur que l'on doit placer dans la salle des séances.

Les détenus de Tun et de l'autre sexe font une pétition pour demander leur élargissenient. La Société, qui, Robespierre étant mort, redoute moins de se compromettre, a l'air de prendre des mesures favorables aux pétitionnaires.

Le citoyen Cellanger, pharmacien, commissaire pour la fabrication du salpêtre, fait don à la Société d'un buste de Lepelletier en salpêtre. La Société accepte le don et arrête la mention civique.

26 thermidor an II (i3août 1794). — Séance extraordinaire, à l'occasion de l'arrivée à Provins du représentant Maare, commissaire de la Convention.

Le citoyen Maure fait son entrée au milieu des acclamations. Il prononce tout d'abord quelques paroles relatives à la chute de Robespierre. Avec un aplomb remarquable, il proclame que, dans cette affaire, il s'est agi d'une question de principes ^ non de personnes.

Le citoyen Opoix écrit qu'il s'occupe de démarches relatives à l'achèvement du canal de Provins. Sans doute ces démarches seront peu

a48 LES JACOBINS PEINTS PAR EUX-MEMES

utiles. Mais ce ne sera pas par sa faute. On se souvient que, dans la séance du i5 avril 1794, la Société s'était préoccupée de cette question du canal. On peut croire que les démarches du citoyen Opoix étaient la conséquence du vœu exprimé alors par la Société. (Se reporter à sa lettre de la séance du 21 juillet dernier et à la note dont je l'ai fait suivre.) Evidemment, la question du canal a beaucoup préoccupé nos pères, et celte préoccupation est à leur louange.

Le citoyen Maure souffle à la Société des pensées un peu ambitieuses. Il considère l'état quelque peu délabré de la salle, et il exprime l'opinion que des réparations sont nécessaires. Il cite l'exemple de la Société d'Auxerre, qui, placée dans des conditions semblables, a réussi sans peine à subvenir aux frais d'aménagement de la salle de ses séances. Ces frais ont monté à la somme de i5.ooo francs. C'est une bagatelle, si l'on songe que la classe riche a seule supporté le poids de cette dépense et que les Montagnards n'ont pas eu un sou à sortir de leur poche. Pourquoi ne ferait-on pas de même à Provins.^ La Société répond un peu timidement qu'elle y songera.

Le citoyen Maure est frappé de l'absence de

cérémonial aux obsèques des citoyens provinois. Il demande que la Société prenne sous son patronage la motion suivante, en trois articles :

1° que désormais tout citoyen soit porté en terre dans un corbillard ;

2" que le corbillard soit couvert d'un drap mortuaire tricolore ;

3° que le corbillard soit escorté par un détachement de la garde nationale.

On peut être un peu surpris de cette motion du citoyen Maure. Il ignorait donc que le 3 ventôse an II (21 février 1794)» c'est-à-dire six mois avant lui, l'assemblée du conseil général de la commune avait déjà arrêté une pétition à l'administration du district à l'eflet d'obtenir pour la commune un drap mortuaire tricolore et un corbillard pour les enterrements .^^ Ou peut-être voulait-il se donner les gants d'être l'inventeur de l'idée?

(Voir Archives municipales.)

27 thermidor an II (i4 août 1794J. — Une commission, envoyée à Paris pour demander à la commune le prompt élargissement des détenus, rend compte de ses démarches. Ces délégués se sont adressés au représentant Opoix.

2 5o LES JACOBINS PEIKTS PAR EUX-MÊMES

Celui-ci les a conduits à la commune, mais son influence n'a pas réussi à les introduire. On leur a répondu indirectement que l'on commençait par mettre en liberté les pauvres. Le tour des autres viendra ensuite.

3 fructidor an II (20 août 179/i). — Le citoyen Duportail, dont les agissements lors de son séjour dans le district comme délégué du représentant Dubouchet ont paru blâmables, a été incarcéré. On instruit son affaire. La Société invite tous les citoyens et citoyennes qui à celte époque ont eu affaire avec Duportail à dire ce qu'ils savent.

La ville de Melun a pris l'initiative d'une souscription départementale pour les frais d'un vaisseau à offrir à la République. Ce vaisseau, qui se nommera V Agricole, sera destiné k combattre les avides et féroces Anglais qui osent s'arroger V empire des mers. La Société procède à l'organisation de la souscription dans le district.

10 fructidor an II (27 août 179/i). — Duportail est chargé par tout le monde. Les révélations, les incriminations, les accusations pieuvent contre lui.

On se plaint que Y institut national (collège

de Provins) soit si peu fréquenté. On se plaint de rindiflérence des pères de famille pour l'instruction de leurs enfants.

On se préoccupe beaucoup de la liberté de la presse. On plaide en faveur de ce principe. L'intolérance est pourtant la vertu jacobine par excellence.

L'imprimeur Michelin, conformément à la promesse faite par lui à la précédente séance, livre gratiiitement les exemplaires destinés à faire appel, au nom de la Société, à la générosité du public pour la souscription au vaisseau r Agricole.

i3 fructidor an II (3o août 179/i). — On se plaint de la mauvaise qualité du pain. Pour remédier à la négligence des boulangers, on propose de rétablir les fours communs. Chaque citoyen aurait le droit de cuire son pain luimême. Cette mesure stimulera le zèle des boulangers par la crainte de perdre leurs clients.

La création d'une route de Provins à Braysur-Seine préoccupe toujours la Société, et celle-ci ne manque aucune occasion de renouveler ses vœux et ses démarches en faveur de cette œuvre si désirable pour les deux villes.

20 fructidor an II (6 septembre 1794). — La

252 LES JACOBINS PETNTS PAR EUX-]\!KMES

récolte des vins est abondante. On conclut de ce fait que le peuple doit être seul à en bénéficier. On demande que la loi du maximum soit appliquée aux vins suivant leur qualité, afin que ni le marchand de vins en gros, ni le marchand de vins en détail, ni le vigneron, ni le bourgeois, ne puissent profiter de cette largesse de la nature. Celte proposition est approuvée.

Une lettre de la Société populaire d'Auxerre signale quels dangers peut faire courir à la République la mise en liberté des détenus I On voit que les Jacobins d'Auxerre ont le cœur moins tendre que ceux de Provins.

3o fructidor an 11 (i6 septembre 1794). — La Société a adressé à la municipalité une lettre pour inviter celle-ci à vouloir bien se charger du soin de la souscription ouverte pour le vaisseau ï Agricole.

La municipalité répond une lettre fort habile. Elle dit, en substance, que, surchargée de besogne, elle ne peut pas assumer un si pesant fardeau, mais qu'elle voit un grand avantage pour tous à confier à la Société populaire et montagnarde elle-même le soin de mener à bien une œuvre placée sous sa protection. En ré-

sutné, elle se désintéresse et abandonne la Société à son propre sort. Elle fait d'ailleurs les meilleurs vœux pour le succès de l'alFaire, et surtout elle ne lui ménage pas des éloges parfois un peu voisins de l'ironie.

(( Le sans-culotte, dit-elle, ira avec plus de plaisir déposer son offrande dans le sein de la Société, qui a conçu le projet, et qui, à la douce satisfaction d'être son modèle, joint encore l'avantage de fixer l'attention publique sur toutes les actions vertueuses et républicaines, la plus belle de toutes les récompenses pour un patriote. »

Réduite à ses propres ressources, la Société prend toutes les mesures que comporte la situation, tant pour la publicité et la propagande que pour l'organisation de la souscription.

Un fait bien digne d'être relevé :

La loi sur le maximum, une des erreurs de la Convention, est une tyrannie. Toutes les communes n'ont d'autre but que de l'éluder avec adresse. Donnemarie, Nangis, Bray, donnent des exemples de rébellion contre le maximum. A Gbalautre-la-Grande, le mouvement est tout à fait insurrectionnel.

Eh bien! chose étrange, seuls contre tous.

nos Montagnards provinois défendent à outrance une loi qui lèse leurs intérêts personnels et dont ils sont les victimes.

C'est que vraiment ces hommes ont le sentiment du devoir, de l'obéissance passive à la loi.

Par ce côté ils méritent d'être loués, et il y a dans leur ténacité quelque chose de respectable.

J'ai dit qu'ils étaient en Seine-et-Marne les seuls défenseurs du maximum : je me suis trompé. La Société populaire de Melun est absolument dans les mêmes sentiments. Aussi ne nous étonnerons-nous pas de voir monter à la tribune le commissaire de la commission des subsistances pour féliciter au nom de la République la Société populaire de Provins des soins continuels qu'elle iprenàpoar le maintien de la loi. Le président exprime simplement un fait lorsqu'il répond avec dignité au fonctionnaire de la République : « La Société met son unique félicité dans le maintien de la constitution et dans l'exécution de la loi. Elle n'a pas à juger la loi, mais à la faire respecter. »

Montesquieu n'eût pas mieux dit.

3^ sans-culoltide an II (19 septembre 1794). — Lettre du citoyen Opoix.

Il annonce qu'il a présenté à la Convenlion un mémoire sur les moyens de remplacer la potasse dans la fabrication da salpêtre. La Convention a ordonné la distribution de ce mémoire, et le citoyen en envoie cent cinquante exemplaires pour être distribués par les soins de la Société.

La Société est invitée à assister aux exercices littéraires qui auront lieu à l'institut national à l'occasion de la fête de la 5^ sans-culottide. La Société se fera un double devoir de se rendre à l'invitation du citoyen Garnier, directeur de l'institut national, car elle tient, d'une part, à marquer son estime pour le maître, et, de l'autre, à encourager les élèves par sa présence.

3 vendémiaire an 111(2/1 septembre 1794). — Ce procès-verbal comprend deux parties distinctes. La première est la narration de la fête de la 5' sans-culottide consacrée aux vertus et aux victoires; la seconde, celle de la fête particulière organisée par l'institut national, disons par les collégiens.

Dans la première partie on ne peut mentionner que le discours du président. Ce discours, qui paraît avoir été long, est la glorification des

vertus civiques et des vertus privées, « car, dit l'orateur, c'est de leur accord parfait que peut naître le bonheur de la République. »

Si cet aphorisme n'est pas neuf, tout au moins il est honnête et juste.

Les musiciens se chargent d'agrémenter cette première séance et ils font merveille, au dire du rapporteur. En outre, on a l'excellente idée d'aller chercher, à l'hôtel-Dieu (qui se nommait alors hospice national), les quelques soldats qui y sont hospitalisés par suite de blessures et à qui leur état de convalescents permet déjà de marcher. On salue leur arrivée avec enthousiasme aux accents de V hymne chéri.

Mais la vraie fête commence.

Le conseil municipal fait son entrée dans la salle, suivi de tous les jeunes élèves de l'institut national.

Le cortège — cela va sans dire — est précédé de musiciens, et ceux-ci exécutent un air destiné à servir les causes les plus opposées et à résonner dans les solennités les plus dissemblables. C'est l'air connu :

Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? le même, qui, vingt ans plus tard, sera chanté

par la population parisienne pour saluer l'entrée dans ses murs du royal protégé de Fouché.

7 vendémiaire an III (28 septembre 1794). — Très curieux. L'agent national appelle l'attenlion delà Société sur une nouvelle invention. Il s'agit d'une batteuse, littéralement d'une machine propre à accélérer le battage des grains. Le fait de cette invention en 179^ est-il bien connu .^^ Il m'a paru bon à signaler aux agronomes à titre de souvenir historique.

Le citoyen Opoix est un représentant qui paraît songer beaucoup plus à lui-même qu'à ses mandants. Il envoie à la Société un paquet de 3oo exemplaires d'un hymne composé par lui à l'honneur de Y Etre suprême. Il se plaint de rindilTérence ou de la froideur de la Société à son égard. On se demande si les 3oo exemplaires de son hymne sont bien propres à réchauffer en sa faveur le zèle un peu attiédi des Provinois.

10 vendémiaire an III (i" octobre 1794). —

On lit le rapport sur la machine à battre.

Avec un grand sens, le rapporteur fait valoir les avantages de cette précieuse invention. Il la considère comme appelée à rendre les plus grands services, particulièrement dans les cir-

constances actuelles. Économie de bras pour le travail, cela lui paraît répondre au premier de nos besoins, à l'heure où nous sommes. Le nom de l'inventeur est Wrigt.

Cet ouvrier est un mécanicien de la commune de Nangis. Le rapporteur conclut en proposant :

V qu'il soit fait mention civique au procèsverbal de la découverte de Wrigt ;

2" qu'il soit nommé une commission pour s'entendre avec l'administration du district et avec la municipalité à l'efTet de procurer à Wrigt les fonds nécessaires à l'exécution et au lancement de sa machine à battre.

20 vendémiaire an III (i i octobre 179^). — Le citoyen Maure, qui n'a laissé aux Jacobins provinois que de bons souvenirs, a été l'objet d'une accusation devant les Jacobins de Paris. Il est sorti victorieux de cette épreuve, et les frères de Paris lui ont rendu justice. Ceux de Provins apprennent avec indignation les dénonciations contre leur ami, et se réjouissent du résultat final.

Les boulangers provinois se mettent en révolte contre les commissaires municipaux envoyés pour surveiller la fabrication du pain. On

s'est plaint d'abus commis par eux. Des commissaires, envoyés pour examiner leurs farines, ont surpris chez un certain nombre d'entre eux des farines ou avariées, ou de qualité défectueuse, destinées à être employées comme mélange avec les bonnes farines. Quatre boulangers ont été convaincus de se livrer à cette fraude préjudiciable à la santé de la population. Ils n'ont pas nié le fait. Ils l'ont même avoué avec impudence et se sont moqués des commissaires en leur disant qu'ils faisaient journellement ce mélange de farines.

La municipalité prend des mesures énergiques pour mettre les boulangers à l'ordre. La Société adresse à la municipalité des félicitations pour sa vigilance et pour sa vigueur.

La Société déclare — en outre — s'associer en tous points aux sentiments exprimés par la municipalité dans l'adresse que celle-ci vient d'envoyer à la Convention à l'occasion de la chute de Robespierre. Elle affirme qu'elle est absolument d'accord avec elle et qu'elle partage sans aucune réserve ses sentiments.

On ne peut se défendre de songer aux querelles passionnées, parfois venimeuses, qui signalèrent trop longtemps les relations de la

26o LES JACOBINS PEINTS PAR EUX-MÊMES

Société avec celle municipalilé, dont elle se proclame aujourd'hui la lendre sœur.

Le 9 ihermidor a inspiré des réflexions.

23 vendémiaire an 111 (ili oclobre 179/i). — Très salutaire résolution. On arrête que tout boulanger qui se sera rebellé contre la municipalité et qui fait partie de la Société montagnarde, en sera exclu.

On lit un projet d'adresse à la Convention, un autre projet d'adresse aux Jacobins, relativement au 9 thermidor. Aucune rédaction ne satisfait. On renvoie au comité de rédaction. Pour qui sait lire entre les lignes, cela signifie que les uns sont heureux, les autres malheureux de ce qui s'est passé; cela signifie encore que tout le monde est perplexe et a peur de se compromettre par une aflirmalion trop netle de sa pensée.

Indécision et stupeur sont à l'ordre du jour.

27 vendémiaire an III (18 octobre 179^). — Le 9 thermidor a porté le coup mortel aux sociétés jacobines. La nouvelle loi votée par la Convention sur les sociétés populaires est lue en séance. On hasarde des observations. A quoi bon.^^ La Société, pleine de respect pour les décrets de la Convention, passe à l'ordre du jour.

Désormais elle cesse d'être montagnarde. Elle

se nommera platement : Citoyens composant la Société populaire de Provins.

Pour se conformer à la nouvelle loi, tous les sociétaires seront tenus à venir eux-mêmes écrire (cette obligation gênera beaucoup d'entre eux), sur un tableau dressé à cet effet, leurs nom, prénoms, âge, qualité et demeure depuis 1789. Conformément à la même loi, la Société annule ses diplômes. Conformément à la même loi, ce ne sera plus au cri de : Vive la Montagne que le président ouvrira la séance; ce sera au cri de : Vive la Convention. L'effondrement est complet.

i3 brumaire an III (3 novembre 1794). — Le citoyen Garnier est un babile. Il ne perd aucune occasion de mettre en avant ses élèves, c'est-à-dire de se faire valoir lui-même. Il a fait, composer par ses élèves un discours destiné à être envoyé à la Convention, et il vient offrir k la Société la primeur de cette composition littéraire, dont, cela va de soi, il est le coupable. Un enfant lit ce discours et obtient un grand succès. Le président lui répond. Il le félicite d'être élevé sous Vaile de l'instituteur Garnier. L'expression eût pu être évitée. Il y a tant de variétés d'oiseaux dans la création !

La machine à ballre est vaincue. Le vaisseau le Vengeur triomphe d'elle. Sans souci du désir des souscripteurs, on décide que les sommes versées pour la machine à battre seront détournées de leur destination et versées au profit d'une souscription ouverte pour la construction du Vengeur.

Depuis quelque temps la Société, qui est devenue capitaliste, caresse un rêve. Elle voudrait acquérir la salle de ses séances, c'est-à-dire la ci-devant église de la ci-devant congrégation.

3 frimaire an III (23 novembre 1794). — Un attardé, un sans-culotte, veut protester contre la réaction thermidorienne. Il demande que le président se coilTe du bonnet rouge. Mais un autre membre demande, au contraire, que le président préside tête découverte, comme cela se pratique à la Convention. On va aux voix. Le bonnet rouge est battu. C'est le crâne découvert qui l'emporte.

7 frimaire an III (27 novembre 1794). — On demande que les séances en hiver n'aient plus lieu que les quinlidis et décadis, c'est-àdire six fois par mois , vu la rareté de la chandelle.

10 frimaire an III (3o novembre 179^). — Le ciloycn Doyen, ex-général, monte à la tri-

bune. Il raconte qu'il a été victime de calomniateurs, qu'il a passé dans les prisons un temps qu'il regrette de n'avoir pu consacrer à la défense de la République; mais il ajoute que, rendu enfin à la liberté, il n'a plus qu'un désir, c'est de verser son sang pour la patrie.

Accolade fraternelle.

Le président fait un discours dans lequel il soutient la thèse un peu paradoxale que les sociétés populaires, même après la fermeture des Jacobins, continuent toujours à être chères à la Convention, et que celle-ci les considère toujours comme les vrais remparts de la République. Un membre fait remarquer que la Société est en retard pour féliciter la Convention à l'occasion de la fermeture des Jacobins. On arrête qu'une adresse de congratulations sera envoyée immédiatement.

Ne mâchons pas les mots, ce fut une lâcheté de la part de la Société jacobine.

Mais, hélas! qu'on se rappelle les adresses précédentes envoyées successivement par la Société à la Convention dans les circonstances les plus diverses, telles que l'exécution de Louis XVI, l'exécution des Girondins, l'exécution de Robespierre I

Lui ferons-nous un crime de celle versalililé? Elle a élé ce que fut la sociélé française à celle époque. Elle a subi les événements et s'y est conformée.

Le citoyen Opoix assiste à celle séance. Il félicile ses concitoyens de s'être élevés à la hauteur des circonstances (?). Dans son effusion il voudrait les embrasser tous, mais du moins il donne au président l'accolade fraternelle.

L'agent national de la commune monte a la tribune et lit l'adresse suivante envoyée par le conseil général de la commune aux citoyens représentants composant le comité de sûreté générale de la Convention, pour répondre à une infâme dénonciation dont la ville de Provins a élé l'objet. La Société, indignée, approuve en tous points celte réponse et en arrête la reproduclion m extenso au procès-verbal. La voici :

LIBERTÉ - ÉGALITÉ - VIVE LA RÉPUBLIQUE î

Le 3 frimaire an III de la République française une et indivisible.

(( Les maire et officiers municipaux et membres du conseil général de la commune de Provins aux citoyens représentants du peuple

composant le comité de sûreté générale de la Convention nationale.

« Nous apprenons que la commune de Provins vous a été dénoncée parce que les prêtres y disent la messe en public et dans le secret. Nous vous écrivons pour vous dire que le fait est faux. Nous avons élé des premiers à fermer les églises ; depuis ce temps il ne s'est pas dit une seule messe publique; les prêtres n'ont pas cessé d'être tranquilles, et il n'est pas venu à notre connaissance qu'il se fasse aucun rassemblement nocturne ou secret sous prétexte de culte. Voilà la vérité. La commune de Provins s'est toujours maintenue dans le calme, au milieu des agitations qui l'environnaient et des troubles qui ont existé, en particulier l'année dernière, dans le district de Meaux; et les magistrats apporteront encore aujourd'hui le môme zèle, la même attention à comprimer tous les efforts que les ennemis de la République pourront tenter, ou pour exciter de nouvelles Yendées, seconder les projets des tyrans et éloigner le terme de notre bonheur, ou pour assouvir leurs passions féroces. On dit, à la vérité, que dans le district de Nogent-sur-Seine, déparlement de l'Aube, à quatre lieues de Pro-

vins, et avec lequel nos communications se réitèrent à toute heure, la Société populaire est fermée et la salle devenue un temple catholique; mais il ne paraît pas que les prêtres jouent un rôle dans cette mômerie superstitieuse. Quoi qu'il en soit, cet exemple ne germera point à Provins. Les magistrats ne souffriront jamais que les citoyens fassent un pas en arrière, et, tant que le gouvernement révolutionnaire durera et que la Convention n'aura pas prononcé la réouverture des églises, les églises resteront fermées, et tout rassemblement sous prétexte de culte sera regardé et traité comme séditieux.

(( Nos consciences sont pures, notre dévouement entier, nos courages fermes et notre résolution réfléchie. Mais la commune de Provins n'a pu être dénoncée sans que ses magistrats fussent inculpés et ne paraissent coupables à vos yeux. C'est pour vous faire connaître la vérité que nous vous avons écrit, et c'est pour nous purifier de la calomnie et faire punir les calomniateurs que nous vous prions instamment de nous faire délivrer une copie notifiée de la dénonciation faite contre la commune de Provins. L'intérêt de la vérité, la justice due à

nos concitoyens et l'honneur des magistrats compromis nous persuadent que vous nous accorderez notre demande. »

Cheverry. Ratât, secrétaire.

20 frimaire an III (10 décembre 179/1). — Bilan exact des finances de la Société :

Actif 2.957 livres 1 5 sols 3 deniers.

Passif 1.756 — 11 — i —

Avoir réel. . . i.aoi livres 4 sols 2 deniers.

25 frimaire an III (i 5 décembre 179/i). — Séance consacrée exclusivement à la poésie patriotique. Comme type de cette littérature, je reproduis la composition suivante :

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