‹ Les jalousesChapitre 1 sur 2 · CHARLES-HENRY HIRSCH · texte numérisé non relu

CHARLES-HENRY HIRSCH

Un brouillard roux tombé sur Planois à midi s'était accru. La ville paraissait morte, étouffée sous cette laine. Novembre aux jours brefs allait finir. L'odeur des tanneries gagnait Je quartier neuf. Les réverbères éclairaient chichement la solitude des rues. Quelquefois, une auto roulait, annoncée par ses projecteurs et par un son de trompe. Le silence et l'atmosphère opaque pesaient ensuite davantage sur le sol gras. Ils composaient aux soixante mille âmes du chef-lieu une prison lugubre. Le malaise y empirait, œuvre du venimeux travail, sur les esprits et les nerfs, de lettres anonymes distribuées, depuis cinq semaines, dans les maisons de l'aristocratie, au foyer des fonctionnaires, jusque chez de très modestes citoyens

aussi, afin, semblait-il, que se répandissent partout, sûrement, les sournoises révélations. Elles venaient de coûter la vie à une jeune fille : l'affolement d'être compromise l'avait poussée à la noyade. L'émoi produit par sa disparition devint une douleur publique, lorsque le corps fut extrait de l'écluse, atrocement broyé par les grandes portes.

C'était l’avant-veille. Aujourd'hui — environ dix-huit heures — en son cabinet de l'évêché, Mgr de Siges attendait M. le préfet Cordeau, M. le président Donnut et M. le docteur Choves. Il les avait priés officieusement, celui-ci au titre de son influence politique due à une très haute valeur morale. Elle autorisait le grand prélat libéral à frayer avec un ancien vénérable de la loge maçonnique, pour aviser, entre dépositaires d'un pouvoir social actif, aux moyens de forcer la mauvaise bête, corruptrice de la cité.

Un journal, d'opinion rouge, avait observé que pas une ligne des avis diffamatoires n'avait visé un prêtre. L'auteur de l'article concluait, demandant s'il ne fallait pas voir en cela un indice. Il proposait de circonscrire les recherches. La presse de droite avait crié au sophisme. La polémique survivait à un conseil d'attente des desseins providentiels dans une

digne soumission, donné du haut de la chaire, le même dimanche, aux ouailles des quatre paroisses, par leurs quatre curés en personne, au nom exprès de Sa Grandeur.

La robe violette, menée à petits pas, allait de la cheminée où brûlaient de grosses bûches à celle des fenêtres basses dont l’accès est libre. Contre la seconde, c’est le bureau, avec le prie-Dieu qui meuble l’encoignure. Le front à la vitre, Mgr de Siges cessa de méditer. Il contempla cette nappe trouble et rousse. Au delà, le soir venait, invisible ainsi que la’ lumière refoulée au ciel par la subite brume. Une cloche tinta, parlant d’éternité. Une fine main, presque lumineuse de pâleur, traça le signe de la croix. A travers les carreaux, il bénit Planois, cœur malade du diocèse, et les trois personnalités attendues dans un désir de soigner ce pauvre cœur, d’en découvrir l’ennemi, d’arrêter le quotidien progrès du scandale — surtout cela.

L’évêque tira du gousset de sa soutane fermé par le bord supérieur de la ceinture, un drageoir d’or aux armes de sa famille. Il prit un bonbon au miel. Cette douceur, quand il existe un tel océan d’amertumes ! L’antithèse flattait toujours le goût de ce délicat latiniste. Celle-ci, par la disproportion même de ses

éléments, amusa sa pensée. La lentille de sucre lui fondait en un sirop suave sur la langue.

11 se rappela ce passage des Confessions où saint Augustin critique sur un mode presque léger des mœurs qui durent encore : a les jeux des hommes s'appellent affaires; et ils punissent ceux des enfants. ». Il développait cet aphorisme mentalement et l'appliquait au siècle, lorsque son valet de chambre entra :

— Monseigneur ne m'aura pas ente nrl11 frapper, s'excusa-t-il.

lettre sur le plateau,

un envoi de la préfecture. Il n'y à réponse, m’a dit le porteur.

Ensuite, tandis que le pontife décp^ 0 * 0 *

1 enveloppe, le domestique annonça :

— M, le président Donnut et M.

Choves viennent d'arriver ensemble. Ils disent que Monseigneur les a invités à...

— Qu'ils n’attendent point... Courtois !...

Non : un instant. Allumez le lustre.

La lumière faite, Mgr de Siges lut le message, à distance, faute d'avoir eu ses lunettes à portée.

— Je m’y attendais, soupira-t-il.

Aussitôt :

— Introduisez ces messieurs.

Il cingla d’une pichenette le papier, avant de le mettre sur son bureau, sous la sébile remplie d’épingles. Les mains offertes en cordiale bienvenue à ses visiteurs, il les prévint de la défection qu’il avait escomptée; mais, la mine de croire à l’empêchement :

— Une commission retient M. Cordeau à la préfecture. Nous le regretterons tous trois aussi vivement, n’est-ce pas, messieurs ?

— Ah ! nous avons un préfet que sa prudence finira par desservir, jugea le docteur.

Monseigneur laissa passer le reproche, de sorte à ménager la gêne que sa finesse avait devinée chez le chef du ressort judiciaire. Il indiqua des sièges à ses hôtes, auprès du gai feu de bois, les remerciant d’avoir entendu son appel.

— M. le président souffrira que je rende une grâce un peu particulière à M. le docteur Choves, qu’il ait bien voulu reprendre le chemin de cet évêché où j’ai bonne souvenance de l’avoir accueilli, lorsque j’y débutais... Vous aviez accompagné Madame votre mère (dont Dieu ait l’âme !)...

— En effet, Monseigneur. La mémoire de -Votre Grandeur...

— N’oublie que le mal... ou s’y applique* du moins.

— J'en suis trop certain, Monseigneur.

Pour nous mettre tout à Taise, souffrez que je vous confirme, car vous ne Tignorez certes pas, ma retraite de la politique. Me voilà médecin, uniquement médecin.

— Un esprit comme le vôtre, M. Choves, se •doit aux masses. C’est pour leur bien, messieurs, que j’ai pris la liberté grande de vous convier à un échange de vues. L’absence de M. le préfet est fort déplorable. Il eût, pour le moins, pu témoigner à Paris d’une tentative de concorde, entre bons citoyens disposant de quelque influence, pour maintenir la paix dans notre ville que ces odieuses lettres tendent à diviser.

— J’en ai reçu une ce matin ! On m’y voue au diable ! On m’y accuse d’avortements ! On me reproche ces crimes moins durement que d’avoir dirigé les travaux de l’atelier maçonnique ! Àh ! si je tenais l’auteur de ces infamies...

— La colère est un guide aveugle, docteur.

Je m’indigne avec vous, il va sans dire.

— J’ai porté plainte contre inconnu.

— C’est la douzième plainte reçue par mon parquet, déclara le président.

Mgr de Siges évita de prendre parti entre M. Donnut et le praticien : ils différaient d’opi-

nion, d'un pôle à l’autre, quant à la valeur du juge commis pour instruire l’affaire. Un vieil homme incapable, selon l’un; un magistrat très habile et avisé, d’après son supérieur.

L’évêque savait ses hôtes intimes amis, par leur culture et par la chasse, malgré l’écart de leurs âges; de la soixantaine aux dernières années trente, l’un veuf, l’autre qui ne se mariait pas, par dépit de n’avoir su plaire à quelqu’une. La discussion échauffée à point, il la suspendit, d’un geste onctueux de ses belles mains. Un sourire de diplomatie immobilisa deux petites ombres pareilles, aux commissures de ses lèvres minces, décolorées. Les prunelles noires brasillaient, du fond des orbites creuses, entre les paupières mauves striées de veinules.

Le regard, eût-on dit, opposait l’exemple du corps fluet, amenuisé, septuagénaire, dont toute la force s’était faite métaphysique, &. la matérialité un peu lourde du président, gourmet fameux, et à la vigueur du médecin, préoccupé d’élégance, vain de sa complexion musclée, attentif à maintenir impassible son masque glabre, maigre, aux traits réguliers où l’œil bleu, très clair, affirmait l’intelligence et la hardiesse.

*— Messieurs, l’avenir donnera raison à

l’un de vous. J’ajouterai : Dieu y pourvoira.

Alors, de sa voix lasse d’avoir tant persuadé au cours d’une longue carrière, il exposa l’objet de la réunion dont lui revenait l’initiative :

— Le silence tue le scandale. Je vous convie, messieurs — moins en pasteur des fidèles qu’en ma qualité de vieillard imbu de l’expérience des hommes, hélas ! —- à une tâche d’apaisement. Pratiquons l’alliance des honnêtes gens contre les délations criminelles.

Leur effet n’eût pas abouti à ce lamentable suicide, si la presse ne les avait pas discutées avec la fâcheuse hâte et la passion qu’elle apporte à renseigner le public avant de contrôler les suites pbssibles de ses informations. Mon entourage a déjà reçu de moi le mot d’ordre du silence. La consigne s’étend, de ne souffler mot des ignobles lettres. La source s’en tarira, si les calomnies, les diffamations ne sont discutées ni colportées, par l’écrit ou la parole. Cette réserve facilitera l’œuvre de la justice, dans le calme de la ville. Et l’avenir — un avenir que mon âge me permet à peine d’envisager...

— Oh ! Monseigneur, vous serez centenaire !

— Merci, cher docteur, quoique je ne le désire point, en vérité... Je disais donc : l’ave-

nir profitera aussi de la trêve que je souhaite. L'élite de cette ville montrée au doigt pour ses turpitudes réelles ou imaginaires, c'est un encouragement aux meneurs qui travaillent les foules. L'esprit est en somme bon, à Planois. Que l’an prolonge ces débats sur l'inconduite des classes aisées, il s'envenimera, sans avoir démêlé le faux du vrai, il haïra, il s'inspirera de violence... Je crains pour la paix publique. Associons-nous pour une œuvre de concorde, s'il vous plaît, messieurs.

— De tout mon cœur, pour ma part ! s'engagea le président.

Il donna la discrétion pour une constante habitude chez les magistrats. Pourtant, il la recommanderait à tout son ressort. Le parquet arrêterait, dès tantôt, les communiqués aux journalistes. La moindre « fuite » provoquerait son enquête personnelle et une ferme répression. En outre, au cercle Saint-Hubert, dans les salons, en tous lieux où il fréquentait, M. Bonnut emploierait son autorité : à bannir des bavardages l'affaire des lettres anonymes.

— Nous sommes bien d’accord, Choves ?

termina-t-il.

— Absolument. Sauf que je réserve mon action, atteint que je suis par ces lettres.

— Vous êtes plaignant. Laissez a la justice...

— Elle boite ! J'ai bon pied, bon œil, Dieu merci ! Je cherche la femme, dans cette ignoble affaire.

— Pourquoi la femme ? insinua la parole douce et fatiguée.

— Monseigneur, parce que notre mère Eve continue par ses filles la cueillette des mauvaises pommes pour empoisonner ses fils.

L'entente conclue, Mgr de Siges retint le docteur un moment de plus que M. Donnut, puisqu’ils ne devaient pas cheminer ensemble.

— En usez-vous ? fit le prêtre, offrant sa bonbonnière ouverte.

Choves demanda l la permission de s’abstenir et il condamna l’usage fréquent des sucreries par les vieillards. L’évêque passa, des années où feu M me Choves existait encore, si heureuse des premiers succès de son grand garçon, médaillé de l’internat de Paris, à celles qui avaient rendu le médecin à sa ville natale. Il loua dans ce retour un acte de précoce sagesse.

— J’aime Planois, voilà tout.

— César pourtant voulut être le premier dans Rome.

— A Paris, Monseigneur, sauf peut-être l’archevêque, nul n’est jamais le premier dans son art ou sa profession.

*— Il faudrait vous marier, docteur.

— J’y avais songé.

— Je sais. Je regrette votre échec.

— Moins que moi ! plaisanta Choves.

— Autrement, en tout cas, riposta Mgr de Siges,

Et, comme s’il n’y eût de rapport entre l’allusion au mariage manqué et mesdames Gravin, il se plaignit de n’avoir reçu, depuis des mois, la visite de la mère ni de M 110 Thérèse, qui lui faisaient l’honneur de solliciter son audience, par amitié simple, quelquefois.

— M m0 Gravin vit chez elle en recluse, avec le souvenir de son mari. Je rencontrais M 110 Gravin chez les Brion surtout. Elle les sacrifie totalement à ses travaux, paraît-il.

— Eh ! quels travaux encore ? Elle a tous les diplômes possibles !

— Il en reste toujours à acquérir, quand on en a contracté la manie.

— Manie bonne à satisfaire, docteur — corrigea l’indulgence épiscopale.

En guise d’adieu, le prélat accompagna le geste sacerdotal, de ces mots prononcés avec une noblesse insigne :

— Je vous bénis, .mon enfant, qui n’êtes déjà plus l’adversaire.

Choves, par politesse, réprima son étonnement. Mgr de Siges en avait surpris l’indice.

Il n’en montra rien, par respect de sa prélature et à cause, en outre, de ses desseins sur cet homme issu dç gens que l'Église avait comptés parmi ses bons serviteurs.

Vers la même heure, les deux mendiants tolérés à la porte latérale de Téglise Sainte- Vénérande quittaient le 'lieu.

— Venez-nous-en, mam’ Comte. Par ce brouillard, on attrapera plus de mal que d'aumônes. Je vous offre un café chaud, en face.

— On accepte une politesse à condition de la rendre, monsieur Lopin.

— Alors, vous payerez les petits cognacs 1

— Nous manquerons M me Brion. Elle nous donne chaque fois.

— Elle peut. C’est riche !

— Du bon monde, aussi, monsieur Lopin !

Faut dire ce qui est.

— Si bonne qu’elle soit, elle ne s’exposera point à avaler ce mauvais air pour nous apporter ses vingt sous à chacun. Mon café et votre goutte nous réchaufferont. Il sera temps, après,

de regagner nos coins pour essayer notre chance.

— Ah ! elle est belle, notre chance !

— Moi, je me plains jamais, dit fièrement l’homme*.

L’ouate rousse comblait l’espace. Elle absorba le couple vieux et sordide.

Dans le temple, assise, ses pieds sur une chaufferette, frileusement recroquevillée sous son châle, la marchande de cierges tricotait à la lueur de ses marchandises vendues qui brûlaient, peu nombreuses. Elle maugréait contre un temps préjudiciable à son commerce. Cinq personnes disséminées par les chapelles et le chœur, priaient. La nef était un vaisseau d’ombre, sauf le faible rougeoiement de la veilleuse perpétuelle. Un froid glacial tombait des voussures. Les piliers ronds suintaient. La rosace, les vitraux, l’or des candélabres, des nimbes, du tabernacle, du radieux ostensoir, ne se distinguaient plus. L’air sentait la cire, la cave et l’encens.

— J’ai de beaux cierges et des bougies bien avantageuses, offrit la marchande à une arrivante.

— Peut-on se confesser, tout de suite ?

haleta celle-ci.

— A M. l’abbé Meuge, le premier vicaire...

<— Ail !... OÙ ?

— Où vous verrez quelqu’un, madame.

— Ah !... Il me faudra donc attendre ?

— Nécessairement. A chacun son tour.

— Montrez-moi le confessionnal, voyons I

Le ton décelait l’habitude de commander.

Il fut obéi. La dépositaire de cierges chercha à reconnaître quelle dame pouvait ordonner de la sorte, qui, un instant plus tôt, manquait de souffle, paraissait affolée.

— Une drôle de paroissienne, songea la commerçante en regagnant sa chaise.

Tricotant, ses chaussons de feutre remis au chaud, elle pensa avec joie que l’abbé Meuge, tout bon fût-il, n’était « pas de ces plus commodes » et que cette pénitente « trop fière trouverait à qui parler ».

L’autre s’était d’abord agenouillée. Elle se releva. Elle choisit un prie-Dieu plus proche du secret tribunal. A peine en posture d’oraison, elle modifia son attitude pour le guetter. [Visiblement, pour elle, le salut était là, à cette place prise. Cela devait lui sembler une usurpation. Elle gémit d’impatience, cognant ses poings l’un contre l’autre. Elle regardait furtivement, à droite aussi, devant elle, derrière, inquiète, pour considérer ensuite l’accès à la barre des aveux. Elle marmonnait, l’haleine

brève, sans répit : « l'absolution ! l'absolution ! l'absolution ! » comme si, de répéter les mots, l'eût assurée d'obtenir la remise de ses fautes. Elle s'en accuserait — mieux — plus humblement, d'un cœur plus avide de recouvrer la paix par un repentir devenu l'aspiration fixe de son âme. Cette forme prosternée ne quitterait donc pas le grillage de bois doublé du rideau ! Quels péchés pouvaient y retenir encore quelqu'un, qui égalassent la seule intention du crime qu'elle avait commis, répété, dont l'épouvante l'amenait ici, dernier havre possible, chassée des autres par la rigueur des juges, réduite à en appeler d'eux à la miséricorde de ce pasteur connu pour la fermeté de son esprit droit.

Dur aux fautes des favorisés de ce monde, il les exhortait, dans d'implacables sermons, à mériter leur vain bien-être par l'exemple d'une conduite pure qu’il n'oserait exiger telle des « déshérités de la terre ». N'avait-il pas, une fois, inspiré par son amour des pauvres, laissé choir de la tribune sacrée, en présence même de Sa Grandeur, les mots menaçants de l' Internationale, pour effrayer les jouisseurs des excès qu'engendreraient leurs excès, s'ils n'arrêtaient leurs quotidiens défis à la céleste mansuétude !

Maintenant, la pénitente tenait pour un bien, en annonciation de son rachat espéré avec désespoir, après les échecs de la veille et d'aujourd'hui même, d'être dévolue à ce confesseur entre tous sévère. A raison de sa rigidité, il sonderait l'abîme de détresse d'où le pernicieux conseil était venu, sa cautèle, sa persévérance, la rage, lorsque la volonté se fut soumise, de le dépasser par la multiplication de l'acte, afin qu'il atteignît chaque coupable, perçât l’hypocrisie, dénudât la hideur du stupre. Elle touchait au terme d’un supplice qui était une expiation. Elle dirait ses malheurs, sa grand’honte, l'abjection d’où elle criait vers Dieu ! En attendant d’être ouïe d'oreilles humaines, aux aguets toujours du lieu de pénitence, elle se frappa des poings la poitrine; et sa bouche en feu émit la formule rituelle :

— Mea culpa , mea culpa , mea maxima culpa.

Elle bouscula presque, pour accourir au port mystique, la créature qui allait s'en éloigner. Tombée à genoux sur la tablette basse, elle supplia immédiatement :

— Mon père ! mon père ! Entendez-moi !

Le prêtre se mouchait. Elle répéta son adjuration.

— Certes, je vous entendrai ma fille.

Elle commença :

— C’est que, moi, mon père..*

L’autorité du juge la domina sur-le-champ :

— D’abord, recueillez-vous. Etre calme,

c’est honorer la Providence.

Après un répit, l’abbé Meuge invita :

— A présent, je vous écoute.

— Sauvez-moi de moi-même, mon père r .

— Nous sommes tous menacés par nousmêmes.

— Je suis la proie du mal. Je suis innocente de celui que je commets. On me refuse l’absolution.

— On ? Qui ? Votre directeur habituel ?

— Oui. D’autres prêtres ensuite, mon père !

Si je mourais ce soir, je serais damnée. Je viens à vous, désespérée ! A Saint-Anselme, à l’église des Vocations, à Sainte-Luce d’où j’arrive maintenant, on n’a pas voulu m’absoudre.

— Vos fautes doivent être bien lourdes, mon enfant.

— Elles m’écrasent. Je suis victime. Je me jette à vos pieds. Je vous parlerai comme à Dieu !

— Vous êtes à son tribunal. Le pécheur s’y adresse à Lui. Le prêtre ne retient les

paroles dites, que le temps de peser la faute.

— Vous m'absoudrez ! Vous m'absoudrez, mon père !

— Le bon Dieu inspirera ma décision.

— Je vous livre mon âme dans l'espérance et dans la foi. Elle souffre infiniment de mes basses actions.

Un frappement sec, à l'intérieur de la paroi, prépara la femme à cet avis :

— Accusez-vous, simplement.

Elle balbutia une plainte, saisie d'une sueur glacée.

— J’attends.

Deux secondes passèrent encore. L'abbé posa le dilemme, d'un accent ferme :

— Il faut parler ou partir.

D'une haleine, la pénitente avoua le forfait :

— C'est moi l'auteur des lettres.

Le prêtre eut un sursaut dont retentit l'étroite cabine.

— De ces lettres qui empoisonnent la ville ?

chuchota le confesseur.

— Elles dénoncent des coupables.

— Elles salissent des innocents.

— Elles disent ce que je sais, mon père, et ce qu'on raconte...

L'homme s'agita. Elle reprit, l'éjaculation assourdie et sifflante :

— Cette ville brûlera, comme Sodome el Gomorrhe, si personne n’essaie de la purifier !

— Publier le scandale vaut de le commettre.

r— Ah ! mon père, j’ignorais cela.

r— Votre directeur ne vous en a pas avertie ?

— Je ne sais plus... Je sais que l’on refuse de m’absoudre... Et ça, mon père, ça, c’est la pire torture qu’une chrétienne...

— Silence. Je vais prier Dieu qu’D m’éclaire.

— Je prierai avec vous, mon père.

Le voile de lustrine brune palpita contre les fuseaux de chêne, entre les deux souffles. Celui de la criminelle céda le premier. Elle râla, de sa misère qui l’empêchait de s’élever par l’oraison. •

— Dans quel but avez-vous écrit et répandu ces lettres anonymes ?

— Afin d’avertir les incroyants et les fidèles, indistinctement, que toutes leurs fautes se découvriront un jour. Oui, c’est bien cela... Je suis un chaos, mon père. Une force me pousse à commettre ces délations. Je voudrais lui résister. Un poing appuie ma nuque. Il me courbe.

Une voix m’ordonne de continuer. Alors, dans des journaux, des revues, des livres que j’anéantis après, je découpe les mots. Je les assemble. Je m’enferme pour cela. Je détruis souvent la page ignoble. Elle me répugne par

sa lâcheté. Je recommence malgré moi la lettre que j’avais condamnée. Je vais hors de la ville jeter l’enveloppe à la poste. Je rentre chez moi par des détours. J’ai honte et remords. Il me faut pourtant en venir à la récidive. Il m’est impossible de résister. J’ai horreur de cette faiblesse... Mon père, secourez-moi 1

Elle suffoquait. Elle attendit et implora :

— Dites-moi, mon père, une parole de pitié... Une seule !

Une chaise remuée troubla le silence. L’abbé pesait le lourd aveu.

— Éprouvez-vous du plaisir à constater l’effet de vos lettres ?

— Je suis un chaos de contradictions, mon père, je vous le répète. Tout devient ténèbres en moi. Je subis une volonté implacable. Ma conscience condamne mes actes. Je les réitère. Il le faut : c’est plus fort que moi.

— Des ménages, vous le savez, se sont brisés en conséquence de vos lettres.

— Ils étaient désunis ou corrompus !

*— Une jeune fille s’est noyée.

— Une jeune fille perdue, mon père ! Je l’ai dénoncée pour son salut !

— Vous l’avez incitée au suicide. Le suicide limite la miséricorde du bon Dieu. Celui qui se tue perd son âme. La vôtre rendra

compte de cette âme précipitée aux géhennes.

— Oh ! vous me donnerez l'absolution, mon père !

La voix, contenue, avait exhalé cette supplication comme une plainte d'agonie.

— Peut-être, si j'obtiens un gage de votre repentir.

— Je suis une suppliante misérable ! Mes fautes m'écrasent.

— La première, pourquoi l'avez-vous commise ?

— La corruption avait atteint mon foyer, un foyer intact, honoré depuis un siècle, dans cette ville. Il en demeurait l'exemple. Que la pourriture des moeurs ait gagné ma maison, j’en ai perdu la tête !

— Vous êtes mariée ?

— Veuve, mon père.

— Qui donc, chez vous, a démérité ?

— Ma fille. Elle est mon seul enfant.

— Que lui reprochez-vous ?

La réponse tardant, le ministre évoqua sa petitesse d'homme :

— Vos paroles s'adressent à Dieu. Rien ne Lui est caché. L'intention de la moindre réticence, à cette barre où vous êtes à genoux, est une offense directe au Ciel. Se taire, c'est s'endurcir dans le péché.

Une seconde écoulée, le juge reprit, scandant les mots :

— Que reprochez-vous à votre fille ?

— Un amant.

— Ne peut-elle réparer par le sacrement du mariage ?

— L’homme est adultère.

— Etait-ce à la connaissance de sa complice ?

— Oui, mon père.

— A-t-elle été séduite ?

Une hésitation nouvelle porta le prêtre à ordonner :

— Il faut tout dire.

— Ma fille a voulu cet homme. Elle l’aimait depuis des années. Elle m’impose de le recevoir sous mon toit. Je n’ai qu’elle au monde. Elle m’aurait quittée, mon père, si je n’avais consenti...

— .Vous tolérez donc, chez vous, la consommation de l’adultère !

— Je subis cette injure, je la subis, mon père ! L’idée de perdre mon enfant m’a affolée. Ma fille m’a menacée de se tuer, si je m’opposais à son amour. J’ai failli mourir, la nuit qui m’a révélé la présence de cet homme chez ma fille. Ah ! si Dieu m’avait rappelée à Lui, cette nuit-là, mes souffrances m’auraient valu Son

JLES JALOUSES

pardon ! Il m'entend ! Il me sait véridique, mon père !

— Alors, vous étiez victime de ces turpitudes. Maintenant, votre tolérance implique une complicité.

— J’endure un martyre sans relâche !

— Je l’admets.

— Oh ! il faut ïn’en croire !... Une mère, réduite à cela !

— Soit ! Cependant, votre martyre (comme vous dites)...

— C’en est un !

— ... provient-il u-ni-que-ment de ces coupables rapports entre votre fille et un homme marié ?

— J’éprouve une horreur de leur conduite !

— N’en redoutez-vous pas, surtout, la divulgation ?

La sagace insinuation, dirigée sûrement, comme le bistouri par un habile opérateur, trancha dans l’abcès :

— Le scandale m’épouvante ! Il sera public, mon père, j’en suis trop sûre ! La certitude de cette honte m’a inspiré de fabriquer, de répandre les lettres abominables !

Elle haleta, délivrée de l’aveu que d’autres prêtres n’avaient su produire. L’abbé Meuge commanda, froidement :

— Expliquez-vous.

— J’ai pensé que le nombre des scandales diminuerait celui qui déshonorera mon nom, fatalement.

— Quelle erreur effrayante a été la vôtre, ma fille !

— Puisque je m’en accuse ! Puisque je la déplore ! Puisque j’ai tout confessé, vous allez m’absoudre, n’est-ce pas ?

— Quand vous aurez expié.

— L’absolution ! L’absolution d’abord !

Elle me fortifiera ! Mon repentir est si profond !

— Il ne suffit plus. La lourdeur, la bassesse de votre crime, comportent que vous l’expiiez avant qu’il vous soit remis. Vos lettres abominables ravagent la ville. Je vous inflige la pénitence de vous dénoncer d’en être l’auteur et la propagatrice.

— Si je vous jure de ne plus recommencer, mon père !

La puérilité de l’offre dut apparaître à la pécheresse ; elle affirma :

— A présent, oh ! je vaincrai la tentation !

— Vous la paralyserez sûrement par l’aveu que je vous commande.

— Mon père ! Ayez pitié...

— J’ai dit. Vous avez reçu l’ordre de

Dieu. Il nous juge tous deux en cette minute.

Désespérée, elle murmura :

— Alors... vous aussi... vous me refusez rabsolution. ?

— Je vous ai enseigné le seul moyen de la mériter.

— Vous voulez que je* me dénonce !... À qui ?

— A chacune de vos victimes ou à la justice qui est saisie par elles.

— Mon père, vous me demandez là une chose qui dépasse les forces humaines !

— Je vous indique la voie de votre salut.

— Ah ! vous m'abandonnez, vous aussi !...

Je me prenais à revivre...

— Vous savez le chemin du devoir. Je prierai, malheureuse créature, pour vous aider à l'accomplir. Allez, maintenant. Votre paix dépend de vous. Allez. J’ai dit.

Elle se releva, très péniblement, en larmes, avec de gros sanglots. La titubation de sa marche et ses pleurs émurent la marchande de cierges :

— Ma pauvre dame ! Faut-il vous aider ?

— Ne touchez pas une pestiférée ! dit, rudement, la criminelle.

Elle dissimula son visage : elle ne voulait encore le montrer qu'à Dieu. Elle réussit à

affermir son pas. Elle recourut aux intercessions tutélaires :

— Sainte Marie, priez pour moi ! Sainte Vénérande, patronne de cette église, relevez- .moi ! Saint Michel archange, protégez-moi !...

Elle avait gagné la porte. Le tambour intérieur en battait, causant un bruit sourd, lorsque l’abbé, son mouchoir au front, sur la face et le cou, sortit du confessionnal.

— Seigneur, mon Dieu! soupira l’ecclésiastique, pour purger sa mémoire du terrible dépôt dont le secret n’appartenait qu’à la coupable et à la divine puissance.

Le prêtre hocha la tête, son Tegard au creux du bonnet carré dont il allait la coiffer. Ainsi couvert, il considéra le feu rouge suspendu à la voûte et l’ombre où l’édifice disparaissait.

— Vous préparez votre départ, madame Belet, dit-il à la tricoteuse qu’il venait d’apercevoir.

Courbée, elle roulait son ouvrage de laine sur ses cuisses.

— Oui, monsieur l’abbé. Je n’ai guère vendu, ce tantôt. A cette heure, je n’espère plus de clients.

— Avec ce mauvais brouillard, ceux qui peuvent rester chez eux ne sortent pas.

— On les comprend bien !

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M me Belet, sachant qu’elle n’apprendrait rien qui satisfît sa curiosité, dit, néanmoins :

— Elle avait bien de la peine, cette pauvTe dame que M. l’abbé a entendue en confession.

Le vicaire ne prit garde à la remarque :

— Voilà notre journée faite, à vous et à moi, madame Belet, observa-t-il.

— Pour moi, je m’en vas, bien sûr. Pour vous, monsieur l’abbé, il y a encore, je crois, M mB Georges Brion.

Les noms prononcés à voix un peu plus claire, par complaisance en faveur de cette cliente généreuse, avertirent une jeune femme. A proximité, — debout — elle se recueillait, un manchon haussé contre son visage. Elle vira et, allant droit au prêtre, le salua d’un bonsoir empreint d’affectueux respect.

— Souhaitez-vous mon office, madame ?

— Si je n’abuse pas de vos précieux instants, je voudrais vous dire...

Souriant, l’abbé la chuta, d’une familière agitation de ses mains. À la marchande, qu’il pressentait alléchée, il adressa ces mots :

— Allons, allons, madame Belet, puisque votre petit ménage est fait, nous ne vous retenons plus.

*— Oh ! je ne voulais pas écouter, croyez-le

bien, monsieur l’abbé ! protesta-t-elle, piquée au vif.

— Ne m’en veuillez point de ce que vous alliez devenir curieuse.

— Qu’est-ce que monsieur l’abbé va supposer là !

Cette indignation confirmant le mensonge véniel de la préposée aux cierges, le vicaire âbjecta :

— Si j’avais supposé, j’aurais eu tort, madame Belet. Caressez pour moi votre gentille marmaille qui s’impatiente probablement de vous.

— Je n’y manquerai. Monsieur l’abbé est trop bon.

— Hélas ! nul n’est jamais trop ban, regretta le prêtre.

— Si l’on pouvait seulement l’être assez !

— Eh ! oui, madame Brion, ce serait déjà bien beau.

Il laissa M me Belet prendre congé. Puis, il interrogea :

— Vous voulez me dire quoi, madame ?

— Merci !... Oui, oui, monsieur l’abbé, merci, un grand, grand merci : le calme qui s’est fait en moi est votre œuvre.

— Avec l’aide divine !

>— Sans doute. Mais, les paroles efficaces me

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sont venues de vous. Elles m'ont valu de vivre toute cette semaine dans l'apaisement que je désirais sans l'obtenir.

— A merveille, madame.

— Je n'ai ressenti aucune velléité de révolte, monsieur l’abbé. Je suis soumise à la volonté d'En-Haut, dans une facile obéissance que je ne connaissais plus, depuis des mois et des mois. Je deviendrai mère quand Dieu en décidera. Mon désir d’avoir un enfant demeure aussi intense. Je prie pour qu’il se réalise. Que je sois entendue, ce sera pour moi une joie sans égale. Si elle m’est refusée, je me résignerai.

— Puissiez-vous demeurer dans ces dispositions excellentes !

— Oh ! je trouve, à me soumettre, un si complet bonheur !

— Méfiez-vous d’une telle exaltation. Elle incline à l’orgueil, madame.

— Vous m’avez guérie de ce que j'en avais, monsieur l’abbé.

— C'est en posséder encore, que d’affirmer qu'on n’en a plus. Attention, madame Brion !

— La paix de mon cœur, après ces orages, m’est un miracle si bienfaisant...

— Une grâce, madame. Un miracle, c’est une preuve exceptionnelle.

— Que VQU 3 êtes bon, de me reprendre ! La joie me porte à une exagération ridicule !

— Rien n'est ridicule devant Dieu. Tout ce qui est humain est si petit à Sa mesure ! Pour vous, madame, afin que la grâce de la paix qui vous habite vous soit continuée, demeurez dans l'esprit chrétien qui vous l'a obtenue.

Acceptez d'avance tout ce qui peut vous advenir.

— Je vous le promets !

— Le Seigneur décide pour nous, dans son infaillible connaissance de nos besoins et de nos chétives possibilités.

• — Je me répéterai cette belle maxime, monsieur l'abbé.

— Nos prières rituelles suffisent à tout, madame. Par elles, entretenez la pacification où vous êtes parvenue. Attendez, dans une foi toujours égale, l'enfant que réclamait votre véhémence. Il viendra à l'heure choisie. Ah ! peut-être, pour avancer cette heure...

L'abbé demeura court.

— Dites, monsieur l'abbé ! Dites ! le pressa M me Georges Brion.

— Je vais m'inspirer, madame, d'un entretien récent où Monseigneur a bien voulu me convier. Sa Grandeur ne m'a désigné personne en particulier. Notre évêque voudrait ériger

Planois en modèle à la France catholique.

Chacun, dans sa petite sphère, peut aider à la réalisation de ce vœu de notre grand pasteur...

Il s’arrêta encore, méditatif. Et il revint à son propos antérieur :

— Oui, peut-être avanceriez-vous l’heure qui satisfera en vous l’épouse, si vous tentiez, maintenant, de rapprocher M. Georges Brion de l’Église.

— Mon mari lui demeure attaché.

— Le lui est-il assez pour le profit de son âme? Ah ! voilà... M. Brion est bien pensant, je le sais. Il a été pieux, madame. C’était meilleur pour lui-même. C’était d’un exemple utile, à cause de sa haute situation. On a charge d’âmes, quand on possède une large part des biens temporels.

— Mon mari juge excessives déjà mes assiduités religieuses.

— Vous rattrapez beaucoup de temps perdu, madame.

— Ce n’est que trop vrai, monsieur l’abbé !

— Et vous appréciez la joie d’avoir retrouvé le bon chemin. Ah ! il me semble que, si vous y entraîniez M. Brion, la faveur pour laquelle j’unis mes prières aux vôtres, récompenserait plus tôt voire zèle.

— Comment m’y prendre monsieur l’abbé ?

.— Par ia douceur, madame.

M me Brion le regarda tout droit. Résolue, elle, s’engagea :

r— J’essayerai d’influencer mon mari.

— L’intention vaut le fait, dans le bien comme dans le mal. Par la douceur, une femme de votre intelligence, chère madame, arrive toujours à ses fins.

Elle rêvait à cette douceur. Pour la conseiller, la voix du prêtre avait tendu à en imiter la caresse persuasive. Il changea de ton, bonhomme, cette fois :

— Hé ! hé ! il se fait tard...

— Je m’excuse. J’ai abusé, monsieur l’abbé.

— Oh ! nullement, madame.

S’éloignant d’elle, il se retourna :

— Par la douceur ! prononça-t-il, dans un souffle.

L’ombre épaissie absorba rapidement la soutane obscure.

Le nouveau devoir illuminait M œe Brion. Les ténèbres figurèrent pour elle l’immensité ou stagnent les êtres. Sa vue monta vers la veilleuse, rouge en symbole du Sang. Elle aima sa mission, pour la difficulté même de la remplir. Elle respira, comme à dessein de tirer une force matérielle de l’atmosphère sacrée.

Après la génuflexion à l’adresse du maître-

autel invisible, elle se redressa toute, une vaillance inouïe au cœur. Allègre, prompt, son pas frappa les dalles.

Comme elle touchait l’eau précieuse du bénitier, elle suspecta une présence voisine. Elle contint son souffle, pour vérifier s’il n’y avait, tout proche, un souffle étranger. En effet, quelqu’un était là. Elle tarda de porter la goutte bénite à son front, ayant discerné une robe noire. Elle chercha à reconnaître qui pouvait, de la sorte, vouloir se cacher, et à comprendre pourquoi. Un cri allait lui échapper. Elle le refoula : il eût offensé le lieu et son Hôte.

Elle accomplissait lentement le signe de la croix, lorsqu’une bouche mystérieuse émit cette question :

— Madame Georges Brion, n’est-ce pas ?

— C’est bien moi.

— Un conseil d’amie...

— D’amie ? Qui êtes-vous ?

— Surveillez donc votre mari et Thérèse Gravin.

— Qui êtes-vous ? répéta M me Georges Brion.

Elle chancela sur place, incapable d’action, une main à la coquille de pierre, une épaule au pilier. Une fuite molle corrompit de dégoût la misère subite de l’épouse. Le tambour de la

porte basse de l’église se rabattit sur le départ furtif. Le son mat du battement éclaira la malheureuse qui doutait de la réalité de l’atroce confidence.

— Menteuse !... Georges... Non !... Ce serait trop abject !

Ces mots, la dénégation, le jugement conditionnel qui admettait la double trahison de l’homme épousé par amour et de l’amie d’enfance, ne furent que dans l’esprit de la tourjnentée. Elle recouvra ses forces.

— Je veux savoir qui est cette femme, ditelle, d’un accent ferme.

La droite crispée comme si elle en eût saisi au poignet l’inconnue, pour la contraindre à montrer son visage, de tout près, elle se rua vers la sortie.

Des deux parts, sur la marche, lui parvint la prière d’aumône des mendiants revenus à leur poste.

— Une femme vient de passer ! Quelle direction a-t-elle prise ?

Ils regrettèrent ainsi de ne pouvoir renseigner la dame charitable :

— Avec ce brouillard, ma bonne dame...

— On ne saurait dire !

— Une chatte n’y reconnaîtrait ses petits !

L’image consomma l’exaspération de ma-

dame Brion. Elle s'élança dans la trouble atmosphère* dans la solitude et le silence de la ville — tandis que la pauvresse remarquait pour son compagnon :

— C'est-il notre faute si elle a des ennuis ?

— On aurait dû lui montrer un côté. N'importe lequel !

— Elle se serait ensauvée plus vite encore,

monsieur Lopin ! »

— Possible, ma’me Comte... Ah ! elle nous donnera demain. Faut accepter la vie comme elle est. Je vas rentrer. Ici, on perdrait son temps.

— Pour ce qu'on en fera ailleurs !

— Ah ! vous remuez donc pas la bile, ma’me Comte. Laissons ça aux plus riches 1

— Je changerais bien avec eux !

— Il n'y â personne de tout à fait heureux, allez donc. De me dire ça, je me console à peu près d'endurer mes peines. Venez-nous-en !

— Oui. Ne laissons pas ce sale brouillard refroidir notre café dans notre estomac.

— Ni le petit cognac !

Et ils s'en furent, clopinant côte à côte.

Au-dessus d'eux, quand ils atteignirent le pavé, l'horloge de Sainte-Yénérande commença de sonner l'heure. Au huitième coup,

l’humide et dense atmosphère cessa de frémir, morte, percée des feux en halo de T éclairage municipal et des boutiques. La vapeur laineuse qui descendait toujours, calfeutrait Planois, renfermait, y condensait les passions, y enveloppait les bâtisses, les quais, les arbres, les rares gens dans les rues. L’ensemble évoquait une agonie résignée, un souffle diminuant, la multitude des espoirs qui entraînent les humains à vivre, de déception en déception, et deviennent quelquefois de beaux souvenirs aux lambeaux fallacieux, jusqu’à la désagrégation du corps et l’évanouissement final de l’esprit.

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.Un clignotement guida M me Brion à travers le parvis. La lueur provenait de l’atelier, au bas d’une masure à encorbellement, où Pajot exécutait quelque précieux vêtement pour un livre. A côté, d’une échoppe close, émanait le martèlement de pointes dans le cuir, avec une chanson nasillée. Elle aidait au travail le cordonnier Roude. En réunion publique, il tenait hardiment pour le roi, l’église et les riches. Son organe tonnant prêchait l’ordre.

Une famille de huit enfants attestait sa vertu. Il se proposait volontiers en exemple à l’égoïste précaution des ménages républicains. On acclamait sa belle humeur plus que ses paroles. Il ne convainquait personne. Le plaisir d’avoir discouru au milieu d’un tumulte le grisait. Il

croyait, longtemps ensuite, avoir avancé la venue des destins qu'il souhaitait à la France. Le bon colosse, toutefois, ne marchandait pas son amitié à Pajot. Le relieur, artiste, célibataire par principe, appelait, d'une voix débile au service d'un ‘vœu énergique, l'aboutissement décisif de la Révolution bridée au 9 thermidor.

D'avoir pu se représenter par ces détails les deux voisins, M me Brion constata son retour à la lucidité, après la bouleversante confidence. Elle était prête à l'offensive, et avec ardeur. A la réflexion, la voix chuchoteuse ne lui rappela aucune voix ni la silhouette noire, un être qu'elle connût Elle supposa une corrélation entre les calomnies épistolaires et l'attaque verbale à sa paix intime. En effet, les lettres viles avaient épargné sa maison.

Elles n'eussent pas altéré le solide entêtement de son mari à éluder les tracas. Il l'avait assez répandu partout : au cercle Saint-Hubert ; chez les uns et les autres, à la chasse ; à son usine, dans les bureaux ou au milieu de ses ouvriers — pour qu’à dessein de ruiner sa fière assurance de haut bourgeois jouissant bien de larges revenus et d'une santé vigoureuse, l’auteur des méfaits changeât la méthode de sa ténébreuse campagne.

Ainsi, les diffamations, les calomnies seraient l’œuvre d’une femme ! Le docteur Choves l’avait affirmé récemment, sans preuve que le procédé même du crime :

— Le poison, la lettre anonyme, sont des armes réservées au beau sexe, prétendu sexe faible. Et j’oubliais le vitriol ! s’était-il écrié, à une table brillante, controversé dans un vacarme de passion.

Eût-elle maintenu, tout à l’heure, son sangfroid à ce qu’il était actuellement, M me Brion se serait saisie de l’infâme créature, l’aurait entraînée dehors, aurait ameuté les gens.

Prise sur le fait, la criminelle n’eût osé nier. La ville affranchie de l’asphyxiante suspicion, rendue à ses habitudes calmes, n’aurait même pris garde à l’insinuant conseil.

Son Georges à elle, Thérèse Gravin, sa plus ancienne amie, une vieille fille, entichée des diplômes, confite en lectures rébarbatives — eux, et si dissemblables par le caractère, par le physique — commettre un tel attentat à sa confiance ! La certitude de cette impossibilité faisait rayonner le cœur de M me Brion quand, aux feux d’une pharmacie, le docteur Choves la salua de cette familière apostrophe :

— Quel air vainqueur, belle Marceline !

— Oh ! docteur, vous m’avez effrayée.

— Il n’y paraît même pas ! Comment va votre Georges ?

— Bien.

— Vous, vous êtes la joie en personne ; donc, la santé.

— Si j’avale longtemps ce brouillard, je la perdrai.

— Je ne vous retiens, belle amie, que le temps d’une gageure : devinez d’où je sors ?

— De chez un malade, naturellement ! Ou de cette officine ?

— Non, Marceline. Et posez la devinette à Georges en rentrant.

— Pensez-vous que nous parlions de vous à jet continu !

— Laissez-le-moi croire un peu, mauvaise !

— Pas si mauvaise que ça ! Alors, docteur, d’où venez-vous ?

— De l’évêché, madame !... Oui, moi, le païen, le mécréant...

— N’en tirez pas orgueil !

— Mgr de Siges m’avait convoqué !

— Pourquoi ? grand Dieu !

— À propos des fameuses lettres, avec Je président Donnut et le préfet. Vous prévoyez bien que M. Cordeau s’est récusé ! Il n’est pas sot. Sa prudence le rend bête.

?— Vous manquez de charité !

— J’en ai à revendre, au contraire ! Je l’exerce à bon escient. Le préfet avait là une belle et rare occasion...

— Excusez-moi, docteur, ce brouillard me transit.

— Rentrez donc. Il me suffît de la médecine pour tuer les gens.

— Que vous êtes stupide à plaisir, mon pauvre ami !

— Sauvez-vous, belle dame !

À peine séparée du médecin, elle songea que, s’il existait une intrigue entre son mari et Thérèse Gravin, peut-être Choves la connaissait-il ? Il accentuait volontiers de cynisme ses propos sur l’amour. Une fonction, de l’importance des fonctions cardiaques ou respiratoires. On exagérait, depuis le romantisme, ses origines et ses conséquences morales. Marceline détestait ces idées.

Elle marchait à vive allure. Elle la ralentit, surprise d’avoir, une seconde, pu admettre la double trahison dont, plus tôt, l’inanité lui paraissait évidente.

— Avec un homme, sait-on jamais ? se ditelle.

Si, même, son Georges — aimé, aimant — avait obéi à une curiosité mauvaise, jamais Thérèse Gravin n’en aurait été la complice !

Droite, austère jusqu’au scrupule, elle devait en outre tant à leur amitié, qu’il lui faudrait être un monstre de vice et de méchanceté pour contribuer à un tel outrage ! Plate, une longue figure de chèvre, aride en son langage, parfois encline à la pédanterie, quelle invraisemblable tentatrice pour Brion ! A ce portrait, Marceline opposa le complément d’yeux noirs très beaux, animés d’une fièvre latente, avec la bouche grande sans excès, charnue, meublée de dents pures à la forme parfaite. La chaleur expressive des prunelles pouvait imposer aux regards masculins un attrait plus violent que la beauté sereine ou joyeuse. Le doute rendait M me Brion presque jalouse, déjà. L’envie de découvrir si la connivence existait, au lieu d’une machination, rameau de l’entreprise diffamatoire étendue sur Planois, montra à Marceline une Thérèse affirmant que nui homme ne lui ravirait sa liberté.

C’était dans un salon, après bonne chère.

Choves avait finement attaqué la superbe de cette vierge de trente ans. Quelles illusions la guidaient encore ! Elle répondait de son avenir, comme si la minute prochaine n’était toujours capable d’anéantir les plus patientes récoltes d’une prudence bien calculée ! Elle écoutait, les yeux agrandis, plus noirs, sein-

tillants. Toute son ardeur semblait montée là, le sang reflué des joues maigres. Ses lèvres contenaient mal un frisson étrange.

— Paradoxes, M * 16 Gravin ! Paradoxes !

L’amour guette les êtres. La plus ferme volonté lui cède. Il est la force génératrice. La nature lui est soumise, Il exige d’autant plus qu’on l’a méconnu par une rébellion insensée. Il est la commune fontaine où l’humain troupeau va boire. On ne trompe, par aucun breuvage que sron eau brûlante, cette soif qui assure la continuité de l’espèce. L’étude, les arts, la dévotion, un dur travail manuel, la plus ambitieuse activité dans les affaires, dans la lutte sociale, le jeu même, la passion des drogues, tout cela ne gouverne une existence que pour la mieux assujettir en fin de compte à l’amour. Sa victoire retardée devient un triomphe d’une splendeur quelquefois tragique. A moins d’incarner ce symbole des Écritures : la vierge forte...

— Je la suis, docteur. J’en ai pris mon parti, voilà tout. Rien de paradoxal en cela.

Elle avait tranché là-dessus :

>— Maintenant, on pourrait parler d’autre chose.

Toute la soirée, elle avait concentré l’attention des hommes, visiblement. A son amie.

elle avait paru soudain une créature dont on ignore l’âme et que Ton ne surveillerait jamais trop.

L’impression d’alors, dès longtemps effacée, émut Marceline autant que sur l’heure même.

Son mari, chez eux, dans la chambre conjugale, lui avait répondu, sur une remarque d’elle :

— Ta Thérèse, c’est un brasier dans une glacière.

Elle avait eu beau railler la comparaison fautive, la métaphore figurait exactement ce qu’elle avait pensé de son amie, à en observer le maintien et le masque, lorsque Choves improvisait sa défense de l’amour.

A la vue de son habitation* elle résuma ainsi les écumes de son bouillonnement mental :

— Tout ça ne prouve rien.

Elle est née dans cet hôtel, une part de sa dot, une des premières réussites de Mansart.

Au fronton du portail majestueux s’accolent les armoiries de famille : le tortil des Cumières, nobles de robe, à l’écu losangé; la couronne comtale des Prasse de Hutte, qui fournirent le royaume de diplomates et de prélats, jusqu’à ce que l’avènement usurpé de Louis-Philippe les rendît à l’agriculture et à l’élevage. Deux

bornes de granit, hautes d’une toise, flanquent le seuil, depuis le siècle des lourds carrosses jnal suspendus dont elles corrigeaient les écarts.

Fortifiant une aisance qui suffisait, la richesse est entrée là, avec Georges Brion, fils unique d’ancienne bourgeoisie et par héritage l’un des grands maîtres-drapiers de France.

De laborieux seconds lui permettent, comme à son père et à son aïeul autrefois, une gérance commode de sa fabrique. Il a les loisirs d’un oisif fortuné : grand fusil, beau cavalier, lieutenant de louveterie. La quarantaine atteinte, il est solide, souple, féru de plaisir, dispos à le prendre selon son appétence du moment, mieux qu’à la frontière des années vingt et trente.

— Un vrai homme ! en prétendent les cornïnères; ce qui implique éloge et blâme.

Passant le portillon ouvert à son appel qui sonna dans la conciergerie, Marceline décida de « tirer cela au clair, coûte que coûte ».

— Monsieur est à la maison ?

— Monsieur vient justement de rentrer, madame, renseigna le portier.

Dans la remise transformée en garage avec une fosse, le chauffeur lavait la grosse voiture.

— Vous êtes donc commandé pour demain, Jacquelot ?

— Oui, madame. Monsieur va chasser chez M. de Nescelay.

— En effet Où ai-je la tête ? dit-elle.

Deux pas après, elle se retourna :

— Savez-vous, Jacquelot, si...

— Madame ?

— Rien. C'est bon. Vérifiez soigneusement vos écrous.

— J’ai tout vu, revu, fignolé : madame peut vivre tranquille. Avec moi, jamais de surprises.

— On a beau prévoir, Jacquelot !

— Je suis paré : le vent peut se lever, on ira droit.

— Merci. Bonsoir, mon ami.

— Tous mes respects, madame.

Elle s’éloigna, irritée : n’allait-elle pas interroger cet homme, après avoir failli questionner le concierge ? C’était indigne d’elle. Contre son humiliation, en preuve de son dégoût de procédés sournois, elle résolut d’apprendre tout net à Georges Brion l’avis fielleux qu’une misérable venait d’oser, à l’église, devant Dieu !

Elle frémit du sacrilège. Sa conscience chrétienne amenda sur-le-champ l’aggravation :

partout, on est devant Dieu. Toutefois, qu’à proximité de l’autel, l’inconnue se fût aventurée à souffler son troublant conseil, ne seraitce un gage de sa sincérité ? Si elle avait agi, pourtant, par compassion ? Alors, pourquoi le secret préféré à la franchise d’un visage exposé en plein jour ? Les amants se cachaient, eux. Leur précaution, s’ils étaient coupables, produisit un tableau impur de leur couple. L’esprit de Marceline en fut bouleversé, avec une révolte de sa chair.

Elle frémissait toute, quand elle pénétra dans sa chambre.

— Madame n’est pas mal?

— Non, Louise. Pourquoi cette question ?

— Je croyais : madame a une figure si blanche.

— C’est le froid humide qu’il fait. Il m’a glacée à l’église. Je me suis à peine réchauffée en marchant.

— Si madame désire que j’allume...

— Rien. On va dîner. Ah ! voyons, ne posez pas mon manteau n’importe où !

Elle se reprit, frappée de l’injustice de son observation :

— Je ne me sens pas bien. Je suis nerveuse, ma bonne Louise.

Quand sa femme de chambre l’eut assistée

ce qu’il le fallait, elle la congédia d’une phrase affectueuse. Aussitôt seule, elle s’abandonna à pleurer. Les larmes la soulagèrent physiquement; puis, elle s’inquiéta de leurs traces. Rien ne devrait trahir son émoi. Il serait naïf de le livrer à son mari. Elle risquait d’avertir un trompeur. Au dépourvu même, il saurait être trop inventif. L’abbé Meuge la dirigerait, en cette épreuve naissante. Demain, elle lui soumettrait son angoisse. Elle n’omettrait les alternatives épuisantes où elle penchait à croire la trahison consommée et à douter d’une si abjecte infamie abusant sa double confiance. Elle avait remis au prêtre ses faiblesses, ses aspirations, ses repentirs. Il tenait de son sacerdoce la lumière. Une longue pratique des cœurs humains lui avait enseigné leurs détours où vaque le péché. Il s’inspirait d’une âme dépouillée des terrestres désirs. Il pèserait le pour et le contre, sur les spirituelles balances confiées à son intègre ministère. Elle obéirait aveuglément. Il lui avait rendu la paix. Il la rétablirait en elle, de nouveau.

D’entendre son mari, dans la pièce voisine — un éternuement — elle se rappela sa promesse de l’acheminer « par la douceur » sous la tutelle religieuse dont il avait réussi à l’émanciper un temps. Elle tiendrait sa parole

engagée. Àh ! qu'espérer de lui, s'il s'était prêté à l’injure dénoncée par l'accusatrice mystérieuse !

Elle gagna péniblement son cabinet de toilette. L'eau, chaude à point, la remit. Elle aspira des vapeurs de sels, pour se mieux trouver encore. Elle se poudra le visage. Elle en constatait l'agrément, lorsque le timbre du téléphone résonna chez Georges.

— Geo, tu es là ?

— Oui, Line. Si c'est toi qu'on demande, je t'appellerai.

— Bon.

La glace, au-dessus du lavabo, lui montra ses traits altérés. L'idée folle la hanta, tout a coup, que le monde entier lui était ennemi.

Elle résisterait ! Elle aima un air de dureté qui la masquait, traduisant son dessein ferme de résistance. Elle abattrait sans quartier la rivale assez hardie qui tenterait par interposition la ruine de son ménage. Son regard pers scintilla, de la profonde volonté surgie en elle. La puissance des charmes appris, qui l'avaient faite une amante souveraine sur l'époux, lui garantissait une victoire triomphale.

Des paumes, les appuyant, elle lissa ses beaux cheveux, d'un rare blond cendré. Ils découvraient un front minervien. Ils contour-

liaient une oreille minuscule, à l’ourlet mince, -dessinée de courbes d’une perfection exquise. Courts sur la nuque, ils épousaient la rondeur régulière du crâne petit. La peau lumineuse amorçait, là, l’harmonieux galbe du cou. Il attestait une jeunesse dont la beauté n’était pas tout épanouie.

Une vision de Thérèse Gravin rassura M me Brion. Elle la -défia, d’un sourire conquérant; et elle songea :

— Cette vieille fille ! Georges serait vraiment trop bête !

Elle prononça d’autres mots qui interprétaient la même idée issue de la comparaison.

Elle examina ses lèvres qui les murmuraient.

Son regard parcourut sa face, son profil perdu, ses épaules, son buste. L’examen la fortifia pour la lutte, s’il fallait combattre. Elle acquitta généreusement de la forfaiture son amie moins plaisante et, même, elle oublia la basse manœuvre qui avait incriminé Thérèse. D’aimer à ce point son image, elle se baisa à la surface froide du miroir; et elle s’en fut, en hâte, passer une robe, pour aller offrir sa bouche à son mari.

De la porte, elle lui cria gaîment :

— Tu téléphones encore ?

— Je cesse, tu vois.

Il raccrocha le récepteur, d’un geste si calme qu’elle en conçut de la méfiance.

— À qui téléphonais-tu ?

— A Thérèse Gravin.

Elle cacha que son cœur lui avait paru se déchirer, à ces noms.

— Et quoi donc ? demanda-t-elle, comme enjouée.

— Elle m’avait appelé. Elle voulait connaître mon avis sur des valeurs.

— Quelles ?

— Les Mexican Eagle. Des actions de pétrole.

— Pas possible !

— Qu’est-ce qui serait impossible ?

— Oh ! Que mon Geo est nerveux !

— Nullement. Tu m’étonnes un peu...

— Tu m’étonnes davantage, de gérer le portefeuille de Thérèse.

— Il s’agit d’un léger service, tout exceptionnel, à ton amie.

— La tienne aussi, il y paraît !

— Assurément : la mienne aussi. Cependant, la tienne surtout.

— Je ne m’occupe encore pas de ses valeurs, moi !... C’est la première fois ?

— Peut-être la seconde. Elle n’abuse pas...

Tu me regardes comme ma pauvre mère, pour

me faire avouer un larcin de pomme !... Marceline, qu'as-tu donc, ce soir ?

— Rien.

— Si, mon enfant.

— Non, Georges.

— Ma Linette a un air de soupçon...

— Moi ?

— Toi, mon petit. Oui, oui : toi, la Marline aimée !

— Tu es fou !... Moi ? Soupçonneuse ? Et à propos de Thérèse !

Elle réussit un éclat de rire à merveille imité de son naturel. Il abusa complètement Brion :

— Ah ! ris, ma Line, ma blonde, mon amour ! J'adore ton rire ! Il te fait plus claire ! Il n'est qu'à toi et pour moi !

— Et moi, m'aimes-tu ?

— Quelle demande ! Viens dans mes bras !

Ils te répondront !

— Ils me serreraient. C'est facile. Ils sont forts.

— Viens, je te dis !

— Nous allons descendre dîner.

— Dans mes bras d'abord, madame. Sinon, je jeûnerai.

— Toi !... Te priver ?... A une autre...

— En est-ce une autre, dis, que je tiens ?

Elle s'était laissée saisir. Il , ferma, de sa

bouche, la bouche qui se refusait et riait, à présent, d’un rire nerveux. Il scruta d’un regard prompt, les yeux que le plaisir allait égarer. Son embrassement resserra les épaules.

— Mon Georges ! Mon Georges, je t’aime tant !

— Vrai, dis, il ne t’est rien arrivé d’inattendu ?

Devinée presque, elle commença, pour s’alléger de la laide aventure :

— Figure-toi...

Immédiatement, elle réserva son intention :

— Non ! C’est trop absurde !

Il la maintint pour la tenir sous sa vue, bien en face :

— Tu es bizarre, Marçotte !... Qu’a-t-il pu t’arriver, dans cette ville où rien n’arrive jamais ?

— Si les lettres ne suffisent pas à ton bonheur !

— Il en est venu une ici ?

— Non. Je me rappelle nos conventions.

— Mon ordre, Marceline : brûler sans lire; n’en pas parler à l’autre.

— Oui, monsieur le donneur d’ordres.

— Alors, Vrai,*tu n’as pas quelque chose...

— Rien.

— Sûrement ? Rien qui est : rien.

— Rien de rien, Georges.

Elle avait eu tout le loisir de se reprendre. Elle lit là un beau mensonge de femme, sans apprêt, comme la coquetterie des plus modestes. Elle en savoura la facilité. Il ne lui causa aucun sentiment de faute. Georges la cajolait. Pelotonnée contre lui, elle se caressa pour ainsi dire, à la crédule acceptation de sa rouerie, par cet homme sûr de soi, aux façons de désinvolte inquisiteur.

Louise vint annoncer :

— Madame est servie.

— Je me sens une belle faim, déclara Brion.

— Viens donc manger, gros loup ! plaisanta Marceline.

Ils descendirent ensemble. Le mari parla d’une visite inopinée à sa fabrique, cette aprèsmidi. Il avait eu pleine satisfaction. Cependant, la tête lui bourdonnait, de la dernière phrase que lui avait transmise, tout à l’heure, le téléphone :

« Je suis horriblement jalouse. »

C’était une plainte, de l’accent le plus désespéré. Au lieu de répondre par de la tendresse, il avait dû couper l’entretien, 'à l’irruption de sa femme. Là-bas, chez elle, seule, Thérèse Gravin en avait dû déduire la venue, de ce qu’il n’était plus libre de sa parole. Les amants

étaient convenus de maintes précautions. Il la blessait par une prudence toujours en éveil. Il se justifiait, de cette maxime souvent redite : « Il faut savoir être heureux sans causer de mal à autrui. »

Au moment que sa maîtresse gémissait de jalousie, il lui avait fallu l'abandonner à sa douleur, par cette brusque rupture de la conversation. Elle avait épargné Marceline. Elle avait averti la jalouse solitaire que son bienaimé la sacrifiait à la femme légitime. Il faisait souffrir, malgré lui ! Cela l'irritait.

Il ne se rendait pas compte du ton élevé, sec, dont il louait ses contremaîtres et son directeur commercial. M mo Brion remarqua :

— Tu es content. Tu t'exprimes presque avec colère.

— Moi ?

— Je t'assure, Georges.

— Je ne crois pas.

— Pourtant...

— Oh ! encore une critique, Marceline !

Elle le regarda bien droit. Il détesta cette

insistance. La gêne lui commanda une offensive :

— Quel air bizarre tu as !

— À table, mon chéri, invita l'épouse.

Ils s'assirent face à face. Elle affecta de déro>

ber sa vue à Georges. Elle en savait les yeux dirigés sur elle, fouilleurs, avides de la déchiffrer, âpres, sans bonté. On mangea le potage en silence. Pendant la préparation du second service, elle rapporta son dialogue avec Choves, au brouillard :

— Il m’aurait tenue là une heure ! Mgr de Siges n’aurait qu’à lever le petit doigt, pour conquérir ce radical flamboyant et laïcisant. Le docteur ne revenait pas d’avoir été prié à l’évêché.

— Tu exagères !

— Pas du tout.

— Tel que je connais Choves...

— Il rayonnait, ton Choves !... L’attrait de l’Église sur ses adversaires est indiscutable. Elle les fascine. Quand un homme du mérite, de la finesse de Monseigneur, se mêle d’agir en personne sur quelqu’un de l’autre bord...

— Choves n’est plus d’aucun bord. Il soigne ses clients. Il ne veut plus entendre parler de politique. En quoi il a cent fois raison !

— L’Église n’a jamais tort, exprima doucement Marceline.

« Par la douceur ! » lui avait recommandé avec insistance l'abbé Meuge.

— Mon enfant, puisque nous en sommes à parler de l’Église, sujet brûlant entre nous,.

permets que je te mette en garde contre...

Georges Brion s’arrêta, incertain s’il n’allait encore mal aventurer le tête à tête.

*— Contre quoi, Geo ?

— Ne crains-tu pas, ma chérie, d’abuser un peu... un tout petit peu... depuis quelque temps de l’église.

— Je ne te demande plus d’y aller. Mon éducation...

— La mienne n’a pas été moins religieuse.

— Oui; mais tu t’en es écarté.

— Et tu m’avais suivi sans regret, Marceline. Tu es retournée à elle. Libre à toi. Je suis le plus tolérant des hommes. Avoue que tu fréquentes les offices et reçois les sacrements comme il te plaît, sans que j’intervienne.

— Où veux-tu en venir ?

— Un mari peut conseiller sa femme sans prétendre à en diriger la conscience.

— Aurais-tu un grief contre l’abbé Meuge ?

— Aucun. Pourquoi cette demande ?

— Je croyais à une allusion. Il est mon directeur spirituel.

— Tu t’es trompée. Aussi bien, Marceline, procéder par allusion est peu de mes manières. L’abbé Meuge est un prêtre intelligent, libéral dans la mesure des consignes qu’il reçoit, et d’une absolue dignité. Voilà pour lui.

r— Tu le juges à sa valeur.

— Mon observation n’engageait personne que toi et moi. Je l’ai crue et la crois nécessaire.

r— Dis-la.

— A mon sens, peut-être abuses-tu, maintenant, des dévotions.

— A ton sens, on pourrait abuser de Dieu !

üt-elle, scandalisée.

— On peut abuser des meilleures idées comme des meilleures choses. L’excès les rend nuisibles. Mon devoir m’incitait à te prévenir. C’est fait. A présent, suis mon avis ou néglige de l’écouter, c’est ton affaire !

— Oh ! Georges, tu te désintéresses de moi !...

— Bon ! Voilà autre chose ! Cent fois non, Marceline. S’il y avait péril, j’agirais.

— Sur ma conscience ?

i— Ta conscience est inséparable de toi. Tu es à moi.

— Si tu es à moi et rien qu’à moi ! Que tu te partages, Georges, je me reprends.

La menace proférée, M me Brion redouta son faible empire sur soi. Quelle impuissance à contenir un secret, quand on aime et pour défendre son bien !

Le mari affirma sa fidélité, riant :

f— Alors, tu n’es pas près de te reprendre !... Qu’est-ce que cette nouvelle histoire ?

Avec une sûreté un peu grossière, il trancha :

— Terrain plus dangereux encore que la religion ! Je ne t'y suivrai en aucun cas. Revenons à ma fabrique. Cette année, j’aurai plus que triplé mon exportation en Angleterre...

Il continua, d’abondance. Elle parut, d’une exclamation évasive, l’entendre discourir sur les changes, le commerce, la fabrication, les , tendances actuelles de l’ouvrier. Elle mangeait à peine.

— Tu fais mal honneur à mes perdreaux...

Des bêtes tombées sous mûn plus beau coup du roi !

— Tu m’as trop bien servie.

— La moitié du petit, tu trouves que c’est trop ?... Si c’est crainte d’engraisser, coquette, rassure-toi : le gibier n’a jamais fait grossir que les moines.

— Ils n’en mangent guère.

— Je les vois toujours selon Rabelais. C’est plus réjouissant. Ils savaient boire et en connaisseurs ! Respire ce vin. II embaume. Il chante la gloire de Dieu !

— Ne mêle pas Dieu aux choses profanes P Georges.

— Profane, mon Glos-Vougeot 1911 ! Il prouve tout bonnement l’existence d’un Créateur. Les hommes ne sont capables que de chefs-d’œuvre toujours contestés. Un tel vin, arrosant ces perdreaux, c’est l’accord parfait en musique, c’est un sujet d’admiration, un appel à la gratitude !

— Que tu es matériel !

— Vivre, c’est l’être ! Dans toute chose, il y a de l’esprit. Il ne s’agit que de l’y trouver, sinon de l’y mettre.

Il entama, sur son assiette, la moitié restante du moindre perdreau, après avoir mangé le dodu, facilement.

Marceline tendait à défaillir, comme dans l’église envahie du soir, humide et déserte.

Quel égoïsme protégeait cet ogre ! Pouvait-il prendre ce plaisir de la table, quand sa femme souffrait la torture !

Elle était obsédée, maintenant, de l’ignominieuse révélation : « Surveillez donc votre mari et Thérèse Gravin. »

Où gîtait la vérité ? Comment la surprendre ? L’abbé lui-même saurait-il donner le conseil qui la livrerait ? Il convierait la victime à l’indulgence et à se résigner. Chaque épreuve porte ses fruits célestes. Rendre le bien pour le mal apaise les blessures. Marceline détesta cette

charité surhumaine. Sa confiance trahie par ces deux-là — son amour et son amitié — que lui demeurerait-il d’intact, après un malheur si profond ? De voir à Georges son visage loyal et content de chaque jour, la découragea.

Il était tout occupé de la chère friande. Le plaisir valait de s’y absorber. Brion parlait, en accompagnement à ses ingestions, par principe de gourmet. Il était revenu à ses tissages et aux réussites de ses voyageurs. Il vanta un jeune mécanicien des Arts et Métiers, engagé à l’essai, qu’il venait de confirmer en place. Féru de théories sociales extrêmes, d’une scrupuleuse équité, cet étudiant d’hier possédait le don du commandement net, sans lourdeur.

Il obtenait le maximum de travail.

— Marceline, Louise m’écoute mieux que toi, je t’assure.

-— Je suis un peu souffrante.

— Depuis quand, mon petit ?

— Depuis que je suis rentrée. Louise l’avait bien vu.

— Oui, madame était toute blanche.

— Tu ne t’es pas plainte à moi !

— J’ai été mieux. Ça recommence. Ça ira mieux. Ne fais pas attention.

— Ah ! si.

La femme de chambre quitta la pièce.

— Marceline, qu’est-ce que tu as en tête ?... Serait-il venu une de ces sales lettres ?

— Tu sais bien que non ; tu me l’as déjà demandé, là-haut, tout à l’heure.

— Soit. Enfin, qu’est-ce qui te tourmente ?... Il y a un instant, tu as parlé de te reprendre à moi.

— Si tu te partageais, oui.

Elle étouffait, le cœur gonflé. Elle murmura, vaincue :

— Georges, je suis affreusement jalouse.

Elle sut réagir contre le besoin de pleurer, parce que Louise rentrait.

À l’adverbe près, Georges Brion venait d’entendre sa femme proférer la propre lamentation de Thérèse Gravin, tantôt, au téléphone. Il reçut le choc sans se trahir, sous le regard triste qui offrait une peine immense à sa consolation, il occupa ses doigts à la nappe, à sa serviette, à une mie, pour lutter contre le tremblement de ses mains. L’échéance trop prévue, envisagée souvent auprès de sa maîtresse, arrivait-elle à terme ?

Il importait à Georges de savoir le plus possible, afin de prendre mesure du danger :

— Jalouse ? Toi ! Sous quel prétexte ? Justifie-toi !

*— Louise est là, mon ami, souffla Marceline.

— Je m'en moque bien !

— Je t’en prie, Georges.

Il céda :

— Louise, servez et allez faire compliment de ces perdreaux à la cuisine.

— Bien, monsieur.

Dès qu’ils se retrouvèrent tête à tête, il exigea :

— Pourquoi, ta jalousie ?

— Une intuition... Je ne sais...

— Tu as dit : affreusement.

— C’est le mot exact.

— Tu serais affreusement jalouse, par intuition ?... Sans motif précis ?

— Sans motif, Georges.

Elle s’en tiendrait à la tactique arrêtée : taire l’incident de Sainte-Vénérande jusqu’après consultation de l’abbé Meuge. Elle irait le visiter demain.

— Puisque tu n’as rien à me reprocher, tout va bien.

— Si tu ne te reproches rien, toi-même, moi non plus.

— Tu finasses trop. De la franchise, Marceline !

Il s’offrit au regard de sa femme — sûr de cacher tout indice d’émotion ; et Thérèse le préoccupait, jalouse, elle, horriblement , de n’a-

voir pu le prendre tout entier à Marceline^ après s’être donnée à lui, folle de passion et vierge.

— Mérites-tu quelque reproche, de ma part ?

reprit M me Brion.

— Aucun.

— Tu réponds avant d’avoir réfléchi ! C’est commode !

— On sait bien si l’on n’a pas commis de faute ! Je ne me reproche rien, je te le répète.

— J’avais changé ma question, Georges :

ai-je lieu de te faire grief... supposons : d’une légèreté ?

— Non.

— Que tu es sûr de toi !

— Toujours.

Il haussa les épaules., sur cette affirmation osée. Pour l’effacer, il s’écria :

— Est-ce bête, de gâcher un dîner pareil F Encore, si la cuisinière l’avait manqué !... Je t’étonne ? Clioves, tiens ! serait de mon avis.

Elle avait recouvré le calme.

— A propos de Choves, pourquoi donc Thérèse l’a-t-elle refusé en mariage ?

— Un franc-maçon ! Jamais M me Gravin n’aurait consenti...

— Par amour, le docteur aurait accepté la bénédiction religieuse. Il m’avait chargée d’en

assurer Thérèse. Je l’ai fait. Elle m'a dit qu’elle réfléchirait. Ça dure encore !

Il flaira le piège dans l’appât. La conversation fut de propos quelconques, ensuite : sur les mets, sur le brouillard, sur une robe commandée chez M m6 Vaissoux, la couturière.

Les époux rusaient, pour surprendre et pour céler. Thérèse, présente à leur esprit, les affolait. Chez l’homme, elle était une irritante figure de la jalousie morbide, du délaissement, d’une coléreuse impuissance à modifier « la vie mal faite ». Marceline comparait la timide enfant d’autrefois à la rivale probable d’aujourd’hui. Ils s’entre-épiaient. Leurs paroles de hasard ne les leurraient plus. Chacun pensait à Thérèse et se demandait à qui songeait l’autre. La peur que ce fût à elle, les oppressait pareillement.

Les infusions servies au boudoir — l’ancienne chambre de musique des dames de Cumières et de Hutte — les Brion s’établirent pour la veillée brève des soirs d’intimité. Celui-ci commençait mal. Georges, satisfait du cigare qu’il venait d’allumer, tenta une diversion :

— S’il fait beau, demain, je te propose de te renvoyer la voiture. Elle te ramènerait pour déjeuner avec nous sur le terrain de chasse.

Nescelav fait bien les choses.

— Je ne suis pas gourmande, tu le sais.

— M me de Nescelay serait contente de t’avoir. Ça te distrairait. Tu prendrais l’air.

Marceline le regarda, de ses yeux désespérément tristes — pour toute réponse. Il s’affermit dans la résolution de laisser clos le périlleux débat. Elle détourna la tête. Machinalement, elle tira quelques cahiers de musique du casier des partitions.

— Bonne idée ! Un peu de piano allégerait l’atmosphère !

— Je jouerais trop mal, ce soir.

— Tu ne peux mal jouer, Marceline.

— Tout le monde peut mal jouer.

— Même si je t’en prie, tu n’essayeras pas ?

— N’insiste pas. Je sens chacun de mes nerfs à vif. Ah ! c’est une souffrance...

— Ma chérie, je te plains de tout mon cœur.

Le ton avait peu correspondu, trop sec, à la parole d’apitoiement. Il heurta Marceline. Elle évita de protester et, de même, quand son mari constata, à voix sourde, rageusement :

— C’est gai, ici !

Il parcourut un journal, quelques minutes, inattentif, mécontent d’elle, de soi, inquiet de Thérèse aussi. Il se versa un verre de cognac. Il se surprit à mâchonner son cigare, ce qui l'abîmait. Il but sans plaisir.

— Marceline, si je téléphonais à Choves et au président Donnut ? On pourrait improviser un bridge ?

— Il est bien tard pour inviter ces messieurs.

— Des célibataires ne se formalisent pas pour si peu. Le docteur et Donnut sont assez nos amis pour que je me permette...

— Tu t’ennuies donc bien avec moi !

— Jamais, quand tu es agréable. Ce soir, tu es mal lunée, décidément.

— C’est vite dit et signifie peu de chose. Je suis souffrante. Je viens de m’en plaindre. Tu l’as oublié, mon ami.

— Nous y voilà ! explosa Brion.

— Où ? fit-elle, irritante de calme.

— A la scène ! A la fatale scène ! Quand tu m’appelles : « mon ami », de cette bouche pincée, l’orage menace !

— Georges, tu es averti de ma nervosité. Et, pourtant...

— Restons-en là, Marceline.

— Quelle raison aurais-je de te faire une scène ?

— Aucune. Cependant, elle couve !... Et puis, qu’elle éclate, après tout !... J’en ai assez... plus qu’assez ! !

Elle s’était assise, ouvrant un volume.

— Laisse donc ce bouquin ! — s’écria-t-il., lui prenant le livre qu'il jeta sur le piano. — L'abbé Meuge t'en défendrait la lecture !

Il se mit à marcher, honteux de sa violence.

Marceline silencieuse se leva. Elle se dirigea vers la porte.

— Où vas-tu? interrogea-t-il, radouci.

— Dans ma chambre.

— Ne nous quittons pas ainsi. Ce serait ridicule.

— Nous sommes irritables. Tu m’as déjà presque arraché ce livre des mains.

— J'ai eu tort. Je t’en demande pardon.

— Oh ! c'est sans gravité. Je n'y aurais seulement pris garde, un autre jour.

— Marceline, si tu me pardonnes, reste.

— Non. Il vaut mieux, vois-tu, que je me retire chez moi.

— Pour t'y enfermer avec ton secret !

— Je n'ai pas de secret, Georges.

— Si. Et tu m'en sais curieux ! Et tu te sens trop faible pour le défendre contre moi, si je m’obstine à vouloir le connaître !

— Tu te trompes, je t’assure.

— Soit. Alors, bonsoir. Dors bien.

— Merci.

— Pour moi, je passerai au cercle.

— Ou ailleurs !

La riposte de Marceline, partie à la vitesse de sa pensée, la surprit autant que Brion luimême. Il Vint à sa femme, lui barrant la sortie :

— Explique-toi, maintenant. Tu viens de mettre en doute que j'aille à mon cercle. Où pourrais-je aller ailleurs ?

— Je m'en tiens à ce que j'ai dit.

— Cela ne peut plus me suffire, Marceline.

Tergiverser davantage aggraverait notre malentendu. Il n'est encore que superficiel. Mon enfant, parle. Soulage-toi, au lieu de n’être que réticences ! Jamais, depuis notre mariage, tu n'as été ainsi... Est-ce encore que nous n'ayons pas d’enfant, qui te tourmente ?

— De ce côté, je suis tranquille, Georges.

— C'est donc ta jalousie ? Je ne crois pas à une intuition. Tu es jalouse, à cause d'un fait. Lequel ?... Ma chérie, quitte cet air fermé, hostile...

— Je ne te suis nullement hostile. Je souffre, Georges. Voilà tout.

— La cause ? Allons, dis-la, enfant trop gâtée...

— Laisse-moi !

— Tu refuses que je te prenne dans mes bras ! !

— Pas maintenant. J’ai mal partout. J'ai

besoin de repos et de solitude. Va à ton cercle.

— Tu ne crois donc plus que je puisse aller ailleurs ?

— Non, Georges.

— Aie une seconde de franchise, toi si franche toujours ! Elle dissipera notre malaise. Je la réclame. Je pourrais l’exiger. Un mari a ce droit. Je n’en use pas. Je te demande, pour notre paix commune, de me dire, de bon gré, ce que tu crois devoir me taire. J’insiste, surtout, pour toi-même. Ouvre-moi ton cœur, comme tu le confesserais à l’abbé Meuge.

— Il est prêtre.

— Un mari, n’est-ce rien ? Même du point de vue religieux, je suis ton conseiller naturel, ton appui. Mes devoirs passent les tiens. Le sacrement m’a fait chef de notre communauté.

Tu m’obliges à te rappeler ces choses pour te convaincre... Ma femme !

Il l’avait prise par les épaules, maître de modérer sa force.

— Regarde-moi ! Ne détourne plus ton visage... Je veux le voir... Je veux que tu me voies te déclarer : ma Line, je t’aime !

— Que de paroles tu as dites, avec celle-ci, Georges : la seule que j’attendais !

— Tu refusais de l’entendre ! Je n’avais

qu'elle sur les lèvres Elle est -notre vérité à nous deux... Ne nous cachons plus rien... Ta figure se crispe encore, toute pauvrette, si triste !

— J'ai si mal, mon Georges !

— Plains-toi bien, ma chérie ! Mieux tu te plaindras, mieux averti, mon amour te consolera mieux. Confie-moi ta peine. Etre des époux, c’est n’être toujours qu’un...

La brutale vision de Thérèse Gravin et de l'homme qui invoquait cette unité, épouvanta Marceline. Elle se dégagea de Brion :

— Va à ton cercle ! Va ! Va !

Criant ainsi, elle se sauva. Après elle, la porte battit.

Georges, demeuré sur place, demanda tout haut :

— Qu’est-ce qu’elle peut avoir, bon Dieu ?

Les poings aux hanches, il ajouta :

— Elle est folle à lieT !

La raison lui opposa, in petto :

— Pourquoi ?

Il fallait qu’un événement eût alarmé Marceline. Brion la connaissait bien : elle avait opéré cette brusque sortie pour qu’il ne la vît point pleurer. Les larmes lui détendraient les nerfs. Bientôt lasse, elle livrerait la cause de

son irritation, facilement, amollie encore par quelques phrases qui la plaindraient avec tendresse. Le dessein de consoler était sincère, chez Georges, autant étaient fortes son envie de savoir et son inquiétude. Celle-ci exaspérait l’autre. Il importait d’obtenir de Marceline un aveu total, sans prêter à rien qui le dénonçât luimême, s’il s’agissait de Thérèse Gravin.

Son devoir d’homme serait de mettre sa maîtresse en garde, sur le moindre soupçon ; a fortiori , formellement accusée. Il se la représenta, qui l’attendait, plus « horriblement jalouse », maintenant, que lors de sa lamentation au téléphone. Fière, loyale, elle acceptait depuis sept mois la honte de trahir une amie, un partage où elle n’obtenait que des heures furtives, un effacement qui corrompait même le bonheur de ces heures clandestines. Elle s’était donnée, dans la fougue d’un amour désespéré, qu’elle avait voulu vaincre en elle et taire farouchement. A cet amour, longtemps comprimé, elle avait sacrifié tout ce qu’elle respectait. Il avait grandi, de ce qu’il avait coûté. Il était merveilleux pour elle, avec un goût d’amertume que palliaient à peine ses douceurs. Elle souffrait déjà trop. Georges lui devait sa protection, en cas de menace. Si le scandale de leurs rapports éclatait, la ville la

condamnerait avec l’épouvantable rigueur d’un juge hypocrite, lui-même chargé de fautes.

Il s’était remis à aller et venir, réfléchissant aux moyens de ménager les deux femmes. Il s’arrêta, le temps de se verser et de boire un verre de cognac. A la chaleur qui lui flattait l’estomac, il envisagea le soin de sa propre tranquillité. Elle dépendait de celle de Marceline. Souvent, il avait prévenu Thérèse : leur liaison ne devrait sous aucun prétexte troubler son ménage. Sa maîtresse se terrerait, à la première alerte. Elle aimait, d’un être passionnément soumis à son possesseur, qui ne veut que lui, renonce tout orgueil, promet plus qu’il ne tiendra, pour obtenir la joie immédiate.

D’un haussement d’épaules, Brion estima la valeur de sa prévoyance : Thérèse ne supporterait même pas une éclipse du foyer de vie qu’il était pour elle ! Elle braverait l’opinion, s’exposerait au pire, pour le garder.

Il s’immobilisa au centre de la pièce, une oreille haussée vers le plafond. Nul bruit ne transpira, de l’étage supérieur.

La promenade reprise, Georges pensa que, tout compte fait, la bizarrerie de Marceline pouvait provenir d’une impulsion. Son sexe en subit plus que le masculin. Des antennes d’une

sensibilité prodigieuse dirigent la curiosité féminine toujours en chasse, sur ce que Ton souhaite le plus lui soustraire.

— Au temps ! se commanda Brion rassuré,, ironique, revoyant ses jours de caserne.

Il s'égarait, depuis la fuite intempestive dé Marceline. Il s'était mis martel en tête, sur moins qu'un indice. Il alluma un cigare soigneusement choisi d'abord. La fumée odorante le contenta. Elle le porta à l’optimisme. Il compara la fragilité des flottants nuages bleuâtres, à l'inconsistance des paroles de toute femme. La plus sage, sous l'empire des nerfs ou d’un sentiment, en prononce de démentes qu'apaisée elle oublie et dont elle s'étonne, si on les lui répète. Cette phrase de sa méditation plaça Brion sur un plan supérieur. Son égoïsme confortable l'inspirerait à temps pour déjouer une malencontre. Il avait sottement imaginé tout un péril, sur une fâcheuse humeur de Marceline. La sienne en avait trop pâti. Cela suffisait.

Il s'était nourri d’excellent gibier. Son havane le satisfaisait. Il se gardait d'en mâchonner le bout, cette fois. Irait-il au cercle ou ailleurs ? S'interrogeant, il employa la formule vague de sa femme. La veille, il se fût dit : « ou chez Thérèse ». La différence échappa

à sa critique. Il se sentait en disposition légère. Il consulta sa montre. Neuf heures. Il serait imprudent de quitter la maison avant la demie : le temps qu’il se rendrait chez elle, Thérèse impatiente pourrait aventurer encore de l’appeler au téléphone. Il se félicita complaisamment de penser à tout. Cela le fît prévoir qu’elle pourrait même s’y risquer plus tôt. Cette crainte lui inspira de gagner sa chambre à l’instant.

Il monta l’escalier par trois marches d’enjambée, souple, silencieux, allègre de se trouver « bien en forme », corps et esprit. En haut, il remarqua la voix calme de Marceline : elle appliquait son ton net de chaque jour, à préciser une indication touchant le travail d’une domestique. Georges pénétra chez lui, délivré de toute appréhension, sa conscience insensible à l’effleurement du remords qui l’avait ému, de voir sa femme tourmentée. Il la plaignit, d’un affectueux élan de son cœur. Elle l’avait livré à la tentation par son retour excessif aux pratiques religieuses. Il la chérissait autant, s’il la trompait. L’épouse pour laquelle son mari cesse d’être tout, encourt de ne plus demeurer pour lui la seule femme. Cette loi lui parut une vérité indiscutable. La glace, au-dessus de lacheminée, lui montra un Georges Brion très

avantageux. Il toisa sa haute taille. Il apprécia; sa carrure et son élégance. Il ne fut jusqu'à sa mine fleurie de veneur habitué aux bises froides, qu'il approuvât d’un œil flatté. L’examen le retenait encore, quand le timbre du téléphone sonna. Il se précipita, afin de suspendre l'appel.

— Allô ! Mais oui, moi.

Il écoutait à peine la réponse, que sa femme entrait. Il parla aussitôt dans le cornet, sûr que Thérèse Gravin comprendrait l'échappatoire :

— Oui, cher docteur. J’hésitais bien à sortir par cette brume. Comptez sur moi.

— Jure-moi que ce n'est pas encore elle !

intima, frémissante, M mQ Brion.

— Prends donc le récepteur !

— Georges...

Elle chancelait, incapable d'un pas. Sous le fixe et grand regard pers, durci, angoissé, de Marceline, Georges percevait une adjuration à' sa tendresse. Son masque tenta de sourire, pendant que des mots bousculés en avalanche le suppliaient de ne point remettre sa visite.

— Oh ! je le sens... c’est elle qui te parle ! gémit la femme.

— Tu es absurde, à la fin ! s'emporta Gorges.

L'autre, du fond de sa solitude, désirait ou

l'amour ou la mort, d'une prière toute chargée des sanglots de sa jalousie ravivée.

Il défia le sort, tendant le récepteur décroché à Marceline :

— Ecoute, puisque tu ne me crois pas !

Elle était paralysée de détresse. Il vivait des

secondes poignantes, entre les deux jalouses. La sueur lui mouilla le front — d'entendre ce cri du désir :

— Il faut absolument que tu viennes !

Guettant sa femme, il comprit qu'elle s'efforçait.

— Je viens, dit-il à la suppliante.

Il ajouta :

— Vous me direz le reste tantôt, docteur. Je vous rejoins au cercle.

Marceline réussit un pas titubant. Elle en engageait un second, lorsque son mari bloqua le crochet mobile de l'appareil.

— Tu as coupé la conversation...

— Je t'ai offert le récepteur !

— Tu as bien vu que je ne pouvais avancer un pied...

— Ah ! Marceline... Cette absurde intuition...

— Georges... Georges... Ton mensonge

me...

Une suffocation l'interloqua. Elle porta les

mains à son cou. Elle serait tombée, si l’homme ne l’avait appuyée contre sa poitrine et contenue.

— C’est trop idiot, de te mettre dans un état pareil !... Et pour rien !

Il la souleva. Traversant la pièce, il étendit sa précieuse charge, doucement, sur son lit. Et il la gronda, comme une toute petite fille épargnée de la douleur jusque-là, terrorisée par sa révélation.

— A-t-on idée, de se faire tout ce mal... sans motif... sans l’ombre d’une cause... ! Qui estce qui m’a donné une enfant aussi fantasque ?... Vous ne voulez donc plus être ma petite Marceline...

— Oh ! si, Georges !

Il poursuivit, la berçant. Elle pleurait, la respiration cahotée de hoquets, à la manière enfantine. Elle éprouvait un mieux, de le reconnaître très vraiment bouleversé de l’immense peine qui la brisait. Elle ne ressentait plus exclusivement son chagrin. Il empirait, avec la jalousie qui la gagnait de fibre en fibre. Il quittait la tête endolorie., étendu au corps entier. Il s’altérait, d’animer les sens. Il fondait, aux caresses de Georges. Elles frôlaient les joues, les épaules, les bras, les mains, en accompagnement aux diminutifs, à 'des phra-

ses insignifiantes qui n’étaient qu’un murmure tendre pour endormir « les pauvres nerfs en .révolte », la « pauvre petite imagination, terrible en ses effets. »

S’il eût continué de la sorte, elle était guérie de l’odieux soupçon, au moins pour la soirée. Il manqua l’occasion favorable, disant :

— Petite Line, que çà m’embête donc, d’avoir promis à Choves.

Il s’était dégagé d’elle et redressé, presque gai.

— Est-ce bien à lui ? fit-elle, toute languide.

— Ah ! non... Ça ne va pas encore recommencer ! protesta-t-il. Assez d’inventions !

Le reproche la cingla, comme d’une cravache. Quelle dupe facile, elle avait failli être ! Quelques minutes de gentillesse et de câlinerie la rendaient à ce fourbe. Elle s’accouda, lucide, se rappelant la scène de l’église, résolue fermement à la taire, forte de la gêne qu’elle avait observée chez Georges, tout à l’heure, quand elle le regardait, défaillante, sa faiblesse concentrée pour cette inquisition.

Elle prononça froidement :

— Je n’invente rien. Il ne s’agit plus d’intuition.

Elle affirma, son visage tendu vers l’homme attentif :

— Je sais, Georges. Je sais. Est-ce clair ?

— Que sais-tu ? Il n’y a rien à savoir.

L’offensive l’avait ébranlé. Il se ressaisit, attendant une précision. Cette attaque le déconcerta :

— Tu t’es trahi, au téléphone ! C’est elle qui te parlait !

— Je t’ai proposé d’écouter avec moi !

— Tu as eu un éclair d’audace. Tu as bien vu que je ne pouvais avancer.

Elle s’arrêta, l’observant.

— Après, Marceline ?

— J’ai tout compris, trop tard, à te voir la sueur au front.

— On prendrait chaud à moins ! Tu m’épiais. Je te voyais chancelante. Tu as exigé un serment grotesque !

— Tu t’es dérobé !

— On ne jure pas à tort et à travers. On ne doit pas se prêter à des enfantillages pareils ! Maintenant, si tu m’accuses, dis de quoi tu m’accuses !

— Je te le répète, Georges : je sais.

— Quoi ? Que sais-tu ? Tu exaspérerais un saint et je n’en suis pas un ! Comment me justifier ou te détromper, si j’ignore ce que tu prétends savoir.

— Je sais et je souffre.

— Je ne peux pas te laisser te martyriser de la sorte ! Je t'aime ! Tu es mon amour, tout mon amour ! Marceline...

Il la maintint sur le lit d’où elle se préparait à descendre.

— Lâche ton vilain secret... Il te fait mal... Cède à ton mari qui t’aime* qui n’aime que toi... Nous finirions par nous blesser. Jamais une dispute sérieuse ne nous a séparés ! Nous serions trop maladroits, si nous commencions ! Line chérie, fais-moi confiance ! Je le mérite, ma Linette... As-tu surpris quelque racontar ?... Non ou oui ?... Je ne suis pas un homme léger. Le fussé-je, aurais-tu le droit, sur une phrase entendue... ce doit être cela?... on t’a parlé !... Je te conjure de me répondre !

— Tu avais commencé à dire quelque chose...

— Bon. Serais-je léger, tu n’aurais en tout cas pas le droit de soupçonner une amie d’enfance, ton amie de toujours, la meilleure de tes amies !

— C’est toujours la meilleure amie qui trahit.

— Ta réplique est injuste ; mais, elle est drôle... Ça va mieux... Ma Line ne va plus s’obstiner. Qui l’a troublée, par un mensonge ?

Car, ce ne peut être qu’un mensonge, ma Linette jolie !

Elle s’abandonna de nouveau aux grands bras, blottie en eux.

—- Oui, Marçotte-Trésor, presse-toi contre mon cœur ! Là est ta place ! Ici, tu ne dois plus pouvoir me cacher une pensée ! Tu ne saurais, à moins de ne plus m’aimer, garder un secret... Tu m’as dit et redit : je sais. Qu’est-ce que tu sais ?... Parle.

La bouche toute proche de la bouche fiévreuse, la pressentant prête à l’aveu désiré, il ajouta :

— Chère grande chérie, c’est mon cœur qui t’écoute !

Alors, elle tenta une suprême résistance. Le besoin de protection la vainquit. Son secret tomba d’elle :

— A l’église, dans l’église, Georges, tout à l’heure, comme j’allais la quitter, une femme en noir m’a dit : « Surveillez donc votre mari et Thérèse Gravin ».

— Tu l’as prise, cette coquine ! Tu as appelé! demanda Brion, défait, la lâchant.

— Le souffle m’a manqué. J’ai cru m’évanouir. Quand je me suis remise, elle était loin, tu penses !

— Rien n’a pu t’indiquer qui elle était ?

— Rien. J’ai été si saisie...

Elle se tut, misérable. Il la reprit dans ses bras, son sang-froid recouvré :

— Mon pauvre loup J... L’envie du bonheur d’autrui pousse des misérables : a le détruire. Nous nous aimons. Nous avons attiré la malveillance. De la boue, cette phrase chuchotée !... Et tu as pu y croire !... Toi !... Croire cela... de moi ! de Thérèse !... Toi ! La femme sensée que tu es !

Elle lui serra les mains et, cherchant son regard :

— Oh ! Georges, si tu me mentais, maintenant ! s’exclama-t-elle.

— Ne t’ai-je pas convaincue ?

— Si. J’ai eu si peur pour notre avenir !

— Il valait mieux tout me raconter en arrivant.

— C’est la coïncidence du téléphone. Je tremblais encore, d’avoir reçu l’abominable avertissement. Tu cesses une conversation à ma venue...

— Thérèse venait de couper l’entretien !

— J’ai perdu la tête, de t’entendre la nommer !

— Réfléchis, maintenant : si j’avais eu à me cacher de toi, il m’était aisé de te dire un autre nom.

— Choves, par exemple ! riposta Marceline.

— Reviens-tu sur ton vilain soupçon ?

— Non, Georges. De trop souffrir, me rend méchante. C'est fini à présent.

— Bien vrai ?

— J'ai eu tort de douter de toi. Je crois en ta droiture.

— Te voilà sage. Pour le demeurer longtemps, toujours, ma Line, il faut oublier notre discussion et cette sale calomnie surtout*

— J’y tâcherai.

— Il le faut, Marceline. Et n'en parler à personne, naturellement.

— Il est quelqu'un à qui je dois tout dire.

— C'est moi... Même pas à l’abbé Meuge !

Car, c’est à lui que tu pensais ?

— Oui.

— Tu ne lui dois que la confession de tes fautes. Tu n'en as commis aucune en cette affaire. Oublie la parole infâme. Ai-je ta promesse ?

— Oui, Georges.

— Tu as hésité. Allons ! Un oui sans regret, à votre mari... Eh bien ?

— Oui. Tu as raison, Georges.

— Un baiser, en point final à cette page dangereuse. Et tournons-la !

Elle rendit avec gratitude ce baiser donné dans la joie du soulagement, par un Georges victorieux du secret pressenti, défendu, dont il userait pour sa tranquillité et pour sauvegarder Thérèse de l'imprudence.

— La page est tournée ? fit-il.

— Qu'on n’en parle plus, mon Geo.

La face cachée contre lui, elle se pelotonna dans les bras robustes et doux, murmurant ::

— Je suis jalouse... Je t’aime trop.

— Biffe ce « trop ». Il est encore un reproche. Embrasse, pour l’effacer !

Quand elle eut consenti, affectueux et protecteur, il la jugea :

— Grosse bêtasse, va !

Elle le sentait qui cherchait à se dégager.

Elle s’agrippait aux fortes épaules, mue par l’élan craintif encore de sa première semaine d’épousée. Elle était toute en émoi d’amour et retenue par la pudeur d’oser plus que de tendre à se laisser deviner.

Comme il en détachait les doigts, elle avoua, le son venu de la gorge, roucoulant et voilé :

— Georges... ne me quitte pas ce soir...

veux-tu ?

— Et Choves qui m’attend !

— Si tu me préfères une partie de cartes, alors...

— Je te préfère à tout et à tous. Ne fais plus l’enfant, mon petit. Le docteur brave ce brouillard pour me rencontrer. Lui manquer de pa- Tole...

— Va donc, méchant garçon ! plaisanta Marceline, le repoussant.

Il se dirigea vers le cabinet de toilette.

— Non ! Tu es assez beau pour Choves !

Va-t’en... Ou je t’empêche de partir !

— Oh ! si tu menaces !...

Sur cette moquerie, sur une pirouette close par l’envoi d’un baiser, il passa la porte. Déjà, Marceline regrettait ce départ. Du lit où, sur le bord elle était assise, elle recommanda :

— Couvre-toi bien ! Prends...

— ... ton foulard ! compléta Brion, d’en bas.

Il ajouta, se préparant :

— Dors bien !

Elle avertit :

— Je t’attendrai !

— Non pas ! Couche-toi et dors ! Tu en as grand besoin. Je rentrerai tôt.

Qu’elle eût voulu le retenir ! Elle ne trouva que d’en réclamer cet infime service :

— Envoie-moi Louise pour me déshabiller.

Elle l’entendit appeler, puis commander ;

— Louise, Louise !.. Chez madame, houste !

Au galop !

La gaîté de cette voix lui fit mal. Après, le silence ranima le doute assoupi en elle. Son regard vaguait. De tous les objets, il ne distingua soudain et pour se fixer dessus, que l’appareil du téléphone. Il perdait sa propriété de chose, à ces yeux qu’il avait attirés et captivait. II devenait un secours : le secours même de Dieu !

Elle eut beau juger saugrenue cette interprétation, elle y revint. Elle considérait la colônnette noire sur le pied d’ébène, le cornet et le levier au nickelage brillant — sa pensée toute imbue d’une présence providentielle. Elle se demanda s’il n’était point sacrilège d’associer ainsi le profane au divin. Elle exprimerait son scrupule au confessionnal. L’abbé Meuge en déciderait. Saurait-elle lui céler l’incident de l’église ? Elle avait promis à Georges de le taire. Soit. Cependant, le prêtre la dirigeait. Pour la guider, il devait avoir lu en elle.

Ainsi, son cerveau discutait. Au fond, elle n’était préoccupée que de cette banale machine par quoi la parole traverse la distance, qui lui prouverait la véracité de son mari. Ah ! pourtant s’il avait osé lui mentir !

Un cri lui échappa, rauque, effrayant.

—- Madame !

Elle rassura Louise :

— Vous étiez donc là ?

— Il y a un bon moment. Madame était dans ses réflexions. Madame ne m’a pas vue. Madame a crié comme si elle avait maL

— Une petite douleur, là.

Elle se toucha la base du crâne.

— C’est passé. Alors, Louise, déshabillezmoi.

— Ici ? Chez monsieur ?

Marceline allait reconnaître son étourderie.

Le téléphone accrocha de nouveau sa vue. Elle objecta :

— Pourquoi pas ? Apportez-moi mon peignoir... Le bleu !

Le temps que la femme de chambre s’absenta, Marceline Brion alla vers l’appareil. Elle y toucha et redouta de l’utiliser.

— Je puis déshabiller madame?

— Bien sûr !

Elle envia l’air heureux de cette fille avenante.

— Etes-vous jalouse, Louise ?

— Faudrait voir qu’on vienne me prendre mon fiancé !

— Et si on voulait vous le prendre ?

— Telle que je me connais, madame (et je ne

me crois pas plus mauvaise qu’une autre) je taperais ferme !... Je plains celle qui se risquerait à me jouer ce vilain tour ! Et je sais bien, madame...

— Mon peignoir, Louise.

Habillée de soie bleue, elle congédia la domestique :

— Passez chez moi. Préparez mon lit.

Elle n’y tenait plus ; elle courut au téléphone :

— Allô ! Donnez-moi le cercle Saint-Hubert.

L’attente la crispa.

— Le Saint-Hubert ?

— Oui, madame.

— Priez M. le docteur Choves de venir à l’appareil. C’est pour une cliente...

— M. le docteur n’est pas au cercle.

— Imposible. Veuillez vous en assurer.

— Madame, je suis sûr que le docteur n’est pas venu ce soir.

— Alors, merci.

— Si madame a une commission.

— Rien, merci.

Marceline, égarée, s’y reprit à deux fois pour raccrocher le récepteur. Elle balbutiait :

— Menteur !... Odieux menteur !... C’est à elle, devant moi, qu’il parlait..* Eux !...

Eux !... Quelle infamie !...

Ses mains tremblaient, posées sur l’instrument. Elles causèrent un léger cliquetis. Il éveilla chez la malheuréuse une lueur d’espérance. Elle ne pouvait, sans savoir, accuser Thérèse. Elle n’avait qu’à lui parler. Elle chercha à se souvenir. La tête lui tournait. Un marteau y cognait. Comment se rappeler un nombre dans ces conditions ? Elle voulait, si violemment ! L’impuissance de sa mémoire l’épouvanta.

— Louise ! appela-t-elle, râlant.

— Madame !

À la vue de sa maîtresse, les traits décomposés, hagarde, la femme de chambre s’empressa :

— Madame est mal ; madame devrait...

— Le... numéro des dames Gravin, Louise ?

— 112, madame. Je puis le demander pour madame ?

— Non... Laissez-moi !... Allez donc !...

Louise se retira, en arrière d’un pas seulement, inquiète.

— Le 112 !... Allô!... Le 112 !... Répondez-moi, pour l’amour de Dieu!... Allô!...

Le 112... 112 !... Ah, ces filles !... Allô !... Le 112 ! !

— Madame, la demie est passée de dix minutes : le téléphone ne marche plus...

— Alors, j’irai !

— Madame va tomber...

— Je veux, Louise... Vous enten...dez : je v...veux...

— Ma pauvre madame !

— Mon m...anteau !... Mon ch...apeau !

— Mais...

— Ob...éissez... Je... Louise... Ah !...

Georges ! Georges !... Geor...

— Monsieur est sorti... Madame ! Madame !

— Ma tête... éclate !... Vous... Qui êtes-

vous ?... Vous... qui me regardez comme...

Oh !... Oh ! mourir... Mou...rir...

Elle embrassa la pièce, d’un regard lent. Il se ternit à mesure qu’il ne reconnaissait plus les choses. Elles s’en allaient, avec la conscience de Marceline.

— Madame ! supplia Louise.

La servante s’était enhardie à prendre les mains de sa maîtresse, alarmée de ces yeux qui semblaient aveugles et de la bouche aux lèvres exsangues qui s’efforçaient au mouvement et restaient muettes.

— Madame !... C’est moi : Louise... Parlezmoi, madame !... M’entendez-vous ?... Madame !... Est-ce que madame me reconnaît?

La pauvre fille n’osant plus lâcher les mains qui ardaient, appela la cuisinière, le chauffeur,

le portier, d'une voix déchirante — puis, Dieu et la Vierge, lorsque M 1110 Brion s'écroula, molle, sans paraître sentir le contact des bras qui essayaient d'empêcher sa chute, entendre les cris de secours, ni rien voir par ses pupilles immenses, mates, réduisant à un anneau ténu l’iris pers.

Suppliciée de jalousie, ses poings à la bouche, les coudes sur le marbre de la cheminée, Thérèse Gravin s'inflige de suivre la course des aiguilles au cadran de la pendule. Son dépit haineux de la minute perdue s'accroît à chaque saccade de l’avance. Attendre la joie, quand on en pourrait jouir et quand, peut-être, une rivale la goûte !

Elle se mord, à cette pensée, pour changer de douleur. Depuis qu'elle a, la seconde fois, téléphoné à Georges Brion sa misérable faim de l’avoir près d'elle, il devrait être ici ! Elle en est sûre : Marceline le retient. Le pire est qu'il puisse céder, sachant combien elle souffre, elle, qui n'en obtient que des moments, l'adore, se meurt d’abandon, d'envie, compare sans issue son destin misérable d'amoureuse

cachée, au sort public de la femme légitime.

Elle accuse de lâcheté tous les hommes à travers son amant. Ils ne savent rien vouloir, sauf leur tranquillité. N’importent les tourments qu’ils causent pour sa sauvegarde ! Ils aiment, pour eux. Il est bien dit : ils prennent. Eve se donne. Au fond d’elle, quand y règne et brûle l’amour, toujours existe la passion impérieuse du dépouillement. Elle est possédée. Il ne lui appartient plus que le bonheur de se livrer.

Elle ignore l’absence de son maître, dès qu’elle l’a choisi. Il la hante, chair et âme, en rigoureux despote. Elle n’a d’existence qu’en fonction de lui. La volupté chez elle, contient l’inquiétude des mères qui redoutent la maladie pour l’enfant sain ; la mort, s’il subit une bénigne fièvre ; l’accident, même si elles le surveillent. Plus elle aime, plus sa joie devient d’en produire, plus précaire lui paraît son état. Elle se lacère de doute, où l’homme le moins égoïste bée de satisfaction. Elle déduit son infériorité, de l’idéal où elle hisse son vainqueur. À l’opposé, s’il la. vante, c’est pour s’exalter encore. Il oublie imparfaitement l’existence d’autres femmes que la curiosité peut rendre coquettes et ta coquetterie, lui prêter. Pour elle, jusqu’à ce qu’elle l’aime un peu moins, l’amant ou l’époux demeure le parangon, le

soleil dont l’éclat éteint toute autre lumière : un dieu.

— Ah ! Que fait-il donc ?... Pourquoi tardet-il encore ? interroge Thérèse.

Son amour et sa jalousie lui tiennent par des racines voraces alimentées de sa substance, depuis l’éveil lointain de son cœur. Ils le remplissent et ils la dirigent, à l’exclusion de tout mobile différent. Elle ne sait plus, en cette attente, ce qu’elle vient de commettre et avait longument médité, le décidant, le condamnant, poussée par la satisfaction et par l’offre, retenue par la vieille morale sous le contrôle de sa conscience. Elle ne sait plus qu’elle a refusé de voir sa mère qui « avait à lui parler », qu’elle s’est abstenue de descendre dîner, ni même qu’elle désirait l’isolement pour y savourer l’espoir que son acte commençait son œuvre. Une seule idée occupe son cerveau : Georges Brion devrait être avec elle. Son unique sentiment vital : la tremblante exaspération de son être éperdu d’aspirer au vertige sacré qui divinise.

Sa vue quitte le cadran où l’évidente coulée des minutes l’obsède. Elle s’apparaît dans la glace. Ce masque fiévreux où les yeux brûlent, ce masque amaigri, ces lèvres qui tremblent, la rebutent. Elle a été longtemps la fière gar-

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dienne du secret qui enchanta son adolescence et fut ensuite Je régulateur de sa studieuse jeu* nesse. Nul n'a pu soupçonner, après, son âpre désir d'orgueil à accepter le destin de la vieille fille. Elle s'appartenait, elle continuerait de s'appartenir, elle vivrait par l'intelligence et pour l’intelligence. En échange d'une déception, elle explorerait un univers magnifique et infini ! Quelques jours, quelques paroles, l’ont réduite à la condition commune des femmes.

Elle a méconnu son avenir de sagesse et de liberté, au premier appel de la nature. De s'y rendre l'a éblouie ! L'enchantement l'a emportée si loin, au delà des trésors qu’elle croyait une richesse, qu'aussilôt, pour se conserver son maître, elle est descendue aux moyens de lui plaire en s'abaissant.

Elle retient le geste hargneux dont elle aurait déchiré ce peignoir venu le matin de Paris, commandé naïvement afin de paraître plus belle à Georges. Un vêtement d'impudique ! Il est de soie mauve brochée de longues branches de glycines et de grappes d'acacia jaune, avec une bordure en marabout. Georges la dépouillerait, ainsi que d'une odorante et fastueuse écorce, de l'étoffe souple doublée en crêpe de Chine d'or imbu du parfum de la peau brune.

De l'imaginer prêt à remplir ce rite, elle sent

sa nudité chaude aux creux moites. Ses orteils se crispent dans les mules. Les tempes lui battent. La nuque lui fait mal. Une Barre lui obstrue le gosier. Son cœur bondit ou s'arrête. Ses mains ensemble accrochées, elle les élève, gémissante, et se tord les bras.

— Elle l’empêche de venir !

Elle va et vient — une bête en cage et saisie de haine. Le tic-tac de la pendule évoque la force qui détruit par émiettement, maligne, inexorable. La mort est en nous, dès la conception. Elle a gagné sur nous avant notre naissance. Vaut-il donc de subir ce que le moins malheureux des humains supporte, pour arriver à ce terme ? Thérèse envisage son suicide. Un répit à son angoisse physique. Le froid la couvre. Elle n’est sensible qu’à lui. Elle regarde le monde où elle ne serait plus. Son amant la pleurerait-il seulement ? Si elle lui laissait du moins le remords de l’avoir jetée à cette initiative ! Marceline le consolerait. De la supposer dans ce rôle et l’homme s’y prêtant-, l’amoureuse le désire, rendue à la passion de vivre, dans une frénésie de tout son être.

Elle s’accoude à nouveau sur le marbre de la cheminée, les paumes contre ses oreilles pour n’entendre plus le balancier. Ses pupilles démesurément dilatées lui font un regard tra-

gique. Elle pense à ces deux lourds où l’orage proche continue d’accumuler. De brusques ressauts déforment sa bouche. Ils froissent sonmenton. Elle questionne ces crispations, comme des indices de ce qui arrivera. Le cerne de ses paupières s’accuse, de seconde en seconde. Elle se contemple, avidement. Tout à coup, les mâchoires serrées, la face volontaire,, elle parle à son image :

— J’ai bien fait. Il le fallait.

Sa conscience et sa raison débattent le cas.

La tête lui bourdonne. Chaque pulsation lui gonfle les carotides, à croire qu’elles vont éclater. Son cœur douloureux cogne, cogne, s’immobilise, repart à toute volée.

— Je ne pouvais plus faire autrement, scande-t-elle.

Elle abandonne encore son observatoire pour occuper par le mouvement son pauvre corps qui ne s’appartient plus. Qu’il a changé I Comme l’âme en est une âme différente et qu’il mène au lieu d’obéir, cette chambre, aussi, est métamorphosée ! De son apparence conforme à l’harmonie de la demeure familiale, joyau dans la ville, dont le reflet depuis trois siècles hante la rivière — ne subsistent que les poutres du plafond. Afin que Georges s’y plût, pour le surprendre aussi par une servitude à la der~

nière mode de l’art décoratif, elle a livré les* murailles et les ouvertures à la fantaisie d’un architecte parisien que son outrance a rendu momentanément célèbre. Il a ouvert une brèche. Il a élevé des cloisons. A la toile de Jouy r illustrée de mandarins et de kiosques dessinés en lilas sur fond crème, succèdent des masses coniques et pyramidales de vert, d’orange, de ïnauve. Un divan spacieux logé dans une alcôve, remplace le lit Louis-Philippe, d’acajou massif. Au lieu de la chaise longue, du secrétaire, des fauteuils, d’une table ronde, le mobilier assemble des sièges, des coffres, une bibliothèque, que l’on croirait fabriqués pour des nains, dans un style japonais. La lumière sourd d’ampoules électriques roses, blanches, azurées, tapies entre les solives en relief. Un flottant rideau apparié à la tenture isole la pièce, d’un cabinet de toilette cuirassé de mosaïque or, argent et noir. Il reçoit le jour* d’une verrière oblongue établie au faîte d’un mur. A la base de celui-ci, une baignoire rectangulaire, aux angles déformés en courbes, expose sa cavité au ras du carrelage turquoise et jaune.

Thérèse a accepté contre son goût personnelcette extravagance, afin que les choses témoignassent devant Georges Brion, pour lui aider-

à comprendre la valeur exceptionnelle de la victoire où elle lui a permis de la conquérir. Il avait tout approuvé, même les sombres idoles africaines, les poteries saugrenues, d’un ocre ou d’un bleu violents, qui alternent sur une planchette peinte en vermillon, fixée aux deux tiers supérieurs de la salle, longeant son entier périmètre.

Un exprès est venu de Paris installer un poste d’écoute dont la puissance permet au haut-parleur, qui a l’aspect d’une Bible ouverte sur un fac-similé de Rembrandt, la diffusion de chants, de concerts, de discours, d’avis venus de toutes parts, dans un rayon plus étendu que l’Europe.

Elle a rêvé de dépenses follement inutiles, quand ce coin transformé de la maison n’a plus surpris Georges. Elle souhaitait naïvement qu’ici ne ressemblât à nul autre lieu — ainsi qu’elle-même à aucune femme — pour recevoir un maître dont elle anéantirait tous les souvenirs. La jalousie, causée par un tel amour, le transporte si haut qu’elle se réclame de droits absolus pour affirmer sa possession !

Ce décor lui devient odieux, d’y attendre, de ne pas même savoir s 'il viendra. Elle a eu l’idée absurde de la mort. C’est vivre qu’elle veut, et dans ce paroxysme où l’être touche

à l'infini ! Elle se répète, la voix méchante :

— Oui, oui, j'ai bien fait.

Mais, cette marche incessante ne leurre plus son corps malheureux et le fatigue. Elle coupe le courant de l'éclairage. L'obscurité l'apaisera peut-être? Elle s'abat sur le divan, la figure contre les coussins, lamentant cette absence qui la torture :

— Oh ! Georges ! Georges ! Toi !

Son ventre, sa poitrine, sa face qui voudrait pleurer et qui geint, ses genoux, appuient, s'écrasent sur la couche comme pour s'y creuser un abîme. Cet homme qui tarde — si même il ne manque finalement ! — il a toujours régné sur elle, dès avant qu'elle se soit donnée à lui. Il en a reçu la confidence. Se la rappellet-il encore ?

Elle n'avait pas douze ans —dans l'émoi de la première communion qui a parfois d’incalculables prolongements et engage l'avenir de la sensibilité —r Georges Brion l'a éblouie à la façon d’un prince de fable.

Il était venu, avec son père, choisir son premier fusil de chasse, aux magasins A VEnclume d'Or. Il était ensuite revenu, mainte fois, seul. Nulle arme ne lui convenait. On avait écrit à son intention, à Saint-Etienne, à

Londres, à Sheffield, en Allemagne, en Suède, pour obtenir les plus récents catalogues des fabriques. Il avait câblé lui-même à New-York, optant pour un hammerless. Remarquable par son prix et ses perfectionnements, le modèle émerveilla l'aïeul et le père de Thérèse, des experts en armurerie cependant. Ils obtinrent du jeune acheteur la permission d'exposer le chefd'œuvre au centre de leur plus belle vitrine. Toute une semaine, Planois stationna devant.

Les promeneurs de la rue de la République, — même les femmes et des « dames de la société », — commentèrent l’objet importé d'Amérique et son prix. Une pancarte informait le public :

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