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A MONSIEUR GEORGES BRION VENDU CINQ MILLE FRANCS

Jusque dans la cour de récréation, les élèves de l'Institution Sainte-Alice trompaient l'attention de la sœur surveillante, pour s'entretenir du fusil et de son acheteur. On interrogeait Thérèse. Des « grandes », qui ne lui eussent jamais adressé la parole, en quêtaient des renseignements. Elle les prodiguait avec fierté, au lieu de sa gêne habituelle si quelqu'une lui rappelait sa famille de commer-

çants, parmi ces filles de hobereaux, d'officiers, de fonctionnaires, de médecins, de propriétaires-éleveurs.

Cet événement minime lui assura la protection de Marceline qui l’imposa au clan des porteuses de titres ou de particule, très strict en ses exceptions. On y rappela quelquefois encore, pour humilier Thérèse, d’après le souvenir de vieilles personnes, le bisaïeul qu’elle n’avait point connu, qui avait fondé, à l’enseigne de r Enclume d’Or, une modeste boutique où il vendait, en blouse, de la quincaillerie au temps que la voie, réservée aux magasins de luxe, s’appelait la rue de l’Impératrice.

Sous le grand-père Alcide, le négoce avait prospéré. La fortune et l’audace des successeurs multiplièrent les comptoirs. Ils envahirent de proche en proche, par la base, un vaste ilôt d’immeubles. Ils en gagnèrent les étages. D’orgueilleuses lettres en cuivre publiaient la propriété de ces établissements : Alcide Gravin fils et petit-fils. Même lorsque, à l’outillage général, à la machinerie agricole, aux fournitures de vénerie et de pêche, à l’exposition d’articles de tourisme, de sellerie, aux bicyclettes, on adjoignit un stand d’automobiles avec la variété des accessoires — Thérèse détestait encore son origine.

Elle savait son étroitesse d'esprit en cela. A deux générations près, les Brion étaient partis de débuts aussi modestes que le premier Alcide Gravin. Elle condamnait son reniement, autant elle souffrait de l'orgueil paternel à constater le chemin parcouru. Elle avait, à part soi, décidé son mariage avec Georges Brion. Il incarna pour elle le but à atteindre.

Environ ses quinze ans, son affectueuse amitié ne put taire complètement ce projet à Marceline des Prasse de Hutte. Celle-ci lui montra une trop manifeste condescendance et mêla un peu d'ironie à son approbation. Cela fit beaucoup réfléchir Thérèse. Elle décida de pousser ses études jusqu’aux supérieures, de sorte à être considérée pour une réussite extraordinaire qui valût la naissance dans la noblesse ou la bourgeoisie classée. Elle préparait une double licence d’histoire et d'anglais, en Sorbonne, familière de milieux intellectuels qui la grisaient de nouveauté, où elle représentait en outre un « beau parti » — quand une longue lettre heureuse de son amie la brisa : Marceline y contait ses fiançailles avec Georges Brion.

L'aveu ancien de Thérèse avait été si prudemment discret qu'elle ne put reprocher une félonie à sa compagne d’élection. Les deux jeunes gens avaient continué de se voir, tandis

qu’elle poursuivait à Paris la conquête des parchemins universitaires. Elle s’attribua les torts de sa déception amoureuse. Elle complimenta la future mariée en une page pleine de cœur.

Elle réagirait par le travail contre le coup imprévu. Elle accorderait une attention nouvelle aux nuances de la camaraderie masculine. Elle avait songé aux cours et à ses examens plus qu’à Georges dont elle avait entendu se rapprocher par ses succès d’étudiante. Us la consoleraient vite et définitivement. C’était la sagesse même.

On l’écoute mal avant la maturité, parce qu’on récèle des forces supérieures à la raison. Impératives le temps de leur montée, elles recouvrent parfois, à la veille de leur déclin, une puissance qui entraîne aux pires folies. Elles bouillonnèrent chez Thérèse sous l’effet de son mécompte. La vanité de son effort la désempara. Son plan ruiné, elle en critiqua le fragile édifice. Jamais Georges Brion n’avait su l’ambition qu’elle lui devait, ni soupçonné quel sentiment il lui avait inspiré. A sa débâcle, elle mesura combien il l’avait animée. Pour s’en affranchir, elle redoubla d’application à l’étude. Il tenait en elle par des racines vigoureuses et gourmandes. Malgré un veto absolu de son père, elle présenta ses titres à une

bourse de séjour aux Universités des Etats- Unis. Changer d’atmosphère favoriserait sa guérison. Un pays neuf à ses yeux lui serait un dérivatif puissant. Elle combattit afin d’être nommée, comme pour vaincre un péril. Choisie, après d’innombrables démarches et l’épreuve d’une discussion épistolaire avec ses parents, elle espéra dans une fièvre progressive son embarquement.

Lorsque la Normandie élongea les jetées du Havre, la voyageuse était sûre de s’éloigner de son chagrin comme de la côte. Sa cabine reconnue, mise en ordre avec une allégresse d’enfant, elle s’étendit sur un fauteuil d’osier à l’air vif du pont-promenade.'Bien couverte, elle savoura longtemps la brise de mer et de ciel. Les gens échappaient à son regard. Il scrutait l’espace vers la France et vers le large, sans autre espoir que de l’avenir. Demain lui serait prodigue de spectacles et d’émotions. Elle se flattait d’être une sorte d’ambassadrice de l’enseignement national, députée chez un peuple ami. Elle tâcherait à le comprendre, à lui devenir intelligible, à représenter de son mieux l’esprit de finesse, à s’instruire des mœurs, du mode de penser, dans la nation complexe, carrefour des races, qui croit les avoir fondues en un amalgame supérieur & chacune.

De temps en temps, elle revoyait Plan ois ou Paris. La capitale et le chef-lieu s’égalaient en petitesse, confrontés au cercle immense de l’horizon. Le rythme des machines berçait la passagère. Elle s’engourdissait de paresse. Sa vue, purement physique, suivait les métamorphoses d’un nuage en vol. Le soleil immergea, dans une splendeur d’héroïde. Il y eut quelques secondes d’une magnificence inconnue de Thérèse. Elle laissa monter ses larmes. Elle murmura : « Et je suis toute seule ! » Le battement des énormes pistons aux entrailles du paquebot la fit tressaillir. Des mouettes criardes tournoyaient. La fumée noire couchait ses lourdes boucles par le travers du bord. Le panache frisé barrait de pesanteur et d’obscurité la scintillante palpitation des vagues roses baisées de lumière. C’était d’une mélancolie indicible. On sentait que cela n’était si merveilleux que pour disparaître trop vite. Quand les flots dansant se jonchèrent de violet, l’âme de Thérèse, gagnée de la couleur grave, rallia les jours que sa volonté avait fuis. Elle se reporta dans la cour de Sainte-Alice. Les voix fraîches bariolaient d’éclatants ramages les récréations.

Sœur Marie-de-Gonzague les surveillait, timide à cause de sa beauté dont elle semblait honteuse.

Au lieu de i’odeur d’huile et de charbon brûlé, l’étudiante crut, une seconde, respirer l’encens et Famer parfum des marguerites, dans la chapelle du pensionnat. Elle et Marceline y avaient résolu, un jour d’avant l’adolescence, qu’elles prendraient le voile. Elles avaient choisi un beau nom pour leur consécration. Leur élan jumeau avait rejoint mainte envolée chimérique de leur jeune esprit effervescent. Des fillettes d’alors, mystiques sous le charme du rituel apparat, l’une allait épouser celui que l’autre adorait déjà et, maintenant, voulait oublier. Il lui apparut, avantageux, cruel d’exposer un air de bonheur...

Elle se leva. La suavité du crépuscule marin engloutit le fantôme. Accoudée à la lisse, Thérèse écarta l’objection suprême de son père à son projet d’expatriement : ce serait usurper la place d’une jeune fille pauvre. Il avait ajouté qu’il se sentait assez malade pour craindre une absence prolongée de son enfant. Elle avait passé outre à ces raisons et aux prières maternelles achevées en sanglots pour la retenir au moins en France. Ni l’un ni l’autre n’avaient deviné dans son départ l’évasion désespérée d’une amoureuse de vingt ans blessée au cœur pour toute la vie !

— Qu’est-ce qu’il peut donc faire ?... Il sait pourtant ce que je souffre !... Ah ! cette Marceline...

La maîtresse a peur des invectives qu’elle pourrait crier contre la femme. Elle s’est remise à marcher. Elle pense : aujourd’hui surtout, il faut que Georges vienne ! Elle en méprise l’égoïsme, sans le moins adorer pour cela. Il est un dieu créateur de sa joie, à elle. Insoucieux des tourments causés par cette joie, il la partage sans les subir. Elle s’efforce de retourner à son passé, comme à un refuge où attendre Georges Brion, sans compter les minutes.

Un frisson l’avertit qu’elle venait de prendre froid. Elle se hâta de descendre. Elle s’habilla pour le dîner. Quand elle fut prête, parée avec une attention de coquette qui l’amusa, elle sonna pour demander des fruits. À peine si elle y goûta. Deux heures passèrent, avant qu’elle jugeât inepte cette réclusion dans sa cabine, à voir par le hublot le rayonnement des feux du transatlantique sur la mer obscure. De la coursive, elle entendit la musique d’un jazz. On dansait au salon. Elle y accourut avec une espèce de frénésie. Les couples évoluaient, joyeux. Leur plaisir la tenta. Elle accepta l’in-

citation du médecin des premières classes. Un mâle visage, de haute stature, jeune, rélocution aisée, il séduisait facilement. Il montrait un peu de sa science à travers des propos frivoles et des moqueries sans aigreur. Il s’intéressa aux buts pédagogiques de sa danseuse.

Elle lui laissa supposer qu’elle avait besoin ■d’embrasser une carrière. Leur sympathie devint bientôt une naissante amitié, à l’occasion d’une bénigne poussée d’angine qui indisposa Thérèse. Il lui présenta, pour lui aider à supporter l’alitement, une autre boursière de voyage : une « scientifique » celle-là. Elles se convinrent le mieux du monde. Par sa nouvelle relation, Thérèse se mêla à la douzaine de •stagiaires dévolus aux facultés américaines.

Elle apprécia, entre tous, M. Louis Borre, un agrégé de grammaire issu de l’Ecole Normale Supérieure. Ses succès lui valaient la promesse d’un renom futur. Déjà, il s’appliquait à un port de grand homme. Il empruntait à l’anthologie grecque l’élégance des madrigaux dont il fleurissait sa cour aux jeunes filles. Il savait belles ses mains et il les soignait, les exposant avec pertinence en accompagnement à la conversation qu’il retouchait pour qu’on la crût improvisée. En lui, Thérèse aima la propre grâce de sa denture très blanche et

de ses prunelles sombres. Jusqu’au but de la traversée, sans nulle récidive de la désillusion qui l’exilait, elle accueillit les avances de ce camarade empressé à lui plaire. Leur intimité se desserra dès l’arrivée. Il agit, lors de la réception officielle, en orateur de la juvénile mission. Exercé à la harangue, il discourait à pompeuse profusion. Son frac épousait comme une peau son torse robuste et la cambrure de ses reins. Il proposait sa grâce mondaine en excuse à la richesse de sa culture.

L’observation des personnages et de leur maintien occupa Thérèse assez pour la distraire de remarquer que Borre ne la distinguait plus d’entre ses compagnes. Elle apprit son affectation à un collège de l’Illinois, tandis que le beau Louis était nommé à Boston. Leurs adieux la laissèrent émue du remerciement qu’il lui adressa, en rhétorique bien ordonnée, des agréables entretiens qu’ils avaient eus sur le bateau. Sans y croire beaucoup, ils souhaitèrent de se rencontrer avant le retour en France.

Tout la surprit, rendue à son poste : la maisonnette qu’on lui attribua, confortable, pareille à un joujou de bois, au centre d’un jardinet clos d’une haie vive ceinturant à angles droits quatre carrés de gazon ; une négresse commise à son service et qui riait aux éclats

sans motif intelligible ; ses collègues de renseignement, à la courtoisie appliquée, froide ; ses élèves, dont l’attention en classe était à peine détachée du souvenir des ébats sportifs suspendus pour écouter un cours. Elle s’ingénia à déjouer la ruse des professeurs enclins à apprendre d’elle plus qu’ils ne lui apprendraient. Elle se soumit à la méthode américaine qui est un gavage de la mémoire plutôt qu’un exercice de l’intelligence. Elle choisit pour sujet d’une des leçons publiques qu’elle devait à ses hôtes : « Nos petites villes françaises ». Elle dépeignit Planois, les mœurs de sa province, les coutumes locales, le sol, expliqua l’histoire, heureuse de révéler à ces étrangers l’exemple de notre harmonie nationale, confiante en l’avenir parce qu’elle pouvait, le cœur calme, parler de la ville où Marceline et Georges Brion allaient vivre mariés.

Mais, alentour, vivaient des hommes et des femmes. Le scrupule puritain de la tenue cachait imparfaitement leur dépendance charnelle. L’écho d’intrigues et de rivalités parvenait à la jeune fille. Elle fut par exception confidente d’une victime de qui la jalousie réveilla la sienne et de qui l’ardeur insatisfaite la troubla par contagion, l’embrasant, la laissant ensuite alanguie, frappée d’une lassitude

douloureuse et de longues phases de tristesse. Elle n’osa s’en ouvrir à personne, pas même au prêtre catholique dont elle recevait l’hostie aux fêtes majeures de la religion. Elle était gênée de faire sa confession à un Américain. Elle lui parlait en Anglais, arrêtée ainsi de descendre tout au fond de soi. Elle ne s’accusait ensuite complètement que, priant, lorsque les mots de la langue maternelle lui montaient aux lèvres. Dieu seul les accueillait, jugeant seul d’une agitation dont ils avouaient l’impureté.

Une de ces crises la poignait, quand l’étape d’un itinéraire d’inspection ramena Louis Borre devant elle. Il avait accru son assurance. Il associa les Anciens à son bonheur de revoir son amie « d’entre les deux mondes ». Sa parole monta au lyrisme sur les ailes d’Homère. Les cendres chaudes rougirent dans le cœur féminin. Le bel agrégé s’enhardit, de percevoir le prompt effet de sa cour. Il la poussa, disant son incomparable joie de rencontrer sa race et la patrie, sous l’apparence d’une radieuse jeune fille lettrée, dans ce coin perdu de l’Illinois. Pas une Américaine ne lui avait causé l’heureux transport qu’il ressentait ! L’intellectualité manquait par trop aux femmes d’ici. Thérèse ennoblissait de raison les grâces de son

sexe. Elle prenait le visage de la France, au regard émerveillé de son compatriote. Il la pressa ensuite d’une galanterie moins pompeuse. Un baiser qu’il donna fut rendu.

Sous l’empire d’une exaltation qui la grisait, la jeune fille allait peut-être s’abandonner tout à fait ? Le souvenir de Georges Brion la sauva de cette aventure. Il demeurait le principe exclusif de cette sensibilité par lui et à son insu éveillée, enthousiaste de l’avenir, à l’élan rompu soudain, douloureuse de déception et de jalousie. Devant le bellâtre, dans les bras qui la cernaient pour la conduire à la défaillance, elle se révéla fidèle à son extravagant amour de fillette et, jusqu’à la passion, envieuse du bonheur que lui avait volé Marceline. Elle chassa Louis Borre, sans rien ajouter à un renvoi glacial. L’offensive du passé vivant la laissa tout étourdie d’apprendre que le cœur ne renonce jamais, que la chair n’ait connu la réalité de la joie avant la déception. Il poursuit désespérément ce qui demeure une chimère. Il imagine la félicité attendue. L’objet de son culte, grandi monstrueusement, devient l’idée fixe. Celle-ci est le Minotaure insatiable des lambeaux qu’il arrache à une proie vive.

Dès lors, le séducteur occasionnel oublié, Thérèse subit la hantise de Georges et Marce-

line heureux. Elle éprouva les cauchemars démoniaques des chastes où rinvention passe la salacité dés pervertis. Elle vécut de maussades journées dans l'horreur de ces nuits abjectes. Son stage terminé, qu'adviendrait-il d’elle ? Aurait-elle l’émulation de parfaire ses études à Paris? Pourrait-elle vivre à Pianois, proche des Brion, dans la petite ville où tout se sait, où l’on ne peut éviter les rencontres ni les contacts moins fortuits ? Elle décida, sa mission officielle achevée, de parcourir bénévolement les Etats-Unis, de visiter le Canada, d’entreprendre un long travail d’histoire basé sur des dépouillements d’archives. Cela finirait par tuer l’obsession. A défaut d’une cure intégrale, elle obtiendrait des répits. Le sort enfin pourrait lui faire grâce ! Il est fécond en surprises. Il lui avait été assez néfaste pour le compenser par une entremise favorable.

Elle différa, de jour en jour, l’aveu à sa famille de son tenace chagrin et de ses projets pour le vaincre. Une lettre de sa mère la prévint du grave état de santé de son père et de se préparer à un prompt retour, si la menace empirait. Elle promit de rentrer à la moindre alerte. Un télégramme lui arriva, tandis que sa réponse gagnait l’Europe : le malade avait succombé. La dépêche lui tremblant aux doigts,

elle pleura l'homme très bon qu’un pressentiment de la mort avait peut-être inspiré lorsque, doucement, il avait tenté d’empêcher sa fille de partir au loin. Elle s’apitoya sur sa mère que ce malheur atteignait en l’absençe de la seule consolatrice qu’elle eût écoutée un peu. Thérèse annonça sa rentrée par le premier bateau, promettant de ne plus délaisser la maison en deuil.

Elle traversa un Océan houleux et funèbre, à la ressemblance de son âme. Elle s’abstint de tout commerce à bord — farouche et désolée.

Sans doute, le moribond l’avait réclamée. Elle l’avait sacrifié au besoin d’apaisement qu’elle avait cru satisfaire par l’exil. Seràit-ce en pure perte comme, sans profit, elle s’était éloignée de Marceline et de Georges mariés ? Chaque tour des hélices la rapprochait d’eux. Ils altéraient sa peine de nouvelle orpheline et son souci de l’affliction où elle trouverait sa mère. Elle maudissait sa vivace jalousie qui la disputait à l’attachement filial. Il lui arriva de souhaiter la catastrophe d’un naufrage, pourvu qu’y sombrât son existence. C’était absurde, d’autant que la tentation d’en finir, d’un saut dans les vagues, ne l’avait même pas effleurée, si fort durait en elle l’enseignement catholique qui damne le suicide.

De retrouver M me Gravin si abattue, une ombre, silencieuse, hébétée, dans les larmes, errant par la maison, elle s’adonna toute au devoir de soulager cette misère. Rien n’existait au monde, que cette épave à sauver de la destruction par la douleur. La fille eut des ressources de mère pour tirer la sienne de l’abîme. Sa sollicitude, jamais distraite de son but, vainquit peu à peu la détresse infinie. Les deux femmes vivaient en recluses, sauf les dévotions au tombeau et les pratiques religieuses. Thérèse persuada la veuve de la nécessité de recevoir ses plus vieilles amies. Elle-même accueillerait les meilleures des siennes.

La maison ainsi entr’ouverte, Thérèse y embrassa Marceline sans arrière-pensée. Lorsque des hommes accompagnèrent plus tard les visiteuses, elle reçut Georges Brion dans un calme total de son être. Puis, au conseil d’une parente aimée, elle envisagea son mariage, d’un esprit lucide. Elle n’éluda pas les conversations où la personnalité du docteur Choves fut mise en cause. Il la gagna presque, de lui promettre, si elle admettait qu’il recherchât de lui plaire, d’abandonner l’irréligion combative. Encouragé, fort épris, il adopta une attitude nette de prétendant. Elle réveilla les sentiments assoupis chez Thérèse. La jeune fille

leur opposa la du génie in tin

raison. Elle voulait triompher intime qui jouait de ses souvenirs.

Elle se complut aux discrètes avances du médecin. Elle en estimait la culture vaste et l’esprit allègre. Il facilita par un charme personnel d’une séduction très active, la guérison morale que Thérèse recherchait. Elle cessa de tenir le bonheur pour un royaume défendu. Elle offrait une oreille complaisante aux madrigaux tendres de Choves. Il sut la louer avec finesse, d’avoir eu le goût de s’instruire au delà de la plupart des femmes de sa condition. Il la confirma dans la certitude qu’elle possédait une bouche admirable et des yeux émouvants.

Maintes fois, elle se fût engagée à lui formellement, s’il avait discerné sa chance d’une déclaration directe. Il craignait de se hâter.

L’amitié actuelle lui était si précieuse qu’il n’osait s’exposer à la compromettre. Son caractère était réfléchi. Un refus commenté dans la ville aurait atteint son prestige. Il confia son embarras aux Brion. Son amour n’était point romantique. Il subissait un penchant déjà supérieur à son goût de l’indépendance. C’était beaucoup, pour un vieux garçon de sa sorte.

Il ne mourrait certes pas d’un refus. Il en ressentirait du chagrin. Les sentiments, chez lui, parvenaient aux moyennes hauteurs des co-

teaux de la région. S’ils n’attirent pas les terribles orages, ils sont un observatoire suffisant d’où contempler, dans une atmosphère pure, l’harmonie des bois, des plaines et des eaux. Il pria Marceline de répéter à M lle G ravin qu’elle ferait de lui un homme très heureux si elle daignait l’accepter pour fiancé.

Elle revit intensément la scène passée, tandis que sa présente angoisse devient une torture : Georges a cédé, la sacrifie encore !

Elle se fût engagée au docteur Choves si Marceline, maladroite, n’avait cru l’y inciter par la confidence de son propre bonheur d’épouse. Elle eut beau louer ensuite les qualités du médecin, Thérèse ne songeait qu’à Georges Brion. Elle brûlait pour lui, devant la femme qui le lui avait volé. Un sourire de convenance dissimulait sa passion. Elle paraissait écouter. À la demande finale de son amie qu’elle gênait par son mutisme et cet imperturbable sourire, elle avait répondu :

— Je ne me marierai pas.

Elle s’entend ajouter, après une brève suspension :

— A moins, Marceline, que l’impossible ne devienne le possible.

De femme à femme, souvent la réticence désarme le secret. Pour protéger le sien, elle remercia Marceline de son amicale entremise et la chargea de dire à Choves que sa personne n’était pas en cause : elle ne le repoussait pas, lui, en particulier ; elle refusait le mariage, par principe.

Ah ! qu’il ne vienne pas, ce soir, quand il la sait déchirée de jalousie ! Des poings, du front, de ses pieds, elle bat le divan. Elle en griffe la soie. Elle y mord pour empêcher ses cris. Les nerfs lui font mal. Son cœur a de brusques arrêts suivis de bonds fous. La tête martelée du dedans, elle paierait de la pire souffrance une certitude. Elle se rappelle une de ses affreuses nuits blanches d’Amérique. Jusqu’à l’aube, cette envie saugrenue l’avait hantée : périr jeune extraordinairement , laisser la mémoire d’un visage, d’un corps si beaux qu’ils survivraient dans la légende. L’absurde souvenir l’irrite. 11 ne l’a pas une seconde soulagée du tourment d’attendre Georges, de le supposer qui prodigue à l’autre, qu’elle déteste, ces soins de tendresse dont la soif, la faim, font d’elle une possédée, un être honteux de soi, misérablement asservi à la chair... Un répit l’apaise. Elle a cru entendre un bruit de pas.

Désorientée, elle quête s’il provenait des appar-

tements ou de l’escalier qui commence au seuil du portillon bas réservé aux furtives entrées, aux sorties prudentes de Georges, sur le quai désert. Elle n’a d’impression que d’un silence plus odieux. Elle ignore quand elle s’est assise. Pour s’occuper, d’une main elle ouvre puis repousse à demi le tiroir d’un petit secrétaire bossu. Le rapide intervalle entre les deux mouvements lui laisse la vision du revolver qu’un jour elle a déposé là...

Elle n’y tient plus ! Après ce qu'elle a fait et recommencerait au besoin, elle peut tout oser maintenant. S 'ils sont ensemble, elle les séparera, ne serait-ce qu’une seconde, — mais, elle saura enfin s’il aura le lâche courage de la délaisser ! Son haleine lui brûle les lèvres. Elle passe dans son cabinet de toilette où l’appareil du téléphone est demeuré. Elle demande la communication, d’une voix rauque qui la surprend. La lenteur du service public la révolte comme un crime. Le ton léger de Georges lui est une offense.

— Je me meurs de t’attendre. Viens ! Il faut que je te voie ce soir. Mon amour sans toi m’est un supplice. Si tu ne venais pas, je serais capable d’une énorme imprudence !

-— Ah ! si tu menaces...

— Non, non, ce -n’est pas une menace !...

Une prière, mon Georges!... Viens ! Viens !

Le sang se retire de son cœur, de son cerveau — à cette phrase qui lui dénonce la présence de Marceline auprès de Georges :

— Oui, cher docteur. J’hésitais bien à sortir par cette brume. Comptez sur moi.

Elle a pu conserver les sens, par un prodige de volonté. Elle n’a plus que le souffle. Il ira jusqu’à cet homme qui est sa vie et qu’on lui dispute :

— Ah, Georges, elle est là ! Je la déteste !

Je t’adore ! Sans toi, je ne pourrais plus vivre ! Il faut absolument que tu viennes ! Je suis horriblement jalouse !

— Vous me direz le reste tantôt, docteur.

— Je n’aime que toi au monde !

— Je vous rejoins au cercle.

Là-bas, il a raccroché le récepteur. Le déclic l’a avertie. Elle n’en continue pas moins :

— Je n’ai de joie que par toi... Tu es à moi plus qu’à personne... Je...

Elle secoue la tête, par commisération de soi : où en est-elle arrivée, qu’elle puisse, sachant qu’il a coupé l’entretien, poursuivre sa plainte de pauvre femme dominée ?

Mais, voici des frappements à la porte de sa chambre. Us accompagnent son nom, ces mots

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sans suite, d’un organe altéré qu’elle reconnaît à peine :

— Thérèse !... Ce silence m’effraie !... Réponds-moi !... Il faut que je te parle... Thérèse !... Oh ! ma petite fille !... Tu n’entendrasaucun reproche. C’est pour autre chose. Thérèse. Je veux te consulter. C’est grave... Il est impossible que tu n’entendes pas !

— Mère !... Je viens !... Je téléphonais...

— Cette manie, maintenant, de t’enfer¬

mer... Tu viens de me faire une peur...

— Tu crois toujours à des catastrophes, ma pauvre mère !

L’accent d’effroi avait, un éclair, chassé de Thérèse la certitude heureuse que son Georges> viendrait. Le temps de tourner la clé dans la serrure et d’ouvrir la porte, elle est à nouveau

sous l’influence bienfaisante de la promesse reçue.

— Tu restes dans le noir, à présent !

— Pour que j'aie résolu de monter ici, il faut que je sois à bout, mon enfant !

— Mère, nos conventions sont nos conventions : elles subsisteront ou je quitterai la maison.

— Je n’aurais pas dû survivre à ton pauvre père !

— A quoi bon dire des choses pareilles ?

— Tu me rends la vie odieuse !

— Tu ne veux pas que nous nous séparions, pourtant ?

— Privée de toi, est-ce que je pourrais durer...

— Ni moi, mère. Ne reviens pas sur ce que nous avons établi. Tu l’as accepté par amour de moi.

— Ma conscience me le reproche.

— La mienne aussi, mère ! Nous ne pouvions agir autrement. Nous sommes convenues, toutes les deux, de demeurer toujours ensemble, malgré tout.

— Thérèse, ce « malgré tout » dépasse aujourd’hui mes craintes !

La fille trouve cette seule défense :

— Mère, tu as follement aimé, toi aussi.

— Dans le mariage, Thérèse.

— S’il avait dépendu de moi, je serais la femme de Georges.

— Ne compare pas ce que vous êtes... à ma vie irréprochable avec ton père.

— A. quoi servirait de discuter encore, mère chérie ? Je suis coupable. Je ne le sais que trop. Par contré, cet amour-là... que j’ai tant désiré, que j’ai fui, que j’ai obtenu quand j’en désespérais !... il est ma vie... ma vie, tu entends ! Je la perdrais plutôt que lui! La jalousie a beau me le rendre amer aux heures de solitude, j’en arrive à aimer sauvagement ce qui le menace, me contraint à la dissimulation ...

— Thérèse... je te le dis... le scandale éclatera.

— Qu’il éclate ! Mon amour en sera délivré 1

— Et notre nom, sali !

— Ah ! mon amour d’abord, mère ! Il prime tout. « On ne vit qu’une fois », disent les bonnes gens. Leur instinct de la justice est sûr. J’aime Georges Brion. Il m’aime. Pour moi, le reste ne compte pas !

— Je m’en aperçois.

— Tu restes ma mère que je chéris... Mais, je suis femme...

— Thérèse, une femme qui perd le respect d’elle-même...

— Epargne-moi les grands mots...

— Il faut que je te parle.

— Soit. Georges va venir. Dis-moi donc vite...

— C’est très grave, Thérèse.

— Mère, il va venir ! Ne peux-tu remettre à demain...

— Non, Thérèse ! Déjà, tu t’es enfermée ici, au lieu de t’asseoir à table avec moi...

— Je t’ai fait dire que je n’avais pas faim !

— Tu me l’as fait dire, en effet. Tu n’es pas même venue m’embrasser, quand tu es rentrée.

A peine si je te rencontre, dans cette grande maison, depuis des mois. Tu m’y abandonnes à moi-même. J’avais toujours été guidée par ton père. Tu l’as remplacé, au début de mon veuvage. Rien ne serait arrivé, si tu m’avais continué cette protection tendre...

— Mère... mère, qu’est-il donc arrivé ?

— Mon enfant... Dieu même me repousse !

Je n’ai plus de refuge qu’en toi !

— Parle ! Que je te comprenne ! Qu’est-il arrivé ?

Thérèse doit soutenir M me Gravin qui vacille. Elle la guide vers le divan.

— Pas sur cette chose honteuse ! proteste la mère.

L’indignation l’avait ranimée. Elle cède à une faiblesse plus grande après ce mouvement. Elle demeure, quelques minutes, dans le fau-

teuil où sa fille l’a déposée, une créature épeTdue, hagarde, qui tremble, inaccessible aux questions, aux paroles de tendre pitié, de crainte, dont l’assaille ou la caresse Thérèse à genoux devant elle. Elle finit par les chuter, d’une main péniblement haussée qui retombe sur le front de la coupable.

— Mère, dis-moi ce qui est arrivé... Je t’en prie... Je t’aime... Tu le sais... Ne me cache rien...

— Tu m’as laissée trop seule. Ta faute m’a fait prendre en horreur toute la ville. Toute joie défendue paie rançon. L’échéance pour toi est fatale. Ta liaison sera publiée. On méprisera notre nom toujours respecté. J’ai jugé ceux qui te condamneraient. L’inconduite cachée règne partout. J’ai été jalouse de l’honorabilité des gens. J’ai voulu discréditer d’avance ceux qui vivent malproprement et seront impitoyables à ta faute.

9 HhMms -

— Qu’as-tu fait, mère ?... Qu’est-ce que tu as pu faire ? interroge Thérèse en alarme.

Dans un souffle M me Gravin se dénonce : elle a fabriqué et répandu les lettres venimeuses. La révolte du prêtre devient celle de Thérèse. La mère se courbe, acceptant le reproche, même de cette bouche impure.

— Le remords m’est venu, reprend-elle. J’ai

confessé mon crime. On me refuse partout l'absolution.

Elle nomme les églises où elle a vainement imploré le pardon de ses vilenies. Elle termine,, disant la pénitence que lui impose l'abbé Meuge :

— Voilà où j'en suis venue, ma pauvre enfant, par je ne sais quelle aberration... Je n'ai qu'à obéir, n'est-ce pas ?

— Tu voudrais t'accuser publiquement !

— Mon confesseur a été formel : pas d'absolution sans l'aveu public de mon crime.

— Jamais ! Jamais cela, mère.

— Pour le salut de mon âme, Thérèse, il faut me soumettre. Je me rends compte, maintenant, que je ne m'humilierai jamais assez.

— Au-dessus de l'abbé Meuge, il y a Monseigneur !

— Il n'y a que Dieu, mon enfant.

— On peut toujours en appeler d'un abbé à son évêque ! Mgr de Siges nous connaît bien.

Il voit juste, tu le sais. Père nous disait bien que c'est un grand prélat. Il sait pratiquer le bon équilibre par une politique d'accommodement... Nous lui demanderons de nous recevoir demain. J'irai avec toi. Je parlerai pour toi, si tu veux. Il nous conseillera... Tu suivras son avis... N J ai-je pas raison ?

— Il est certain que Monseigneur, s’il peut intervenir...

— Mère, tu lui obéiras, quoi qu’il décide.

Est-ce entendu ?

— Si tu veux.

— Et maintenant, va... Tu es brisée... Moi aussi, du reste... Va te reposer, mère...

— Thérèse, tu devrais ne pas recevoir...

— Par charité, laisse-moi cette heure qui vient et peut encore m’être bonne !...

— Sans ta faute, mon enfant...

— Il n’est que l’amour pour tout excuser, mère ! Il est ce qu’il y a de grand et de beau en nous !... Va... Georges peut arriver à l’instant... Il me faut me remettre, pour le bien accueillir... Une maîtresse ne doit pas être triste, en présence de son amant.

— Ces mots... dits par toi... à ta mère !

-— J’ai besoin de les prononcer !... Je n’existe que pour Georges !... Sois bonne et indulgente, ne gâche pas ce qui peut me rester de bonheur.

Sa mère en allée, Thérèse pense soudain que l’aveu publié la séparerait de Georges, à coup sûr. C’est cela qui, tacitement, lui a inspiré le Tecours à l’arbitrage épiscopal. Demain, il sera temps d’y songer ! Elle veut être toute à la joie

possible., maintenant ! Georges ne saurait plus tarder ! Pourvu que cette émotion dernière, après celle de son acte , et son impatience amoureuse ne l’aient pas enlaidie ! Elle se mire. Elle aime ses yeux. Elle en essaie les expressions, de la dureté à la douceur souriante que l’extase ravira sous les paupières.

Il lui a dit un jour :

— Tu as des regards fouilleurs qui empêchent le mensonge.

Il ment à Marceline, depuis des mois. Il lui ment, à elle aussi, jusque dans l’étreinte. Ce qu'elle a fait , tantôt, c’est contre cette inconscience de l’homme qui se reprend après le plaisir. Elle éprouve, encore plus violemment, l’appétit de lutte qu’elle a cru satisfaire. Un son, à peine perçu, la bouleverse d’amour, tranfîgurée. Elle est sûre de sa venue et elle doute, parce que se tourmenter lui est un indispensable poison. Les marches craquent, malgré la précaution du pas dans leur montée.

— Enfin, c’est toi !

— Laisse-moi ôter mes affaires, Thé !

— Il s’agit bien de vêtements !... Donne ta bouche !

Elle prend ce baiser comme un nomade, la première gorgée de fraîcheur au puits du dé-

sert. Elle prolonge son plaisir. Soudain, elle le rompt :

— Elle te retenait, hein ? dit-elle, provocante.

— Mais, non.

— Alors, ça t’amuse de savoir que je t’attends ?

— Pas davantage.

— Je me mourais de craindre que tu ne puisses venir.

— Tu te mourais en beauté, alors !

— Tu plaisantes quand je viens de tant souffrir !

— Je n’ai guère envie de plaisanter, je t’assure.

— Re-donne ta bouche si bonne !

— Permets tout de même que je dépose...

Rageusement, elle saisit et jette au plancher le chapeau, les gants, le foulard, le pardessus.

— Thérèse, ce n’est pas drôle, ça !

— Donne-moi ta bouche et taisons-nous.

Elle a renversé le grand corps robuste sur le divan. Il est une proie pour elle. Le bonheur lui devient l’univers, tandis que Georges Brion gardxî un sens précis du réel. Il saura prendre toute sa joie quand il en sera temps. Il se dégage d’elle, pour commencer :

— Si tu savais ce qui m’arrive !...

— Je sais que tu es là. Je suis heureuse. Je t’aime, Georges.

— Moi aussi.

— Moins !

— Autant !

— Moins... ah ! beaucoup moins !

— Si tu veux. Mais ce n’est pas prouvé.

— Ah ! que si... Tu n’as qu’à comparer nos

mains. Les miennes brûlaient. Elles sont de glace. Elles vont redevenir de feu, parce que tu es là... Tu règles mon cœur comme mon souffle même.

— Thé, ma petite Thé, ce qui m’arrive est très grave. Ecoute, mon enfant...

— Plus tard, l’enfant écoutera. Toi, son dieu, écoute d’abord l’enfant. Tu as des ennuis?

— Et lesquels !

— L’enfant, lui, a des chagrins.

— Soit. Mais, l’enfant est une femme qui doit savoir.

Elle lui ferme la bouche, de ses deux mains unies contre les lèvres.

— Sache avant tout, toi ! que je n’existe que par rapport à toi. En ton absence, ma vie est de te rechercher. Elle est sans autre but. Tu animes toute ma pensée. Sans toi, l’air me manquerait. Je le remplis de toi. Je regarde le fauteuil où tu t’étais assis. Je m’approche de

la fenêtre dont tu t'étais approché. Je touche dans les cendres la cigarette que tu as eue aux lèvres... Ne souris pas : rien n'est petit dans le culte que je te rends... Le peigne qui t’a servi, je le touche, avec un sentiment si aigu de ton pouvoir sur moi...

Il baise les paumes qui le bâillonnent, avant de les éloigner :

— Ma Thé chérie ! soupire-t-il, la prenant à pleins bras.

— Serre-moi bien... Plus fort !... A m’en étouffer !... Je suis tienne... Une chose, si tu le veux; un être, si tu le désires... Serre ta femme ! Que mes os craquent dans ta force !... Tu es maître de moi toute !

— Tu es mon amour !

— Quand tu m’as quittée, je me répète tes phrases. Je finis par te recomposer en moi. Je te parle. J’entends tes réponses. Elles sont ce qu’elles seraient, si ton amour pouvait égaler le mien.

— Il l’égale, grosse bête !

— Non, Georges : aucun amour n’égale mon amour. Je suis la seule à tant souffrir de nos séparations.

Elle évoque leur première rencontre qui l’a attachée à lui sans qu’il l’ait su ; ses ambitions de s’instruire, pour être digne de lui ; son dé-

sespoir, à Paris, à la nouvelle qu’il allait épouser Marceline :

— La terre m’a manqué, dit-elle. J’ai voulu mourir.

— Tu n’es pas morte, allons !

— Oh ! il faut m’en croire...

Elle semble voir ce qu’elle raconte, sa voix chaude réduite au murmure :

— Plus de deux heures, j’ai regardé couler la Seine. J’étais sur le pont Saint-Michel. Cent fois, je me suis représenté le plongeon qui me délivrerait. Vouloir, une seconde, c’était si ■simple ! Finie, pour moi, la comédie ! Plus de Thérèse Gravin !... Un passant, grossier, m’a* offert Ses consolations... La vulgarité de cet homme m’a fait envisager le ridicule et le scandale d’un repêchage.

— A propos de scandale, Thé chérie...

— Attends... Laisse-moi me souvenir encore, dans tes bras.

Elle essaie de remonter les années. Elle devine qu’elle pourrait l’ennuyer :

— Tu ne m’écoutes presque plus !

— Mes bras te contiennent ! Nous sommes ensemble... C’est meilleur que tous les souvenirs.

— Oui, Georges... Le présent, avec toi, me console d’eux !

— Pour que ce présent dure, ma Thérèse, il va nous falloir faire très attention, nous deux.

— Tu ne réussiras pas à m'inquiéter. Je suis trop heureuse.

— Si, pourtant, on voulait nous disputer notre bonheur ?

— Il se défendrait.

r— On pourrait être plus fort que lui.

— On ? Qui ? Personne, Georges ! Pour ça, je suis bien tranquille.

— Pas moi.

— Mon bel égoïste !Tu me voudrais alarmée, parce qu'une petite contrariété t'est venue !

— Il s'agit d'une tuile. Et d’une grosse !

— Parce qu'elle tombe sur toi,c'est une tuile énorme... un monstre... un...

— Ne plaisante pas. C'est grave.

— Vrai ? demande-t-elle, prise d'un grand rire nerveux.

— Tu es agaçante. Je te parle d’un péril, d'une menace très sérieuse. J’ai laissé Marceline...

— Moi, tu me laisses chaque jour. Elle a la meilleure part.

— Pour préserver la tienne, il faudra nous surveiller.

— Nous ne faisons que ça !

— Pas assez, probablement !

— iVfa part est trop petite pour que j'accepte de la diminuer encore ! Je la veux toujours plus grande !

— Exaltée !

— Si tu m'aimais autant que je t'aime...

— Je veux te garder, c'est pourquoi je te préviens : Marceline est en méfiance.

Elle a bien entendu l’avertissement. Elle n'a point réagi. Le ton bref de Georges l’a figée. Elle tend, de toute sa volonté, vers la connaissance de l’avenir préparé par son acte. Elle avait prévu de s’en targuer victorieusement.

L'homme l’intimide, de pouvoir lui parler de cette manière froide.

— Thérèse, ça ne te surprend pas ? demandet-il.

La question laisse l'amoureuse supputer ses chances. Elle n'est vraiment sûre que de son cœur passionné. Des mots bourdonnent. Le sens lui en parvient confus. Elle suit son idée. Tout à coup, le besoin d’une preuve rassurante la fait interroger :

— Georges, si tu avais à choisir entre Marceline et moi ?

— Encore ! Nous n’allons pas revenir làdessus !

— Tu éludes chaque fois la question.

— Parce qu'elle est absurde !... Inutile, si tu préfères... Je n'ai pas voulu te vexer...

Il lui raconte l'arrivée de Marceline, pendant qu'il téléphonait :

— N’oublie pas que je lui ai dit que tu m’avais appelé pour un renseignement sur les Mexican Eagle. C’est une valeur de pétrole.

Recommandation perdue : Thérèse est au loin, en esprit. Elle en accourt, ramenée brusquement par une phrase où Georges se flatte d'avoir pu, ce soir, « endormir le soupçon de Marceline » et la plaint de souffrir.

— Je suis assez jalouse pour qu’elle le devienne à son tour !

— Mais, enfin, si elle découvre nos relations !

— Tu choisiras entre nous.

— J’ai choisi d’éviter les complications, Thérèse. Je t’avais prévenue, avant.

— Avant !... Quand je ne pouvais plus me refuser ni rien te refuser !... Ton épais égoïsme d’homme pouvait poser tes conditions !... Je t’ai tout sacrifié, moi ! J’ai obligé ma pauvre mère à admettre notre amour, à tolérer que tu viennes ici sous son toit... Et si tu savais à quoi la douleur, l’humiliation, ont pu porter cette femme sans reproche !

— Est-ce que ta mère...

— Je deviens foîle ! Elle n'est pas en cause, sinon en ce que je suis devenue sa fille indigne... Je suis à toi... Tu es mon amant...

Notre amour passe tout au monde pour moi...

Je veux te garder... Je t'aime, Georges, si profondément...

Il la recueille, qui sanglote ; et il la berce, dans ses bras, baisant la chevelure, la nuque, les paupières qui ont un goût de sel. 11 la nomme son enfant chérie. Il l'invite à la sagesse, à la prudence. Petit à petit, il en arrive à narrer la scène de l'église. Elle justifie qu'il se permette des recommandations. 11 en prend à témoin l'enfant chérie qu'il câline. Elle ne pleure presque plus. Elle maintient sa face contre lui. A peine si elle bouge la tête, en signe d’acquiescement total à ce qu'il énonce en la caressant si bien. Il la sent soumise, toute à sa discrétion :

— Alors, tu comprends, Thé, pour protéger notre bel amour, tâchons de savoir qui le menace. Aide-moi à découvrir qui a pu nous dénoncer à ma femme.

Elle se cabre :

— Encore ta femme ! Je la hais, quand tu l'appelles ta femme ! Tu la ménages toujours à mes dépens ! La religion te l'a reprise. Elle te préfère ses austérités. Mon amour ne se serait

pas trahi, si tu ne m’avais torturée, en me parlant d’elle. Elle nous sépare, même maintenant que nous sommes seuls ! Je la déleste, je la hais, je ia hais !

— Non ; ne hais personne, petite fille...

Même pas cette ennemie inconnue qui nous a nommés ensemble à Marceline... Réfléchis un peu... Soupçonnes-tu quelqu’un ?... Cherche, avant de répondre : non.

— Sauf mère, personne ne sait ce que je te suis, ha petite porte du quai ne sert qu’à toi. J’ai l’autre clé.

— Tes domestiques n ‘ pourraient pas avoir surpris...

— Le lendemain de tes venues, personne que moi ne touche à rien, ici... Ah ! aie pitié de mes nerfs et de ma pauvre cervelle... Je ne suis qu’amour et tu raisonnes... Je t’ai, enfin, à moi, après une interminable journée... et tu discu!es, tu veux savoir... au lieu de me donner ce bonheur... que j’attends... dans une telle passion de toi...

— Je t’aime infiniment, moi aussi ! C’est pour défendre notre amour, ma grande chérie, que je voudrais connaître notre dénonciatrice. Dans une petite ville comme la nôtre, on se cache mal. Tout finit par transpirer. On guette... Cette odieuse lâcheté peut être une

contagion de ces sales lettres anonymes répandues... Je ne sais pas, tiens, si cette femme qui a parlé à Marceline, n’est pas plus ignoble encore !

— Il y avait un certain courage à parler, Georges. Elle payait de sa personne, en s’adressant à Marceline. Elle a volontairement couru un risque.

— Voilà que tu défends cette misérable...

— Je dis seulement qu’elle s’est exposée.

Son acte n’est pas ignoble, comme de préparer en secret une calomnie... Pourquoi me regarder ainsi, Georges ?... Mais oui, cette femme, quand elle a abordé Marceline, près du bénitier...

— Où, dis-tu ?

— Qu’est-ce que tu as ? Georges !

— Où, dis-tu que cette femme a abordé Marceline ? répète Brion.

Elle regarde ses poignets qu’il a pris. Elle redoute un autre piège. Le souffle lui manque. Georges, impitoyablement, réitère sa question.

— Près du bénitier, répond-elle.

— Comment le sais-tu ?

— Par toi.

— Je n’ai pas parlé du bénitier.

— Il m’avait semblé...

— Il ne peut pas t’avoir semblé !

— Que j'aie dit : près du bénitier, c’est bien naturel !... Le bénitier est toujours près d’une porte. Cette femme a pu sortir très vite après avoir parlé. C’est donc que la scène a eu lieu près d’une porte... D’ailleurs, ce détail n’a aucune importance !

— Tout en a, pour qui cherche la vérité.

— Ah ! lâche-moi donc ! Tu me fais mal...

— Pardon...

— Tu me serres, tu me secoues...

— Je t’en demande pardon, Thérèse... Maintenant, il faut que je sache...

— Ces courts moments qui nous appartiennent, allons-nous les passer à discutailler !... Oh ! Georges, comme tu me regardes !... Oh !

tes yeux sont durs... si durs !... Ce n’est plus ton regard qui m’aime.

— Il est angoissé de la peur de te perdre. Le tien se trouble...

— Du grand désir de toi qui me tourmente !... Donne-moi ta bouche !... Tu refuses ?... Georges, je la mendie... J’attends ma joie qui sera la tienne, que je voudrais crier à l’univers et que je cache !

— Thérèse, à présent, je suis fixé.

— Ce ton froid, quand je brûle... quand je voudrais...

— Tu sais qui nous a dénoncés à Marceline.

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— Elle ! Encore elle ! Toujours elle !

— Je te le répète : tu sais qui lui a parlé.

— Je ne sais que mon immense amour !...

Àh ! prends-moi ! Ce sera merveilleux, Georges !

— Thérèse, qui nous a dénoncés ?

— Mon grand aimé !

— Parle, Thérèse !

— Tu es mon maître. Fais de moi ce que tu veux.

— Je ne veux que ta réponse.

— Je t’aime, Geo !

— Qui nous a trahis ?

— Je t’adore !

— Une dernière fois :

sais. Je t’ordonne...

— Si tu me prenais,

Georges !

— Réponds ou je pars.

— Je t’en défie bien... Je suis folle mour... Ah, Georges, j’ai déjà bon !...

— Si je pars, ce sera définitif.

— Oh ! que tu aies pu dire cela ! Toi ! Toi ! Quand tu me vois, mendiante... toute à toi... brisée...

Elle s’est ressaisie — méprisante, froide, autant elle haletait de lascivité.

C’est à lui de faiblir, la suppliant :

qui est-ce ?... Tu le

maintenant... Àh !

— Mon amour ! Parle, pour me détromper. Un soupçon fou me hante, depuis quelques minutes ! Ce serait tellement immonde !... d’une infamie si répugnante !

— Tais-toi !... Ne condamne pas sans comprendre.

Elle lui impose silence — dressée, roidie :

— C’est moi qui ai parlé à Marceline.

— Toi !

— Je lui ai dit : « Surveillez donc votre mari et Thérèse Gravin ». En parlant, je ne reconnaissais plus ma voix... si changée par l’âpre jubilation de nous dénoncer à elle, de lui faire mal, enfin !

— Misérable !

— Amoureuse de toi ! Jalouse d’elle ! Partagée entre le délice et la torture !... Oui, ah ! oui : très misérable !

Elle chancelle. Il accourt, sa colère vaincue par le spectacle de cette faiblesse :

— Malheureuse ! plaint-il, aidant Thérèse à s’asseoir sur le divan.

— Malheureuse, oui, à qui ne reviennent que des miettes, quand l’autre a tout.

— Pourquoi avoir fait cela ?

— Pour qu’il arrive quelque chose 1 Pour que ça change ! Pour nous délivrer d’elle !

Pour que tu ne sois rien qu’à moi ! Parce que

péré... Ensu drait ou nc-i es le mien !

à moi, cor amant n’a é voulais plus trop légèrer Je n’ai troir

je la déteste !... J’ai eu des tentations pires. Ah ! tu ne peux pas savoir... Vous, les hommes, vous n’aimez pas comme nous aimons ! Si je n’avais pas risqué de te perdre, Dieu sait jusqu’où la jalousie m’eût entraînée... Toutes les femmes qui aiment ou ont aimé, qui ont dû disputer leur bonheur à une femme, elles me comprendront ! Il en est qui tuent ou se détruisent... À douze ans, je t’aimais innocemment. A vingt ans, j’ai déses- ... Ensuite, j’ai attendu... Mon heure vienno*n... Marceline t’a préféré Dieu. Tu Qu’elle s’en aille ! Que tu sois tout comme je suis toute à toi ! Jamais n’a été adoré comme je t’adore ! Je ne plus de ce sale partage. Tu le supportes légèrement. Il fallait que cela changeât, ai trouvé que ce moyen.

Quelle énormité !

Il prouve jusqu’à quel point j’en arrive ’aimer. Voilà tout.

Et il va en résulter, quoi ? m’est égal, la bonne heure !

dvienne maintenant ce que Dieu voun’importe ! Ce sera autre chose. Il fallait rangement. Je ne pouvais subir davantage uii»j situation...

— Que tu te figures avoir simplifiée !

— Ton choix s’impose entre elle et moi.

C’est ce que je voulais.

— Et si je la choisis ?

— Je me tue,

— Cette folie... après celle que tu viens de commettre !

— Ah ! Georges, elle te délivrerait en me soulageant. J’en ai assez. Je n’en puis plus... Je t’ai sacrifié tout moi... ma mère... son honneur avec le mien... Si tu exiges ma vie...

Il va et vient. Elle balance les épaules, ses dix doigts accrochés ensemble, les mains serrées entre ses genoux qui grelottent. Machinalement, il relève son pardessus laissé sur le tapis. Il a passé une manche.

— Ah ! non... Tu ne vas pas me quitter maintenant... Georges ! Georges !

L’appel déchirant lâché — un râle — elle se précipite, attire le tiroir entr’ouvert du petit secrétaire bossu, en sort le revolver qu’elle braque sous son sein gauche :

— Georges, regarde !

Elle est vite désarmée.

— Thé !... Thé !... Tu es folle !... Tu es effrayante !

— Je ne veux plus, je ne veux plus être malheureuse.

— Mon pauvre amour !

— Reste avec moi, Georges !

Il la couche, allongée, sur le divan.

— Jure-moi que, plus jamais, ma Thé chérie, tu ne...

— Je te jure que Ion amour pour moi me fera vivre ou mourir.

Il est penché vers elle.

— Décide de mon sort. Tu es maître de lui.

Il se rapproche, disant :

— L'enfant qui a été méchante va être bien sage.

Elle noue ses mains sur la nuque de l’homme. Elle n’a pas besoin de peser sur le cou. La bouche vient à elle.

— La sagesse, c’est d’être heureux, murmure Thérèse. Viens... viens... Console-la avec du bonheur, ta vraie femme, ta petite Thé...

Et bientôt — pareils à des bêtes — ils forment le couple humain envié des dieux.

Au moment de passer dehors, Brion rentra :

il avait entendu des pas sur le quai. Derrière le portillon reclos en silence, il attendit, maudissant l'insolite noctambule, irrité contre soi, une grande fatigue aux reins, triste après les folles et furieuses ardeurs où avaient fondu la jalousie de Thérèse et la révolte qu'il avait opposée à l'aberration commise par sa maîtresse.

Il entrebâilla le battant, afin d'écouter. Il respira le brouillard avec dégoût. Aucun bruit ne lui parvint, sauf de l'écoulement de la rivière. Il différa encore de sortir, à cause d'une impression fugace de sa malchance. Il n'y manquerait plus que quelqu'un le surprît, à pareille heure, quittant cette maison par une issue clandestine ! Une horloge sonna trois

fois. Il pensa qu’il lui resterait peu de temps à dormir. Il ferait piètre figure à la chasse en battue où l’avait convié son ami Nescelay. Sa mauvaise humeur empira. Comme s’il eût pu la laisser en arrière par surprise, il sortit brusquement et tira le vantail. L’épaisseur du bois la retiendrait peut-être ? Il se hâta vers un parage où sa rencontre ne susciterait nulle curiosité malveillante. Cette brume dense n’empêcherait de le reconnaître : tout le desservait depuis la dernière soirée. Si « on l’embêtait », il enverrait les gens au diable ! L’amour, c’était bien. Il lui préférait la paix domestique. Pourtant, quelle femme, cette Thérèse ! Ses griefs mêmes exaltaient sa passion de l’amour. Elle ne les oubliait que gorgée de volupté, d’y parvenir en la donnant, de la prendre ainsi qu’une femelle, pour sa portée, la proie difficile à contraindre. Il prisait haut, en admirant Thérèse, ses propres moyens d’homme dans la plénitude, maître de sa puissance. Il jugea Planois médiocre, de reposer si lourdement. Si l’on pouvait recommencer sa carrière, il demanderait à Paris ses fêtes, son tumulte, sa fièvre excitante, les aventures.

Trois fenêtres éclairées à un entresol — les seules de la Grand’Place — le firent se repré-

senter la somnolente partie de baccara ou de poker, au cercle : le sage président Donnut ; Choves, railleur ; le préfet Cordeau, à Tinsupportable esprit de conciliation ; le colonel de Sommaigre qui n’a fait la guerre qu’en terrain pacifique et parle, presque aphone, des charges qu’il commanderait avec allégresse si Ton savait encore se battre. Le magistrat, pour sa finesse épicurienne, le docteur, pour sa science, sa réelle philanthropie, sa pratique enjouée du paradoxe, inspiraient de l’amitié à Brion.

A peine songeait-il encore à la menace qui affligeait son ménage, quand il aborda sa demeure.

Le haut portail franchi, au milieu de la cour seulement, il s’inquiéta de voir la lumière briller chez lui. Son émoi s’accrut de ce qu’on alluma la lanterne du vestibule. On guettait donc sa rentrée ? Pour quel motif ?

— Ah ! on attendait monsieur !

— Qu’y a-t-il ?... Parlez, Louise !

— M. le docteur dira mieux que moi...

— Hein ?

— Il est auprès de madame, dans la chambre de monsieur.

Vivement dévêtu, Georges monta, quatre à quatre, fou de savoir l’événement.

Choves vint à Brion :

— Vous voilà enfin !

— Marceline?

— Une sacrée commotion nerveuse !... Je me prononcerai tantôt... N’entrez pas... Il vaut mieux...

— Je veux la voir, docteur !

— Il ne faut rien risquer. C’est tout un mécanisme dérangé. Si une cassure se produisait, ce pourrait être grave... irrémédiable même !

— Mon pauvre ami !

— C’est elle, qui est à plaindre. Moi, je ne suis que justement impatient de mon lit. Mettez-mpi quelque part où nous puissions parler.

Hébété, mal affermi sur ses jarrets, Brion mena le médecin chez Marceline.

— Alors, docteur ?

— Eh bien, votre femme a dû subir une forte contrariété... Votre chauffeur m’a trouvé à la maison. C’est une chance. Vous la devez à ce brouillard où je vais me retremper et prendre la grippe.

Choves exposa les soins qu’il avait donnés.

— Le cœur est à peu près normal maintenant. J’ai obtenu artificiellement le sommeil. Qui dort, récupère. A mon arrivée (et c’est ce qui affolait vos gens) la vue, l’ouïe, la parole

étaient suspendues chez ila malade. Non pas la connaissance.

— Mon Dieu !

— J’ai pu vérifier qu’elle entendait et voyait, avant de lui administrer le repos. Elle m’a parfaitement reconnu. L’aphasie était complète.

— Elle ne peut plus parler, la malheureuse !

— Mon cher, ne vous frappez pas outre mesure. Dans quelques heures, j’espère pouvoir vous rassurer. La parole lui reviendra. Le tout est affaire de patience. Du moins, je le pense.

— Dire que c’est moi qui suis cause...

— « N’avouez jamais ! » conseillait Àvinain.

Si vous ne méritez pas la guillotine, Brion, vous rentrez chez vous à une heure scandaleuse pour Planois.

— Ah ! si j’avais su, docteur !

— On sait toujours trop tard, mon bon ami.

Le médecin tapota les épaules de Georges accablé. Pendant ce geste affectueux, Choves répéta que le sommeil et le calme réparent les méfaits de l’existence. Puis, il recommanda :

— Epargnez à votre femme les émotions.

Vous faciliterez de beaucoup mon ministère.

Nous allons la voir dormir; mais, vous me pro-

mettez de ne pas rentrer dans la chambre, sauf en cas d’urgence.

Marceline reposait. Son souille profond dénonçait la faiblesse de son être. Le masque, à la lueur d’une veilleuse recouverte d’un voile, était cireux. Une des mains, sur la couverture, frémissait.

— Ah ! qu’ai-je fait ! murmura le mari.

Sa désolation excita la pitié du docteur qui l'entraîna :

— Venez, mon cher... C’est préférable pour la malade et pour vous.

— Oh ! moi...

— Ne faisons jamais fi de notre moi, Brion.

Surtout, jamais sincèrement !

Il entrait dans la méthode du praticien d’entretenir la confiance par sa liberté d’esprit, même s’il subissait une alarme professionnelle.

— Sur ce, je m’en vais. J’avais tenu à attendre votre retour. Vous êtes là.

— Je ne vous en ai même pas remercié !

— C’est fait. Ah ! tâchez que la femme de chambre vous dise tout. Elle ne s’est pas librement confiée à moi.

— Vous m’assurez que ma femme n’est pas en danger ?

— Elle n’aura besoin de personne jusqu’au

matin, je présume. Mon assurance se borne à cela.

Par Louise qu’après il envoya au lit, Brion connut que sa femme avait téléphoné, la domestique ne savait à quelle adresse, avant de vouloir communiquer avec « les dames Gravin ». Il ne put se résoudre à se coucher ni à veiller, dans la chambre de Marceline. Il gagna la sienne à pas de loup.

Il endossa un gros gilet de laine préparé pour son accoutrement de chasseur. Son veston remis par dessus, il s’installa au chevet de la dormeuse.

Elle évoquait une telle misère qu’il se détesta de l’avoir causée. Thérèse devint aussitôt la fautrice unique de la catastrophe. Le remords, dont il avait cru se décharger, l’assaillit à nouveau. La part majeure de la culpabilité lui revenait. Son amour appartenait, exclusif, à l’innocente victime de son adultère. Il n’avait tenu à la complice que par une surprise des sens.

Une enragée d’hystérie, une folle, voilà ce que dissimulaient ses trop habiles récits du passé. La femme sait le mieux mentir, quand l’avenir de sa bestiale satisfaction en découle. Une fille, pas plus : à cela, il réduisait sa maîtresse honnie pour racliarnement, pour les complaisances meme qu’il lui avait apprises.

Il la condamnait ainsi, farouche, le front dans ses mains, les yeux clos, pour ne voir qu’en soi. Un râle atroce d’agonie émana de Marceline. Il se jura de rompre la meurtrière liaison, si l’infortunée réchappait. La contemplant, il n’osait rien, paralysé d’ignorance. L’haleine reprit son rythme large, issue d’une chair où la douleur pouvait avoir ouvert des cavernes. Cette respiration creuse le suppliciait physiquement. Un repentir désespéré le rendait à cette compagne de cinq belles années vécuès en plein accord jusqu’aux derniers mois. Elle supprimait par son seul aspect de ruine, l’autre qui avait traîtreusement abusé d’un malentendu. Brion n’acceptait plus son propre reproche de légèreté, sa théorie que l’infidélité de l’homme est sans importance. Il reniait les immenses, les irrécusables preuves de l’amour que lui vouait Thérèse et dont la dernière : la délation, par ses racines et ses fins dans le mal, passait encore la honte infligée, sous son toit, à une mère sans faute et pieuse.

Il alla dans son excès, jusqu’à regretter sa sortie. Marceline serait sauve. Il l’eût définitivement consolée. Elle était d’une crédulité si attendrissante, quand il le voulait rien qu’un peu ! Thérèse, au téléphone, l’avait menacé de se tuer. Il en contestait l’accent véridique

épouvantable. Un chantage bas, pour l’attirer ! Elle aurait fumé des cigarettes. Lasse d’attendre, elle aurait peut-être eu « sa crise de larmes ». Et quand bien même elle eût consommé le suicide ? Oui, la pitié pour sa femme emporta Brion jusqu’à examiner de sang-froid cette possibilité.

De tant réfléchir, en sus des discussions qu’il avait dû soutenir contre les deux jalouses, recru de fatigue, brisé par l’accueil réservé à son retour — il s’endormit.

Lorsque Louise l’éveilla, il avait perdu la mémoire de la soirée et de la nuit. Le spectacle de Marceline très pâle, la perception soudaine de ce souffle monté d’une profondeur, lui rappelèrent les faits, lucide comme pour entamer un débat commercial.

Il se baignait, quand il perçut la voix de Choves. Le hélant, à travers la porte, il le loua de venir sitôt, puis le renseigna :

— Excellente nuit pour la malade : je ne Lai pas quittée, malgré votre ordonnance.

— Si M me Brion est réveillée, ne venez qu’avec ma permission. Une extrême prudence s’impose.

Georges observa la prescription. Faisant sa barbe, il supputait le meilleur d’entre les

moyens de « liquider » Thérèse. Il envisageait cela, sous cette forme vulgaire. Il dulcifiait d'une pâte parfumée sa peau chaude du rasoir, lorsque Louise l’avertit que « M. le docteur l’appelait auprès de madame ».

Cette exclamation joyeuse le reçut :

— Nous en serons quittes pour une rude peur, à condition que l’on m’écoute bien !

Il fut bouleversé par le geste puéril et très las dont sa femme, — une main aux lèvres — avec un essai de sourire plus navrant que l’eau affleurée aux grands yeux pers — mima que la parole lui manquait.

D’un élan inachevé de ses deux bras, qui divulgua son affaiblissement, Marceline appela Brion.

— M me Brion n’a pas pu me faire comprendre si elle a subi un ennui ou une contrariété, prononça Choves.

Georges, qui la tenait embrassée, se dégagea d’elle pour en voir le visage. La tête exprima : non, d’un mouvement redoublé si triste que le mari, éperdu, s’écria :

— Ma pauvre aimée !

À trois questions du médecin, elle répondit par une mimique affirmative : elle voyait à merveille, entendait distinctement, n’éprouvait d’anormal qu’une langueur de tout l’être. Eiîe

joignit les mains et leva son beau regard, pour associer l’aide divine à la promesse de Choves : « de la vilaine alerte, il ne serait plus question d’ici peu. » Cela dépendait de la malade. Pourvu qu’elle s’imposât le calme par une expresse volonté d’indifférence, la parole lui reviendrait bientôt.

— Et voilà comment votre femme ne sera plus muette, Brion !

Sur cette plaisanterie par allusion à Molière, il écrivit une formule de médicament et le mode d’un régime à suivre.

— Vous n’aurez ma visite, demain, que par acquit de conscience, dit-il, se retirant.

A Georges qui l’accompagnait, il s’avoua moins rassuré qu’il n’avait voulu le paraître :

— Cette lacune du souvenir me taquine. Elle peut, par contre, vous gagner un facile pardon, mauvais sujet !

— On ne m’y repincera plus !

— Ah ! naïf, il ne faut jamais dire : fontaine, je ne boirai plus de ton eau. Cette fontaine-là, mon cher...

— Une bêtise suffit, à mon âge.

— A tout âge (croyez-en un observateur de profession) l’homme demeure toujours une bête.

Le mari interrogea vivement :

— Alors, vous craignez quoi, pour ma femme ?

— Je n'ai pas voulu la fatiguer par l'insistance d'un questionnaire. Souhaitons que sa perte de mémoire soit limitée aux derniers faits qui ont produit la crise. M me Brion reconnaît les gens : c'est déjà bon signe. Si elle oubliait, loin en deçà de la journée d’hier, il pourrait exister un lien pathologique entre l'aliénation de la faculté mémoriale et la privation de la parole. Nous devrions prendre conseil d'un spécialiste, si je soupçonnais l’existence d'un tel rapport... Ah ! je vous quitte. On m'a appelé chez M mea Gravin... Pour la maman !

Georges Brion se trouva surpris de s'être ému au sujet de Thérèse. Il serra la main du docteur un peu plus nerveusement qu'il ne l’aurait voulu.

La rue gagnée, Choves pense beaucoup moins à la bonne dame qu’à la fille de celle-ci. Que M 110 Gravin — riche, cultivée, cette ardeur aux yeux confirmée par la sensuelle expression de la bouche — s’obstine dans le célibat, c'est, pour le praticien, une énigme. Elle a refusé le mariage ; non, en particulier, de devenir M me Fernand Choves. Le soupirant méconnu a admis et abandonné mainte hypothèse, en ex-

plication de ce goût. Il a questionné M mo Briori avec méthode. Il a franchi les bornes de la convenance pour s’informer des habitudes de l’amie quand elle était une fillette, puis de ses inclinations d’adolescente. On l’a rappelé à la discrétion, par la formelle certitude qu’au pensionnat Sainte-Alice on ignorait les turpitudes possibles entre lycéennes élevées sans religion.

Le froid est sec, ce matin. Il excite chez l’homme de l’art le sentiment de la robustesse et de l’élasticité. Il aime sa prompte allure. Il respire bien. Nulle tare n’entame encore sa maturité. Quelle existence enviable il assurerait à une femme ! Leur foyer donnerait un cerveau à cette ville paresseuse d’esprit.

Sur l’hectomètre qu’il parcourt, du Mail aux platanes dépouillés, Chôves salue le général de Coître de Tussac d’Anglemothe qui monte un barbe fringant. A trois longueurs suivent les deux ordonnances du brigadier. L’officier a toute licence d’aimer l’apparat : la guerre lui a valu les étoiles et coûté un œil. Il porte beau : il en a le droit.

Au moment qu’il sonne à la porte massive, but de sa marche aisée, à peine Choves se rappelle-t-il que M me Veuve Alcide Gravin, sa cliente, souffre d’endocardite.

Thérèse le reçoit :

— Ah ! docteur, mère me paraît très mal.

— J’espère la soulager et vous contredire, mademoiselle.

— Voulez-vous monter, docteur ?

— Si vous le permettez, je quitterai d’abord ce manteau.

— Tout à votre gré, fait M 116 Gravin.

Il l’agace, par la méthode de ses mouvements. Elle les estime d’un maniaque. Ils résultent des connaissances qui lui ont enseigné la valeur de l’ordre, d’après l’anatomie, la botanique et la littérature des maîtres.

— Me voici prêt, mademoiselle... Ah ! mon stéthoscope que j’oubliais !... Cette fois, je suis paré.

— Après Dieu, mère n’a foi qu’en vous, monsieur Choves.

— C’est souvent la foi qui sauve le patient de la maladie et le médecin, de l’erreur : madame votre mère est doublement dans le vrai.

L’étage gravi, Thérèse annonce le visiteur.

Dès le seuil, celui-ci s’enquiert, affectueux :

— Est-ce toujours votre trop bon cœur, madame, qui fait du vilain ?

M me Gravin adresse un bonjour oppressé à Choves. Elle place sa main gauche sur sa poitrine. De sa droite fauchant l’air, elle congé-

die Thérèse. Et elle s’abandonne aux accoudoirs et au dossier du vaste fauteuil qui la contient.

— Tu me renvoies ?

La malade confirme son intention. Une douleur lui crispe les traits. L’eau sourd entre les paupières, dès la sortie de la fille.

— Nous allons vous guérir au plus vite, déclare le médecin.

— Ah ! je voudrais mourir, docteur !

Le vœu contestable provoque cette riposte :

— Si vous appelez la Faculté pour cela, vous tentez par trop l’ignorance.

C’est un adjuvant moral de sa thérapeutique, de paraître gai quel que soit l’état du malade : le moindre sourire le rapproche de la santé.

En effet, M me Gravin a meilleur visage.

— Toujours mon pauvre cœur, monsieur Choves, se plaint-elle.

— Vous avez abusé de lui, depuis le décès de M. Gravin.

— Je l’envie, docteur !

— Parce que vous souffrez un peu ?

Exprimée sur un ton d’affable indulgence,

la supposition provoque un éclat de désespoir : la patiente proteste que les pires épreuves physiques, salutaires à l’âme, ne sauraient lui valoir la satiété de vivre.

— Ce qui est nécessaire à l'heureuse condition de l'âme, c'est la santé, madame.

— Vous ne pouvez pas savoir, mon bon docteur... Il y a des souffrances morales qui sont une torture... Un supplice terrible... Quel plus douloureux martyre, que de constater que tout ce qu'on s'est fait un honneur de vénérer, est sali, sacrifié à...

Un déchirement aigu arrête la confidence amorcée. L'angoisse égare les prunelles. La bouche bée, tordue. Le menton qui tressaute tend le cou vers le haut.

La crise évoluée, l’invalide explique :

— Un coup de couteau, docteur... Une lame qu'on enfoncerait... C'est atroce !

— Je vous plains, chère madame. Soigner vaut mieux. Je vais examiner d’abord cet organe rebelle qui fait encore des siennes.

— Plus pour longtemps, Dieu merci !

— Vous l'affaiblissez, de douter de lui. Votre méfiance l’irrite. Il se venge... Maintenant, que je l’écoute, ce cœur impitoyable à sa propriétaire et si charitable au prochain.

— Ecoutez-le, docteur. Il ne vaut plus rien.

Cette malade, qui vient de souhaiter la mort,

scrute les traits de Choves pour y lire son arrêt de vie. Les phalangettes, bord sur bord, poussent l'appareil, de place en place, sous le

sein gauche et selon sa courbe externe. Les boulettes microphoniques aux oreilles, le clinicien calcule l’attaque et la défense. C’est un viscère usé au service. Les muscles en put durci. Leur fonction est irrégulière.

— Souffez-vous là ? demande Choves.

De l’index, il appuie faiblement sur la chair, à hauteur d’un point de l’aorte qu’il suspecte de crevasses.

— Oui. Là, peut-être... Ici, plutôt, docteur.

Elle fixe un lieu précis à sa sensation. Son regard, à épier Choves, proclame une soif de durée, comme d’une candide enfant qui n’attend que joies d’un interminable demain.

La réponse de l’auscultation dissimulée par un air satisfait, le docteur se débouche les oreilles, constatant :

— Rien de très grave, chère madame.

Il range avec minutie son instrument et l’empoche. Il devine l’inquiétude chez sa cliente :

— Oh ! si vous me mesurez votre confiance, je vous délaisse, madame.

Un bon rire dément sa phrase et encourage la malade à insister :

— Vrai ? Je ne suis pas trop mal ?

— Mieux, quant à votre endocarde. Beaucoup mieux, parole d’honnête homme !...

Cela dit, le médecin (sans être un fripon sans parole) constate une fatigue de l’aorte. Madame, vous la surmenez, cette aorte ! Nous allégerons d’abord la souffrance. Nous supprimerons ensuite la cause du tourment, si vous nous promettez de nous faciliter la tâche.

— Comment cela, docteur ?

— Pensez moins... ou, autrement, au regretté M. Gravin. Rouvrez grande votre maison à vos amis. Laissez M lle Thérèse y recevoir les siens. Mêlez-vous le plus possible au monde.

— Il n’est que laideur et fausseté !

— S’il est cela, il n’est point que cela. Il a ses mérites, chère madame. L’absolu n’existe dans le bien ni le mal. Chaque humain constitue une moyenne entre le mauvais et le bon. Le dosage penche vers l’un ou favorise l’autre, selon les circonstances.

Il continue, philosophant pour son plaisir et parce que sa parole distrait M me Gravin.

— Vous voilà déjà presque à l’aise, il me semble.

— Un répit... Ah ! qui sait ?

— Chut ! chut ! Surtout, madame, évitez le noir.pessimisme ! Il ne nous manquerait plus que de vous voir faire de la neurasthénie !... Je vous rédige une petite ordonnance. Un simple calmant.

— Sucré, docteur ?

— La drogue dans une potion vanillée, ça vous va ?... La gourmandise est un bon indice... Les accès qui vous troublent le cœur s'espaceront d’abord. Ils diminueront d’intensité, pourvu que vous surveilliez votre moral. Je ne reviendrai qu’à vos ordres, chère madame.

— Merci, docteur.

— A votre service et mes respects.

Elle sonne, pour que l’on reconduise le médecin. Il prodigue de nouveaux encouragements. Un colloque s’élève dans le couloir. Au lieu de la femme de chambre qu’elle vient d’évincer d’un ordre sec, Thérèse se présente.

— Mademoiselle, M rae voire mère ne doit s’inquiéter ni, vous, vous alarmer. Si la potion répondait mal à mon attente, je demanderais à une radiographie de m’éclairer sur ce cœur qui me paraît valide encore.

— Ainsi, mère doit être rassurée ?

M me G^ravin répond, avant le docteur :

— Thérèse, veuille accompagner M. Choves.

Je vais tâcher de reposer.

L’accent a été si ferme que le praticien regarde les deux femmes tour à tour.

— Tu me chasses pour la seconde fois, en présence du docteur, proteste Thérèse.

Elle précède Choves qui adresse un dernier de caJme à la mère, pour avoir cru l’enréitérer son désir de la fin.

— Epargnez-vous les émotions,, avant tout, recommande-t-il avant de sortir.

Quand il se retourne, Thérèse pleure, les mains couvrant sa face.

— Je vous affirme que M me votre mère ne court aucun danger.

— Ah ! il ne s'agit pas de cela... Le chagrin a détraqué les nerfs. Nous avons eu une discussion ridicule. Elle m'en garde rigueur. Gela me peine. Vous le voyez, je pleure comme une gamine sotte.

Elle veut ne montrer que ses larmes. Il voit brasiller les grands yeux noirs.

— Si M we Gravin n’est nullement en péril., je dois vous confier que, chez elle, le cœur, sérieusement atteint, peut faiblir. Il importe de ne pas la contrarier, mademoiselle.

— Nous nous aimons infiniment, elle et moi.

Cela n'évite pas les querelles futiles.

— Elles parviennent quelquefois à une grosse importance.

— Vous avez raison, docteur.

— Il faut de continuels ménagements, aux cardiaques. Il convient de leur céder...

— Je ferai ma soumission, comme une

bonne petite fille... de trente ans ! Tous nos malentendus proviennent de l'aveuglement de ma mère sur mon âge. Il est réel, pourtant. Il commande à mes pensées, à mes actes ! J’ai vécu des années en étudiante libre. Je ne devais de comptes qu’à moi-même. Aujourd’hui, il me faudrait brider mes sentiments, n’avoir aucune intimité à moi, me laisser moucher... oui, moucher, comme une morveuse !... Ah ! suisje grotesque, de me plaindre à vous, docteur !

Elle a beau se contenir, son être en tumulte flamboie. Ses forces palpitent, apparentes.

Choves ne l’a jamais vue ainsi. Il l’avait devinée telle. Sa prétention déçue, à vivre avec cette saine créature, le blesse comme sur l’heure que Marceline Brion lui a rapporté qu’on l’accueillerait toujours en ami, s’il voulait bien admettre un refus adressé en principe au mariage, non pointa sa personne.

Au milieu de l’escalier où Thérèse le devance, il n’a encore résolu s’il essayera de rouvrir la question ou demeurera sur sa défaite. Il diagnostique, en médecin : un mari équilibrerait ces nerfs ; l’harmonie de la maison s’ensuivrait.

Ses yeux apprécient la nuque creuse. Les épaules maigres, en chair pourtant, le séduisent. Surélevé de deux marches, il domine Thé-

rèse dont une main glisse sur la rampe, mollement. Il embrasse, d’un regard avide, tout le corps en mouvement, des cheveux aile-de-corbeau aux reins souples, aux chevilles minces entre le pied petit et la jambe galbée à souhait.

— Je viens de me montrer très ridicule, reprend Thérèse.

— Nullement ! Quelle idée ! Vous ! Ridicule ?

Elle s’arrête et se retourne, pour mesurer l’effet de cette réplique qui lui plaît :

— On est toujours ridicule, quand on perd l’empire de soi. Surtout, une femme !

— Exact, mademoiselle. Et pour l’homme, davantage, peut-être ?

Il vient de reconnaître, près d’une oreille, en arrière, sous le lobe, une petite ecchymose vineuse. Elle ne saurait être que la trace d’un baiser prolongé en ventouse. Le prétendant évincé hait, du coup, un rival heureux. L’ancestrale fureur du mâle velu de la pré-histoire brûle soudain cet homme policé qui pose au sceptique. Il manque le dernier degré de l’étage et trébuche.

— Dieu ! que j’ai eu peur : j’ai cru vous voir tomber !

— Voilà ce que c’est, que de trop faire attention, mademoiselle.

Le double sens de la riposte ne pouvait qu’échapper à Thérèse. Elle se méprend sur la signification d’une grimace qui défigure Choves :

— Vous êtes-vous fait mal, docteur ?

— On m’a fait mal.

— On ? Qui ?

— Pas vous, mademoiselle.

— Ah ! je l’espère bien, docteur !

— Espérez ! Espérez donc, pour ceux qui n’espèrent plus !

— Que voulez-vous dire par là ?

— Rien qui vaille une explication. Je me sauve. Ménagez de votre mieux madame votre mère.

Sous l’empire de sa fortuite découverte, Choves saisit à peine la main que Thérèse lui a tendue. Il regarde M 116 Gravin au front, préoccupé de sa découverte. Jamais la jeune fille ne lui eût supposé cette virile assurance. Il tarde de détourner ses yeux, jusqu’à l’extrême limite possible à qui n’a sur une femme l’autorité de la possession.

Dehors, il constate qu’il a failli demander à Thérèse pourquoi elle a décliné de l’épouser.

Même quand son ministère l’a repris, le secret le tracasse. Il pense à elle comme à une femme qui sait — la mentalité haineuse d’un amant sous le choc de la trahison qu’il vient

d'apprendre, et qui désire honteusement l’infidèle.

Entre deux visites, dans son auto qui l’a rejoint, la petite trace révélatrice, derrière l’oreille, obsède le docteur. Méchamment, il raille :

— Jeune fille avec tache. Agences s’abstenir.

Il a fait un mot facile, pour détourner son

esprit de cette question irritante :

— Qui l’a embrassée avec cette violence ?

Ce qu’il a observé, une « amie » peut le remarquer tantôt. Et voilà un germe de scandale ! Ne devait-il mettre Thérèse en garde contre ce témoignage ? Il lui aurait demandé quelle mouche l’avait piquée là. Elle aurait couvert le stigmate d’une couche de pâte et d’un nuage de poudre.

La savoureuse ironie que l’on goûte, à passer pour dupe afin de rendre service, discrètement ! L’insuffisante compensation, aussi, à la fièvre qui agite Choves, de percer cette intrigue !

La « discussion ridicule avec mère », que Thérèse lui a avouée, n’a-t-elle pas été une âpre dispute entre la bourgeoise aux scrupules religieux qu’est M m6 Vve Alcide Gravin et sa fille dégénérée en vierge folle — à propos du fauteur maladroit de ce minuscule épanche-

ment sanguin à fleur de peau, sous le lobe ambré avec une rougeur de pêche ?...

Qui, peut-il être ?... Elles observent le deuil du chef de famille, dans une stricte retraite. Des noms s’offrent à l’examen de Choves, Il les écarte d’emblée. Si c’était Georges Brion ? Cela paraît d’une telle invraisemblance au docteur, qu’il insinue aussitôt, par dérision :

« Alors, pourquoi pas Mgr de Siges ? »

La haute prestance de l’évêque ferait tourner plus d’une tête, s’il n’imposait le respect de sa robe et ne l’écartait dignement des ronces qui traversent tout chemin d’accès aux dignités cardinalices.

La plaisanterie n’a été qu’une brève diversion. Choves s’enquerra. Il plaindra la mère. Elle se confiera. Le médecin doute : le malade tergiverse, même persuadé de l’intérêt supérieur d’une confession absolue. Il la faut arracher, bribe à bribe, de qui même sait exposer ses jours par une réticence.

Midi sonne à travers une brume. Elle est descendue sur la ville, sans que le docteur s’en soit aperçu. Comme la veille, des lumières aux étalages, quelques lueurs de lampes domestiques aux façades invisibles, percent l’ouate un peu rousse et humide, en suspens.

— A la maison ! commande Choves à son chauffeur.

Trois clients encore espèrent ses soins. Il réprouve sa négligence. Le brouillard aveugle les glaces de la voiture. Il le respire : un poison pour ses bronches.

— Àh I ce trou est inhabitable 1

Cela ne le soulage guère, de maudire la ville en bloc. Qui soutiendrait qu’il ne s’y passe rien ? Une seule matinée lui révèle les incartades d’un mari réputé sérieux et que Thérèse Gravin....

— Idiot ! Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? bougonne-t-il.

Il a pu, naguère, calculer à propos d’elle, avant de lui déléguer M me Brion en ambassadrice. II n’est plus de position sociale, de fortune, qui tiennent. Choves envie uniquement les droits de quelqu’un sur les flammes du regard noir, la violente signification de la bouche, la grâce des hanches. Le souvenir de la marque vineuse l’irrite jusqu’à la colère. Il se promet de percer le secret dont il a surpris l’existence par hasard. Et quand il saurait ? Et qu’est le hasard ? Un mot commode.

— On a téléphoné pour M. le docteur, de chez...

— Vous me le direz plus tard, Alfred.

Il oppose à Tétonnement de son valet de chambre qui le dévêt :

— Laissez-moi un peu m’occuper de moi !

En vérité, il a besoin de quelques minutes d'intense réflexion pour déduire, du chaos de sa pensée, que jamais il n’a plus fortement désiré Thérèse Cravin.

C’est la seconde journée, depuis que Marceline correspond avec autrui par le geste ou l’écriture. Des réponses tracées au crayon sur les feuillets d’un bloc-notes, Choves conclut à l’intégrité de la mémoire chez elle, sauf le souvenir des heures qui ont immédiatement précédé ia crise. D’abord perplexe, Georges Brion partage la certitude du médecin : les beaux yeux pers ne sauraient dissimuler sans défaillance le souci de la malade, si elle se rappelait la scène de l’église et son retour à la maison. Elle se plaint d’une extrême fatigue et s’irrite de cette privation de la parole produite par une commotion qu’elle n’attribue à aucun fait précis.

À peine, la veille et cette matinée, Brion att-il pensé à Thérèse. Ce fut seulement pour lui

wm

tenir rigueur de sa délation et de sa propre légèreté. Elles ont causé chez Marceline ce malaise qui pouvait être mortel et dont les suites demeurent périlleuses.

De la voir une si pitoyable créature, par son alanguissement, par son désespoir, surtout, de n'articuler une syllabe, quand elle s'y essaie, — selon un avis de Choves — il accuse de tout le mal sa maîtresse. Elle ne lui est rien, comparée à la victime qu'elle a faite. Le devoir et l'amour le retiennent auprès de sa femme et l'y maintiendront. S’il a eu des torts, ils sont véniels. Thérèse a risqué le scandale, délibérément, pour que <c cela change », lui a-t-elle crié, « pour qu'il choisisse ». Son choix de Marceline est définitif. Il le signifiera à l’autre. Elle était prévenue, d’ailleurs. Sa faute retombera sur elle, en bonne justice. Il attendra qu’elle se manifeste à lui. Quoi qu'elle veuille, il s'en tiendra à la rupture définitive.

« Elle n'aurait pas tiré ! » songe-t-il, en objection à l'image qui lui traverse l’esprit, de Thérèse armée, le menaçant d'un cri : « Georges, regarde ! » Il croit entendre la voix rauque.

La main fiévreuse de l'alitée le surprend, qui lui glisse un papier. Il la baise, avant de lire :

« A quoi penses-tu ? »

— À toi ! A ta santé ! A ta guérison, ma pauvre Line !

Elle sourit, bougeant sa tête sur l'oreiller en signe de dénégation, avec une attendrissante douceur. Tandis qu'il proteste de sa véracitéj elle griffonne sur le feuillet qu'elle lui a repris :

« Oui, je te crois. Mais, tu dois aussi penser à ton travail. »

— Je ne pense qu'à toi, mon chef amour !

Son ressentiment contre Thérèse le transporte : il donnerait un bras pour sauver Marceline ! Qu'elle guérisse vite ! Ils iront où elle voudra, afin de lui assurer une prompte et bonne convalescence ! Il la gâtera plus que jamais ! A la moindre alerte du sort, on mesure à quel point on aime ceux que l'on savait déjà préférer à tous les êtres.

« Grand fou chéri ! » écrit-elle.

Puis, sur un nouveau feuillet :

« Moi, je n'ai pas besoin que tu sois malade, pour t'aimer plus fort chaque jour. »

Il répond par des projets de voyage, l’offre de cadeaux, le serment d’un amour que sans cesse le temps fortifiera.

Le regard gris-vert doute ; néanmoins, il remercie Georges affectueusement. Un effort soutenu des lèvres n'aboutit qu'à un son inin-

telligible. Les épaules se soulèvent et s’affaissent, exprimant la vanité de la tentative. Les doigts reprennent le crayon. A mesure qu’ils tracent ces mots, Georges en est scandalisé :

« Va prendre l’air. Tu ne peux pas rester enfermé. »

— Supposes-tu que je puisse te laisser seule !

« Il ne faut pas que tu tombes malade, toi aussi, » écrit-elle, pendant qu’il continue de protester.

— Malade ? Moi ! Si je pouvais seulement te passer mon trop de santé, tu serais d’aplomb !

Elle s’étonne de ce qu’il demeure le même avantageux, au chevet où elle souffre moralement de son infirmité et de sa dépression physique si grande. Il poursuit, enivré de son imaginaire sacrifice. Il se doit à sa femme malade plus encore qu’à la compagne bien allante.

Loin d’elle, il n’aurait de pensée que vers elle. L’inquiétude l’empêcherait de jouir de la marche, du bon air, et de travailler avec profit.

« Fais un tour à la fabrique », insiste l’affligée.

Il oppose au conseil les puissantes raisons du sentiment. Une note lui communique cette prière :

« J’ai un service à te demander. »

Il cache une anxiété réelle, sous la verbeuse expression de son dévouement. Que souhaite Marceline, de lui ? Tout, même l’impossible, il l’accomplira pour elle !

« Passe chez l’abbé Meuge. J’ai besoin de sa visite. »

N’est-ce que cela ? Voilà donc un « service »! Georges épilogue là-dessus. Sa détente lui permet de plaisanter. Le visage aux traits las essaie un sourire. La main inscrit sur une feuille du bloc :

« Le plus tôt sera le mieux. »

— Entendu. Mais, je ne pousserai pas jusqu’à la fabrique.

« Si. Il sera bon de t’y montrer. La promenade te fera du bien, en tout cas. »

A ce message, Georges Brion s’émerveille :

— Tu es souffrante! et tu te préoccupes de moi !

De l’index, Marceline touche le bulletin où elle vient d’exprimer son impatience du réconfort qu’elle espère du prêtre.

— Bon ; j’y vais. De la fabrique, je téléphonerai ici. Tu sauras au plus tôt si l’abbé peut venir immédiatement. Surtout, sois bien calme. Choves te l’a dit : ta guérison Tapide dépend de ta volonté. Si nous abusons de nos nerfs, ils nous en punissent.

Cette fois, le sourire de la malade est franc, tandis qu’elle agite aux yeux de Georges le feuillet qui porte ces mots : <c le plus tôt sera le mieux ».

— Alors, je te quitte, chérie. Faut-il t’en- A^oyer Louise ?

Elle refuse, de ce mouvement de la tête sur l’oreiller, qui la divulgue faible, dépendante, amoindrie. D’une main à peine détachée de la couverture sur laquelle s’étend le somptueux feston du drap, elle exprime un adieu puéril au gaillard solide. Il ignore que le spectacle même de sa robustesse ajoute à la langueur de sa femme. Du seuil, il envoie un baiser. Elle y répond, d’un lent regard où monte déjà son regret d’être obligée de feindre.

Car, si elle laisse croire à une lacune de son souvenir, elle n’a oublié nul des faits dont l’ensemble l’a brisée. Son amour meurtri et désespéré pour le menteur qui se parjurait, l’a spoliée de son secret. Elle voulait s’en ouvrir à son guide spirituel, désintéressé, sauf de bien conduire son âme. Elle a avoué le mobile de sa jalousie, malgré elle, quand il lui est apparu le moyen suprême de garder Georges dans ses bras.

Elle avait une telle soif de confiance en lui,

de mépriser la délation haineuse ! Si seulement le docteur Choves lui avait répondu du cercle Saint-Hubert ! Le mensonge de son aimé, après qu'il a connu ce qui la tourmentait et l’a vue si torturée de jalousie, lui est une preuve de la trahison, plus elle y songe ! Et cette pensée la mine, aussi constante que l’angoisse de ne pouvoir émettre un mot et de craindre que l’usage de la parole ne lui soit jamais rendu.

Elle a désiré frénétiquement ce refuge dans la solitude, depuis le réveil de sa connaissance, Georges anxieux et défait à côté d’elle. Il se refusait à la quitter. C’est elle, qui l’a dépêché à ses affaires et, surtout chez le prêtre. Elle appréhende maintenant que, moins inquiet d’elle, libre quelques moments de ses actes, l’infidèle n’en profite pour convenir d’une défensive avec Thérèse, si la délation est la vérité. En tout cas, une rivale existe : Georges, l’autre soir, s’est fait menteur et parjure pour la joindre. Est-elle Thérèse ? Sinon, qui est-elle ? La jalousie de l’amoureuse déchirée 9e double d’une âpre faim de savoir.

Le problème excite l'imagination, chez Marceline. Elle soupçonne coquettes et prudes, sans discerner entre elles. Toutes les femmes de la « société » lui inspirent une égale méfiance. Elle en revient finalement à Thérèse

que lui a nommée la voix, dans l’ombre de Sainte-Vénérande.

Elle sonne. A Louise qui se présente, elle tend un feuillet où elle vient d’énoncer cet ordre :

« Apportez la coupe d’étain de la salle à manger, avec une boîte d’allumettes. »

— Madame n’a pas besoin d’autre chose ?

Elle condamne la question oiseuse, d’un

haussement d’épaules. Il lui importe de brûler ses griffonnages. Si l’abbé vient, qu’il ne subsiste trace de ce qu’elle lui aura confié, des mobiles de sa désolation. Elle enflamme les papiers utilisés qu’elle avait réunis dans le vase.

— Madame ne craint pas de mettre le feu ?

remarque la femme de chambre.

L’âcre fumée provoque chez la malade une quinte de toux.

— On appelle au téléphone, renseigne Louise.

Marceline mime qu’on lui apporte l’appareil.

En un très court temps, elle suppose quantité de personnes capables de vouloir lui parler, y compris l’inconnue de l’église. Et cette conjecture lui fait mal, comme elle a eu mal, auprès du bénitier, fléchissante, avec l’atroce impression des piliers, des murailles tournant

autour d'elle, qui la menaçaient d'écrasement.

La domestique revenue, elle décroche en hâte le récepteur :

— Ici, monsieur.

— Madame écoute monsieur, prononce Louise dans le cornet nickelé.

— Ma chérie, M. l'abbé Meuge viendra te voir entre seize heures et la demie.

Pendant que Brion poursuit l'entretien, conseilleur affectueux, Marceline éfcrit nerveusement cette interrogation que Louise transmet :

« Demandez à monsieur d'où il parle. »

— Je suis à mon bureau. Tu as été bien inspirée, comme toujours, de m'y envoyer. Tout va bien. Je trouve une grosse affaire à traiter d’urgence avec un acheteur anglais.

Georges termine la conversation :

— Je crains de te fatiguer davantage, mat chérie. Garde l'abbé peu de temps. Du calme, te recommande expressément le docteur. Je t'embrasse bien fort, ma pauvre petite malade.

Le déclic a joué, qui ôte à l'instrument son apparence de vie. Marceline, la pensée déjà loin, regarde la servante emporter le téléphone. Elle la rappelle pour qu'elle vide les cendres et lui rende la coupe. L’empressement de l'abbé à venir lui semble la meilleure promesse d'un sort moins contraire. Elle ordonne

mentalement ce qu'elle confiera à ce guide éprouvé dont elle admire la sereine vertu.

Elle prie, exécutant d'avance ce qu’elle sait bien qu'il lui commandera. Après, elle espère mieux en lui. Elle a saisi presque machinalement, sur la petite table à son chevet, le blocnotes et le crayon. Les mots lui arrivent sans nul effort, qui suppléeront à son mutisme, pour instruire le digne homme de l'épreuve qu'elle traverse et désire vaincre en chrétienne.

Elle a subi les alternatives du doute et de la foi, celle-ci faiblissant avec le jour, lorsque Louise vient lui annoncer la présence de l'abbé.

— Ah ! pauvre chère madame ! Quand M. Brion m'a eu dit... je n'y pouvais croire !... Que je vous plains donc !... J'ai prié chez moi et dans le chemin qui m’a amené auprès de vous, afin que la Providence vous soulage bientôt et vous remette en santé... Ne vous alarmez pas. J'ai connu une personne qui fut affligée comme vous l'êtes. Elle s'en est vite remise avec l'aide divine.

Elle indique un siège à l'homme d’église. Il la félicite affectueusement de l'air soumis qu'elle montre. Elle s'effraie d'avoir confessé sur ces feuillets sa dissimulation, en préambule au récit de son malheur conjugal et au

secours qu’elle n’espère plus que de son pasteur. Il s’embarrasse dans des consolations banales. Elle les écoute patiemment, jusqu’à ce que son amère tristesse déborde en larmes.

— Voyons, voyons, mon enfant, murmure le prêtre.

Il a vu les papiers aux mains qui frémissent :

— Est-ce à mon intention que vous avez écrit tout cela ?... Oui ?...

Elle s’en est dessaisie. Il lui paraît misérablement qu’elle joue tout son bonheur dans ces lignes. Elle le désire plus ici-bas que dans le ciel. Son chagrin en redouble. Elle ne voit bientôt, dans l’abbé qui commente sa lecture de faibles exclamations soupirées, qu’un conseiller dont la sagesse ne suffira pas pour lui valoir le salut terrestre qu’elle en attendait. Il a lu et médite. Enfin, il parle :

— Il faut accepter les épreuves. Elles nous viennent de Dieu. Il en est toujours de plus grandes que celles que nous mesure la paternelle miséricorde. Oui, ma chère fille, même quand Dieu nous frappe, Il nous chérit. Ne nous révoltons jamais.

Il continue sur ce ton. Elle attache sur lui le plus lamentable regard de détresse. Elle ne comprend plus la souveraineté de la résigna-

lion. Elle désespère de l’assistance immédiate qu’elle voulait obtenir du ministre. Chaque seconde de sa vie, depuis quelle sait indéniable la trahison de Georges — sa jalousie s’est envenimée et sa désolation, accrue. La palinodie évoque l’éternité. Elle prêche la patience. Onctueuse, prudente, la parole traduit familièrement la doctrine orthodoxe qui prévoit tout l’après-mort. Marceline ne demande que la possibilité de vivre, de retenir un époux qui est un amant, de le reprendre à la voleuse qui ne l’en eût point dépouillée si elle avait moins écouté son confesseur ! Elle a appelé, du fond d’un gouffre, les bras tendus pour qu’on l’en tire ! Les mots succèdent aux mots. Us enseignent la dépendance méritoire, la passivité, l’offrande de la souffrance au Maître qui s’est offert en expiation au Golgotha. Us tournent en rond. Les mêmes reviennent. Si la parole lui était possible, la croyante crierait au prêtre dont la ferveur apostolique improvise avec soin :

« Dirigez mes actes ! Que dois-je faire ? Donnez-moi des conseils pratiques ! La douleur me porterait facilement au mal. J’aime mon mari. Je ne suis pas une sainte. Je suis une simple femme. Mon bonheur croule ! Il m’entraîne.

Je ne saurai bientôt plus où sont le bien et le

mal. Je suis jalouse ! On ne sait à quoi peut conduire ce tourment ! Je veux reprendre mon mari ! Comment y parvenir ? Les promesses ne me suffisent plus ! Dictez-moi une conduite ! »

L'abbé Meuge a tout dit, de ce qu’il pensait opérant. Il observe chez Marceline des signes de la véhémence intérieure qu’il a causée au lieu de la paix désirable.

— Ah ! un prêtre n’est au demeurant qu’un pauvre homme. Nous sommes tous des aveugles jamais assez craintifs. Imposez silence à vos griefs. Dieu fait bien tout ce qu’il fait, madame Brion.

Elle place dans la coupe de cuivre les feuillets qu’il vient de lui remettre en se levant. À leur flambée, il voit sa pénitente si ravagée de larmes et de déception qu’il lui recommande la prière, d’un accent plus grave, empreint de profonde pitié.

Marceline acquiesce, d’une inclinaison de tête. Ses confidences écrites sont devenues une cendre où expirent les suprêmes lueurs roses. Elle tend la main à l’ecclésiastique près de la quitter.

Alors, après Tau revoir et un souhait de meilleure santé, il trouve la première phrase véritablement humaine que lui ait inspirée la peine immense de l’épouse trahie :

— Ma chère fille, dites-vous bien, répétezvous, dans votre désarroi, qu'il n'est que l'amour pour triompher de l'amour.

Cette fois, elle est inondée de lumière. Sa compréhension a dépouillé de leur sens mystique les termes choisis par le prêtre.

« Il n'est que l'amour pour triompher de l'amour », a-t-il enseigné.

Elle laisse partir son visiteur. L'affirmation la bouleverse encore, qui lui fait une loi d'être belle et ardente. Il lui souvient de sa dernière nuit de jeune fille inquiète de ce que lui révéleraient ses premières nuits de femme. Un trouble comparable la saisit. Elle évalue, d'un sourire équivoque, la supériorité passagère de son initiateur. Elle est sûre, maintenant, de composer, de tout son être, le piège où se prendra son mari et qui le lui gardera à tout jamais.

Courbatue de joie, morte de la mort de ses sens, le cerveau anéanti de l’ivresse qui venait de les ravir, Thérèse avait à peine eu conscience du départ de son amant. Un sommeil vide la foudroya, comme elle accordait ses lèvres sans force à l’adieu de Georges.

Peu à peu, il ressurgit du fond noir où la femme s’était abîmée de harassement. Spectre imité du réel à la perfection, avec un cœur qui bat, une chaude haleine, des paroles douces et furieuses dans le même instant, il la charma, en écho des délices aiguës qui les avaient enchantés. Il était un conquérant vaincu par sa conquête. Elle triomphait de son être et, au dehors, sur Marceline. Le mari la lui sacrifiait, promettant tout l’avenir. Elle acceptait le vœu ainsi qu’une chaîne. Son âme et sa

chair, devenus d'une captive, elle avait cette apparence de subir qui, toujours, trompera l'homme sur la vanité de son pouvoir. Elle enveloppait sa certitude de domination, d'un air soumis au bonheur qu’elle ne savait que donner pour en prendre sa part. Elle mesurait sournoisement le progrès de sa duperie sur cette force qui n'a de but que sa fonte au creuset féminin, et dont Georges croyait tromper l'exigence par ses devoirs de chef d’usine ou ses exploits de chasseur.

Quand on la réveilla, elle l'entendait se plaindre drôlement du pitoyable concours qu’il apporterait à la battue organisée par son ami Nescelay. Elle vit sa chambre baroque, les lampes donnant à plein feu. Leur lumière lui sembla sale et fanée, en lutte inégale avec le grand jour. Quel éclat, au lendemain du terne brouillard roux ! Ce resplendissement chantait à Planois la merveilleuse nuit dont Thérèse se sentait exténuée. Elle adressa un regard de gratitude à son petit revolver, dans le tiroir bâillant. Son existence avait tenu à un fil, certes ! Quel manteau de caresses ensuite, l'avait tout épousée, parce qu'elle avait obéi à l'inspiration folle de saisir l'arme et de s'en menacer pour retenir son amant ! Elle se cajôla les épaules comme si ce geste eût pu ra-

mener sur elle les bonheurs révolus. La déception puérile coïncida avec un pressant appel de M me Gravin.

— Voici, mère. Une seconde ! J’ouvre.

Elle pensa à reclore le tiroir où brillait la nacre de la crosse ; mais, elle oublia de se vêtir plus que de sa chemise.

— Quelle tenue, Thérèse !

— Ferme les yeux ! Je me recouche.

Etendue, elle se couvrit jusqu’au menton.

Pas assez vite. Elle connut à la mine horrifiée de sa mère que celle-ci avait dû découvrir cette morsure près d’un lobe, dessous, qu’elle venait d’apercevoir, de son premier coup d’œil à la glace, en courant à la porte.

— Petite mère ! implora-t-elle avec gentillesse.

M me Gravin s’en prit aux lampes qui brûlaient encore.

Elle maugréa :

— Quel gaspillage !

Alors, soudain, sa fille se rappela les turpitudes avouées la veille et la détresse où sa fiévreuse impatience de Georges avait renvoyé la malheureuse.

— Tu n’as pas bien reposé ? demanda-t-elle, très émue.

— Je n’ai pas fermé l’œil.

La mère ajouta :

— Ah ! j'ai eu le temps de penser à tout !

Elle lança les deux derniers mots, en lapidation.

— Mère ! pria encore Thérèse.

Les vieilles mains tremblèrent, de montrer le désordre significatif de la pièce. De la lingerie y traînait. Les appliques éclairaient le cabinet de toilette. Le rideau de séparation n'était qu'à demi-tiré.

— Je ne pourrais pas te parler, ici !

— Redescends chez toi. Je te rejoins, mère.

Thérèse demeura confondue de l’accent dont elle venait de dire cela et de la fuite obéissante de sa mère, sans une réplique. Elle éprouva l'opprobre des agissements maternels, moins que la honte même et son premier remords de la délation qu'elle-même avait commise. Celleci lui apparut un crime. Sa concordance dans le lieu où M me Gravin, chassée d’église en église, avait espéré obtenir l’absolution de ses méfaits — dans ce lieu consacré, à la même date, à une heure près, peut-être ? — frappa l’amoureuse à la manière d’un avertissement.

Elle portait un cœur froid à gel, lorsqu’elle pénétra chez sa mère. Quelque chose perça, de ses sentiments troubles, très forts aussi, dans cette plainte qu’elle proféra :

— Je suis aussi malheureuse que toi, mère.

En elle-même, elle compléta :

— Peut-être davantage, à cause de ma jeunesse.

Ce lit, elle y était née. Ce portrait, au mur, la mettait en présence du père : sa victime probable, qui n’avait su la garder de l’exil.

M me Gravin, surprenant le regard désolé de Thérèse à l’image, soupira :

— Il nous aurait sauvées du mal !

Ce regret consenti à la possibilité humaine, elle prononça :

— Le salut n’est qu’en Dieu.

Aussitôt, elle énonça son intention, formelle maintenant, d’obéir à l’abbé Meuge. Elle avait bien réfléchi, tout pesé :

— Advienne que pourra. Le monde n’est rien, auprès du Ciel. Je t’informe d’une résolution, Thérèse. Je ne te consulte plus. Ma conscience m’approuve. Je me soumets au prêtre.

Elle atteignit à une hauteur qui exalta sur le moment Thérèse.

— Une soumission totale est seule valable.

On ne fait point marché avec Dieu.

Le dernier argument opéra à l’encontre de la ferveur chrétienne d’où il était issu. Il fournit à Thérèse un moyen de composer avec la

sentence du confesseur, par son propre rachat. Elle jubila de payer son pardon l'inestimable prix des transports dont elle était toute recrue. Leur désir commença de poindre en elle, à la pensée de leur renoncement. Une mystique effervescence lui faisait bouillonner l’ame. Nulle sensation de la chair n’approchait ce délire qui la soulevait cependant aussi. L’éducation religieuse de la fillette et de l’adolescente alliait ses apports vivaces à ce que la passion d’un amour tardivement satisfait avait révélé à la femme. Le mélange l’inclinait vers une envie éperdue de purification. Elle se sentait déjà furieusement jalouse, de rendre Georges à Marceline. Elle ne souffrirait jamais assez, de le lui avoir pris et d’avoir, après, profané un temple, de son odieuse embuscade. Elle était seule responsable des maux qui empoisonnaient toute la ville, autant elle était la fautrice exclusive du chagrin de son amie deux fois offensée. Son écart dans l’impudeur avait entraîné sa mère à ce bas crochetage des secrets, à cet emploi des calomnies, à la tortueuse préparation des lettres qui, pêle-mêle, mensonge et vérité, avaient outragé des familles et produit un suicide. Elle seule expierait, par l’abandon de ce qui lui était le plus cher au monde : son coupable et merveilleux amour ! Il ne lui fallait pas

remettre moins à Dieu, pour mériter la grâce dont le seul espoir constituait déjà une délectation. Elle s’offrirait en holocauste. Elle sauverait sa mère qui avait trop subi. Elle l’observa, qui s'alarmait de lui voir cette allégresse. Elle s’enivrait, de l’espérance qu’allait irradier ce front ténébreux, dès qu’elle aurait parlé.

— Mère, tu vas être contente de moi ! préluda-t-elle.

Elle exposa son intime satisfaction de se racheter, pour que sa mère le fût sans compromettre l’honorabilité du nom reçu sans tare de l’homme au visage honnête qui était témoin devant elles, du centre de ce cadre. Elle enlaça M me Gravin à la taille pour l’amener auprès d’un fauteuil, face au portrait :

— Assieds-toi là, mère. Je veux te parler, comme s’il m’écoutait et nous voyait.

Ses deux mains avaient désigné le tableau.

Elles prirent celles de la veuve. Les retenant, elle s’assit aux pieds maternels :

— Mère, je redeviens ta fille ; rien que ta fille ! Dieu vient d’accomplir cette œuvre : j’ai horreur de mon péché qui t’a conduite, toi, à commettre des actes...

— Mon enfant !... Tu me reviendrais... si vite !

— Les écailles me sont tombées des yeux.

Tu les as inondés de la vraie lumière ! Ecoutemoi bien : je te veux heureuse, rassérénée, mère !

M me Gravin dut s’étreindre la poitrine, à gauche :

— Comme cette nuit, murmura-t-elle, lorsque l’angoissante douleur eut cessé.

— Tu n’auras plus mal ! Tu verras quelle bonne petite vie calme nous mènerons côte à côte... La coupable, c’est moi. Il ne doit y avoir qu’une punie. Tu viens de le dire si sagement : « on ne fait point marché avec Dieu. » Il sait quelle richesse immense je Lui résigne, en m’arrachant du cœur l’amour que je te préférais, tout à l’heure encore ! Toi, il faut que tu le saches, mère : la mort m’effrayait moins que de le perdre ! À présent, tu m’as convaincue de mon aveuglement. J’ai recouvré la foi à l’accent de la tienne ! Je n’aurai même pas une explication avec Georges Brion. La porte qu’il employait sera condamnée, voilà tout. Je pourrai le rencontrer en ville : il verra que je ne me souviens plus que de ce qui est avouable entre lui et moi... Ainsi, tu es hors de cause, mère !

Elle développa son hardi sophisme, avec une intelligence exaspérée par l’enthousiasme de se

substituer à cette coupable, jalouse d'un nom dignement porté, en révolte contre l'indignité des gens qui prétendraient à le radier de l’honneur. Elle pressait les mains dont l'inertie l'apeurait. Elle en espérait un acquiescement, à défaut des lèvres entr'ouvertes qui frémissaient, silencieuses. Elle répandait les phrases, se répétant, inventant des détours,, par crainte pusillanime d'une objection timide; car, elle devinait l’irrévocable projet d'accomplir la pénitence ordonnée par l'abbé Meuge. Elle lisait l'intention ne varietur , dans la fixité du regard que le sien ne pouvait rappeler et qui, dépassant le portrait de brave homme, tendait vers les hauteurs où la religion place l’absolu. Elle baisa les mains, elle pleura sur elles, pour amollir cette volonté intraitable. Elle accumula de nouvelles redites, jusque sur le timbre de la meace, quand elle crut épuisés les modes de supplication. Enfin, folle, sous l'empire du surmenage nerveux, elle exigea une réponse, debout, l’enfant rebelle qu'elle était depuis sept mois :

— Veux-tu donc que je retourne à lui !

s’écria-t-elle.

— Malheureuse !... qui oses dire... à ta mère... Tu ne m'as donc pas assez fait souffrir!...

Un nouveau spasme arrêta M me Gravin de parler. Elle s’appuya le flanc contre l’accoudoir. L’on eût dit, de ses dix doigts accrochés, qu’ils se crispaient autour du cœur saisi, pour y étouffer l’affreuse souffrance. L’accès passé, il fallut que le souffle revînt dans cet organisme défait. La fille n’avait osé intervenir, maintenue à distance par le commandement d’un regard détaché d’ici-bas. 11 atteignit à l’inhumanité de ce qui confine au divin, durant que la mère médita ces déclarations prononcées ensuite sourdement :

-— Chacun doit rendre ses comptes. Tu n’en es pas à l’heure où ces tortures m’avertissent que je suis parvenue. Tu as le temps. J’en suis à court. J’agirai, dès tantôt, selon la volonté de mon confesseur.

— Mère, ce n’est pas l’abbé Meuge !

— Lui seul m’a indiqué une voie de salut.

— Essayons auprès de Mgr de Siges !

— Personne ne peut s’interposer entre la pénitente et le prêtre, quand celui-ci a prononcé.

— Tu vas au scandale, mère !

— Je vais à l’absolution qui m’ouvrira l’éternité...

— Après le procès, la prison, la salissure de notre nom !... Par moi, toute cette infamie est

évitée ! Je mets en balance plus que ma vie ! C’est toi qui m’as inspirée, mère ! Je fais abandon de l’homme que j’ai aimé plus que mon honneur ! Je l’aime plus que jamais, quand je suis prête à le sacrifier !

Elle poursuivit, impudique, célébrant les caresses qui l’avaient fêtée, comme pour se rassasier de leur souvenir avant de les répudier.

— Mais, comprends donc, mère, ce que je quitte !

Chutée, adjurée de se taire, elle continua, la proie du déchaînement, un hymne magnifique du plaisir qu’elle aliénait de sa vie pour gagner la rédemption. A. ce plaisir coupable qui la damnerait, elle demanderait, si on refusait de l’entendre, l’oubli des malheurs qui fondraient sur elle. Elle cesserait de se cacher. Elle publierait son bonheur. Folle de ne pas convaincre M me Gravin, elle se vanta d’avoir, la veille — à Sainte-Vénérande, elle aussi ! — mis en garde Marceline contre son mari et contre elle-même. Et elle éclata :

— Je suis bien ta fille, tu vois !... Sans nous concerter, les mêmes moyens, à peu près !

Sa passion la déchaînait. Elle précisa, sans égard à l’état pitoyable de sa mère :

— Et cela, Georges le savait, cette nuit ! Et

je l'ai pourtant retenu avec moi, là-haut, jusqu'à l'aube !

Un grand cri de M me Gravin sauva Thérèse de cette crise démentielle. Elle vit le pauvre corps arqué en résistance à l'atroce explosion intérieure. Elle ignorait l'excès de sa diatribe imprécatoire. Elle eût sincèrement demandé la cause de cette épreuve, la raison du geste accablé dont la patiente à l’agonie la repoussait d'un bras à peine capable d'agir.

Elle appela la servante et, lui confiant la malade aux prunelles mornes qui la jugeaient, elle se précipita dehors pour téléphoner au docteur Choves.

La suprême recommandation qu'elle en avait reçu : « Ménagez beaucoup votre mère »

empêcha Thérèse de remonter aussitôt chez M me Gravin. Elle s'enferma chez elle et y céda aux larmes. Elle pleura son sort, croyant plaindre la valétudinaire. Elle s'attendrit d’en avoir été si mal comprise. De tous les effets de l'aveu public, s'il avait lieu, le pire lui parut qu'il la séparerait de Georges.

Ainsi, elle revenait, sur son renoncement et elle ne cessait toutefois de s'en faire un mérite, si elle comparait son dessein d'expiation à

celui où la pénitente entendait suivre son occasionnel directeur.

Elle se jeta sur son divan, pour n’avoir point à compliquer ses réflexions du soin de se porter. Elle alluma sans plaisir une cigarette.

Elle en écrasa le feu sur le cendrier, après la seconde ou troisième aspiration de fumée. De même, son expérience du bonheur serait brève, qu’elle en fît le sacrifice ou que sa mère persévérât dans une absurde soumission.

La finesse de l’évêque saurait trouver quelque accommodement. Fillette, elle avait subi le prestige du prélat patricien quand, jeune encore, il venait une fois l’an exhorter les élèves de l’Institution Sainte-Alice à justifier l’aisance où elles vivaient par l’exemple de leur conduite et le goût de la charité. La conférence réunissait l’externat au complet dans la salle d’honneur. L’édifiante causerie suivait son cours, tandis que les lauréates de chaque division, discrètement guidées par les plus jeunes professes, passaient entre les bancs, l’aumônière tendue. La récolte était abondante : les parents avaient été dûment avertis de l’insigne faveur obtenue de la bienveillance épiscopale. Les quêteuses étaient admises, en fin de la cérémonie, au privilège de baiser l’améthyste aux brillantes facettes qu’un pâle

jonc d’or attachait à l’index du pasteur, par dessus le gant violet. On pouvait discuter si celui-ci était de soie ou de fil pauvre. On s’accordait pour reconnaître la grande race de l’évêque à la minceur du poignet enserré dans le tissu mat.

Ces ressouvenirs engageaient doucemeiH Thérèse à ne point désespérer. Une impression de langueur lui alourdissait les membres. Cela contrastait avec le retour mental à ces années où ils la servaient facilement, rapides aux jeux, contenus à force de surveillance pour obtenir le maintien calme imposé par les occasions religieuses.

Quand on la vint prévenir, à travers l’huis où l’on avait heurté à double reprise, elle demanda si M me Gravin se mettrait à table. Sur la réponse que « madame était trop souffrante », elle commanda de lui servir, ici, tous les fruits, avec du café très fort. Cela suffirait à son déjeuner.

Elle mordit à dents rageuses dans une pomme, sans l’avoir pelée, pour satisfaire à un goût subit et irrésistible de crudité. Il lui fallait mâcher la pulpe ferme d’où giclait une acide fraîcheur, pour moins percevoir la fiévreuse température de son sang. Elle dévora, littéralement, plusieurs autres calvilles, plan-

tée devant le compotier mis au hasard sur l’un des meubles bas. Puis, elle ingurgita coup sur coup trois tasses du café presque bouillant.

Il remplissait la cafetière autrefois réservée à Taïeul et au fils, les patrons ambitieux de VEnclume d’Or, les multiplicateurs de l’héritage établi par le premier Alcide Gravin.

Qu'elle avait sottement rougi d’en descendre! Elle tenait d’eux son opiniâtreté qui ne lâche rien qu’obtenu, son penchant au travail, sa lucide intelligence appliquée aux livres. L’étude lui serait-elle désormais un dérivatif suffisant ? Déjà, elle échappait à cette foi en Dieu que la grave déclaration de sa mère lui avait rendue. Griserie d’un vin puissant ! Thérèse se dépouillait, en une seconde, de ses incomparables félicités ! Elle en faisait le généreux abandon, pour se résigner à une solitude plus déserte de ne la plus tromper par l’attente du bonheur qui la comblerait.

— Ah ! Georges ! Georges ! gémit-elle, amoureuse encore.

Elle s’aperçut seulement du retour sur Planois du brouillard roux. Comme hier, il collait son ouate aux vitres. Son humidité s’infiltrait. Thérèse eût-elle exécuté sa vilenie, si l’atmosphère avait été moins poisseuse et d’un froid moins maussade ? Elle secoua la tête, plaignant

en elle la pauvre dépendance humaine. Elle se rappela ce refrain d’une ronde enfantine :

Oiseau bleu, couleur du temps...

Elle se revit à l’époque des cheveux dressés en deux nattes tombantes. On chantait en chœur, les bras croisés. La bonne religieuse attentive donnait le ton, quand l’ensemble déchantait. Que de jours accomplis, depuis ceux-là !

Créature d’un jour qui t’agites une heure,

lui souffla l’amère philosophie de Musset. Le poète de la Lettre à M. de Lamartine devint celui de La Nuit d’Août :

... j’aime et je veux souffrir :

J’aime, et pour un baiser je donne mon génie...

— Je suis stupide, se dit-elle.

Elle enflamma une allumette et apprécia l’agrément de fumer. Georges hantait la chambre, par le désordre qu’on n’y avait pas corrigé. Thérèse commença un rangement. Elle suspendit cette tâche, pour prendre un volume.

C’était un ouvrage de grammaire anglaise, rapporté d’Amérique. Il l’entraîna là-bas, vivifiant d’autres regrets. Que sa route en était jonchée ! Ils avaient produit cette fermentation

lente qui, la privant du contrôle de soi, l’avait jetée dans les bras de Georges, parce qu’il s’avouait moins heureux mari.

Quoiqu’elle en eût, elle devait toujours revenir à lui ! Ils étaient inséparables, quant à elle. Elle avait beau le savoir moyen, inférieur par le cerveau et la culture à beaucoup d’hommes qu’elle avait rencontrés, lui seul avait décidé d’elle. Maintenant encore, il l’assujettissait en maître despotique. Elle se condamnait, pour les suites directes et les obliques effets de son amoureux esclavage, lorsqu’on la pria « de vouloir bien descendre chez madame ». Un effroi la transit. A peine si elle put s’enquérir :

— Ma mère n’est pas plus mal ?

— Au contraire, madame est beaucoup mieux.

— Prévenez madame que je descends à la minute.

Elle arrangea son visage modérément. Sa bizarre humeur n’avait d’origine que le malentendu déplorable du matin. Elle en assumerait tout le tort. Elle se présenta, s’accusant :

— Mère, je t’ai parlé comme je n’aurais pas dû.

— Laissons cela, mon enfant. J’étais irritable. Je souffrais trop.

— C’était à moi de me contenir.

— Ne revenons sur cela que pour reconnaître l’heureuse intervention du docteur Choves : il m’a refait un cœur supportable.

Elle ajouta :

— J’ai eu raison aussi, je crois, de jeûner.

Qu’as-tu pris, toi ?

— J’ai fait un déjeuner frugal : trois pommes... Un café très fort et très chaud a facilité ma digestion.

M me Gravin couvrit Thérèse d’un regard de bonté. Et elle déclara :

— Mon enfant, tout réfléchi, je suivrai ton conseil.

— Oh ! mère...

— Il demeure entendu que tu rentres dans le droit chemin ?

— Je ne verrai plus Georges Brion comme je suis coupable de l’avoir fait.

— Nous demanderons audience à Mgr de Siges. Il'décidera si ton repentir et le mien peuvent me dégager de ma soumission due à l’abbé Meuge. Quoi que Sa Grandeur exige de nous, acceptes-tu que nous nous y prêtions sans le discuter ?

— Je l’accepte, mère.

— Attends ! Nous irons ensemble chez Monseigneur. Nous lui avouerons tout. S’il se

range — ce dont je ne puis douter — à l’avis de l’abbé Meuge, j’exécuterai la pénitence prescrite.

— Soit, mère.

— Embrassons-nous, en signature de nôtre entente, ma Thérèse.

Cela fait — et qui fut en double part d’une tendresse pathétique — M me Gravin soupira :

— Je monterai courageusement mon calvaire, puisque je t’ai sauvée du mal.

Elle pesa, d’une paume, dessous son sein gauche :

— Ce ne sont plus que de petites taquineries, auprès des affreux déchirements de tantôt. La potion m’a bien soulagée.

Elle suggéra, calme :

— Tu pourrais écrire immédiatement. On porterait la lettre à l’évêché. Nous risquons d’obtenir une réponse sur-le-champ : Mgr de Siges est l’obligeance même.

Elle désira, joignant ses mains exaltées :

— Si nous pouvions, dès demain, nous être affranchies de ce cauchemar !

— Mère, je vais écrire tout de suite, là, sous tes bons yeux que je ne mettrai plus en larmes.

— Ma chère fille retrouvée !

En tournée pastorale jusqu’au surlendemain

Monseigneur avait pris la peine, d’une bourgade où son vicaire général lui avait transmis le courrier de marque, d’avertir M m * 3 Gravin qu’il les recevrait, dès l’après-midi de son retour. Il avait lui-même écrit ce billet. Une paternelle bénédiction le concluait, après des lignes d’épistolier expert en élégance. Elles induisirent Thérèse en espoir de la solution qui éluderait tout scandale. M me Gravin se morfondit, au scrupule d’avoir usurpé, par son démérite, la bienveillante estime d’un saint et noble prêtre. Les deux femmes en attendirent l’accueil, chacune sur sa position d’esprit. Elle s’améliora chez l’une et l’autre, dès le soir de leur entretien apaisé, de par une inspiration heureuse de Thérèse : elle réintégra sa chambre abandonnée pour celle que sa mère exécrait.

De menus soucis, outre de sa santé, occupèrent M me Gravin; par exemple, l’apprêt de l’auto. Elle en usait peu, sauf durant les beaux mois. Elle voulut l’employer, en sorte d’honneur à la visite qu’elle allait rendre.

Dès qu’elle sut le jour et le moment de la convocation, à coté de son crédit à la finesse politique du prélat, Thérèse prit alarme des termes les plus aptes à lui recommander l’arrangement. Les meilleurs ne tendraient-ils

point à enfreindre le droit canon ? Elle circonvint sa mère de lui laisser la parole. Un nouvel aveu et à une telle personnalité de l’Église, pourrait compromettre les bons effets de la médecine sur le cœur souffrant. Thérèse énoncerait les fautes découlées de la sienne. Elle promettait de n'y plus déchoir. Elle offrirait d’expier. Sa Grandeur aviserait. La sagesse du prêtre participe de Dieu. M me Gravin acquiesça à ces raisons avec gratitude. Elle avait obtenu de sa fille repentie assez pour *en attendre l’allègement définitif de sa conscience.

Dans la voiture qui les emmenait au rendezvous, la mère égrena un chapelet. Le sentiment de Thérèse était d’aller contre un mur. Rien de ce que sa tête avait préparé ne subsistait logique ni possible, après examen. Elle prenait en pitié la confiance de la pauvre femme marmonnant les textes rituels. La réalité du châtiment que prononcerait le pontife la tirerait de ses prières comme d’un songe. Le bref avenir, raccourci à mesure de la distance parcourue vers le palais, une muraille le figurait à l’imagination de Thérèse, menaçante par les aspérités de la pierre. Elles écorcheraient, en prélude au fracassement.

— Mesdames, je suis tout vôtre !

Mgr de Siges respirait la satisfaction.

— Voici peu de jours, mesdames, je me plaignais à M. le docteur Choves (qui a bien du talent en son art) de vous voir ici moins fréquemment qu’autrefois. Est-ce à ce parfait médecin que je dois votre demande d’audience ?

— Ma fille, Monseigneur, vous a écrit qu’un motif grave...

— Mère ! avertit Thérèse.

Elle expliqua son intervention :

— Je supplie Votre Grandeur de me pardonner ce mouvement et sa vivacité.

— La jeunesse, mon enfant, est prompte.

C’est le caillou au lâcher de la fronde. Bientôt, il ralentit.

— Mère a le cœur en piètre état. Elle le ménagera, en me laissant parler pour nous deux.

— Tu as raison. Je me tairai, dit, fort troublée, M me Gravin.

— Parlez donc, mademoiselle, invita doucement l’évêque.

Il s’était installé à son bureau. Le jour l’éclairait de biais, modelant un tiers de sa tête fine. Ses mains presque lumineuses jouaient avec une bonbonnière d’or sur une écritoire fermée, en peau de daim violette. Elles trem-

blèrent un peu, lorsque Thérèse s’accusa d’adultère et nomma son complice. Elle espéra un blâme mitigé de pitié, puisque son humiliation relevait de son propre dessein. On entendit par le silence les sanglots que M me Gravin croyait contenir.

— Combien je compatis, madame ! soupira Mgr de Siges.

Du point où. Thérèse était assise, les pieds du Christ ancien, d’ivoire, cloué à un gibet d’ébène, paraissaient effleurer la calotte sacerdotale. La pécheresse regardait le Crucifié aux bras douloureusement distendus; elle regardait l’être fragile, blanc, spiritualisé par la vieillesse; elle leur demandait secours à tous deux.

L’aide lui arriva, de l’homme, sous l’espèce d’une constatation émise avec bonté :

— Puisque vous êtes ici et m’ouvrez votre cœur, vous vous repentez.

— Oh ! Monseigneur, j’ai dégoût de ma faute et de mon corps.

Les doigts ouvrirent le drageoir. Ils portèrent à la bouche un bonbon au miel, puis, se reprirent à jouer de la boîte précieuse.

— C’est à votre directeur, mon enfant, que vous devrez demander pénitence de votre lourd péché. A l’évêque incombent des devoirs généraux.

— Précisément, Monseigneur, c’est de ces devoirs généraux que relève notre démarche, à ma mère et à moi, aux pieds de Votre Grandeur.

— Je vous écoute. Continuez donc.

Thérèse avoua son infidélité religieuse. Le

manque des sacrements l’avait prédisposée au mal. Elle avait été châtiée de son funeste amour par la jalousie. Celle-ci, aux insidieux conseils, était cause de la délation...

— J’ai voulu détruire un foyer pour préparer le mien, Monseigneur. Ah ! si encore les conséquences de mon égarement s’étaient bornées à cela !

Alors, d’une voix qui s’éteignait, comme écrasée sous l’acte ignominieux et répété qu’elle divulguait, la fille déclara les maternelles turpitudes, l’empoisonnement de la ville; mais, pour se charger du crime. A l’origine était sa faute. Elle implorait d’être frappée. Elle avait détourné d’une vie sans défaillance une mère trop bonne, affaiblie par la douleur d’un deuil inconsolable.

— Monseigneur, j’ai la responsabilité de cette aberration où ma pauvre mère est tombée. Je suis la seule criminelle devant les hommes et devant Dieu.

Elle s’arrêta court, d’avoir engagé la Toutes-

Puissance devant ce ministre aux écoutes, muet. Une ardeur singulière rayonnait des yeux plus noirs. Ils portaient un feu intense sur M m0 Gravin dont les pleurs s'étaient précipités. Les doigts exsangues avaient délaissé la bonbonnière.

Thérèse reprit, appelant à soi ce regard prodigieux de vitalité dans le masque blanc comme d’un cadavre :

— Mère s’est confessée...

— Elle échappe à ma direction, en ce cas.

Le ton formel de la réplique, les brillants yeux de jais dirigés tout à coup sur sa face, désarmèrent Thérèse de son énergie et de sa lucidité.

— Àh ! tu vois bien, ma pauvre enfant, sanglota M mô Gravin.

Cette faiblesse misérablement exprimée raffermit Thérèse. Elle montra la croyante renvoyée de son directeur habituel à des confessionnaux d’où elle se relevait plus anéantie, cherchant à Sainte-Vénérande la suprême lumière, obtenant enfin, là, l’ordre d’un aveu public, l’absolution promise à ce prix.

D’autres prêtres de la paroisse auraient pu entendre la coupable. A la rigueur de la sentence, Mgr de Siges reconnut le juge :

— M. l’<abbé Meuge a la droiture d’un preux, dit-il.

— Ah ! Monseigneur, ma faute prime cellelà ! S’il m’avait écoutée en confession, M. l’abbé Meuge n’en douterait point ! Peut-être n’a-t-il pas envisagé l’effet sur la ville, de l’aveu qu’il prescrit ? Les passions rallumées, les attaques à la religion... M. l’abbé Meuge a-t-il considéré...

— Vous préjugez, mademoiselle. Je vous arrête. Le prêtre, dans son ministère, relève uniquement de son supérieur hiérarchique.

L’ouaille, si elle critique le berger, devient rebelle.

L’évêque s’était dressé. Au jour tombant, il parut une incarnation diaphane de l’esprit. Il pencha le front. Les longues mains jointes par l’extrémité des médius y touchèrent.

— Priez avec moi, commanda le pontife.

Thérèse fut la seule des deux femmes à entendre l’entrée en oraison de Monseigneur :

— Que le mal se change en "bien, mon Dieu !

La suite ne fut que pensée. Thérèse frémissait d’espoir. Dans une ferveur jaillie en renouveau, elle imita sa mère qui récitait pieusement, en sourdine, les patenôtres.

Maintenant, le soir montait à larges ondes.

Il avait effacé la soutane. Une trace de la haute ceinture violette demeurait visible. Les mains, avec le côté du visage le plus proche de la fenêtre, se distinguaient encore. M me Gravin était tout engloutie, de même qu’en son repentir. Thérèse devinait la fructification de son espérance dans cette ombre. Elle offrait généreusement en rachat son amour vaincu. Mgr de Siges acheva de prier.

— Eh ! je vous laisse dans la nuit ! remarqua-t-il.

Le timbre de la voix sonna léger. La lumière apparue au petit lustre hollandais à trois branches, révéla un homme métamorphosé. II décida :

— M me Gravin, vous reviendrez à votre directeur habituel. Je vous remettrai un mot pour lui. Je n’ai point à connaître qui vous dirige : par conséquent, ne me dites aucun nom. Je n’aurais pas dû, tantôt, découvrir M. l’abbé Meuge. C’est une faute à mon actif. Je m’en accuse, comme vous, mes chères filles, de vos erreurs. Elles exigent réparation. Ma prélature même m’enjoint de ne jamais interposer l’autorité que je lui dois, lorsque le prêtre a prononcé, du siège où il est souverain. Toutefois, je puis conseiller. Avant tout, il importe, dans l’intérêt général supérieur, de

ne pas troubler notre ville plus qu’elle ne l’est. Nous n’y sommes que trop divisés. Anonymement vous avez nui, madame. Voulez-vous, anonymement, faire du bien ?

— Ah ! de tout cœur, Monseigneur !

— Pour pacifier les esprits, il importerait de donner à droite et à gauche. Ce pourrait être (par mon entremise, sous le sceau d’un inviolable secret) à la municipalité et à l’évêché, pour leurs pauvres et leurs œuvres, une même somme.

— Ma mère accepte, Monseigneur !

— Assurément ! confirma M me Gravin.

Intimidée, elle proposa :

— Si Votre Grandeur voulait bien fixer elle-même...

— Madame, vous connaissez mieux que personne vos possibilités, sous ce rapport.

— Mère... deux parts de cent mille francs chacune ?

— Volontiers.

— Heureux, quelquefois, ceux qui possèdent ! constata Mgr de Siges.

Il ajouta que bien de jeunes sourires écloraient dans mainte famille nécessiteuse. Aisément — administrateur habitué du temporel, en corollaire au spirituel — il avertit M me Gravin que le transfert de telles sommes par le

concours des banques locales, risquerait de compromettre l’anonymat désirable.

— Car, je dirai expressément que ces sommes m’ont été remises en réparation du mal produit par les lettres.

Sur cette incidente approuvée de la mère et de la fille, il leur proposa l’émission des deux chèques par un établissement de Paris.

— Sommes-nous bien d’accord, mesdames ?

— Absolument, Monseigneur, répondit Thérèse.

Sa mère ne put consentir que par un signe de tête. Elle gémissait de bonheur.

— Puissiez-vous, madame, recouvrer la paix de votre âme !

— Monseigneur, vous me l’avez rendue !

éclata M me Gravin.

— Pauvre mère ! fit Thérèse accourue à la femme en larmes et l’étreignant.

La vue de leur couple assura Mgr de Siges de l’heureuse conduite qu’il venait d’imprimer è. une affaire épineuse. Il aimait l’exercice de son influence, pour n’avoir eu jamais à la regretter. Il savait la chair qui a faibli très sujette aux rechutes. La filiale passion de Thérèse ressortissait à la même chaleur des sentiments qui l’avait écartée de la décence.

— Et vous, ma chère fille, que comptezvous faire ? demanda-t-il.

— Vous obéir, Monseigneur.

— Les sacrements, mon enfant, vous eussent épargné la chute dans votre faute grave. Unie pieuse retraite, je crois, dans une de nos maisons, vous préparerait à la contrition.

— Si mère peut se passer de moi quelque temps ?

— Madame votre mère, pendant la quinzaine que pourrait durer votre séparation, trouverait auprès de moi l’appui moral dont elle aurait besoin. Au surplus, une retraite, auprès des dames de Sainte-Alice qui vous ont élevée, vous permettrait encore de recevoir votre maman ?

— Mère, à toi de décider.

— Suis l’indication de Monseigneur, mon enfant.

— Je me retirerai donc à Sainte-Alice, et le temps que Votre Grandeur le jugera profitable.

— Voilà qui est bien. Nous aviserons ensuite à votre avenir dans le monde, si vous nous accordez confiance.

Mgr de Siges bénit les deux femmes, en terminaison de son audience. La mère baisa l’anneau à la main lumineuse, comme elle eût baisé la patène. Thérèse songeait à cet « avenir

dans le monde i> dont l’évêque venait de parler. Elle venait de sacrifier volontairement plus qu’elle n’obtiendrait jamais de l’avenir. Le lendemain n’était qu’un désert, à son estimation.

— Vous me guiderez, Monseigneur, implora-t-elle, avant d’aprpocher ses lèvres de l’améthyste.

Un bruit courait Planois, depuis environ trois semaines. On le colportait sans y croire à. fond, par désir d’apprendre plus qu’on ne répétait : l’auteur des lettres anonymes était connu, paraissait-il. Le fait incontestable : leur cessation, soulageait les personnes assez heureuses pour n’en avoir été victimes et dont la conscience subsistait sur le qui-vive. Elles demeuraient curieuses de l’ennemi caché qui aurait pu leur nuire. Les bonnes gens souhaitaient, par petit idéal de justice, la divulgation du malfaiteur. La ville entière, agitée comme d’une recrudescence du fléau, attendait un nom. Par hypothèse, on en prononçait une demi-douzaine. Us correspondaient à. peu près aux clans de la haute classe, enclins à accueillir une occasion de mépriser dans un individu

l’ensemble d’une coterie. Sous les poutres des halles, au couvert des boutiques, sur les trottoirs où la clémence d’un exceptionnel janvier permettait de converser à l’aise, la masse se délestait des on-dit et y ajoutait du sien, avec de cauteleuses précautions.

La rumeur se propageait de bouche à oreille, après promesse absolue de taire le nom que l’on allait ouïr « sous le sceau du secret ». La source de la nouvelle restait mystérieuse. Cela agissait à la manière d’un excitant sur l’imagination. Les affinités confessionnelles ou politiques dirigeaient les commentaires de chacun. Tel attribuait l’origine de l’espérance collective à une indiscrétion commise dans l’antichambre de l’évêché. Tel mettait en cause les bureaux de la préfecture. Quelqu’un avait supposé une indiscrétion concertée du parquet, pour faciliter son enquête trop laborieuse. Le machiavélisme endémique de la province émit que le coupable même pouvait s’être dénoncé au milieu d’innocents, afin d’agir sur l’opinion.

Elle était en haleine. On chuchotait que la loge maçonnique, au cours d’une « tenue »

provoquée d’urgence, avait examiné la ténébreuse affaire, du point de vue laïque, et clos un débat où ses membres s’étaient évertués jusqu’aux prémices de l’aurore, par l’unanime

<( flétrissure des manœuvres souterraines manifestement dues à l’esprit de réaction entiché d’assujettir la France libre aux superstitions de la Rome noire ».

C’était une critique détournée de l’initiative de Mgr de Siges, à dessein de parvenir au silence sur les diffamations et les calomnies répandues alors presque chaque jour. L’intention du prélat ne trouva pas un détracteur au cercle Saint-Hubert. Le président Donnut l’avait louée. Le docteur Choves avait criblé de sarcasmes M. Cordeau, préfet pusillanime, qui avait eu peur de participer à un entretien dans la résidence épiscopale, lorsque le gouvernement, dont il était le délégué adrninistratif, ménager de la chèvre et du chou, n’avait pas craint de renouer avec le Saint-Siège !

Les cafés penchaient pour ou contre la prudente abstention du haut fonctionnaire; mais, on y appréciait les spirituelles nasardes du médecin, au son des dominos « touillés », des comptes arrêtant une passe de « belote », des carambolages d’une série de billard.

Les salons avaient appris, avec une surprise qu’à l’examen on avait condamnée, la retraite de M 116 Thérèse Gravin chez les Dames de Sainte-Alice. Elle en avait été la très studieuse élève. Après un abus possible des études pro-

fanes, quoi de plus naturel qu’une germination de la foi pure et simple dont la semence avait été mise en elle par ses premières éducatrices. Sa mère, longtemps partagée entre un deuil égal à la réclusion et les devoirs d’une pieuse catholique, entreprenait le voyage de Rome, humblement mêlée à un pèlerinage. Cette circonstance expliquait assez le but de la démarche : M me Gravin entendait rendre grâce, au pied du trône de Saint-Pierre, du retour de sa fille à Dieu. On avait su l’étrange maladie qui avait affligé M me Georges Brion. La parole lui était revenue quelques semaines plus tard. Elle et son mari ne manquaient d’associer à la guérison la science du docteur Choves et son dévouement; car, il s’était dépensé à rééduquer l’aphasique, par une ingénieuse progression de l’effort qu’il imprimait au cerveau et à la langue.

Enfin, l’on jasa de conciliabules nouveaux à l’évêché. M. Cordeau avait assisté à l’un, avec les présidents des conseils de fabrique des quatre paroisses. A son tour, Mgr de Siges s’était rendu à la préfecture où une conférence avait réuni les directeurs de la presse locale et un délégué de chaque groupement politique.

Un samedi, les journaux rompirent ensemble le silence qu’ils avaient strictement observé sur

ces mystérieuses réunions et qui agaçait Planois. La même note fut imprimée, sans distinction de couleur, en tête des trois organes qui se disputent l'achalandage des lecteurs dans le département :

Notre paisible cité vient de connaître une période d'agitation douloureuse, par le fait de lettres anonymes qui ont circulé. L'auteur de cet attentat monstrueux à la paix des personnes et à la tranquillité publique, n'a pu encore être découvert. Jl ne s'est point dénoncé. En gage de son repentir, un anonyme, qui est ou n'est pas le fauteur des coupables lettres, a fait remettre à M. le Préfet et à Mgr l'Evêque de Planois deux chèques de cent mille francs l'un, à charge d'en distribuer le montant intégral aux œuvres d'assistance laïque et de charité religieuse du département et du diocèse.

M. le Président Donnut a bien voulu s'entremettre auprès des personnes lésées par les lettres anonymes, pour leur exposer la situation. Toutes ont consenti à retirer la plainte dont elles avaient saisi la justice, donnant l'exemple de la meilleure volonté. Les victimes acceptent d'oublier l'injure qui leur a été faite. Nous ne saurions omettre d'adresser un souvenir ému à celle de ces victimes qui a cru devoir chercher son apaisement dans la mort. Cette infortunée même nous incite à accepter, en expiation du crime qui l'a jetée au suicide, les deux cent mille francs du donateur inconnu qui permettront aux deux représentants qualifiés du pouvoir civil et de l'autorité ecclésiastique de soulager nombre d'infortunes.

Nous faisons appel au cœur et au bon sens de tous nos concitoyens , pour réaliser Vunion dans Voubli des mauvaises heures passées et des causes qui les ont rendues si déplorables. En gage de leur .acquiescement total à ce mot d’ordre inspiré par la plus sage politique. Le réveil de Planois, Le Guide Conservateur, Le petit Planasien, n’inséreront plus une ligne qui , directement ou par allusion, puisse concourir à un rappel de la douloureuse épreuve traversée par les consciences de notre belle province.

Le lendemain, à la grand’messe, Mgr de Siges monta lui-même en chaire. Il choisit celle de Sainte-Vénérande et, pour son enseignement du jour aux fidèles, ce thème emprunté à sainte Catherine de Sienne objectant la parole de saint Augustin, à un adversaire de la communion quotidienne : « ... et je me contenterai de votre silence ».

L’abat-voix prêtait une singulière puissance à l’esprit qui inspirait la faible émission de l’orateur. Il se garda de préciser l’événement de la veille, à quoi son auditoire le savait mêlé. On n’en devait plus parler pour le bien commun. Il le recommandait par sa propre abstention. Il exalta la vertu de la discrétion et, à défaut de l’observer, les bienfaits de modérer nos propos lorsque nous croyons devoir juger

autrui. Il souhaita d’être entendu d’oreilles affranchies de tout ce qu’on avait colporté, à bouche demi-close, dans la ville, depuis près d’une année. Il prémunit les paroissiens contre le mensonge des apparences. Afin de les en mieux convaincre, il plaça son autorité d’évêque sous la protection de saint François de Sales, empruntant de mémoire cette jolie phrase à l’Introduction à la vie dévote :

Saint Joseph ne pouvait douter que la Sainte .Vierge ne fût enceinte ; mais parce qu’il connaissait son éminente sainteté et sa vie toute pure, et toute angélique, il ne se permit pas le plus léger soupçon contre elle, quelque violents que fussent ses préjugés ; ainsi il prit la résolution, en la quittant, d’en laisser tout le jugement à Dieu.

Suivant son auteur un peu plus loin, il en paraphrasa cette définition : « la médisance est une espèce de meurtre ». Son langage condescendait à une familière bonhomie pour s’assurer l’attention des moins éclairés parmi la foule. Lorsqu’il sut la tenir toute en haleine par son discours, il en éleva le ton, guidé par le sombre Espagnol dont la discipline l’avait formé. Il évita de nommer saint Ignace de Loyola, en harmonie avec les restrictions conseillées par l’onduleux éducateur. Mais, il

répéta les avertissements du maître de sa jeunesse : « Gardez-vous de la détractation et des murmures. Manifester un péché mortel qui n’est pas encore public, c’est un péché mortel. .» Là-dessus, sa parole affermie accéda aux sommets. Elle traversa l’espace, négligeant les humbles fronts, pour pénétrer celui de l’abbé Meuge. Le vicaire occupait le siège de son rang dans l’abside. Il comprit que cette phase du prêche lui était destinée. Il l’écouta d’abord dans une stupeur. La bouche invisible dans le visage sans chair ni couleur, marqué de la mort, semblait-il, émit avec une force quasi miraculeuse, les raisons majeures de composer, quand l’absolution d’un crime entraîne l’apaisement de la cité. L’orateur, après ce passage, revint au plan moyen de son exorde. L’on eût dit que c’était en profession d’humilité. Sa voix, de nouveau, exprima le dépouillement du corps par la vieillesse. Elle demeurait distincte, mais ainsi qu’un fil de la Vierge tendu entre deux buissons. Les belles mains, parallèlement posées sur le rebord de la chaire, s’isolaient en clartés jumelles du velours rouge qui le tapissait. La calotte violette n’était qu’une ligne obscure cernant la neige scintillante des cheveux. Il n’y avait plus de vie sensible à la vue, dans cette face d’où tombaient les mots

en un souffle, que la flamme surhumaine du regard noir. Elle-même s’éteignit, lorsque les lèvres, pour conclure l’enseignement de ce dimanche, répétèrent en suprême exhortation à l’assemblée des fidèles, avec sainte Catherine de Sienne citant saint Augustin à quelqu’un qui blâmait d’abus la fréquentation quotidienne de la Sainte Table :

« ... et je me contenterai de votre silence. >>

A peine si l’on entendit — même les très proches sous la tribune sacrée — l’amen final de Mgr de Siges. Sa dextre, où étincelait la pierre sacerdotale, glissa sur la rampe du courbe escalier qu’il descendait. Il se retira par l’allée d’un bas-côté, sans paraître voir personne. L’abbé Meuge le suivit de près dans la sacristie. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, d’un commun élan dont ils étaient les seuls à savoir l’origine. S’étant séparés, ils s’avisèrent ensemble de la surprise que leur effusion venait de causer chez le bedeau prêt à tendre la douillette bordée de violet à Monseigneur. Alors, celui-ci loua la belle journée qui permettrait de mener les enfants en promenade à la campagne où foisonnent les preuves de la gloire divine.

Il faisait soleil quand, avec le pèlerinage français, M me Gravin reçut la bénédiction pontificale. Les magnificences vaticanes, baignées d’intense lumière, environnaient d’une richesse inouïe et vivante la candeur de la robe blanche étalée contre les ors du trône spirituel.

La voyageuse avait vu plus qu’un homme sous l’aspect du pape couronné de la triple tiare. Elle avait ressenti cet allègement de tout l’être que lui avait annoncé Mgr de Siges pour la convaincre de se mettre en route. Rome lui avait paru un auguste vestibule des cieux :

elle y passa son entier séjour dans la jubilation d’un émerveillement continuel. Il la dépouilla des dernières traces de sa faute remise désormais ; et il annula le moindre vestige des angoisses d ’où étaient résultées ses coupables actions.

N’ayant voulu voir, de l’Italie, que la cité dans sa signification de siège apostolique, elle revenait, la conscience sauve de ses inquiétudes, à peu près heureuse. Un bonheur total la saisit, d’apprendre que la sollicitude conseillère de l’évêque avait en principe rallié Thérèse à l’idée du mariage.

A la mère d’abord, par respect de la hiérarchie familiale, avec aussi la précaution inhérente à la prélature, il désigna lie docteur Choves pour un allié digne des meilleures maisons de la province. Il objecta à l’aventure où Thérèse avait compromis son salut, le devoir d’envisager l’avenir de l’enfant prodigue au lieu de son passé.

Lui-même ne voulait plus se rappeler le service actif du docteur parmi les adversaires de la religion. Il suffisait de très peu pour le restituer à la tutelle de l’Église. N’avait-il pas confié à l’évêque les sentiments très vifs qui l’inclinaient vers M 110 Gravin, encore qu’elle se fût refusée une fois à lui permettre l’espérance qu’elle les partagerait ?

Mgr de Siges sut mettre en valeur le talent et la philanthropie du médecin. Il en précisa incidemment l’état de fortune et les revenus professionnels. Il observa enfin que travailler à l’union de partis tels que ceux-là — en bon

équilibre, du point de vue des biens et sous le rapport des études, ce qui manque trop souvent à de futurs époux — concourrait au triomphe des idées saines, dans un temps, hélas ! favorable à la corruption des esprits et des mœurs.

Cette démarche accomplie avec le succès facile à présumer, Mgr de Siges releva Thérèse de sa retraite à l’Institution Sainte-Alice. Elle avait accepté d’y entretenir les grandes élèves, de la littérature française, dans des causeries hebdomadaires. Elles furent pour les jeunes filles une profitable récréation intellectuelle et, pour la conférencière, de vertes oasis dans la sécheresse où la projetait la méditation religieuse.

Autant de prier la pacifiait, son cœur satisfait par le repos de sa pensée soumise aux textes de la liturgie,autant la solitude, à la chapelle ou dans sa chambre, la livrait à des impulsions, à des souvenirs, à des révoltes et jusqu’à des désespoirs qui l’abîmaient.

Elle endura des nuits impures. Elle s’en éveillait, dans l’opprobre de son corps souillé, pour vivre un interminable jour, languide bu les nerfs vibrant encore. Ainsi, son enthousiaste renoncement, dont elle avait cru se purifier et épargner : à sa mère une impitoyable ex* piation, la laissait asservie au mal.

Elle confessa sa calamiteuse dépendance à l’aumônier. C’était un vieux saint homme.

L’exercice monotone d’une direction imprimée à des enfants et à des religieuses, avait éloigné son âme des complications. Il comprit trop peu aux scrupules et à la détresse de son extraordinaire pénitente. Elle évita de s’en ouvrir davantage.

Elle s’appliquait d’un tel effort à vouloir oublier l’amour défendu qu’elle avait condamné sous une impulsion généreuse, que cet amour l’assaillait. Georges Brion ne lui serait plus rien ; décision acquise, irrévocable. Or, par elle, Thérèse avait rendu son amant à Marceline. Quoi qu’elle en eût, si inviolable fût son dessein de s’être reprise pour ne jamais faillir à son pacte de sagesse — les transports indicibles avaient marqué sa chair et habitué sa nature. Ils la sollicitaient à la façon d’un opium dont on n’assouvirait plus le besoin. Ils agitaient son sommeil d’involontaires contentements qui la brisaient. Le jeûne ni les calmants ne la soustrayaient à cet esclavage. Il humiliait en elle une intelligence affinée par la culture. Il en nourrissait la jalousie, au long de journées vides, lentes, pareilles entre elles, où une règle gouvernait ses actes sans infliger d’entrave à son libre arbitre.

Elle retombait très bas, du mystique élan qui l'avait abusée. Convaincue de n’en obtenir aucun bénéfice moral, elle accomplissait sa retraite par honnêteté à l’égard de Mgr de Siges. Elle exécutait la tacite promesse de lui obéir aveuglément, en échange de son office secourable dans le cas de conscience maternel. Lorsque l’évêque lui permit de rentrer chez elle, elle en fut joyeuse, une sorte de sauvagerie au cœur.

Le soir même, tête à tête avec sa mère si pieuse, elle appréhenda le gouffre d’ennui où il allait lui falloir vivre désormais. M me Gravin, tout émue de Rome, se flatta des indulgences qu’elle en avait rapportées et du bienfait de compter sur l’affectueux égide d’un prélat circonspect et amical, tel que Sa Grandeur. Thérèse contemplait, sans parvenir à l’écouter, cette femme qu’elle savait bonne et chérissait. Elle s’était dégagée de liens dont sa libération matérielle la maintenait captive par les besoins qu’ils lui avaient créés. Si elle cédait, quelque jour qui lui aurait été trop pénible, à la faiblesse de se plaindre, elle ne serait que blâmée d’immodestes penchants, par la repentie confite en Dieu.

Elle attendit le silence complet de la vaste . demeure, pour quitter la chambre où elle ne

trouvait pas le sommeil. Clandestinement, elle gagna celle qui avait abrité ses attentes fiévreuses et ses minutes de possession souveraine. Parmi les meubles et les bibelots, elle pleura sans fin l’abandon qu’elle avait voulu. À la recherche d’adoucissements, elle demanda asile à ses souvenirs. Les plus anciens, antérieurs à sa nubilité, lui chuchotèrent qu’elle se destinait à Georges Brion. Elle se représenta aussi, qui enviait à Marceline la désinvolture des manières et de l’accent, le succès des intrigues dans les petites coteries du pensionnat, une élégance innée capable de rendre coquet l’uniforme sévère. Dès ce passé, le couple traversait les buts d’avenir de la fillette. Plus tard, il chassait en Amérique l’étudiante qui n’était qu’une amoureuse désespérée. Une revanche tardive lui avait permis d’entrevoir la séparation des époux. Aujourd’hui, sa filiale générosité risquait de les avoir rapprochés plus à l’étroit.

Elle ignorait l’état actuel du ménage. Elle le pressentait d’accord, maintenant qu’elle avait déserté l’amour qui avait illuminé sa trentaine. Jalquse affreusement, elle se remémorait l’habileté de l’homme à mentir. Elle s’en rappelait la puissance qui le faisait un maître aux droits illimités. De scabreux tableaux violentèrent sa

mémoire. Elle ne put les chasser. Us lui substituèrent Marceline à la merci de Georges et elle n’était plus, en larmes, qu’une pauvre Thérèse affolée de sentiments chaotiques, mue par l’envie, la haine, la vanité de son sacrifice. Cela se résuma finalement en un immense regret. Il absorba toutes les contradictions, le repentir et jusqu’au fallacieux orgueil d’avoir empêché l’éclatement du scandale.

L’aube révéla le décor baroque de la chambre à Thérèse, les paupières brûlées de sel. Son immolation la laissait misérablement désemparée, au seuil d’un vide où tomberaient, un à un, ses jours à vivre. La prédominance de son imprégnation charnelle sur sa volonté sincère de vaincre les mauvais désirs, constituait son unique et lamentable certitude.

Quand sa mère lui rapporta l’intervention de Mgr de Siges, elle combattit avec indignation l’idée de taire sa faute au docteur Choves. Il lui appartiendrait de la remettre, en toute liberté de conscience, si Thérèse l’acceptait pour fiancé. Il méritait une franchise absolue, à raison de sa nouvelle démarche, malgré l’échec de la précédente. Thérèse posa ce principe avant d’exiger un délai de réflexion.

Il s’écoulait, lorsqu’elle apprit, après la névrose et la guérison de Marceline, son départ

avec Georges, pour « un second voyage de noces », comme on lui rapporta qu’il en avait qualifié le projet. Entendus à l’improviste d’un bavardage mondain, ces mots la meurtrirent ainsi qu’un empoignement au cou. Elle dut fuir en hâte le salon de sa mère, pour sauvegarder le secret de sa jalousie et de son asservissement à l’être dont elle s’était détachée. Recluse chez elle, la tristesse de sa pitoyable condition physique lui causa l’horreur de soi. Une phrase banale, sans importance aux lèvres qui la formulaient, elle en était poussée à ce paroxysme, la cervelle en feu, son cœur dévoré de flammes ressurgies, plus actives qu’à leur première flambée ! Au milieu de cette crise, elle jugea qu’elle n’échapperait à l’empire exécré d’un homme sur elle, qu’en se livrant à un second. Elle n’aimait que le même. Il l’avait faite femme. Elle l’avait répudié pour des convenances de morale. Cela ne pouvait modifier qu’elle était, par lui, devenue femme et cette femme aux sens impérieux. Elle ne leur commandait plus, puisque les cauchemars embrasaient l’inconscience où reposait son corps.

Assurerait-elle toujours, dans la veille, la primauté de son esprit sur la bête en elle déchaînée par les songes ? Plus elle s’efforçait de prévoir, plus elle éventait'les embûches. Une

insidieuse confidence lui recommanda aussi la longue fidélité de Choves à l’ambition de lui plaire. Cette cour persévérante correspondait à la naïve adoration qu’autrefois elle avait vouée à Georges et qui avait subordonné toute son existence. Elle en déduisit que le docteur l’aimait de la manière qu’elle-même avait longtemps aimé Brion. Choves pourrait, sinon la consoler du paradis perdu, la nantir du moins de la protection nécessaire à la sécurité de sa conduite.

Elle pesa vingt-quatre heures ces arguments.

Admis, repoussés, victorieux, vaincus, tour à tour, ils finirent par la résoudre à « tenter sa dernière chance ». Elle justifia ainsi pour sa mère, avec un indigent sourire, sa proposition de convoquer le docteur afin de « tirer au clair tout cela ».

— Dieu t’entende et veuille bien t’assister ! souhaita M m0 Gravin.

Ensuite, elle soupira :

— Que je serais donc heureuse de ce mariage, mon enfant !

— Moi aussi, répondit Thérèse, sans joie.

Le médecin accourut à un appel qui l’avait enchanté d’espérance :

— Vous avez réclamé l’ami, mademoiselle :

le voici, tandis qu'on attendra ailleurs le médecin dont on n'a heureusement nul besoin chez vous.

Elle aborda sans détour la question :

— Mgr de Siges a entretenu ma mère d'une conversation que vous avez eue avec lui. Mère me l'a transmise, avec son avis nettement favorable.

— Le vôtre, mademoiselle ?

— Je vous ai prié de venir causer avec moi ; c'est donc que je suis sensible à votre recherche.

A cette réplique, un peu froide en la circonstance, l'œil bleu, très clair, du docteur perdit toute hardiesse. Thérèse en fut touchée comme d'un hommage. Elle résista à la tentation de rassurer Ghoves par une phrase plus engageante. Il puisa dans son recul même la force d'un élan. La passion anima son visage maigre, avant sa riposte :

— : Mademoiselle, que vous consentiez à devenir ma femme, j'accepte d'avance toutes vos conditions... Je vous aime, dans une telle certitude de vous aimer, dans une telle admiration de votre caractère... C'est idiot : les mots me manquent... Mon amour est si fort, si grand, mademoiselle... Aidez-moi à l'exprimer, en me disant qu'il a fini par vous émouvoir un peu...

— Il m’émeut beaucoup, monsieur Choves.

— Ah! merci... Me voilà heureux !...

— Docteur, je crains de vous peiner maintenant.

Elle l’arrêta, qui allait protester :

— Mais si, je le crains, murmura-t-elle.

Il eut la vision rapide de la petite tache sur le cou, près du lobe ; et cela le fit se mordre les lèvres. Thérèse porta une main à son front. Un seconde, elle masqua ainsi ses grands yeux sombres. L’expression du visage crispé dépendait toute de la bouche violente. Le regard noir dévoilé se concentra sur l’homme. Puis, la jeune femme prononça, lentement :

— Monsieur Choves, j’ai aimé quelqu’un.

Je me suis donnée à lui. Je me suis reprise.

Maintenant, je n’appartiens plus qu’à moi. Ne me demandez jamais qui c’était : je ne le sais plus. Ma loyauté vous devait cet aveu. Il vous faudrait pouvoir l’oublier, pour vouloir encore devenir mon mari. Si vous abandonnez votre projet, je vous demande d’effacer toutes ces paroles de votre mémoire.

— Je vous ai entendue avec douleur. Je ne sais déjà plus que mon amour immense pour vous. Il craint seulement de ne pas vous faire l’avenir assez beau... Voulez-vous être ma femme, Thérèse ?

Ils convinrent d’un mariage prompt, discret par égard au deuil que M me Gravin n’avait pas encore quitté. Un long voyage commencerait leur vie commune. La mère, trop heureuse de ce dénouement à ses inquiétudes, approuva ces dispositions. Mgr de Siges bénit en personne les nouveaux époux. Ils gagnèrent Paris et, de là, le pays basque. Ensuite, ils parcoururent l’Espagne, à loisir, en touristes intelligents. Du Maroc, un bateau les emporta aux Canaries.

L’archipel passionna Thérèse.Elle voulut, après la luxuriance de Palma, connaître aussi les petites îles : Ténériffe et même l’île de Fer. L’occasion d’un navire en escale décida la voyageuse à pousser au nord jusqu’à Madère. De chaque étape, elle adressait à sa mère une description colorée des sites, des gens, des mœurs. Quelques lignes parlaient de son mari qui, en route, découvrait des sujets d’étude. Une, suffisait à Thérèse pour se dire en bonne santé et confiante en l’avenir.

Les réponses de M me Gravin apportaient les nouvelles de Planois et de la maison vide, trop grande, où elle n’entendait que les battements de son cœur, aux souvenirs d’une existence qui, solitaire, traînait. De lettre en lettre, cette mélancolie s’accusa en tristesse. Elle demandait, comme réconfort : « au moins, toi, mon

enfant, es-tu vraiment heureuse ? » Elle réitérait la question insatisfaite. Elle en prenait alarme. Toujours, au lieu de considérer le présent, Thérèse engageait le futur. L’on eût dit, à lire les nombreuses pages couvertes de sa rapide écriture, que les campagnes, les mets, les villes, les musées, la mer, les ciels, les monuments, les orages, les rencontres à l’hôtel ou à l’auberge, n’étaient que prétextes à l’oubli de soi dans la fuite du temps. Rien de l’intimité sentimentale d’un jeune ménage ne transparaissait, parmi cette multitude de détails animés du pittoresque des coutumes, du paysage ou du rapport de futiles événements. Chaque correspondance aboutissait au laconique certificat de santé et d’espoir en demain, pour la pire inquiétude de la destinataire.

Deux fois, une troisième après un intervalle prolongé, son gendre lui avait écrit, à part de Thérèse, joyeusement, d’une plume lyrique, en homme ivre du bonheur atteint, qui a touché le but de ses rêves. D’une allusion à ces lettres gaies, la mère justifia son insistance à vouloir connaître le moral de sa fille. La réponse éluda la demande, par un éloge raisonné de Choves : délicat en ses prévenances, spirituellement fin, il donnait en exemple son ingénue satisfaction de vivre. Ce n’était qu’un

succinct post-scriptum, dessous une enthou* siaste peinture des montagnes de l’île, de ses vignobles, des aspects du sauvage océan à la ruée de criques rocheuses.

Cette excessive pudeur de Thérèse à lui ouvrir son âme accentua chez M me Gravin le sentiment d’abandon qui commençait de lui peser.

Elle imagina, au loin, son enfant déçue par le mariage consenti pour la sauver. Cette hypothèse devint une croyance. Le sentiment en découla, de n’avoir point expié la faute des lettres anonymes, leur mortel effet en un cas, leurs funestes conséquences dans toute la société.

La coupable en référa d’abord à son directeur. Il l’apaisa, excipant de la sagesse épiscopale et du secours apporté à la multitude des pauvres et des malades. La paix des consciences obtenue à ce prix, d’un acquiescement unanime conforme au double vœu de la préfecture et de l’éreché, devait entraîner le calme définitif de la pécheresse. Elle se soumit docilement. Elle s’efforça de vaincre son scrupule. Pour s’en défaire, elle l’avoua à sa fille, avec les circonstances d’où il était né et celles de la confession, dans une lettre désespérée qui suppliait la voyageuse de revenir.

La précédente lui avait appris, avec la chronique de Planois, que les Brion venaient de

rentrer, Marceline éblouissante du contentement de porter la promesse d’une maternité.

Ce fait avait décidé Thérèse, reprise d’un prurit de sa lancinante jalousie, à prolonger son séjour à Madère et à prévoir que le suivrait, peut-être, une visite des Açores où son mari compléterait de précieuses observations assemblées déjà sur le régime insulaire du nord-ouest africain.

L’annonce d’une nouvelle station différant le retour et la prière de le précipiter se croisèrent en chemin. La conjoncture accentua la profonde agitation des deux femmes, Thérèse tint davantage à son projet. De ne pouvoir attendre, d’aucune part, un soutien contre le progrès de son scrupule en remords effectif, la mère, désarmée, se livra à son tourment de conscience.

Il inspira dès lors toutes ses lettres. Chaque courrier en apporta plusieurs, quelquefois datées du même quantième. De jour en jour, elles affirmaient une aggravation de la morbide inquiétude qui les dictait. Trop tard pour y remédier, Thérèse vanta son accoutumance à la vie conjugale et elle avoua une douce tendresse naissante, en reflet de l’amour que lui témoignait son mari. M me Gravin estimait à néant d’avoir satisfait à la pénitence édictée par Mgr de Siges. Elle affirmait l’impropriété de

l’argent à jamais régler une dette de la créature envers le Créateur. Elle suivait aveuglément les directions reçues au confessionnal ; mais, dès qu’elle y tombait à genoux, elle y exprimait son épouvante d’encourir les peines éternelles, tant qu’elle n’aurait point exécuté la réparation publique de son crime, en se dénonçant, comme le lui avait prescrit l’abbé Meuge. Elle vénérait Sa Grandeur ; elle appréciait la richesse de l’indulgence plénière obtenue, à Rome même, par spéciale faveur de Sa Sainteté; elle remettait son âme sans restriction au prêtre qui la guidait depuis des ans et des ans ; elle n’avait d’ambition que l’effacement, dans la communauté catholique, d’une fidèle très humble, la plus obéissante, la mieux avertie de sa petitesse auprès des clercs élus pour maintenir la doctrine et combattre les erreurs. Cependant, malgré son guide spirituel,malgré son évêque, malgré le souverain pontife dont elle avait baisé la mule et reçu la bénédiction lustrale, elle ne pouvait se défendre d’en revenir à la sentence formelle du premier juge qui, du tribunal irrévocable de la pénitence, eût fixé le rachat du crime prémédité, multiple, qu’elle avait commis.

Un suprême appel, par dépêche, toucha Thé-

rèse à San Miguel des Açores, tandis qu’elle rêvait, blessée, à la maternité prochaine de Marceline Brion. Un mot de Georges à Choves, parvenu l’avant-veille, la confirmait sur un ton de joyeuse victoire.

Reviens me sauver de tortures d’enfer , disait le télégramme. T’en supplie désespérément. Si lu m’abandonnes davantage agirai selon ma conscience pour mon salut. — Mère.

On l’avait remis à Thérèse, tandis que le docteur était chez un confrère qui l’intéressait beaucoup par ses travaux en conchiologie et l’originalité de ses aperçus philosophiques. Ceux-ci résultaient d’aventures qui avaient cahoté le .médecin portugais de l’estuaire du Tage à Oxford, le temps d’y acquérir les grades utiles, et aux hôpitaux parisiens qui l’avaient préparé au doctorat. Ensuite, revenu à Lisbonne pour y exercer son art, de révolutions en contre-révolutions, le dégoût de la politique l’avait enfin restitué à la science et aux habitudes spéculatives, sur un caillou battu des vagues et caressé de belle lumière. Choves et lui s’étaient vite liés sous l’auspice de plusieurs de leurs maîtres communs, en particulier du professeur Aimé Guinard, l’habile, le disert et lettré chirurgien de l’Hôtel-Dieu.

Comme son mari rentrait, Thérèse lui tendit le message :

— Fernand, mère nous réclame. Voyez en quels termes excessifs !

Le docteur attribua l'exagération du texte à l'hypocondrie souvent conséquente des tares cardiaques. Pour le reste, il laissait à sa femme l'initiative d'en décider.

— Où vous êtes, mon souci exclusif est de vous savoir contente, dit-il. Je ne reverrais jamais Planois, ni même le continent d'Europe, si vous leur préfériez San Miguel définitivement.

— Je vous crois et j'en suis heureuse.

Thérèse ajouta :

— Pensez-vous que mère puisse attendre encore un peu ?

— À telle distance du patient, le médecin saurait mal se prononcer, ma chère Thérèse.

Votre mari, par contre, est en mesure d’affirmer que votre absence devient trop lourde à M me Gravin. Elle vous parle de son âme ; c'est probablement son corps qui l’y incite.

— Me conseillez-vous un retour immédiat ?

— Cela aiderait au salut physique de votre inère, sinon à l'autre.

— Je lui câblerai donc que le premier bateau nous ramènera, si rien ne vous retient ici.

— Vous seule pouvez me retenir, et partout où vous serez.

— Cependant, vos travaux ?

— N'étaient, ne sont qu'un passe-temps, lorsque vous me renvoyez pour écrire ou méditer.

— Vous envisagiez des expériences à propos des fontaines bouillantes d’ici ?

— En prévision des loisirs que vous me donneriez, Thérèse ! Vous primez mon art, ma curiosité des sciences corollaires, mes amis, le choix des lieux que j’habiterai. Rien n'existe plus pour moi, que vous et mon ambition de vous plaire.

— Fernand, vous me rendez • parfaitement heureuse.

Il leur fallut attendre le paquebot — une quinzaine. La traversée les livrant l’un à l'autre plus étroitement, un sans-fil de Thérèse, lancé de l’océan, à deux journées de Saint-Nazaire, annonça à M me Gravin l'imminente arrivée d'une fille ravie du voyage et joyeuse du retour.

Le couple trouva la maison prête pour le recevoir. L'étage supérieur avait été accommodé pour lui, d’après un plan qu'il avait approuvé avant son départ. Le médecin conservait un cabinet en ville, afin de parer à l'em-

piètement des malades sur sa vie privée. Ils réclamèrent aussitôt ses offices et, des premiers, Georges Brion dont la femme terminait sa grossesse.

— Jamais Marceline n’a é-té si belle !

Georges est fier, comme d’un exploit surhumain ! dit Choves, le soir, à table.

Thérèse dissimula le choc que lui causèrent les deux phrases. À l’avis que son amie demandait à la voir, elle objecta seulement les nécessités intérieures : d’abord, sa mère exigeait des attentions et des soins ; en outre, elle devait opérer le rangement de la bibliothèque nombreuse du docteur qui le sacrifiait aux exigences de la clientèle.

Il s’abstint de rappeler le désir de M me Brion, lorsque les livres furent en place. Ainsi, deux semaines s’écoulèrent où la nouvelle existence du ménage s’installa auprès de M m * Gravin.

Celle-ci paraissait rassérénée. Elle jugeait, par elle-même, de l’harmonieuse entente des époux. Ils avaient borné leurs visites à une apparition chez Mgr de Siges, son jour d’audience ordinaire, pour le remercier d’avoir aidé à leur bonheur. L’accueil qu’ils reçurent les ravit. Thérèse rapporta, après dîner, la satisfaction de l’évêque à conduire désormais un diocèse sans fièvre. Cette allusion indirecte à

un passé que le prélat avait prescrit d’oublier, ranima chez le docteur la rancune en sommeil,

— J’ai retiré ma plainte, comme tout le monde. N’empêche, de savoir l’auteur de ces lettres ignobles sauvé du châtiment, ça m’irrite à un degré...

Il s’alarma, de voir M ma Gravin pâlir et porter les mains à sa poitrine.

— Qu’y a-t-il, mère ?... Ce cœur encore ?

questionna-t-il.

— Mère, il faut que tu boives quelques gorgées d’eau très froide, n’est-ce pas, Fernand ?

— Oui, le plus froid possible, confirma le médecin.

— Merci; non. C’est passé, vous voyez, dit la mère, remise.

Pourtant, elle scruta, d’un regard triste à l’infini, l’opinion de Thérèse sur cette mémoire de l’injure chez une des victimes des lâches papiers.

— Il faut payer le mal qu’on a fait. Fernand a raison, prononça M me Gravin.

— Nous aurons tous raison de ne plus évoquer cette vieille histoire, répliqua Thérèse avec vivacité.

Leur gêne ne resta pas étrangère à Choves.

Il n’y attribua plus d’importance, sa femme ayant mis la conversation sur le président

Donnut que Ton disait en bonne posture pour un siège à Paris.

— Il manquera à notre ville. On aurait mieux fait de nous changer notre préfet.

Le docteur donna libre cours à son esprit de fronde et l'incident parut négligeable à Thérèse. Elle n'en mesura la portée pénétrante que, le lendemain, lorsque sa mère se plaignit à elle d’avoir, toute la nuit, débattu avec sa conscience si elle avait ou non expié sa très grande faute.

Les Chbves viennent d’entrer au salon, chez les Brion. Marceline embrasse Thérèse ; puis, aussitôt, un peu nerveusement :

— Docteur, allez au fumoir. Vous y trouverez Georges avec l’abbé Meuge. J’emmène votre femme chez moi.

Pour parer à toute velléité de contradiction, elle excipe de son état :

— Depuis quelques jours, je ne supporte plus la fumée de tabac.

Elle réitère, poussant le médecin, par jeu, vers la porte qu’il devra franchir :

— Vous savez le chemin. Votre femme et mon mari ont bien le temps de se voir.

— Pas assez calme, la future maman ! observe Choves.

— Le plaisir de retrouver Thérèse ! riposte Marceline.

Elle justifie par un maintien agité la remarque du clinicien ; et elle entraîne son amie.

— Tiens ! Qu'y a-t-il de changé ici ? fait Thérèse arrivée dans la chambre.

— Les doubles rideaux et la tenture. Une envie, que j'ai eue.

— C'est mieux, il me semble...

— Nous n’allons pas parler décoration ou ameublement, dis ?... Tu sais, que c'est ta mère qui m'a priée d’inviter l'abbé Meuge à notre dîner de ce soir?

— Mère ?

— Oui.

— Quelle idée !

— Elle ne t'en avait rien dit?

— Rien.

— Ça a l'air de te peiner ?

— Cette cachotterie m'afflige un peu. Le procédé m'étonne. Mère pouvait avoir l'abbé & la maison...

— En effet. Mais, puisqu’elle me l'a demandé...

— Sans motif ?

— Non... Pas tout à fait, plutôt... Elle m’a confié que ce serait son premier dîner en ville depuis son veuvage et qu'elle aimerait à rencontrer l’abbé. J’ai cru bien faire, Thérèse.

<— Oh ! tu as très bien fait !

— Cette approbation me met à Taise, pour t’exprimer maintenant mes reproches.

— Lesquels ? mon Dieu !

— D’abord, je t’ai embrassée tout à l’heure.

Tu ne m’as pas rendu mon baiser.

— Crois-tu ?

-— J’en suis sûre !

— Je répare donc, Marceline. Et de bon cœur !

Le baiser donné, triple parce que Marceline y a spontanément répondu, — Thérèse admire, la contemplant :

— Tu es magnifique ! Tu portes ça en beauté.

— Je suis si heureuse ! s’extasie M me Brion.

— Passons à ton deuxième reproche, Marceline.

— Asseyons-nous d’abord.

— Oui. Ce sera plus commode. Je serai mieux d’attaque. Alors ?

— Thérèse, tu es de retour depuis bientôt trois semaines...

— Elles sont même écoulées!

— Et je ne te vois que ce soir ! Et sur invitation, encore !

— Mon mari m’a excusée auprès du tien et à toi, personnellement. Je te redirai donc qu’il m’a fallu régler le nouveau train de la maison,

ranger la bibliothèque de Fernand, ce qui m’a pris un temps considérable... Ce qu’il m’en restait, mère l’accaparait... Es-tu satisfaite de mon explication, Marceline ?

L’accent de Thérèse vient d’être, presque, celui d’un persiflage. Ses yeux sombres acceptent froidement le regard pers qui les fouille, incertain d’anxiété.

— Qu’est-ce qui nous sépare, Thérèse ?

brusque Marceline.

— Rien ne nous sépare, que je sache.

— Vrai ?

— Vrai, Marceline... Va, droit, là où veux-tu en venir. Cela vaut toujours mieux ; surtout entre femmes.

— Pendant ta longue absence, pas une lettre ! De rares cartes de ton mari à Georges... Moi, je t’ai écrit deux fois ; trois, même... Tu as laissé mes lettres sans réponse... Pourquoi ?

— Je me réservais pour mère. Elle était seule et tracassée. Ses exigences m’obligeaient à lui écrire des huit et dix pages par jour. Le pensum me suffisait.

— Tiens, tes derniers mots prouveraient, à eux seuls, qu’il existe un froid entre nous !

— Tu t’imagines cela !... Je reconnais volontiers que, de nous deux, tu as toujours été la plus expansive, et de beaucoup !

— Tout de même, Thérèse... Tu es de glace, en ce moment... Je t’ai connu des élans vers ïnoi...

— Le mariage a pu me changer.

Marceline lui prend les mains et, très attentive, questionne :

— Es-tu heureuse ?

La réponse part comme balle :

— J'ai pu me faire du bonheur.un idéal irréalisable.

— Tu n'es pas heureuse, par conséquent ?

— Ne m'interroge plus, Marceline.

Thérèse dégage, d’un mouvement rapide,

ses mains que M me Brion tenait encore.

— Une amie a bien le droit d’interroger son amie.

— Sincèrement, je préfère que tu t’abstiennes, Marceline.

— Pourquoi m'abstenir ?

— Répondre à ce pourquoi serait t’ouvrir l'accès d'un terrain défendu.

— Et tu prétends qu’un malentendu n’existe pas entre nous !

— Tu appelles : malentendu, une réserve convenable à mon tempérament.

— Nous nous sommes confié tant de choses, Thérèse !

— Autrefois, Marceline ; fnoins, depuis mes

études à Paris et mon séjour en Amérique.

— Après aussi, rappelle-toi : lorsque la mort de ton père t'a ramenée à Planois, notre amitié a été très intime... Tu ne peux pas avoir oublié que, n'eût-il tenu qu'à mon affection active pour toi, il y a plusieurs années que tu aurais épousé Choves.

— Il faut croire qu'alors je n’étais pas prête pour le sacrifice.

— Ton mariage serait un sacrifice ?

— Nous sacrifions toutes, au moins, notre liberté, en nous mariant.

— La belle liberté ! Qu'en faisons-nous ?

Qu’en faisais-tu, toi ?

— Une génératrice d'illusions. C'est si bon, d'en avoir !

— Un mari ne vaut-il pas toutes les illusions ?... Le tien, Thérèse...

— Nous reviendrions au terrain défendu, si je ne me taisais. Je me tais.

— Tu es incompréhensible !

— Je me comprends, Marceline.

— Explique-toi !

— Ça n'intéresse que moi.

— Ne veux-tu pas, Thérèse, que nous redevenions les bonnes amies que nous étions ?

— Je suis la même pour toi qu'il y a... mettons : un an.

Un silence s’écoule. Marceline reprend :

— Je souhaite une entente fraternelle de nos deux ménages.

— Ce vœu est d’une réalisation facile : nos maris s’accordent à merveille ; nous nous connaissions, nous deux, à l’âge des poupées.

— Àh ! bien mieux qu’aujourd’hui !

— Parce que nous n’étions encore, nousmêmes, que des poupées.

— Chacune de tes phrases est une énigme, Thérèse.

— Pas du tout, je t’assure.

— Je veux bien croire que tu ne t’en rends pas compte... Ah ! cela me peine... à un point !!!

Marceline fond en larmes, si soudainement que Thérèse se lève et, venue à la pleureuse, propose :

— Embrassons-nous! C’est de bon cœur !

— Thérèse, si tu savais...

— Je sais que les émotions te sont contraires... Remets-toi, Marceline... Essuie tes beaux yeux...

— Ce mouvement si gentil que tu viens d’avoir vers moi, me décide. Il me faut faire place nette en mon cœur, pour te le rouvrir et qu’il regagne ta confiance absolue.

— .Voilà que la mystérieuse, c’est toi I

— Ecoute, Thérèse... Au moment des lettres anonymes...

— Je t'arrête immédiatement : le mandement de Monseigneur a prescrit l'oubli de ces lettres. Obéissons.

— Je n'en parlais que pour te rappeler l'agitation d’alors. La ville fermentait. La fièvre générale m'a gagnée. J’ai été affreusement jalouse de toi... Jalouse à en tomber malade !... Choves m'a sauvée.

— J'ai appris ta maladie au sortir d’une retraite que j'ai accomplie à Sainte-Alice, sur le conseil de Monseigneur. Tu étais partie en voyage de convalescence...

— Ta retraite a étonné bien des gens.

— On est si curieux !

Thérèse ajoute, ironique :

— Toi-même, Marceline, tu grilles de savoir !

— Je t’avoue.

— Eh bien, cette retraite a dépendu d'une démarche de mère à l'évêché, pour un motif qui n'est pas mon secret. Je le respecterai donc. Monseigneur a prié mère de m'amener à lui.

La paternelle bienveillance de Sa Grandeur m'a convaincue du bénéfice moral que j'obtiendrais d’un recueillement sévère au milieu des bonnes soeurs qui nous ont élevées. Voilà tout.

— Ensuite, Thérèse, Mgr de Siges a réussi où j’avais échoué naguère.

— Ses arguments m’ont convertie au mariage, en effet. C’est facilement explicable. Lorsque nous étions encore élèves à Sainte- Alice, les sermons de Monseigneur me bouleversaient déjà. Il exerçait sur nous toutes un prestige considérable, d’ailleurs.

— Je m’en souviens. Nous parliops de lui avec un respect craintif.

— N’est-ce pas? Ces impressions anciennes ont certainement influé sur moi.

— Il est concevable, aisément, qu’un tel prélat, et de sa longue expérience, ait modifié tes idées sur le docteur Choves.

— Oui. Il .m’en a fait l’éloge d’une manière très frappante. Je savais, d’autre part, la fidélité du sentiment que j’inspirais au docteur, malgré l’échec de ton entremise auprès de moi. Doucement, avec sa finesse exercée, avec une persistance qu’il savait me rendre insensible, Mgr de Siges m’a représenté les avantages d’une union à laquelle je lui avais promis de réfléchir. Outre ma félicité personnelle, j’y trouverais, selon lui, l’occasion d’un acte méritoire : ramener dans le droit chemin de l’Église, un égaré, franc-maçon réductible, homme de mérite et de cœur. Je me suis ren-

due à ces hautes raisons. Autant ce mari qu’un autre !

Tout cela a été prononcé d’un ton neutre.

La dernière phrase, qui a exprimé une indifférence rétrospective, ouvre à Marceline un espoir inattendu de satisfaire sa curiosité.

Elle insinue, maladroitement, sans assez de réflexion.

— Tu aimais peut-être quelqu’un... qui n’était pas libre ?

— C’est le passé, Marceline. A tort ou non , tu as été jalouse de moi...

— Affreusement ! affirme M me Brion.

— Mon mariage implique l’avenir. Rassuretoi.

Les yeux sombres, la bouche charnue, ne livrent plus rien : Thérèse figure le Secret, imperturbable. Les yeux pers, fixés sur elle, la dévisagent ; leur impuissance à découvrir le sous-entendu sibyllin de la jalouse les enflamme de colère.

— Ton langage ambigu tendrait plutôt à me troubler, constate d’abord Marceline.

Elle proteste aussitôt :

— Grâce au ciel, je n’éprouve plus aucune inquiétude. Et je vais tout de dire avec franchise, maintenant.

Dans une croissante animation, elle narre la

scène de Téglise, ses soupçons devenus, le soir même, une quasi certitude, enfin, sa commotion nerveuse. Elle se décrit, privée de la parole, cachant à son mari, au médecin, le souvenir qui la traquait, de la complicité vraisemblable de Georges et de Thérèse. En l'avouant à cette écouteuse immobile, au masque froid, clos, l’image, comme d’une morte, de ce qu’un vivant ne saura jamais, Marceline replonge dans l’abîme de solitude où l’enfonçait davantage chaque parole de l’abbé Meuge. Il lui parlait de son âme, de Dieu, de l’éternité, quand elle l’avait appelé pour qu’il lui rendît simplement son bonheur de femme. Elle s’attarde à exprimer sa déception, d’une voix sifflante et contenue. Elle guette, chez Thérèse, l’indice d’un défaut à l’armure d’insensibilité où celleci s’est enfermée.

Soudain, trop sûre que le mystère résistera à toute surprise — haineuse, l’envie d’arracher par la souffrance une plainte, un souffle, qui trahiraient la rivale supposée, vaincue désormais, — elle poursuit et toute sa gloire intime d’amoureuse triomphante rayonne par sa voix et l’exaltation de ses traits :

— Une phrase enfin, de l’abbé Meuge, m’a éblouie, d’une clarté de soleil ! « Il n’est que l’amour pour triompher de l’amour. » Inspirée

de l’amour évangélique, Thérèse, elle a embrasé d’une ardeur indicible la femme que j’étais,"qui se croyait trahie, que déchirait lia jalousie... et tellement, tellement amoureuse!... J’ai voulu guérir vite, pour reprendre Georges, et ma guérison a été rapide. J’ai voulu ce voyage, pour avoir Georges tout à moi, loin d’ici, rien que nous deux : lui et moi, à tous les moments ! Ah ! si tu savais les amants fous que nous avons été ! Les moyens désespérés de ma passion jalouse ont fait de moi une maîtresse hardie... Nous avons trouvé en nous des bonheurs inouïs, toute la joie... l’épuisante joie qui crée le ciel à deux et prépare le réveil du désir qu’elle a comblé... Nous sommes, l’un pour l’autre, le paradis sur terre... Et voilà que je vais lui donner cet enfant que je demandais trop à Dieu, que je voulais tant concevoir, qui nous attachera plus encore, Georges et moi, si c’était possible à deux êtres qui s’aiment comme nous nous aimons !

Thérèse a pensé répondre : "« Pourquoi me dis-tu cela ? » ou demander la cause de cet accent frénétique. Elle s’est dominée. Une ou deux secondes passent, où elle observe Marceline qui frémit encore. Puis, un sourire banal de mondaine en visite cachant son dépit jaloux, elle prononce :

— Je ne puis que te féliciter de ton bonheur parfait, Marceline.

Celle-ci, de sentir que la vérité lui échappe, interroge, au comble de l'émoi :

— Je voudrais être sûre de ton bonheur, Thérèse.

— Tu le sais par toi-même : le bonheur parfait naît des épreuves ou de la patience. Je suis encore une nouvelle mariée. J’attends, Marceline.

— Thérèse... Thérèse, je te conjure...

— Chut... On vient de frapper à l‘a porte, je crois ?

— Qu’est-ce que c’est ? interroge M me Brion.

La femme de chambre annonce l’arrivée de

M ma Alcide Gravin qu’elle a introduite au salon.

— Merci, Louise. Tu viens, Marceline ?

— J’aurais voulu encore...

— J’ai hâte de voir mère. Viens !... Elle est si bizarre, qu’elle pourrait se formaliser de la moindre attente.

Cela dit, Thérèse devance Marceline. Elles pénètrent dans la pièce, comme l’abbé Meuge, Georges et le docteur Choves y saluent M me Gravin.

— Vous êtes plus belle que jamais, Marceline ! sont les premiers mots de la mère, avant d’embrasser son hôtesse.

Ensuite, elle s'excuse :

— Vous avez bien voulu pardonner mon sans-gêne ?

— Il n’y avait aucun sans-gêne à pardonner, madame Gravin, sauf par M. l'abbé. Je l'ai invité un peu tard. Il a été assez indulgent pour accepter d'être des nôtres.

— Oh I madame...

— Si, si monsieur l'abbé ! Et j'y suis d'autant plus sensible que vous dînez fort peu en ville.

— Quelquefois seulement, à l'évêché, en effet. Et, encore, toujours sans apparat, dans la petite salle à manger de Monseigneur.

— Je suis d'autant plus touchée, monsieur l'abbé. Vous ne sauriez croire combien je désirais notre rencontre.

— Vraiment, madame Gravin?... Mais, à mon église, vous m'eussiez joint très aisément.

— C'est ici, chez nos amis Brion, que je tenais surtout à vous rencontrer, monsieur l’abbé.

Georges se frotte les mains, disant :

— M me Gravin va nous donner la clé de l’énigme !

— Il n’y a ni clé, ni énigme, Georges ! Estu fou !

— Marceline a raison, approuve Thérèse.

Choves est venu auprès d'elle qui regarde

attentivement sa mère. Il prévient sa femme, à voix basse :

— Votre mère fait de l'anxiété, il me paraît. Thérèse, allant à M me Gravin, prie à la

ronde :

— Un mot à mère. Vous permettez ?

Ecartée de l'assistance où perce une gêne,

elle s'affole, murmurant :

— Tu ne reviens pas à ta dangereuse idée ?... Tu l'avais abandonnée... Je t'avais prouvé qu'il vaut .mieux t’abstenir... Mère... Tu ne vas pas...

— J'ai fait inviter l'abbé Meuge pour cela, Thérèse.

— Mère... Réfléchis encore!

— Ma conscience, mon remords exigent...

M me Gravin arrête le docteur Choves qui s'approchait d'elle :

— Mon cher Fernand, je ne relève pas de vos soins.

— Mère, je ne venais point vous les offrir !

— C'est mon âme qui est atteinte mortellement et que je veux sauver.

Elle a parlé haut. Thérèse, bouleversée, la:

supplie :

— Par égard pour nos amis, mère !

— On n’oppose plus les convenances mondaines à une agonisante. Oui, oui, ma dé*

tresse morale est une agonie ! Je parlerai.

Tous les regards convergent sur la femme, très pâle, qui vient de promettre ainsi, avec une fermeté impressionnante. Georges et Thérèse sont les seuls à comprendre le sens de cette restriction qui frappe l'esprit de Marceline :

— Ce que je tairai, j'en rendrai compte â Dieu.

La mère répond à une angoisse muette de sa fille :

— Je suis déjà soulagée de cet étouffement insupportable de mon âme, à l’idée que je vais accomplir mon devoir.

Thérèse, égarée, en appelle au prêtre :

— Monsieur l'abbé, vous seul auriez assez d’autorité sur mère...

— Oh ! moi, madame... qui ne sais rien de ce que...

M me Gravin interpelle :

— Monsieur l'abbé Meuge, voici une année, vous m'avez entendue en confession.

Grave, l’ecclésiastique professe :

— Le prêtre ne doit reconnaître aucun pénitent, hors le confessionnal..

— Entendez-moi tous, alors ! Je vous en conjure ! La santé de l'âme prime toute considération ! Nous ne sommes que misère, sans elle !

jeâ;

*— Mère, une dernière fois !...

— Inutile, Thérèse.

M me Gravin commence alors :

— Il y a près d’une année, par obéissance à Mgr de Siges, j’ai fait, anonymement, ce double don de cent mille francs à l’évêché et à la préfecture, en expiation du tort qu’avaient causé dans notre ville des lettres de scandale et de lâcheté.

— Madame, Sa Grandeur a ordonné le silence sur cette turpitude.

‘— Mère, tu entends !

— Maintenant, Thérèse, il faut laisser parler votre mère, intervint le docteur Choves.

La coupable reprend, avec force :

— Monsieur l’abbé, j’ai obéi à Monseigneur.

Je lui obéirai dans l’avenir. Ce soir, je me soumets, trop tardivement, à la pénitence que m’a infligée mon confesseur, pour que j’obtienne le pardon de ma faute répétée : c’est moi qui, par méchante jalousie de la paix du prochain, ai forgé et répandu ces lettres coupables.

— Cet aveu public, madame, vous sera compté, affirme l’abbé.

— Je demande pardon de mon infamie à' Dieu et à mes victimes. Pour l’obtenir, je me retirerai dans le couvent que vous voudrez bien me désigner, monsieur l’abbé.

Tous écoutent, transis de stupeur et de respect.

— Madame, défiez-vous d’une résolution trop hâtive, conseille le vicaire de Sainte-Vénérande.

— Ah ! je l’ai tant méditée, monsieur l’abbé! Ma fille le sait. Je lui avais bien promis de ne pas faire cet aveu public. Je n’ai pas pu. Il est mon dernier lien avec le monde.

L’abbé rompt un silence qui pèse sur tous :

— Plus que jamais, nous devons nous soumettre au mandement formel de Monseigneur.

Thérèse, depuis l’aveu, regardait, défigurée de honte, son mari. Admettra-t-il qu’on lui ait caché ce crime bas entre tous les crimes ? Il suppute l’immense misère morale de la femme qui garde encore, au fond d’elle, un autre secret. Parce qu’il aime Thérèse d’une ardeur exacerbée par son souvenir ineffaçable de la petite tache dès longtemps disparue du cou, derrière le lobe, il veut surtout apaiser la blessure d’orgueil de la fille, par son approbation donnée à la mère criminelle repentie :

— Mère, vous avez bien fait.

— Merci, Fernand. Je ne vous avais pas épargné, vous ! soupire M me Gravin.

Elle défaille presque. A Thérèse accourue,

qui la soutient, elle demande, dans l’humilité d’une pauvresse :

— Me tiendras-tu rigueur, mon enfant ?

Thérèse la serre dans ses bras. S’adressant à

tous, le front relevé :

— Mère, nul n’a plus le droit de te juger, déclare-t-elle.

Marceline vient à M œe Gravin, disant :

— Madame, permettez-moi de vous embrasser ?

— Ah ! ma petite Marceline, de grand cœur!

Après l’étreinte, M me Gravin s’excuse :

— Quel trouble j’ai apporté dans votre maison !

Prévenant toute réponse, l’abbé observe, chaque syllabe détachée :

— Il ne s’est rien passé chez M rae Brion.

Chacun a compris, dans ces mots, un rappel

à l’ordre de silence et d’oubli notifié à son diocèse par Mgr de Siges.

— Quelques minutes de repos me remettraient...

— Venez dans ma chambre, madame Gravin, invite Marceline.

— Je vous accompagne, annonce Thérèse.

Une paix merveilleuse s’est faite en elle. Ses

grands yeux sombres offrent leur calme aux yeux pers où persiste une inquiétude. Tandis

que M œe Gravin sort devant les deux jeunes femmes, Marceline cède le pas à Thérèse et, dès la porte du salon refermée, arrêtant son amie d’enfance, lui souffle à l’oreille, dans la demiobscurité du couloir :

— Saurai-je de toi ce que ta mère n’a pas révélé tout à l’heure ?

— Elle vient d’en décharger ma mémoire.

A jamais, tout est effacé, Marceline.

Les trois hommes demeurés ensemble se taisent. Le docteur Choves, tout à coup, réfléchit à haute voix :

— Je trouve que la mère de ma femme vient de faire là une chose...

— Souffrez, docteur, que je vous reprenne :

il ne s’est rien passé ici, que nous sachions, les uns ni les autres.

— Bravo, monsieur l’abbé ! s’écrie Georges Brion, joyeux qu’on l’affranchisse enfin de se contraindre. Retournons au fumoir, prendre un verre de mon vieux porto, pour le plaisir d’ouvrir la route de nos estomacs à un filet de chevreuil qui, j’espère, vous régalera ! J’ai abattu la bête, d’un coup bien propre, au défaut de l’épaule. La marinade est de ma façon, mon cher abbé ! Puisse-t-elle mettre en appétit M me Gravin !

— Eh ! pourquoi en manquerait-elle ? objecte finement l’abbé.

— Quelle force, l’Eglise! admire le médecin.

— Ad majorera Dei gloriam ! récite l’abbé.

— Vous ferez un fameux évêque, monsieur l’abbé Meuge, prévoit Georges Brion.

— Je ne suis que premier vicaire.

— Nous allons quand même boire à votre épiscopat !

— Non, non... plutôt à la bonne santé de Mgr de Siges et à celle de Planois que notre évêque soigne en bon médecin.

— Eh ! monsieur l’abbé, où prenez-vous que notre ville ait jamais été malade ?

— Docteur, vous avez raison — reconnaît avec bonne grâce le prêtre.

D’un geste de ses deux mains parallèles, à plat, qui battent l’air avec douceur, d’un clignement de ses yeux pleins d’intelligence, il assure qu’il n’enfreindra plus, fût-ce par étourderie jbu de manière implicite, la consigne émanée de Monseigneur, sous l’inspiration divine et pour des fins humaines, naturellement.

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