Sainte-Beuve, Port Royal, t. m, p
Etudie" de pres 1'exemple est fort chetif, meme nul, et ce qu'ii a de curieux, c'est qu'il se transforme a mesure qu'on remonte aux sources, c'est-a-dire, aux deliberations du clerge. On y trouve les Jansenistes assez maitres de leurs mouvements, de leur plume et de leur langue. Us presentent leurs interpreiatons, ils produisent leurs preuves, ils formulent leurs objections, ils discutent les sentiments de ces terribles Molinistes qui les reQoivent, les 6coutent, leur respondent, alors que Ied6bat 6tait dejii clos, I'arr6t prononce, et qu'il ne restait plus qu'a ob&r. II y a loin de la a des gens serres dans un filet, garrottes, sur lesquels on fait feu tout a 1'aise, sans qu'il leur soit permis de se defendre. En v6rit6, le petit cri d'horreur que *ce tendre M. Sainte-Beuve pousse en presence du filet, du garrot et des coups de feu de Tintol6rance moliniste, nous fait sourire. Voyez, en effet, quelle barbaric !
Messieurs de Port-Royal, dont la deference pour les d6cisions de Rome n'allait pas jusqu'a sacrifier la doctrine de 1'Eglise aux preventions de cette cour (1), qui, en se souvenant des pr6rogatives du premier si6ge, n'oubliaient pas les droits de la v6rit6, soulevaient, pour eluder la bulle, une double question. Une question de fait : les cinq Propositions condamn6es etaient-elles dans Janse"nius, ou lui 6taient-elles faussement attributes? Une question de droit : en quel sens ces Propositions, a les supposer fidelement extraites de Jansenius, avaientrelles 6t6 condamn^es ? Les Jansenistes soutenaient que les cinq Propositions n'etaient pas dans Jansenius et qu'elles avaient et6 condamnees dans un sens qui n'etaient en rien celui de Jans6nius. C'est ainsi qu'ils adberaient a la bulle moyennant raisonnement. C'etait soustraire Jans^nius aux anathemes de Rome : sa doctrine ne recevait aucune atteinte des decisions du Saint- Si6ge ; la Constitution n'avait rien de"fini et le debat restait ouvert.
Les ev6ques et les docteursqui avaient d6f6r6 le jans6nisme au tribunal du Souverain-Pontife, comprirent la manoeuvre et le danger. Des 1654, FAssembl6e du clerge r6solut d'enlever tout subterfuge aux defenseurs obstin^s de VAugustinus. Elle y mit de la patience et montra des 6gards, comme on peut s'en convaincre en lisant ses Deliberations. Curieux et bel exemple, a 1'etudier de pres, dirons-nous a notre tour, de la
\. Vie demessire Antoine Arnauld, 1. 1, p. 115.
Ionganimit6 de 1'Eglise, qui ne brise jamais le roseau oasse, ni ne marche sur la meche encore fumante ! Les Jansenistes fournirent aux prelats leurs Memoires et leurs Instructions ; YAugustinus fut 6tudie de nouveau ; les textes accusateurs furent reconnus authentiques en s6ance publique. Tout fut 11brement discut, mtirement examine et Ton conclut que, loin d'etre faussement attributes a Jansenius, les cinq Propositions n'exprimaient pas assez le veninrepandu dans son gros in-folio, dont elles renfermaient cependant toute la substance ; que les cinq Propositions eiaient condamnees dans leur sens propre, qui 6tait le sens de Jans6nius, c'est-a-dire que la doctrine contenue dans les cinq Propositions et plus amplement 6tendue dans le livre de 1'eveque d'Ypres avait et6 reprouv6e par la Constitution d'Innocent X.
II y avait certains esprits, disent les Deliberations, qui voulaient que Ton crut qu'ils 6taient bless6s de ce que Ton melait dans la condamnation d'heresie le nom d'un auteur qui avait 6t6 6veque. II fallut satisfaire a la delicatesse de cette plainte. On calma ces esprits si delicats sur Thonneur de M. d Ypres. On leur fit cetLe remarque : Jans6nius, dans son livre et dans son testament, a declar6 qu'il soumettait I'Augustinus au jugement du Saint-Sie'ge ; il a defendu ases ex^cuteurs testamentaires de le faire imprimer avant d'avoir obtenu 1'approbation. Sans doute ses amis n'ont pas 6t6 fideles a sa derniere volont6, mais, par cette soumission, il a mis son nom a couvert de Fanatheme.
Les amis de Jansenius publiaient encore que sa doctrine 6tait celle de saint Augustin, et que la doctrine de saint Augustin <tait celle de 1'Eglise romaine sur la grace. Cette assertion fut longuement et doctement r6fut6e. De tout temps, repondit-on, les heretiques ontproduit la Sainte-Eeriture, et les Peres pour soutenir leurs erreurs. Neanmoins les papes et les conciles ont toujours condamne les fausses doctrines et par cela meme les fausses interpretations de 1'Ecriture et des Peres sur lesquelles les sectaires les appuyaient. Ainsi, dans le cas present, 1'Eglise ne condamne pas la doctrine de saint Augustin, mais ^interpretation erronee qu'en donnent Fev6que d'Ypres et ses disciples. Saint Augustin explique dans son vrai sens, tel que leconcile de Trente 1'a entendu conform6ment a la regie de la foi et de la tradition catholiques dont ce concile etait le juge, se trouve ouvertement contraire aux subtilit^s
de Jansenius, qui ruinent galement le dogme chr6tien et le pur enseignement de Fillustre eveque d'Hippone.
Gependant les Jans6nistes insistent. Us veulent a tout prix sauver au moms le sens de Jans6nius : ils declarent aux prelats qu'ils consentent a condamner les cinq Propositions en quelque sens qu'elles puissent avoir, pourvu qu'on s'abstienne cle dire que c'est au sens de Jans6nius. A cette ouverture, 1'assemblee ne voulant rien pr6cipiter, s'ajourna afin de se donner le loisir de comparer encore le texte de YAugustinus avec les cinq Propositions, A la reprise des stances, YAugustinus fut plac6 sur le bureau ; on lut les passages que les Jans6nistes citaient pour prouver que les cinq Propositions n'etaient pas contenues dans cet ouvrage ; on d6montra sans peine la mauvaise foi des Jansenistes dans leurs citations. On lut aussi les textes de saint Augustin que les Messieurs alleguaient comme renfermant une doctrine identique a celle des cinq Propositions. Gonvaincus deja de citations frauduleuses, les defenseurs de YAugustinus le furent bientot de fausse interpr6tation.
Apres les beaux discours que Mes seigneurs les prelats firent sur ce projet en opinant, le cardinal Mazarin prit la parole. La politique bien plus que la religion inspirait le premier ministre. L'archeveque de Paris venait de mourir, 21 mars 1654. Aussitot le coadjuteur, le cardinal de Retz, prisonnier a Yincennes, avait pris, par procuration, possession de I'archevSche', et les cures de Paris, presque tous Jansenistes, 1'avaient proclame archeveque dans leur paroisse. Quatre mois apres, quand Retz s'ecliappera du chateau cle Nantes, ces memes cures chanteront des To Deum. Les Jansenistes comptaient sur le concours et la protection du nouvel archeveque, cju'ils croyaient devou6 a leur cause et gagn6 a leur doctrine. L'astucieux cardinal ne se servait des Messieurs que pour avancer ses propres affaires et en tirer de grosses sommes d'argent. II ne r6alisa jamais leurs esperances, toujours tromp6es et toujours entretenues avec un egal artifice. La proclamation des cur6s de Paris, leurs Te Deum, les relations de Port-Royal (1)
1. Voir sur ces relations 1'interessanl Memoir e de M, de Chantelauzeinsere dans le t. V du Porl-Royal de M. Sainte-Beuve. M. de (lhantelauze, comme 1'affirmait son illustre ami, est un homme savant etde la vieille roche pour 1'erudition. Gependant nous sommes surpris qu'il nous dise a. propos de la lettre composee par Messieurs de Port-Royal et adressee au clerge de
avec le mortel ennemi de Mazarin, stimulaient le zele du premier ministre centre les Jansenistes. Toutefois pour ne pas s'elever au-dessus des vues et des interets d'une politique tout humaine, le cardinal n'en 6tait pas moins dans le vrai, lorsque donnant a l'Assembl6e du clerg6 son avis sur Taffaire des cinq Propositions, il faisait des observations aussi pleines de j-ustesse que celles-ci :
Avant la decision du pape, on n'avait jamais doute, ni en France ni en Flandre, que les cinq Propositions ne continssent 1'abrege de la doctrine de Janseoius. De France on avait envoye cinq docteurs a Rome pour defendre cette doctrine. On s'etait avise de mettre en doute, depuis la condamnatipn, ce qui avait ete tenu pour constant auparavant, afm d'eluder par ce moyen la bulle du pape. L'examen qui a ete fait par Messeigneursles commissaires dans leurs conferences et dans 1'Assemblee, par chacun des prelats en son particulier justifie assez 1'expose qui est dans la constitution dont Pautorite ne pent etre violee par qui que ce soit. Quant a la conformite de la doctrine de saint
France par le cardinal de Retz arrive a Rome, apres son evasion de Nanles : Dans cette apologie de sa condaite, ecrite d'un style eleve, eloquent, vehement, les solitaires avaient pousse \' illusion (ce qui donne la mesure de leur enliere et nawe bonne foi) jusqu'a faire dire a leur pasteurque sa situation elait comparable a celle des Atbanase, desChrysostome, des Gyrille, des Thomas de Cantorbery. Ici comme ailleurs, la bonne foi des Jansenistes est-elle bien sincere, entiere, na'ive ? Nous n'oserions pousser 1'illusion aussi loin que M. de Chantelauze. Le licencieux archeveque de Sens, M. de Gondrin, recevait de la part des Messieurs des louanges aussi considerables et aussi peu meritees que celles qu'ils decernaient au cardinal de Retz. En entouranl la lete de leurs heros de 1'aureole de la saintete, de la persecution, du martyre, de la science, les solitaires se couronnaient eux-memes; ils ne distribuaient si largement la gloire que parce qu'elle leur etait renvoyee plus largement encore par 1'admiralion publique. M. de Chantelauze a visite Port-Royal avec M. Sainte-Beuve. Son spirituel cicerone aurait pu lui raconter bien joliment, comme Racine dans sa premiere petite leltre, I'anecdote des deux capucins et de la mere Angelique. Apres quoi, il lui aurait sans doute dit : L'historiette est pour prouver qu'on a vu de tous temps les Jansenistes louer ou blamer le meme homme, selon qu'ils sont contents ou peu satisfaits delui. (Sainte-Beuve, Port-Royal, t. vi, p. ttO.) Mais, sans doute, M. de Chantelauze, qui narre avec autant de grace et d'esprit que M. Sainte-Beuve, devait parler a son ami de Marie Stuart ou de Retz, et ies solitaires etaient oublies. On sait que M. de Chantelauze a pubiie duns le Correspondanl- une etude decisive sur Marie Stuart. Son Memoire sur Retz fourni a M. Sainte-Beuve, ne sera qu'un chapitre d'une histoire complete du coadjuteur, d'apres des documents nouveaux et de la plus grande importance.
Augustin avec celle de Jansenius, on peut considerer que I'eve'que d'Ypres temoignait lui-meme, par les declarations contenues dans son livre et dans son testament, qu'il dbutait de la verite de ses opinions, puisqu'il les soumettait a la censure du Saint-Siege. II ne pretendait pas y soumettre la doctrine de saint Augustin, qui n'a point ete soupgonnee d'erreur par FEglise romaine, raais 1'interpretation particuliere qu'il donnait aux passages de ce Pere, interpretation qu'il assurait avoir ete inconnue aux ecoles de theologie depuis cinq cents ans.
G'est ainsi que la Relation des Deliberations resume le discours de Mazarin ; elle poursuit :
On examina aussi I'expedient qui avait 6te propose, de recevoir la condamnation des cinq Propositions en quelque sens qu'elles puissent avoir, pourvu que Fon ne dit pas qu'elle est faite au sens que Jansenius les enseigne. Outre I'absurdit6 qu'il y avait de condamner ces Propositions en quelque sens qu'elles puissent avoir, puisque selon eux (les Jans&nistes) elles peuvent avoir un sens catbolique, onremarqua que, par ces termes g6n6raux, Ton voulait rendre inutile la condamnation, qui est claire et tres-expresse dans la Constitution. On observa divers exemples des artifices dont s'eiaient servi les anciens heretiques pour surprendre par les ambigiiites des paroles la sine6rite des 6v6ques catholiques. De sorte que Ton jugera que cet expedient 6tait contraire a la paix et a 1'union des esprits que 1'on recherchait, puisqu'elle ne pouvaitetre fondee surune ambigiiite qui est la source des divisions, mais sur la verite et runit6 de la foi....
L'affaire mise en deliberation, il fut arret6 que Ton d^clarerait par voie de jugement donne sur les pieces produites de part et d'autre, que la Constitution avait condamnd les cinq Propositions comme etantde Jansenius et au sens de Jansenius; et que le pape serait inform^ de ce jugement de 1'Assembl6e par la lettre qu'on 6crirait a Sa Saintete, et qu'il serait aussi 6crit sur ]e meme sujet a Messeigneurs les prelats (1). Les lettres au pape et aux prelats du royaume furent 6crites. Le Souverain-Pontife r^pondit, le 29 septembre 1654, par un Bref adress a l'Assembl6e generale du clerg6 de France. Apres avoir Iou6 le zele des veques, Innocent X approuvait et confirmait ce qu'ils avaient decide au sujet de la bulle ; puis il declarait que, par la bulle du 31 mai 1633, il avait con-