Sainte-Beuve, Port-Royal, t. HI, p
encore d61ib6rer : tant ils Staient persuades que cela etait clair et ne souffrait pas de doute.
La chose fiit ainsi longtemps agitee. D'un cote M. Le Maitre ne parut jamais plus orateur que dans la justification qu'il fit de lui-meme dans cette affaire ; de 1'autre cote M. de Sacy ne parut jamais avoir plus de conduite pour manager tous les esprits. Gependant ni 1'eloquence de 1'un, ni 1'habilete de Fautre ne produisaient 1'effet qu'ils en attendaient. II fallait avoir le sens bien perverti pour croire que ce fut Famour de la gloire qui portal M. Le Maitre a cette publication. Aussi le saint penitent finit-il par se facber et declarer, avec humilit6 neanmoins, qu'il rendait graces & Dieu de ce qu'en le convertissant il lui avail ote de 1'esprit la vanite et 1'ambilion de signaler son nom dans le monde par des ouvrages d'eloquence ; qu'il n'avait plus d'autre prevention dans le monde que d'y etre oublie et mis au nombre des morts ; que s'il avait le malheur d'etre passionne pour la gloire, il la chercberait par d'autres moyens que par ses plaidoyers ; que clepuis dix-buit ans il ne pensait plus & une reputation 6ternelle sur la terre, ma'is a une vie eternelle dans le ciel. Ges protestations ne firent pas changer de sentiment aux amis de M. Le Maitre. Mais le ciel qui s'interessait visiblement a. tout ce qui toucbait Port-Royal, veillait sur les plaidoyers. Dans la premiere ferveur de sa conversion, M. Le Maitre voulait bruler ses discours, qu'il laissait moisir dans un coin de sa c.bambre. M. de Saint-Cyran s'y opposa ; il trouva bon seulement qu'il les retouchat pour en oter ce qui ne serait plus assez proportionne avec 1'etat qu'il avait cboisi. II est manifeste que M. de Saint-Gyran, dont on connait 1'aversion pour les livres profanes, n'aurait pas agi ainsi, s'il n'eut eu une vue prophetique des desseins de Dieu sur les ouvrages du nouvel elu de la Grace. M. Le Maitre, qui gardait ce souvenir au fond de son coeur, esp6rait, centre toute esperance, que 1'affaire s'arrangerait. II ne fut point trompe, Dieu, flecbi par ses prieres et par ses larmes, tourna tous les esprits de telle sorte qu'on jugea a propos de ne plus suspendre 1'impression et la publication des Plaidoyers. Ce fut ainsi que Dieu, qui se sert de tout pour sa gloire et pour 1'epreuve de ceux qui le servent, sut tirer ces papiers de leur obscurite 3 lorsque 1'heure en fut venue.
Dans le monde, les Plaidoyers furent trouves admirables. Nos Messieurs, moderes en tout comme il convenait a des
penitents, se contenterent de les lire avec plaisir lorsqu'on en eut fait les presents. M. de Sacy lui-meme, qui ne quittait qu'avec peine 1'Ecriture et saint Augustin excepte" pour composer ses Enluminures voulut bien les lire ; et il ecrivit a son frere qu'ii y avait trouve des choses fort solides et meme eccle"siastiques. Ce fut son compliment ; il est modeste. M. de Gomberville, un ami du dedans encore, enfle un peu plus la voix (1). II adresse ce quatrain a 1'illustre avocat :
Je te dirai ce que je pense, grand exeraple de nos jours !
J'admire tes nobles discours, Mais j'admire plus ton silence.
Est-ce une epigramme ? la purete d'intention de M. de Gomberville ne nous permet pas cette interpretation. L'epigramme, Racine la decocha un jour qu'il 6tait en rupture avec Port-Royal. Ce jour-1^, les solitaires qui s'6taient opposes a Timpression des plaidoyers, durent dprouver une petite satisfaction capable de les faire manquer a la cbarite", s'iis pouvaient y manquer. G'6tait propos de la querelle survenue entre les Messieurs et Desmarets qui, laissant le roman pour la th6ologie, avait ose" attaquer le jansenisme. Racine, imprudemment provoqu6 par les solitaires, 6crit dans sa premiere petite letlrc :
.... Quelles exclamations ne faites-vous point, sur ce qu'un hommc qui a fait autrefois des romans, et qui confesse, a ce que vous dites, qu'il a mene une vie dereglee, a la hardiesse d'ecrire sur les maticrcs de la religion? Dites-moi, Monsieur, que faisait dans le monde M. le Maitre? il plaidait, il faisait des vers : tout cela est egalement profane selon vos maximes ; il avoue aussi dans une Icttrc qu'il a ete dans ic dereglemcnt, et qu'il s'est retire chez vous pour pleurer ses crimes. Comment clone avez-vous souffert qu'il ait tant fait de traductions, tant de livres sur la matiere de la grace ? ho ! ho ! direz-vous, il a
l.M. de Gomberville, quoiquc j'enilunt, avail compose, nous 1'avons dir, la jeune Alcidiane. IL avait aussi ecrit, avant sa conversion, un autrc roman Polexandre. Gomme M. Lc Maitre, ni6me dans sa vicillesse, il no put jamais ?e resoudre h condamner les amusements de sa jeunesse ; sans se rendre a aucune des raisons qu'on lui alleguait, il lessoutint toujours innocents. G'cst ce que nous apprend le Supplement au Necrologe de Port-Royal, qui fait cependant avec eloge memolre du bonhomme.
fait auparavant une longue et serieuse penitence. II a ete deux ans entiers a becher le jardin, a faucher les pres, a laver les vaisselles. Voila ce qui Fa rendu digne de la doctrine de saint Augustin. Mais, Monsieur, vous ne savez pas quelle a ete la penitence de Desmarets. Peut-etre a-t-il fait plus que tout cela. Croyez-moi, vous n'y regarderiez point de si pres, s'il avait ecrit en votre faveur. G'etait le seul moyen de sanctifier une plume profanee par des romans et par des comedies.
Les Messieurs r6pondirent :
.... C'est vainement que vous comparez la condnite de M. Le Maitre avec celle de Desmarets... Quelle estime peut-on avoir pour vous, quand on voit que vous comparez si injustemenl deux personnes, dont les actions sont autant opposees qu'elles le peuvent etre ? Tout le monde sait que M. Le Maitre a fait des plaidoyers que les jurisconsultes admirent, ou 1'eloquence defend la justice, ou 1'Ecriture instruit, ou les peres prononcent, ou les conciles decident. Et vous comparez ces plaidoyers aux romans de Desmarets, qu'on ne peut lire sans horreur... Pouvez-vous dire que M. Le Maitre a fait dans sa retraite tant de traductions de Peres, et le comparer a Desmarets, qui fait gloire de ne rien trad u ire ?...
Racine r6pliqua :
.... Je n'ai point pretendu egaler Desmarets a M. Le Maitre ; il ne aut point pour cela que vous spuleviez les juges et le palais contre moi ; je reeonnais de bonne foi que les plaidoyers de ce dernier sont, sans comparaison, plus devots que les romans du premier ; je crois bien que si Desmarets avait revu ses romans depuis sa conversion, comme on dit que M. Le Maitre a revu ses plaidoyers, il y aurait, peut-etre, mis de la spiritualite, mais il a cru qu'un penitent devait oublier tout ce qu'il a fait pour le monde. Quel penitent ! dites-vous, qui a fait des livres de lui-meme, au lieu que M. Le Maitre n'a jamais ose faire que des traductions. Mais, Messieurs, il n'est pas que M. Le Maitre n'ait fait des prefaces, et vos prefaces sont fort souvent de fort gros livres. II faut bieii se hasarder quelquefois ; si les saints n'avaient fait que traduire, vous ne traduiriez que des traductions...
M. Le Maitre, qui n'existait plus quand Racine publiait ses petites Lettres, aurait reQu ces traits en parfait esprit de penitence et aurait beni la main qui les lui lanc.ait, car, apres la publication de ses plaidoyers, ce n'etaient plus les 6chos sonores du barreau qui se reveillaient dans son ame un moment
distraite, mais des remords dechirants. II ecrivait h la Mere Agnes : Les plaidoyers me reviennent dans 1'esprit. II me semble que j'y ai horriblement offense Dieu. Et pourapaiser la colere de Dieu, pour calmer les tourments d'une conscience que la sombre doctrine de Jansenius remplissait de terreurs, il souhaitait de pouvoir s'enfoncer dans une retraite plus profonde, dans un penitence plus severe. Helas ! sous l'em.pire de leur cruelle theologie, M. Le Maitre et tous ses compagnons de solitude, peuvent dire avee le plus illustre d'entre eux, Pascal : Le paix ne sera parfaite que quand le corps sera detruit ! Doux rayons d'espe>ance clont j'ai vu resplendir le front des saints penitents dans 1'eglise catholique, divins sourires que j'ai surpris a travers leurs larmes, parfums d'exquise amenit6 que j'ai respires dans leurs eniretiens, charmante simplicite, aimable condescendance sous lesquelles ils m'ont cache leurs cilices et deguise leurs aust6rites, 6 joie, 6 paix des coaurs contrits et humilies dans 1'amour et 1'obeissance au souffle du pur esprit de 1'Evangile, ou 6tes-vous? Port- Royal ne vous a jamais connus \
Revenons au moment ou les torrents purifies de M. Le Maitre ne demandaient qu'a s'6chapper du bienlieureux Desert, au signal de M. Arnauld. Ce signal, le grand Docteur ne pouvait tarder davantage de le donner sans trahir la grace et la v6rite. Les jesuites ne venaient-ils pas, dans une piece de vers debitee dans leur college, d'appeler les jansenistes : Rana Gebenneis prognata paludibus, grenouilles du lac de Geneve! Les jesuites n'avaienl-ils pas, au lendemain de la Bulle, publie un almanach ou ils representaient la deroute et la confusion de Jansenius ? Get almanach fit 6venement ; en voici 1'histoire d'apres le P. Rapin.
Un vrai disciple de saint Frangois de Sales et de saint Vincent de Paul, Adrien Gambart, confesseur des visitandines du faubourg Saint-Jacques, voyait avec regret que le peuple ne comprenait pas ce que Rome venait de decider au sujet de la grace. II crut que le crayon le lui ferait mieux entendre que la plume, et, comme il dessinait assez bien, il imagina une illustration d'almanach pour 1'annee 1654. D'un cote, il plaga le pape entoure de cardinaux et de prelats, la tiare en tete, et revetu de ses ornements pontificaux. Innocent X langait la foudre sur une nydre a cinq tetes, image des cinq propositions condamnees. De 1'autre cote, Louis XIY elait sur son trone, 1'esprit du
zelc clivin 1'animait, el la Justice lui presentait son ep6e. Dans le has, l'eve"quc d'Ypres, avec des ailes de chauve-souris, s'enfayait dans les bras de Calvin et d'autres her^siarques. Avec lui, 1 erreur, 1'ignorance, la tromperie, sous forme de monstres, etaient terrass<es par les foudres du souverain pontife.M. Gambart, charme de son idee, voulut la confier au burin d'Alexandre Boudan, celebre graveur de la rue Saint- Jacques. Boudan, qui servait les jesuites, porta ce dessin au P. de Champsneufs, prefet des 6tudes au college de Glermont. Le Pere, en toute prudence, lui conseilla de ne pas se charger de ce travail, parce qu'on ne manquerait pas de 1'attribuer aux jesuites, avec lesquels ses relations intimes Etaient bien connues. M. Gambart se rabattit sur un graveur de moindre reputation, Jean Ganiere, qui accepta sans consulter les r6v6rends peres. L'Almanach cut un tel succes, que 1'editeur gagna en peu de temps plus de mille ecus. Tout le monde voulait avoir son almanach. II n'y cut pas d'artisan dans Paris dont ^illustration de M. Gambart ue decorat la boutique. On riait fort aux dpens de Jansenius. Messieurs de Port-Royal gouterent peu ce proc6d6. A leur priere, le lieutenant-civil, qui etait de leurs amis, envoya le pauvre graveur apprendre en prison le pouvoir souverain de la grace de 1'eveque dTpres. G'est par ces traits de douceur que nos innocents agneaux repondaient a leurs sang u in a ires persecuteurs. Mais ils avaient compte sans le credit de M. Gambart aupres de la reine, laquelle, informee du but de la publication, rendit la liberte a Ganiere et lui permit de continuer 5. debiter I" almanach. Onjugea seulement qu'il devait 6ter a Jansenius ses ailes de cbauve-souris. Le graveur sacrifia aussitdt cet appendice peu respectueux. Le peuple ne fut pas de cet avis ; il s'opiniatra a demander qu'on remit les ailes, et, a sa grande joie, les ailes furent remises.
C'est ainsi que les jesuites, comme 1'affirmait M. Arnauld et comme le r6pete M. Sainte-Beuve, -piibliercnt ce scandaleux almanach. N'importe , on voulait la guerre, tout pretexte etait bon, et la guerre recommenc.a. Tandis que M. de Sacy rimait une plate et degoutante satyre, les Enluminures du fameux almanach des Jesuites, a laquelle Yelrille du pegase jansenisle repoudait avec plus d'esprit et de verve mordante que de charite, M. Arnauld, seconde par M. Le Maitre, combattait les Molinistes de tout norn et de toutc robe, dont 1'intolc-
ranee vraiment incroyable allait jusqu'a ne pas vouloir se contenter d'une adhesion raisonnee qui changcait en triomphe la deroute autrement grave que celle de Palmanach infligee au jans6nisme par les decisions de Rome. II 6tablissait centre eux la grande question du fait et du droit, vraie these d'avocat, qui devint une logomachie interminable (1).
Le cas du due de Liancourt avec les Messieurs de Saint- Sulpice vint fort a propos apporter un nouvel aliment aux ardeurs guerrieres de I'admirable docteur. Roger du Plessis, due de Liancourt, eiait 1'ornement de Port-Royal. J'avoue, s'6crie Fontaine, que je voudrais bien parler de M. le due et de madame la duchesse de Liancourt, mais ce grand objet m'6pouvante, et je crains qu'une main aussi faible que la mienne ne le gate en le touchant (2) ! Le due suivait un reglement de vie approuve par Arnauld, qui lui imposait sept penitences par jour. La recitation du breviaire et des psaumes en 6tait une. La duchesse fit a ee sujet quelques observations aux 6minents directeurs de son mad. Elle craignait que cette recitation n'ennuyat un peu Monsieur, et elle leur raconta que quelques jours auparavant, 1'ecclesisastique qui lisait tout haut le breviaire afin que M. de Liancourt le recitat apres lui, 6tant arriv6 a cette antienne oil il y a neuf Alleluia, commenc.a et dit Alleluia, Alleluia r6pondit le due. L'eccl6siastique rep6ta deux ou trois fois Alleluia, mais voyant que M. de Liancourt ne reprenait pas, transport6 d'un saint zele, il s'ecria : Monsieur, 1'office divin se dit tres-exactement ; ii faut encore dire Alleluia, il y en aura neuf. He, Monsieur, que n'entrezvous tout d'un coup en matiere ? risposta le due de mauvaise humeur.
M. Arnauld, plein de condescendance, dispensa M. de Liancourt des antiennes et des reports. En compensation, il lui prescrivit d'eviter dans ses entretiens de trop parler des disputes du temps, a moins qu'il ne fut avec des personnes dont il put esperer instruction et Edification. Ges Messieurs prenaient leurs precautions centre M. Olier, dont le zele pour la conversion de ceux des paroissiens qui avaient des liaisons avec