M. d'Aubigny ii Saint- Jilvremond
transcrire quelques-uns de ces passages, pour les envoy er a cet ami. Dieu n'exauca pas les prieres de M. Le Maitre, et son ami gouta plus les charmes d'une femme que la beaute" des passages des saints Peres : il se maria. Mais la Grace ne 1'abandonna pas pour cela ; elle pre"sida meme a son mariage. Tout ce qu'il y avait de personnes de la plus grande pieie s'en melerent. M. de Bagnols en fut Pentremetteur ; M. Singlin et M. de Sacy avouerent qu'ils n' avait jamais offert a Dieu que ce mariage ; la Mere Angelique 1'honora de quelques presents de noces. Elle s'offrit de se charger de 1'education des filles qui en viendraient, et M. de Sacy avec M. Le Maitre lui firent la meme offre pour les gargons. M. d'Issali fut reconnaissant ; il se constitua 1'intrepide avocat des Jansenistes.qui, naturellement, ne manquent jamais dans leurs Me'moires dele traiter de celebre. Un tel ami ne pouvait e"tre qu'un 6diteur z616. M. Le Maitre lui confia ses papiers revus et corrige's. L'impression commenQa et se poursuivit activement. La nouvelle s'en r6pandit bientdt. Et voila que les saints, les vrais disciples de 1'austere Saint- Gyran, qui, a Fexemple du maitre, haissaient la belle fissure des paroles, furent extraordinairement blesses de cette nouvelle. Quoi, disaient-ils, M. Le Maitre travaille a la publication de ses plaidoyers, apres avoir fait depuis pres de vingt ans profes- ' sion publique de silence, et embrasse" un 6tat de penitence ! II y a Men plus de danger pourle salut a imprimerdes plaidoyers qu'a les reciter dans une chambre du palais, puisque c'est en quelque sorte les reciter devant tous les hommes et' dans tous les siecles. Plusieurs saints autrefois ont suivi le barreau avec 6clat ; mais il ne s'en trouve pas qui aient revu et publi6 depuis leur conversion et depuis leur bapteme des harangues propres a leur acquerir une gloire toute humaine, ni qui aient permis qu'un autre les publiM. On avait beau r6pondre a ces Messieurs que M. Le Maitre ne paraissait point, et qu'il 6tait a l'6gard de cette impression comme un homme mort. Un homme mort, re"pliquaient-ils, ne ressuscite pas de son tombeau pour revoir ses anciens ouvrages. D'ailleurs, M. Le Maitre n'avait-il pas compose ses plaidoyers avant d'avoir r6pandu son co3ur devant Dieu dans les larmes de la penitence, et luim<3me n'avait-il pas entendu sortir de la bouche du souverain Directeur, M. de Saint-Cyran, cette sentence : Les livres des liommes de Dieu qui ont repandu leur cosur devant lui en fai-
sant leurs ouvrages e'difient I' Eg Use et les fideles. Tons les autres quelque saints que soient leur sujet et leur matters, sont livres q-ui,par la matiere etpar le corps, tiennent du judafame, et, par I' esprit, dupaganisme.
M. Singlin fut de 1'avis du maitre et des disciples. II ne put s'empecber de temoigner a M. Le Maitre la douleur qu'il avait de le voir travailler a cette impression. Qui fut bien embarrasse? M. Le Maitre. II se trouva dans de grands dechirements d'esprit qui le firent tomber en langueur et lui occasionnerent une fievre double-quarte. M. Singlin, toucbe jusqu'au fond ducoeur de son 6tat, crut qu'il ne devait pas oublier qu'il etait pere, et poussa la lendresse jusqu' lui repr6senter, avec son zele ordinaire, que le dessein que Dieu lui avait inspire depuis tant d'annees de vivre et de mourir dans la retraite et la penitence devait lui rendre la fievre plus supportable, quelque longue et affaiblissante qu'elle fut ; il n'etait plus question de M, d'Issali et de I'impression commencee.
M. Le Maitre ne pensait pas & ses pieces d'eloquence avec cette effroyable aversion dont parle Fontaine. Meme converti, il etait rest6 sensible i ses plaidoyers. Gombien de fois dans les insomnies de M. Le Maitre, dit M. Sainte-Beuve, une plaidoierie ardente ne s'empara-t-elle pas de son ame un moment distraite, et, s'y formant en eloquent orage, reVeillant un dernier ecbo du barreau sonore, ne flt-elle pas retentir par quelque clameur confuse les pauvres murailles de sa chambre glacee (1) ! Malade, decourag6 par 1'opposition qu'il avait rencontree, incapable de s'occuper de Faffaire qui lui tenait a cosur, il pria M. de Sacy de faire entendre raison ii ses trop austeres censeurs. Car il connaissait avec quelle sagesse et avec quelle douceur son frere accordait les choses les plus embarrassees. La negociation de M. de Sacy fut longue. Pourtan t M. Le Maitre, qui etait chaud, aidait de son mieux la sagesse et la douceur du n^gociateur par toutes sortes de bonnes raisons qu'il lui soufflait. M. de Sacy lui disait que rien n'etait plus persuasif que ces raisons, et qu'il s'y rendait tout a fait; mais que neanmoins ceux pour qui il devait avoir le plus de deference, persistaient toujours & reprouver la publication des plaidoyers, jusqu'a s'etonner meme comment on pouvait