Fontaine, Mtmoires, t. m, p
Pascal : nature de son genie. Son enfance ; maladie et sortilege. Ses premiers travaux : plagiats. Preludes des Provinciates. Premiere conversion. Pascal inquisiteur. Comment il ne fait plus d'aulre 6tude que celle de la religion. II quitte Jansenius pour Montaigne. Pascal amoureux. Mademoiselle de Roannez. Vie de tempete. Seconde conversion de Pascal. Mademoiselle de Roannez a Port-Royal elle en sort. Pascal dirige la chere s&ur exilee. II est recu au bienheureux Desert. Comment les solitaires ne s'enlrelenaient gue des nouvelies de I'aulre monde. La verite et les balais mis par Pascal au rang des meubles superflus. Les Provinciates. Leur origine, leur composition, leur impression, leur publication et leur vogue. Reponse des jesukes. Morale relachee de Pascal en fait de citations, de sincerite-1 d'impartialite. Consequences morales des Provinciates. M. Havet, le comte Beugnot et Bailleul, La morale des honneles gens, la religion de Fenelon, et M. Sainte-Beuve. Merite litteraire des Provinciates. De Maistre expliqueleur vogue perseverance. Racine retourne victorieusement centre Port-Royal les arines de Pascal: ses deaxpeliles Leltres.
Puissant mais amer ge"nie, Pascal nous offre les plus Granges contrastes. II nous ravit par d'admirables raisonnements et nous confond par de pitoyables sophismes ; il s'elance a des hauteurs de pense"e prodigieuses et s'egare en de pue"riles subtilite~s ; il raille avec enjouement etil ecrit avec le sangde son co3ur que le doute torture ; il se livre sans retenue a tous lesplaisirs du monde, et se jette sans management dans toutes les pratiques de la penitence la plus outre"e ; il se regie sur la justice la plus severe et se laisse conduire par la passion la plus aveugle ; il defend la ve"rit6 avec I'eloquence d'un pere de 1'Eglise, et soutient le mensonge avec 1'impudence d'un sectaire ; il sacrifie la raison a la foi et finit par immoler la foi a la raison. Tout est grand en lui, et, sauf quelques beaux endroits, tout est d6sole, tout est tourment6. II apparait comme ces hautes montagnes de 1'Auvergne, sa patrie, volcans eteints dont les flancs sont sillonn^s de longues et noires trainees de lave, a travers lesquelles des bouquets de verdure surgissent Qa et la,
melant 1'image de la vie aux sombres tableaux de la mort. L'existence de Pascal est un drame ; il n'est pas facile d'en trouver le nceud. Cependant, aucun des hommes illustres de Port-Royal n'a 6te e"tudie" plus que lui. Mais nos Messieurs ont fait pour sa biographie comme pour ses ouvrages : ils n'ont pas Iaiss6 passer jusqu'a nous de certaines chosesqui auraient compromis la reputation deleur saint (1). Cherchons toutefois et rassemblons quelques traits ou le grand homme du janse"nisme nous apparaisse sous son veritable aspect.
Blaise Pascal naquit a Clermont en 1623. Des son has age, il fut saisi d'une maladie inconnue qu'on attribua aux male"fices d'une mendiante. Menaced d'etre pendue, la sorciere avoua que le sort qu'elle avait jete" sur 1'enfant e"tait la mort et qu'il fallait que quelqu'un mourut a sa place. Elle demanda une b&te. On lui offrit un cheval. Elle rpondit que sans faire de si grands frais un cbat lui suffisait. Elle demanda aussi un enfant qui n'elit pas sept ans pour cueillir, avant le lever du soleil, neuf feuilles de trois sortes d'herbes dont elle composa un cataplasme. Les invocations au diable aidant, la mort du cbat, le cataplasme myste'rieux ramenerent a la vie, entre minuit et une beure, le jeune Blaise, qu'on avait cru trepass6 (2). Ainsi ce ne sont pas, comme aux beaux jours de la Grece, les Muses qui envoient les abeilles de"poser leur miel sur les levres de 1'enfant consaere" au dieu de 1' eloquence : c'est un de'mon malfaisant qui couvre de ses noires ailes le berceau de la victime pre'destine'e (3). Le de'mon malfaisant ne quitta jamais la victime ; ses noires ailes ne cesserent de projeter leur ombre sinistre sur son existence. Pascal avait a. peine trois ans lorsqu'il perdit sa mere. Comme presque tous ceux que ce malheur a frappe"s dans leur enfance, il manquera de tendresse, de sensibilite" : ses passions seront toutes de
1. Arnauld ecrivait a M. Perier a propos de 1'edition des Pensdes que ces Messieurs preparaient : II ne faut pas etre si difficile ni si religieux a laisser un ouvrage corarne il est sorti des mains de 1'auteur, quand on le veut exposer a la censure publique... II ne faut pas vous etonner si, ayant laisse passer (dans une premiere revision) de certaines choses sans etre cheques, nous trouvons maintenant qu'on Ics doit changer. >> (Cousin, Blaise Pascal, p. 157.)
2. JiUmoire de la me de H. Pascal, ecrit par Mademoiselle Perier, sa niece public par M. Cousin.