Cite par M. Sainle-Beuve, t. Ill, p
la magnificence tie la maitresse, qui etait, corarnc j'ai dit, la comtesse du Plessis, fernme du secretaire d'Etat. Comme elle prenait aisement 1'empire, par la qualite de son esprit, sur ceux qui 1'approchaient, ce fut a eJle a qui on s'adressa de Port-Royal, ou elle avait de grandes liaisons, afin qu'elle fit valoir les petites Lettres aupres de ces beaux esprits, en les obligeant a en appuyer le sucees de leurs suffrages dans le monde, ou ils s'etaient acquis tant de credit. La comtesse profita d'une si belle occasion de se signaler aupres d'un parti qu'elle estimait di-ja beaucoup, et ou elle tie doutait pas qu'on ne I'estimat elle-meme. Elle s'y engagea d'autant plus volontiers qu'elle ressentit fort 1'honneur qu'on lui faisait d'avoir recours a elle, etant naturellement officieuse, qu'elle suivait 1'inclination qu'elle avait d'etre melee a des intrigues d'esprit, etant vaine, et qu'elle contentait un peu sa vengeance centre le ministre, croyant lui faire depit de s'attacher a un parti qui passait alors pour contraire a la cour, sans faire reflexion que les grands etablissements de son mari el de sa maison dependaient uniquement de la favour, comme elle ressentit apres. Ainsi 1'esperance qu'on eut a Port-Royal qu'elle ferait bien, se trouva eonforme a 1'idec qu'on en avait et eut tout 1'effet qu'on s'en etait promis; car elle fit mcrveillc dans cette conjoncture, ou tout reussit beaucoup micux encore qu'on ne 1'avait projete.
Devant que la sixieme lettre parut dans le public, on en envoya une copie a la comtesse pour la faire voir a ses amis, c'est-a-dire a ceux qui lui rendaient leurs assiduites, qui etaient 1'abbe de Ranee, depuis le fameux abbe de la Trappe; 1'abbe Testu, celebre par ses vers de devotion et par ses sermons ; Barillon 1'aine, conseiller d'Etat et ambassadeur en Angleterre ; Barillon le cadet, qui se fit appeler Morangis au conseil et dans ses intendances ; Courtin, signale pour ses ambassades dans les cours du Nord ; Pelisson, qui etait alors le secretaire favori du surintendant Fouquet, et quelques autres. La comtesse les ayant assembles chez elle, on pretend qu'elle leur declara 1'interet qu'elle prenait aux affaires de Port-Royal ; que ceux qui le gouvernaient etaient ses bons amis; que, dans la distribution qui commengait a se faire des petites lettres dans le monde, elle venait d'etre privilegiee, parce qu'on lui avait envoye celle qui allait paraitre avant que de la donner au public, pour savoir son sentiment et celui de ses amis, c'est-a-dire pour les engager tous a lui devenir favorables et a la proner dans le monde. Elle leur dit qu'ils avaient trop d'esprit, pour ne pas sentir eux-memes la beaute de ces lettres, pour lesquelles elle leur demandait leur protection ; elle leur representa mcme qu'ils trouveraient de quoi exercer leur zele en contribuant de leurs suffrages a decrier une morale aussi pernicieuse que celle des nouveaux casuistes qui desolaient la religion par leur relachement ; que, sans examiner si la doctrine de Port-Royal avait cte conclamne'e a Rome ou
non, il paraissait qu'elle etait preferable a celle des Jesuites par la seule consideration de la morale.
Apres ce preambule, la Lettre fut lue, et elle ne pouvait pas manquer d'etre admiree par des gens aussi disposes a plaire a la comtesse, et qui lui etaient en toutes manieres aussi devoues. Us vont comme autant de trompettes publier par tout Paris que la sixieme lettre au Provincial commence a paraitre, qu'elle etait encore bien plus belle que celles qui avaient paru ; ce qu'ils dirent ,d'un ton si affirmatif, que 1'approbation de gens si habiles, i'aite dans un si grand concert, redoubla 1'impatience et la curiosite qu'on cut de la voir... Et ce fut avec ces preparations qu'on la distribua dans le public (1).
On distribuait les Provinciates partout. M. d'Andilly les envoyait re'gulierement a son disciple, M. de Pabert, alors gouverneur de Sedan. Ge qui s'est passe la entre M. d'Andilly et Fabert, dit M. Sainte-Beuve, a du se produire plus ou moins de la meme maniere, au meme moment, en yingt et en cent cas a peu pres semblables. Tous les amis, tous les correspondants de Port-Royal etaient en mouvement. M. d'Andilly surtout manigangait en tout sens pour recuelllir des suffrages (2). M. de Pontchateau ecrivait a M. de Saint- Gilles : J'cii envoije une grande quantite de lettres au Provincial en notrc pays. Jamais la poste ne fit de plus grands profits, lit-on dans les Entretiens de Cleandre et d'Eudoxe(3). On envoya des exemplaires dans toutes les villes du royaume ; et, quoique je fusse assez peu connu de Messieurs de Port- Royal, j'en rec,us, dans une viHe de Bretagne ou j'etais alors, un gros paquet port pay 6. Racine trouvait les Provinciales a Nimes et a Uzes, aux mains, non des calboliques, mais des huguenots qui s'en gaudissent (4). La reine de Suede, Christine, arrive-t-elle a Paris, on se hate de lui offrir les chefs-d'ojuvre que toute la ville admirait, et Arnauld ecrit aussitot : On a donne les douzo lettres a la reine de Suede ; elle les regut avec joie ; mais nous ne savons pas encore le jugement qu'elle en fait ; car ce ne fut qu'avant-hier au soir c[u'on les lui presenta, et elle par tit hier pour la GOUT (5).