‹ Les Jansénistes du XVIIe siècle [microform]Chapitre 166 sur 217 · U-CU · texte numérisé non relu

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1'esprit, et dont, a force de genie, tout sujet peut tre plaqu6. Mais ell.es n'ont pas cette beautS naturelle qui jaillit des entrailles meme du sujet, et qui, lorsqu'elle rayonne a travers une forme digne d'elle, saisit 1'esprit et le COBUF, les remplit de nobles sentiments et les eleve vers 1' ideal. Quoi qu'il en soit, le merite Iitt6raire des Provinciales ne suffit pas a expliquer la vogue dont elles jouissent encore (bien qu'on ne les lise plus guere) dans notre soci6t6 tnondaine et Iettr6e. De Maistre a signale la cause de cette vogue persSverante :

Aucun homme de gout, dit-il, ne saurait nier que les Lettres provinciates ne soient un fort joli libelle, et qui fait 6poque dans notre langue, puisque c'est le premier ouvrage v6ritablement frangais qui ait 6t6 ecrit en prose. Je n'en crois pas moins qu'une grande partie de la reputation dont il jouit est due a 1'esprit de faction, interessS a faire valoir 1'ouvrage, et encore plus peut-etre a Iaqualit6 des homines qu'il attaquait. C'est une observation incontestable et qui fait beaucoup d'honneur aux j6suites, qu'en leur qualitS de janissaires de I'Eglise catholique, ils ont toujours et6 1'objet de la baine de tous les ennemis de cette Eglise. Mecrants de toutes couleurs, protestants de toutes les classes, jans6nistes surtout n'ont jamais demand^ mieux que d'bumilier cette fameuse soci6te ; ils devaient done porter aux nues un livre destine a lui faire tant de mal. Si les Lettres provinciates, avec le meme merite litteraire, avaient 6t6 6crites contre les capucins, il y a longtemps qu'on n'en parlerait plus...

En g6n6ral, un trop grand no mbre d'hommes, en Prance, ont 1'babitude de faire, de certains personnages celebres, une sorte d'apotheose apres laquelle ils ne savent plus entendre raison sur ces divinit6s de leur fagon. Pascal en est un bel exemple (1).

L'apothe"ose de Pascal, c'6tait justice, a grandi avec 1'incredulit6 ; elle a grandi aussi avec la gloire de Port-Royal. -Quand les Dieux que le bienheureux Desert nous r6servait n'6taienl encore que les Messieurs, leurs contemporains connurent

(1) De Maistre, de I'Eglise gallicane, liv. I, ch. ix. Jl fuut lire tout cc livre, ou le vigoureux et profond penseur fait justice de la gloire usurpee de Port- Royal. M. Suinte-Beuve consacre toul un chapitre de son histoire a refuter De Maistre ; mais les ongles roses de sa fine critique ne peuvcnl, malgre son bon youloir et ses airs triompliants, enlamer ce pranit des Alpes.

quelques-unes de leurs imperfections. Racine faillit rappeler aux triomphateurs de la morale relach6e que le capitole n'est pas loin de la roche tarpeienne. Heureusement pour eux, Boileau arreta la plume de son ami et calma son ressentiment. M. Sainte-Beuve le loue de cette bonne action. Neanmoins, il serait d'avis qu'on imprimat a la suite des Provinciates les deux lettres de Racine qui retouraent centre les amis de Pascal les memes armes, manie'es par un esprit qui n'est mfe"rieur a aucun en grace moqueuse, en ironic elegante et cruelle (1). Mais c'est pr6cisement pour cela qu'on ne les imprime pas a cetLe place. G'est une raison pour nous de les relire ici. Elles soulagent la conscience revolted de I'o3uvre que Pascal accomplit : mieux que les Provinciates, elles m6ritent le nom d' immortelles vengercsses.

Nicole, en lutte th6ologique avec Desmarets, rappela que la premiere profession de son adversaire avait 6t6 de faire des romans et des pieces de theatres et ajoutz:Un faiseur deromans et un Poete de thcdtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des times des fideles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinite d'homicides spirituels. Racine eut quelques raisons de penser qu'il 6tait particulierement vise par ce trait. II re"poiidit de maniere a troubler le succes des Provinciales et des Visionnaires (c'est le titre que Nicole donna k ses Lettres centre Desmarets; il avait deja public" les Imaginaires centre les j6suites).

Monsieur, je vous declare que je ne prends point de parti entre M. Desmarets et vous. Je laisse a juger au monde quel est le visionnaire de vous deux. J'ai lu jusqu'ici vos Leitres avec assez d'indifference, quelquefois avec degout, selon qu'elles me semblaient bien ou mal ecrites. Je remarquais que vous pretendiez prendre la place de 1'auteur des Petites Lettres ; mais je remarquais en meme temps que vous etiez beaucoup au-dessous de lui; et qu'il y avait une grande difference entre une Provinciale et une Imaginaire. Je m'etonnais meme de voir Port-Royal avec Messieurs Chamillard et Desmarets. Ou est cette fierte, disais-je, qui n'en voulait qu'au pape, aux archeveques et aux jesuites?...

Et qu'est-ce que les romans et les comedies peuvent avoir de conimun avec le jansenisme? Pourquoi voulez-vous que ces ouvrages d'esprit soient une occupation pen honorable devant les homines et horrible devaut Dieu ? Faut-il, parce que Desmarets a fait autrefois un roman et des comedies, que vous preniez en aversion tous ceux qui se

(1) Sainte-Beuve, Port-Royal, 1. VI, p. 115.

sont nicies d'en faire? Vous avez assez cTermemis. Pourquoi en chercher de nouveaux ? Oh ! que le Provincial etait bien plus sage que vous! Voyez comme il flatte FAcademie dans le temps meme qu'il persecute la Sorbonne ! II n'a pas voulu se mettre tout le monde sur les bras. II a menage les laiseurs de romans. II s'est fait violence pour les louer. Car, Dieu merci, vous ne louez jamais que ce que vous faites. Et, croyez-moi, ce sont peut-etre les seules gens qui vous etaient favorables. Mais, si vous n'etiez pas content d'eux, il ne fallait pas tout d'un coup les injurier. Vous pouviez employer des termes plus doux que ces mots d'empoisonneurs publics et de gens horribles parmi les Chretiens.

Pensez-vous que 1'on vous en croie sur parole ? Non, non, Monsieur, on n'est point accoutume a vous croire si legerement. II y a vingt ans que vous elites tons les jours que les cinq Propositions ne sont pas dans Jansenius ; cependant on ne vous croit pas encore.

Mais nous connaissons 1'austerite de votre morale ; nous ne trouvons point etrange que vous damniez les poetes. Vous en damnez bien d'autres qu'eux. Ce qui nous surprend, c'est de voir que vous voulez empecher les homines de les honorer. He ! Monsieur, contentez-vous de donner les rangs dans 1'autre monde, ne reglez point les recompenses de celui-ci. Vous Favez quitte il y a longtemps. Laissez-le juger des choses qui lui appartiennent....

Notre siecle, qui ne croit pas etre oblige de suivre votre jugement en toutes choses, nous donne tous les jours les marques de 1'estime qu'il fait de ces sortes d'ouvrages dont vous parlez avec tant de mepris ; et malgre toutes ces maximes severes que toujours quelque passion vous inspire, il ose prendre la liberte de considerer toutes les personnes en qui Ton voit luire quelques etincelles du feu qui echauffa autrefois ces grands genies de 1'antiquite (Sophocle, Euripide, Terence, Homere et Virgile).

Vous croirez sans cloute qu'il est plus honorable de faire des Enluminures, des Ghamillardes, et des Onguents pour la brulure. Que voulezvous, tout le monde n'est pas capable de s'occuper a des choses si importantes ; tout le monde ne peut pas ecrire centre les jesuites. On peut arriver a la gloire par plus d'une voie.

Mais, direz-vous, il n'y a plus maintenant de gloire a composer des romans et des comedies. Ce que les pa'iens ont honore cst devenu horrible parmi les Chretiens. Je ne suis point thcologien comme vous. Je prendrai pourtant la liberte de vous dire que 1'Eglise ne nous defend point de lire les poetes, qu'elle ne nous commando [joint de les avoir en horreur. C'est en partie dans leurs lectures que les anciens Peres se sont formes... Saint Augustin cite Virgile aussi souvent que vous citcz saint Augustin... Et vous autres, qui avez succede a ces Peres, de quoi vous etes-vous avise de mettre en frangais les comedies de Terence ? Fallait-il interrompre vos saintes occupations pour devenir

des traducteurs de comedies ? Encore, si vous les aviez donnees avec leurs graces, le public vous serait oblige de la peine que vous avez prise. Vous direz peut-etre que vous en avez retranche quelques libertes. Mais vous dites aussi que le soin qu'on prend de couvrir les passions d'un voile d'honnetete, ne sert qu'a les rendre plus dangereuses. Ainsi, vous voila vous-memes au rang des empoisonneurs. Est-ce que vous etes maintcnant plus saint que vous n'etiez en ce temps-la ? Point du tout. Mais en ce temps-la Desmarets n'avait pas ecrit centre vous.

Le crime du poete vous a irrite centre la poesie... Vous avez meme oublie que mademoiselle de Scudery avait fait une peinture avantageuse du Port-Royal dans sa CUlie. Dependant j'avais oui dire que vous aviez souffert patiemmeut qu'on vous eut loues dans ce livre horrible. L'on fit venir au Desert le volume qui parlait de vous. II y courut de main en main, et tous les solitaires voulurent voir 1'endroit ou ils etaient traites d'illustres. Ne lui a-t-on pas meme rendu ses louangcs dans 1'une des Provinciates, et n'est-ce pas elle que 1'auteur entend lorsqu'il parle d'une personne qu'il admire sans la connaitre ?;.. Tout de boo, Monsieur, ne vous semble-t-il pas qu'on pourrait faire sur cc precede les memes reflexions que vous faites tant de fois sur le precede des jesuites ? Vous les accusez de n'envisager dans les personnes que la haine ou 1'amour qu'on avait pour leur compagnie. Vous deviez eviter de leur ressembler. Cependant on vous a vus de tout temps louer ou blamer le meme homme, selon que vous etiez content ou mal satisfait de lui. Sur quoi je vous ferai souvenir d'une petite histoire que m'a contee autrefois un de vos amis. Elle marque assez bien votre caractere.

II disait qu'un jour deux capucins arriverent a Port-Royal et y clemanderent 1'hospitalite. On les recut d'abord assez froidement, comme tous les religieux y etaient regus. Mais enfm il etait tard et Ton ne put se dispenser de les recevoir. On les mit dans une chambre, et on leur porta a souper. Comme ils etaient a table, le diable qui ne voulait pas que ces bons peres soupassent a leur aise, mit dans la tete de qucl qu'uu de vos Messieurs que 1'un de ces capucins etait un certain pere Maillard, qui s'etait depuis peu signale a Rome, en sollicitant la bulie du pape centre Janscnius. Ce bruit vint aux oreilles de la mere Angclique. Elle accourut au parloir avec precipitation et demande qu'est-ce qu'on a servi aux capucins ; quel pain et quel vin on leur a donncs ? La touriere lui repond qu'on leur a donne du pain blanc et du vin tics Messieurs. Cette superieure zelee commande qu'on le leur 6te et qu'on leur mette devant eux du pain des valets et du cidre. L'ordre s' execute. Ces bons peres, qui avaient bu chacun un coup, sont bien etoniKs de ce changement. Ils prennent pourtant la chose en patience, et se couchent non sans admirer le soin qu'on prenait de leur faire fairc penitence. Le lendemain ils demanderent a dire la messc ce qu'on ne

put pas leur refuser. Gomme ils la disaient, M. de Bagnols entra dans 1'eglise et fut bien surpris de trouver le visage d'un capucin de ses parents dans celui que 1'on prenait pour le pere Maillard. M. de Bagnols avertit la mere Angelique de son erreur, et 1'assura que ce pere etait un fort bon religieux et meme dans le coeur assez ami de la ve"rite. Que fit la mere Angelique ? Elle donna des ordres tout contraires a ceux du jour de devant. Les capucins furent conduits avec honneur de 1'eglise dans le refectoire, ou ils trouverent un bon dejeuner qui les attendait, et qu'ils mangerent de fort bon coeur, benissant Dieu qui ne . jenr avait pas fait manger leur pain blanc le premier.

Voila, Monsieur, comme vous avez traite Desmarets, et comme vous avez toujours traite tout le monde. Qu'une femme fut dans le desordre, qu'un homme fut dans la debaucbe, s'ils se disaient de vos amis, vous esperiez toujours de leur salut ; s'ils vous etaient peu favorables, quelque vertueux qu'ils fussent, vous apprehendiez toujours le jugement de Dieu pour eux. La science etait traitee comme la vertu. Ce n'etait pas assez pour etre savant d'avoir etudie toute sa vie, d'avoir lu tous les auteurs, il fallait avoir lu Jansenius et n'y avoir point lu les Propositions. Je ne doute point que vous ne vous justifiiez par 1'exemple de quelque Pere. Car qu'est-ce que vous ne trouvez point dans les Peres?... Enfin je vous demanderai volontiers ce qu'il faut que nous lisions... Encore faut-il que 1'esprit se delasse quelquefois. Nous ne pouvons pas toujours lire vos livres. Et puis, a vous dire la verite, vos livres ne se font plus lire comme ils faisaient. II y a longtemps que vous ne dites plus rien de nouveau. Encombien de facons avez -vous conte 1'histoire du pape Honorius? Que Ton regarde ce que vous avez fait depuis dix ans, vos disquisitions, vos dissertations, vos reflexions, vos considerations, vos observations, on n'y trouvera qu'une chose, sinon que les Propositions ne sont pas dans Jansenius. He ! Messieurs, demeurez-en la. Ne le dites plus. Aussi bien, a vous parler franchement, nous sommes resolus d'en croire plutot le pape et le clerge de France que vous.

Pour vous, Monsieur, qui entrez maintenant en lice centre Desmarets, nous ne refusons point de lire vos Lettres. Poussez votre ennemi a toute rigueur. Examinez chretiennement ses mo3urs et ses livres. Employez 1'autorite de saint Bernard pour le declarer visionnaire. Etablissez de bonnes regies pour nous aider a reconnaitre les fous. Nous nous en servirons en temps et lieu. Mais ne lui portez point de coups qui puissent retomber sur les autres. Surtout, je vous le repete : gardez-vous bien de croire vos Lettres aussi bonnes que les Lettres Provinciales. Ce serait une etrange vision que celle-la. Je vois bien que vousvoulez attraper ce genre d'ecrire. L'enjouement de M. Pascal a plus servi votre parti que tout le serieux de M. Arnauld. Mais cet enjouement n'est point du tout de votre caractere. Vous retombcz dans les froiclcs plaisanteries des Enluminures... Rctranchez-vous done sur

le serieux. Remplissez vos Lettres de longues et doctes periodes. Gitez les Peres. Jetez-vous sur les anthitheses. Vous etes appele a ce style. II faut que chacun suive sa vocation.

Nicole avoue (1 ) que la lettre de Racine courut fort dans le monde. II en donne cette raison : Elle avait un certain eclat qui la rendait assez proportionn6e aux petits esprits dont le rnonde est plein. II oublie que ces petits esprits admiraient les Provinciates et que par la ils devenaient grands aux yeux de ses amis. II oublie encore les precedes de Pascal, lorsqu'il se plaint que <r le jeune poete contait des histoires faites a plaisir, enveloppait toutle Port-Royal dans son differend, decbirait M. Le Maitre, la mere Angelique, M. de Sacy, la traduction de Terence. Mais lorsqu'il affirme que tout 6tait faux dans cette lettre, et centre le l)on sens, depuis le commencement jusqu'a la fin, il est permis de supposer qu'il ne dit pas ce qu'il pense. Nicole connaissait aussi bien que Racine le dedans de la place. Aussi bien il n'essaya pas de repondre. Barbier d'Aucourt et Du Bois le firentpour lui chacun de leur cot6, et se r6pandirent en plates railleries. Racine se.. de7endit par cette seconde lettre :

Je pourrais, Messieurs, vous faire le meme compliment que vous me faites, je pourrais vous dire qu'on vous fait beaucoup d'honneur de vous repondre. Mais j'ai une plus haute idee de tout ce qui sort de Port-Royal, et je me tiens au contraire fort honore d'entretenir quelque commerce avec ceux qui approchent de si grands homines. Toutc la grace que je vous demande, c'est qu'il me soit permis de vous repondre en meme temps a tous deux: car quoique vos lettres soient ecrites d'une maniere bien differente, il sufflt que vous combatticz pour la meme cause, je n'ai point d'egard a 1'inegalite de vos humeuvs, et je ferais conscience de separer deux jansenistes. Aussi bien je vois que vous me reprochez a peu pres les memes crimes : toute la difference qu'il y a, c'est que Fun me reproche avec chagrin, et tache partout d'emouvoir la pitie et 1'indignation de ses lecteurs, au lieu que 1'autre s'est charge de les rejouir. II est vrai que vous n'etes pas venti a bout de votre dessein : le monde vous a iaisses rire et pleurer tout seuls; mais le moude est d'une etrange humeur, il ne vous rend point justice : pour moi, qui fais profession de vous la rendre, je puis vous assurer au moins que le melancolique m'a fait rire et que le plaisant m'a fait pitie. Ce n'est pas que vous demeuriez toujours dans les

(1) Dans I'Avertissement place en lete des Imayinaircs, en 1G67.

bornes de votre partage : il prend quelquefois envie aux plaisants de se facher, et aux melancoliques de s'egayer, car sans compter la maniere ingenieuse dont il nous peint ces romans qu'on voyait a la tete d'um armee et a la queue d'une charrue, il me dit assez galamment que si je veux me servir de 1'autorite de saint Gregoire en faveur de la tragedie, il faut me resoudre a etre toute ma vie le poete de la Passion. Voyez a quoi Ton s'expose quand on force son naturel : il n'a pu rire sans abuser du plus saint de nos mysteres, et la seule plaisanterie qu'il ait faite est une impiete. Mais vous vous accordez surtout dans la pensee que je suis un poete de theatre; vous en etes pleinement persuades et c'est le sujet de toutes vos reflexions severes et enjouees. Ou en seriez-vous, Messieurs, si Ton decouvrait que je n'ai point fait de comedies ? Voila bien des lieux communs hasardes, et vous auriez penetre inutilement tous les replis du creur d'tm poete.

Par exemple, Messieurs, si je supposais que vous etes deux grands docteurs, si je prenais mes mesures lii-dessus, et qu'ensuite, car il arrive des choses plus extraordinaires, on vint a decouvrir que vous n'etes rien moins tous deux que de savants theologiens ; que ne diriezvons point de moi? Vous ne manqueriez pas encore de vous eerier que je ne me connais point en auteurs, que je confonds les Chamillardes et les Visionnaires, et que je prencls des hommes fort communs pour de grands homines; aussi, ne pretendez pas que je vous donne cet avantage stir moi; j'aime mieux croire sur votre parole que vous ne savez pas les Peres, et que vous n'etes tout au plus que les tres-humbles serviteurs des Imaginaires.

Je croirai meme, si vous voulez, que vous n'dtes point de Port- Royal, comme le dit un de vous, quoiqu'a dire le vrai j'ai peine a comprenclre qu'il ait renonce de gaiete de coeur a. sa plus belie qualite. Combien de gens ont lu sa lettre, qui ne 1'eussent pas regardee si le Port-Royal ne 1'eiit adoptee, si ces Messieurs ne 1'eussent distributee avec les memes eloges qu'im de leurs ecrits? II a voulu, peut-etre, imiter M. Pascal, qui dit dans quelques-unes de ses Lettres qu'il n'est point de Port-Royal. Mais, Messieurs, vous ne considerez pas que M. Pascal faisait honneur a Port-Royal et que Port-Royal vous fait beaucoup d'honneur a tous deux. Croyez-moi,si vous en etes, ne faites point difficulte de 1'avouer, et si vous n'en etes point, faites tout ce que vous pourrez pour y etre regus. Vous n'avez que cette voie pour vous distinguer. Le nombre de ceux qui condamnent Jansenius est trop grand ; le moyen de se faire connaitre dans la foule ? Jetez-vous clans le petit nombre de ses defenseurs : commencez ti faire les importants, mettez-vous dans la tete qu'on ne parle que de vous, et que Ton vous cherche partout pour vous arreter ; delogez souvent, changez dp nom si vous ne 1'avez deja fait, ou plutot n'en changez point du tout, vous ne sauriez etre moius connus qu'avec le votre : surtout louez vos Mes-

sieurs, et ne les louez pas avec retenue. Vous les placez justement apres David et Salomon : ce n'est pas assez, mettez-les devant ; vous ferez un peu souffrir leur humilite, mais ne craignez rien ; ils sont accoutumes a benir tous ceux qui les font souffrtr.

Aussi vous vous en acquittez assez bien ; vous les voulez obliger a quelque prix que ce soit. G'est peu de les preferer a tous ceux qui n'ont jamais paru dans le monde : vous les preferez meme a ceux qui se sont le plus signales dans leur parti ; vous rabaissez M. Pascal pour relever 1'auteur des Imaginaires ; vous dites que M. Pascal n'a que 1'avantage d'avoir eu des sujets plus heureux que lui. Mais, Monsieur, vous qui etes plaisant et qui croyez vous connaitre en plaisanterie, croyez-vous que le pouvoir prochain et la grace sufflsante fussent des sujets plus divertissants que tout ce que vous appelez les Visions de Desmarets? Cependant, vous ne nous persuaderez pas que les dernieres Imaginaires soient plus agreables que les premieres Provinciales ; tout le monde lisait les unes et vos meilleurs amis peuvent a peine lire les autres.

Pensez-vous meme que je fasse une grande injustice a ce dernier de lui attribuer une Chamillarde? Savez-vous qu'il y a d'assez bonnes choses dans ces Cbamillardes ? Get homme ne manque point de hardiesse, il possede assez bien le caractere de Port-Royal. II traite le pape familierement, il parle aux docteurs avec autorite... Mais cela serait plaisant que je prisse contre vous le parti de tous vos auteurs, c'est bien assez d'avoir defendu M. Pascal.

Comment peut-on aller au theatre ? Comment peut-on se divertir lorsque la verite est persecuted, lorsque la fin du monde s'approche, lorsque tout le monde a tantot signe.... C'est ce qu'allegua un jour fort a propos un de vos confreres, car je ne dis rien de moi-meme. G'etait chez une personne qui en ce temps-la etait fort de vos amies. Elle avait eu beaucoup d'envie d'entendre lire le Tartuffe, et Ton ne s'opposa point a sa curiosite ; on vous avait dit que les jesuites etaient loues dans cette comedie, les jesuites au contraire se flattaient qu'on en voulait aux jansenistes, mais il n'importe, la compagnie etait assemblee, Moliere allait commencer, lorsqu'on vit arriver un homme fort echauffe, qui dit tout has a cette personne : Quoi, Madame, vous entendez une comedie le jour que le mystere de 1'iaiquite s'aecomplit ? Ce jour qu'on nous ote nos meres ? Cette raison parut convaincante, la compagnie fut congediee. Moliere s'en retourna bien elonne de Fempressement qu'on avait eu pour le faire veuir et de celui qu'on avait pour le renvoyer... En effet, Messieurs, quand vous raisonnez de la sorte, nous n'aurons rien a repondre, il f'audra se rendre, car, de me demander comme vous faites si je crois la comedie une chose sainte, si je la crois propre a faire mourir le vieil homme, je dirai que non, mais je vous dirai en meme temps, qu'il y a des choses qui ne sont pas saintes et qui pourtant sont innocentes ; je vous demanderai

si la chasse, la musiquc, le plaisir de faire des sabots et quelques autres plaisirs que vous ne vous refusez pas a vous-memes, sont fort propres a faire mourir le vieil homme, s'il faut renoncer a tout ce qui clivertit, s'il faut pleurer a toute heure ? Helas ! oui, dira le melancolique, mais que dira le plaisant? II voudra qu'il lui soit permis de rirc quelquefois, quand ce ne serait que d'un jesuite; il vous prouvera comrae ont fait vos amis que la raillerie est permise, que les Peres ont ri, que Dicu meme a raille. Et vous semble-t-il que les Lettres Provinciales soient autre chose que des comedies? Dites-moi, Messieurs, qu'est-ce qui se passe dans les comedies ? On y joue un valet fourbe, un bourgeois avare, un marquis extravagant, et tout ce qu'il y a dans le monde le plus digne de risee. J'avoue que le Provincial a mieux choisi ses personnages ; il les a cherches dans les couvents et dans la Sorbonne : il introduit sur la scene tantot des jacobins, tantot des docteurs et toujours des jesuites. Combien de roles leur fait-il jouer ? Tantot il amene un jesuite bon homme, tantot un jesuite mechant et toujours un jesuite ridicule. Le monde en a ri pendant quelque temps, et le plus austere janseniste aurait cru trahir la verite que de n'en pas rire. Reconnaissez-donc, Monsieur, que puisque nos comedies ressemblent si fort aux votres, il faut bien qu'elles ne soient pas si criminelles que vous le dites. Pour les Peres, c'est a vous de nous les citer, c'est a vous ou a vos amis de nous convaincre par une foule de passages que I'Eglise nous interdit la comedie en 1'etat qu'elle est; alors nous cesserons d'y aller, et nous attendrons patiemment que le temps vienne de mettre les jesuites sur le theatre.

J'en pourrais dire autant des romans... Quel moyen de retourner aux romans quand on a lu une fois les voyages de Saint-Amour, Windrok, Palafox et tous vos auteurs ? Sans mentir ils ont une toute autre maniere d'ecrire que les faiseurs de romans, ils ont toute une autre adresse pour embellir la verite ; aussi vous avez grand tort quand vous m'accusez de les comparer avec les autres. Je n'ai point pretendu egaler Desmarets a M. Le Maitre... Voila, Messieurs, tout ce que je voulais vous dire ; car pour Thistoire des capucins, il parait bien par la maniere dont vous la niez que vous la croyez veritable. L'un de vous me reproche seulement d'avoir pris des capucins pour des cordeliers. L'autre me veut faire croire que j'ai voulu parler du Pere Mulard. Non, Messieurs, je sais bien combien ce cordelier est decrie parmi vous ; on se plaignait encore en ce temps-la d'un capucin et ce sont des capucins qui ont bu le cidre ; il se peut faire que celui qui m'a conte cette aventure, et qui y etait present, n'a pas retenu exactement . le nom du Pere dont on se plaignait, mais cela ne fait pas que le reste ne soit veritable ; et pourquoi le nier ? Quel tort cela fait-il a la mere Angelique ? Cela ne doit pas empecher vos amis d'achever sa vie qu'ils ont commencee. Ils pourront meme se scrvir de cette histoire ct ils en

feront un chapitre particulier qu'ils intituleront : De V esprit de discernement que Dieu avait donne a la sainte Mere.

Vous voyez bien que je ne cherche pas a faire de longues lettres : je ne manquerais pas de matieres pour grossir celle-ci, je pourrais vous rapporter cent de vos passages, comme vous rapportez presque tous les miens, mais ou ils seraient ennuyeux et je ne veux pas que vous vous ennuyiez vous-memes, ou ils seraient divertissants et je ne veux pas qu'on me reproche, comme a vous, que je ne divertis que par les passages des autres ; je prevois meme que je ne vous ecrirai pas davantage , je ne refuse point de lire vos apologies, ni d'etre spectateur de vos disputes, mais je ne veux point y etre mele. Ce serait une chose etrange que pour un avis que j'ai donne en passant je me fusse attire sur les Lras tous les disciples de saint Augustin. Ils n'y trouveraient pas leur compte ; ils n'ont point accoutume d' avoir a faire a des inconnus. II leur faut des gens eonnus et des plus eleves en dignite : je ne suis ni Tun ni 1'autre, et par consequent, je crains peu ces verites dont vous me menacez. II se pourrait faire qu'en voulant me dire des injures vous en diriez an meilleur de vos amis, Groyez-moi, retournez aux jesuiles, ce sont vos ennemis naturels.

Racine allait livrer cette lettre & 1'impression, lorsque des amis lui firent comprendre qu'il n'y avait point de plaisir a rire avec des gens delicats qui se plaignent qu'on les d6cbire des qu'on les nomme ; d'autres lui dirent que les lettres faites conlre lui elaient d6savou6es de tout Port-Royal, que ces Messieurs ne lui gardaient pas la moindre animosit6, et ils lui promirent de leur part un silence qu'il n 5 avait pas songe a leur demander. Racine se rendit facilement a ces raisons ; sans s'interesser davantage dans le parti des comedies ni des tragedies, il se resolut de leurlaisser jouer a leur aise celles qu'ils donnaient tous les jours avec Desmarets et les j6suites Mais, a quelque temps de la, une seconde edition des Imagi~ naires et des Visionnaircs paraissait a Liege, augmentee des lettres de Barbier d'Aucourt et deDuBois. Dans Vavertissement du second volume, Nicole se laissait aller aux plus vifs reproches centre le jeune poete. Le jeune poete vit bien que les bons solitaires etaient aussi sensibles que les gens du monde, et qu'ils n'etaient pas si fort occupes au bien commun de 1'Eglise qu'ils ne songeassent de temps en lemps aux petits deplaisirs qui les regardaient en particulier. II se decida a publier sa seconde Lettre avec la premiere et il ecrivit, pour cette edition, une preface oil le darcl de Tabeille irriteo se fait sentir a chaque ligne. Lisons quelques paragraphes :

Les reponses qu'on m'avait faites n'avaient pas assez persuade le monde que je n'avais point de bons sens. On n'avait point encore honte d'avoirri en lisant ma lettre. Mais aussi ne fallait-il pas qu'un homme d'autorite, comme 1'auteur cles Imaginaires, se donnat la peine de prouver ce qui en etait. C'etait bien assez pour lui de prononcer, il n'importe que ce soit dans ma propre cause. L'interet n'est pas capable de seduire de si grands hommes. Us sont les seuls infaillibles.

II dit que je suis un jeune poete, il declare que tout etait faux dans ma lettre 'et contre le bon sens, depuis le commencement jusqu'a la fin. Gela est decisif. Cependant elle fut lue de plusieurs personnes, qui n'y remarquerent rien contre le sens commun. Mais ces personnes etaient sans doute de ces petits esprits dont le monde est plein. Us n'ont que le sens commun en partage ; ils ne savent pas qu'il y a un veritable bon sens qui n'est pas donne a tout le monde, et qui est reserve a ceux qui connaissent le veritable sens de Jansenius.

A Fegard cles faussetes qu'il m'impute, je demanderais volontiers a ce venerable theologien en quoi j'ai erre : si c'est dans le droit on dans le fait ?... Ils n'ont nie que le fail des capucins, encore ne 1'ontils pas nie tout entier. Mais ils en croiront tout ce qu'ils voudront : jc sais bien que quand ils se sont mis en tete de nier un fait, toute la terrc ne les obligerait pas de 1'avouer.

Toute la grace que je lui demande, c'est qu'il ne m'oblige pas non plus a croire un fait qu'il avance, lorsqu'il dit que le monde fuL partage entre les reponses qu'on fit a ma lettre, et qu'on disputa longtemps laquelle des deux etait la plus belle. II n'y eut pas la moindre dispute la-dessus ; et d'une commune voix elles furent jugces aussi froides 1'une que i'autre. II ne fallait pas qu'il les redonnat au public, s'il avait envie de les faire passer pour bonnes. II eut parle de loin, et on ne 1'aurait pu croire sur sa parole.

Mais tout ce qu'on fait pour ces Messieurs a ton jours un caractere de bonte qne tout le monde ne connait pas..: il suffit qu'un ecrit soit contre monsieur 1'Archcveque, ils le placeront tot ou taru dans leurs recueils : ces impieties ont to u jours quclque chose d'utile a. 1'Eglise.

Enfin il est aise de connaitre, par le soin qu'ils ont pris d'immortaliser ces reponses, qu'ils y avaient plus de part qu'ils ne disaient. A la verite, ce n'est pas leur continue de laisser rien imprimer pour eux qu'ils n'y mettent quelque chose du leur. On les a vus plus d'une fois porter aux doctcurs les approbations toutes clressccs. La louange de leurs livres leur est une chose trop precicuse. Ils ne s'en ficnt pas a la louange de la Sorbonne. Les avis de fimprimeur sont d'orclinaire des cloges qu'ils se donnent a eux-memes ; et I'on sccllerait a la chancelleric des privileges fort eloquents, si leurs livres s'imprimaient avec privilege.

Au moment on Racine se disposait a donner cette Edition, Boileau arriva a Paris d'oii il 6tait absent lorsque la querelle avait 6clat6. Son ami, qui se plaisait a lui demander conseil, fut aussit6t lui communiquer le tout, lettres et pre"face. Boileau i'6couta de grand sang-froid, loua extremement le tour et 1'esprit de Fouvrage, et finit en lui disant : Gela est fort joliment 6crit, mais vous ne songez pas que vous 6crivez centre les plus honniHes gens du monde. Gette parole fit rentrer Racine en lui-meme ; les obligations qu'il avait a Messieurs du Port-Royal lui revinrent toutes a 1'esprit ; il supprima sa seconde lettre et sa preface, et retira le plus qu'il put des exemplaires de la premiere lettre (1).

Les disciples de saint Augustin furent facilement persuades qu'ils ne trouveraient pas leur compte a garder rancune a leur eleve, qui les menagait d'un 6crivain aussi redoutable que Pascal. Le tendre Racine savait les bons endroits pour les piqftres, comme le remarque M. Sainte-Beuve. Nos austeres Messieurs qui auraient cru trahir la v6rit que de ne pas rire des comedies du Provincial avaient compris que si le jeune poete continuait a les d6masquer ainsi d'une main sure et sans piti6, iis allaient devenir a leur tour un sujet immortel de ris6e. Us furent enchanted que Boileau 1'eut desarmS ; ils s'empresserent de lui pardonner g^n6reusement. La reconciliation eut lieu chez M. de Sacy. La prose franchise y perdit un chefd'oeuvre, et la conscience chr6tienne un vengeur qui aurait fait expier cruellement aux Jansenistes la satisfaction que leur donnait le triomphe de Pascal.

(i) Racine, (Euvres^ dans les grands 6crivains de la France, t. IV, p. 272.

Deux predictions celebres. L'horrible persecution. Managements de la Cour a 1'egard des solitaires. ~ La mere Angelique nous fait pleurer. M. de Pontchaleau nous fait rire. Le pretre laboureur, le chanoine vigneron. Faciliies admirables pour le commerce du monde prattquecs a Port-Royal. Dieu essuie les larmes de sesserviieurs et de set scrvantcs, le miracle de la sainte Epine. Fausse interpretation qu'en donncnt les Messieurs. Petite plaisanlerie de M. Le Maitre : encore les facililds admirables pratiquees par les amis de Pascal. Impartiality de Rome condamnalion de I'Apoiogie pour les casuisles. Port-Royal conspire. Le Formulaire: la signature en est rendue obligatoire. Pascal dresse Ic Mandement des Yicaires-generauxde Paris. - La soeur Sainte-Euphemie premiere viclime du Formulaire. Sa lettre contre la separation du fa I et du droit. Pascal adopte les idees de sa soeur ; il se separe de ses

amis. Ses derniers sentiments devoiles dans ses dernieres Pense'es.

Pascal vit et meurt en combattant 1'Eglise catholique. Mort de la mere Angelique. Son influence, sa haine contre Rome, culle qu'on Jui rend. Projet d'accommodement. Les valets de pied des princes deCarmee d'Achab. M. Lancelot chez 1'archeveque de Paris. Convocation a nn grand et rare spectacle.

Les chants de la victoire dont Port- Royal retentit des 1'apparition des Provinciales ne furent pas de longue dure"e la signature du Formulaire les changea bientot en lamentations. D'ailleurs, les Jans6nistes savaient que Theure de la puissance des te"nebres approchait : une soeur Jeanne ou Catherine, de 1'institut de M m9 Poulaillon, et un grand serviteur dc Dieuleur avaientpr6dit depuislongtemps la violente persecution. Dans un entretien que M. Le Maitre eut le 2 juillet -J653 avec la mere Angelique au sujet de la Bulle d'Innocent X contre les cinq Propositions, il lui dit qu'on etait a la veille de voir Teffet de deux predictions, a La premiere fut faite par une sain to fille, clit-il, que M me PoulailLon avaitfait venir a Paris instruire des filles du Refuge et que M. Singlin connut alors. Gette fllle lui dit qu'il s'e~leverait une grande persecution pour la verite ecc!6siastique et que plusieurs devots 1'abandonneraient. M. Singlin lui ayant demande au sujet d'un fameux d'alors

(saint Vincent de Paul) s'il ne deTendrait pas la verite, car il 1'eslimait en ce temps-ja, elle lui dit : Tant s'en faut, il sera du nombre des persecuteurs (1). Cette bonne fille Tint yoir M. Singlin k Port-Royal quand elle partit de Paris. II m'a dit qu'elle 6tait si humble et si remplie de 1'esprit deDieu, que lui ayant dit que c'etaitune chose tres-utile de faire un renouvellement une fois en sa vie, d'entrer dans 1'etat humble d'un penitent et d'etre separee quelque temps del'Eucharistie, pour satisfaire a Dieu par cetle humiliation des fautes qu'on peut avoir commises envers un mystere si auguste... ; elle fut aussitot touched deced6sii% quoiqu'elleeuttoujours ve"cu. tres-innocemment et tres-saintement, et elle poursuivit ensuite M. Singlin afln qu'il la mit quelque temps en cet 6tat de p6ni-

(1) Marguerite Perier, niece de Pascal, raconte dans son Memoire au sujet de M. Singlin en quelle occasion cette sainte fille fit sa prophetic. M. Singlin, alors diacre et encore sous la direction de saint "Vincent de Paul, faisait le calechisme aux en fan is de I'liopital de la Pilie. M. Vincent allaitde temps en lemps a la Pilie, parcequ'il en etait superieur. Un jour M. Singlin, sortant de 1'eglise, apercut au fond de la cour M. Vincent qui parlait a quelqu'un. Comme il avail quelque chose a lui dire, il resta sur le perron de 1'eglise, attendant que M. Vincent se delaclidt de ceux a qui il parlait. Durant qu'il etait la, il survint une devote de M. Vincent, nommee soeur Jeanne ou sceur Caiherine. Getle fille dit a M. Singlin : Vous allendez M. Vincent ? 11 dil que oui, et elle repondit : El moi aussi. Pendant ce temps-la qui fut assez long, cette fille lui dit : Eh, mon Vieu! Monsieur, il faul bien prier Dieu pour I'Eylise, car il va s'e'lever une fjramJe persecution dans I'Egliseet il y aura du sang repandu. M. Singlin lui ayant dit : Qu'est-ce que ce sera done que cette grande persecution ? Elle repondit: Monsieur, il y aura une horrible persecution, Lous lea gens de bicn vonl elre horriblemenl persecutes. M. Singlin, qui croyait qu'il n'y avail point dans le inonde un plus grand homme de bien que M. Vincent (il y avail M. de Saint Gyran), lui dit, en le lui montrant : Helas ! ma soaur, ce saint homme-la va done elre bien persecute? Elle fit un grand soupir et lui dit . Helas I non, Monsieur. Helas I il sera des perse'culeurs... Quelque temps apres, M. Singlin fit connaissance avec M. Du "Vergier de Hauranne, et comme il Irouva en lui aulanl de piele que dans M. "Vincent et infiniment plus de science el de connaissance de la religion, ii quiUa M. Vincent et s'attacha a M. de Saint-Cyran. (Rccueil d'Ulrecht, p. 169.) Au bas de ce passage du Hemoire de Marguerite Pdncr, les 6diteurs du l&cuell ont mis celte note : On sait assez ce que les jesuites firent faire a M. \inceni au sujfit du livre de la frequenlc Communion el de celui de Jansenius... A i'egard de Porl-Royal, il ne parait pas avoir employe son credit contre ce monaslere, a qui on neporla les grands coups qu'apres sa morl. Gependanl la mere Angelique dil dans une letlre ecrile a M. Le Mailre, te 12 mars 1665, que M. Vincent decrie Port-Royal plus doucement a la verite que les jesuilus, mais que par un zeio sans science il desire autant sa

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tence : ce qu'il ne put lui refuser. Mademoiselle Pe"rier assure (dans son Memoire sur M. Singlin) que depuis le jour de la proph6tie, il ne vit plus la d6vote et n'y pensa plus. M. Le Maitre assure, au contraire, que M. Singlin vit sa devote et une Relation affirme qu'il y pensait souvent. Ghaque fois qu'il arrivait quelque 6v6nement facheux, il s'e"criait : Ma demote me 1'avaitbien dit. M. Sainte-Beuve a neglige" de mettre d'accord toutes ces plumes veridiques.

L'autre prediction est que M. de Razas nous a dit 6tant ici a Port-Royal, qu'un 'grand homme de Dieu lui avait dit qu'il s'eleverait une violente persecution dans 1'Eglise. Je ne sais, ajoute M. le Maitre, si ce n'etait pas M. Gault, 6veque de Marseille, mort en odeur de saintete", son ami intime (1)...

Arriv6 au moment ou ces sinistres prophecies vont s'accomplir, M. Fontaine s'^crie :

Par quel secret jugement Dieu permettait-il que ces hommes se donnassent taut de licence centre ceux qui le servaient avec tant de fidelite ? On meditait de les proscrire et de les ecraser, des qu'ils ne voulaient pas plier le genou devant Aman, pour faire sans discernement tout ce qu'on voulait... Eh ! quel plaisir pouvaient prendre ces hommes violents a s'etablir sur les ruiues clu Men le plus solide, a faire un malheureux trafic des ames, et a les vendre a ceux qui leur donnaient en echange une gloire passagere ! Victimes malheureuses, plus

ruine que les autres par une malice toute Tranche. Sa simplicite fatsait qu'il ne voyait poinl les consequences des mauvaises affaires dans lesquelles on 1'engageait, et c'est ainsi qu'on peul I'excuser : mais que la cour de Rome le propose en cela a imiter dans une Bulle de canonisation, c'est ce qui est intolerable, et les Parlements ont eu raison de s'elever avec force contre une pareille Bulle. - Les Messieurs ne voulaient des saints que chez eux, et des saints infiniment savants en saint Augustin et en Jansenius. Us eurent des 1'origine des prophetes, des thaumaturges. Leur nombre fut toujours croissant. Les decrets de canonisation remplissent les histoires de Port-Royal. Et la grande mere Angelique, et le grand M. Le Maitre, et tous ces grands Chretiens de race l&o 'inc, qui se moquaient du zele sans science de M. Vincent, mort viclime de son hero'ique charite, portaient sur leur poitrine un morceau de la chemise de M. de Saint-Cyrun, coinme une precieuse relique, se prosternaient sur la tombe de M de Bagnols, auxquels ils attribuaient des guerisons miraculeuses, croyaientaux propheties de soeur Catherine, en attendant que MM. des Parlements, apres s'etre <'leves contre la Bulle de canonisation de saint Vincent de Paul, vinssent a saint Medard invoquer lebienheureux diacre Paris. O butise luuiiaine ! punition de 1'orgueil ! (1) Recueil, 1. 1, p 172.

vendues elles-m6mes, ct plus foulees aux pieds par les demons, qu'ils ne foulaient les saints sous leurs pieds (1) !

Les fails ne repondent pas a ces patbeiiques images. Ces violentes persecutions, ces horribles attaques se bornerent, en ces ann6es 1656-1660, a la fermeture des Petites-Ecoles et a la dispersion momentanee des solitaires r6unis aux Champs. Encore ces mesures furent-elles ex6cut6es avec beaucoup de management. La reine-mere permit m&me a M. d'Andilly de rester au D6sert. Elle avait int6ret, disait-elle agr6ab lenient, qu'il n'abandonnat pas ses arbres, dont il lui donnait tant do beaux fruits. Oblig6 cependant de se soumettre a la sentence d'etrilqui frappait tous les penitents, ilse retira quelques jours aPomponne, oti il rec.ut bientot du cardinal Mazarin, un ordre de s'en retourner le l er mai dans sa cnere solitude, et d'y aller jouir de la pleine ouverfcure du printemps, dit M. Sainte-Beuve, qui reconnait que le cardinal mit le comblc aux proc6d6s (2). Tandis que les choses se passaient ainsi en douceur, la mere Angelique, 1'esprit plein des terribles predictions de la devote de M. Singlin, 6crivait a la reine de Pologne :

Nos ermites ne sont pas encore disperses, mais nous n'attendons que 1'heure, Notre Saint Pere I'ayant demand&e au Roi...

Le& preparatifs de notre persecution s'avancent tous les jours .- on attend du Tibre I'eau et I'ordre pour nous submerge?.

Enfin tous nos ermites sont sortis d'ici : il n'y reste plus que mon frere d'Andilly ; il faut qu'il sorte aussi... Notre Bailee a ete vraiment une vallee de larmes...

Elle ecrivait aussi a M. Le Maitre :

Mon frere d'Andilly, qui etait demeure le dernier et qui semblail etre exempt d'une obeissance si rude, part aujourd'hui... Nous verron.s un jour en 1'autre monde, et peut-etre encore en celui-ci, une partic des causes que Dieu a cues de laisser opprimer ses serviteurs et en apparence la verite meme... (3).

Ne nous batons pas de meler nos larmes a celle de tous ces saints foules aux pieds ; voici M. de Pontcbateau qui nous

(1) Fontaine, Memoires, t. Ill, p. 281.

(2) Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I If, p. 106. (2) Recueil d'fflrccht, p. 232.

oblige a rire, en nous racontant comment ses amis savaient pratiquer I' equivoque maudite et ses detours burlesquement pieux. Le lieutenant civil Daubray vint a Port-Royal des Champs, cle la part du roi, voir si les solitaires s'6taient retire's. II alia d'abord a la ferme d'en hautappelee les Granges. II trouva les logements vides et seulement M. Charles qtii avait soin du labourage. Ce laboureur etait Messire Charles Du Chemiiij pre"tre du diocese d'Amiens. Quelque chose de fort extraordinaire, dit le Necrologe, 1'avait conduit a Port-Royal, en 1648, a 1'age de trente ans; une femme qu'il avait assisted a la mort, et pres de laquelle il veillait, lui avait paru tout en feu. II vit dans ce phe"nomene un avertissement miraculeux, un signe de son indignite comme prtre. II passa trente-huit ans dans la penitence, sans jamais dire la sainte messe et toujours occupS aux plus rudes travaux de la campagne, que Dieu benit abondamment, remarquent nos Messieurs, depuis que son serviteur en eut pris soin (1). II ne sortit qu'une fois de sa retraite pour aller recueillir 1'heritage de son pere. Ce fut ce serviteur de Dieu que le lieutenant civil rencontra d'abord aux Granges. II 1'interrogea pendant deux heures et demie, le prenant pour un bon paysan. M. Charles joua son personnage de menager & merveille, feignant d'etre ce qu'il n'e"tait pas. Gomme on lui demandait entre autres choses ce qu'on apprenait a ces petits Messieurs, il r6pondit : Est-ce que je seals ca, Monsieuao. I disont quaprenons I'humanite. Les maitres i tourmenlont bian ess pauvres enfants ; i son alle's promener: i en out bian besoin, Le lieutenant civil lui demanda encore ou etait rimprimerie. Le bonhomme repondit qu'il ne connaissait point de soaur de ce nom-la dans la maison. M. Daubray lui dit alors : Oil sont les presses ? II le mena tout dou cement au pressoir. Hii.vigneron qui futquestionne" apresle laboureur repondit avec autant de since>it6. L'interrogatoire fini, le lieutenant civil lui dit : Bonhomme mettras-tu bien-la ton nom, il re"pliqua : Monsieux, je sommes plus accoutume a tenir une beche q,u une plume. Sur quoi le magistrat repartit : Fais comme tu pourras. Ce vigneron qui ne savait pas tenir une plume, 6tait M. Bouilli, chanoine d'Abbeville. II n'avait

(1) Suinle-Beuve, Porl-Hoyal, t. Ill, p. 130. Supplement au Necrologe, p. 538.

pas trouvE que ce fut assez de se dEpouiller de son bien en le donnant au monastere des Champs, dit le Supplement au NEcrologe ; il se donna encore lui-meme, employant ses soins, ses forces et son travail pour le service de la maison, pendant vingt et un ans, avec une charitE et une humilitE qui out EdifiE tous ceux qui 1'ont connu. II faisait son occupation de prendre soin du jardin polager et de la vigne qui y Etait jointe. G'etait 1'ami intime du tendre M. Fontaine, lequel lui demandait souvent, en lui voyant son pelit juste qui lui allait jusqu'aux reins, et qui Etait d'un mEchant droguet, ou Etaient ses belles soutanes de soie etsi trainantes d'autrefois (1).

Pendant qu'aux Granges se jouaient ces petites pieces jansenisies, Pascal, Ecrivant la grandc Iragi-comedie (i), les Provinciales, faisait dire au Pere casuiste : Je veux maintenant vous parler des facilitEs que nous avons apportEes pour faire Eviter les pEchEs dans les conversations et dans les intrigues du monde. Une chose des plus embarrassantes qui s'y trouve, est d'Eviter le mensonge, et surtout quand on voudrait bien faire accroire une chose fausse. G'est a quoi sert admirablement notre doctrine des Equivoques, par laquelle il estpermis d'user de termes ambigus, en les faisanl entendre en un autre sens qu'on les entend soi-m&me, comme dit Sanchez. Je sais cela, mon Pere, lui dis-je. Nous 1'avons tant public", continua-t-il, qu'a la fin tout le monde en est instruit (memo a Port-Royal}. Mais savez-vous bien comment il faut faire, quand on ne trouve point de mots Equivoques ? Non, mon Pere (3). Eh ! Monsieur Pascal, vos amis venaient de vous 1'apprendre ; MM. Charles et Bouilli savaient Sanchez aussi bien que le bon Pere et pratiquaient mieux que lui la doctrine que vous lui faites attribuer au celebre docteur. En ve"rite", Monsieur, qui pourra voir sans rire la maniere dont vous jouez votre Iragi-comedie ?

La visite du lieutenant civil causa de grandes alarmes ^ Port Royal. Mais un heureux 6v6nement vint apporter une consolation ineffable, pour parler le langage emu de M. Fontaine, aux serviteurs et aux servantes de Dieu. Port-Royal avait un excellent ami, qui. Etait M. de la Poterie, un eccle"-

(1) Fontaine, Memoires, t. IV, p. 96.

(2) Expressions de M. Sainte-Beuve.

(3) Provinciates, lettre ix.

siastique de condition et de pi6te", fort de>ot aux saintes reliques. Entre celles qu'il avait recueillies avec grand soin, il pretendait avoir une des Opines de la couronne de Notre-Seigneur. II 1'avait pr6t6e aux Carm61ites du faubourg Saint- Jacques, qui 1'avaient port6e en procession dans leur maison. Les religieuses de Port-Royal, toucb6es de la meme devotion, avaient aussi demande a la voir, et elle leur fut port6e le 24 mars 1656. Ge jour-la qui se trouvait le vendredi de la troisierne semaine du Carme, on chantait a 1'intro'it de la messe ces paroles du psaume LXXXV : Fac mecum signum in bonum.... Seigneur faites e"clater un prodige en ma faveur, afin que mes ennemis le voyent et soient confondus; qu'ils voyent, mon Dieu, que vous m'avez secouru et que vous m'avez consoled On placja le reliquaire sur un petit autel centre la grille du chreur, ou, apres vepres, toute la communaut6 vint le baiser, les religieuses professes les premieres, ensuite les novices et les pensionnaires. Parmi celles-ci 6tait une niece de Pascal, Marguerite P6rier. Elle souffrait depuis plus de quatre ans d'unefistule lacrymale qni suppurait. Quand ce fut a son tour de ve"n6rer la Sainte Epine, la maitresse des pensionnaires, qui tenait entre ses mains le reliquaire de peur que les enfanls 1'eussent fait tomber, lui dit : Ma fille, priez pour votre ceil, et en meme temps elle lui appliqua la sainte relique sur la partie malade. Apres la c6remonie, la petite Marguerite ne fut pas plutot dans sa chambre, qu'elle dit a sa compagne : Ma soeur, je n'ai plus de mal, la Sainte Epine m'a gue"rie. Evidemment, Dieu sortait de son secret pour faire connaitre 1'innocence de Port-Royal (1), ou les miracles arrivent toujours a propos.

Gette gue"rison miraculeuse fit bientot grand bruit. Des m6decins et des chirurgiens la constaterent ; les vicaires g6n6raux de Paris la d6clarerent authentique apres information. Jo me garderais bien de dire, comme Gui Patin, qu'il n'est pas difficile de de'couvrir les ficelles de ces approbateurs de miracles, qu'il 6tait loin d'estimer, ainsi que le faisaient nos Messieurs, les -plus grands homines du siecle (2). M. Sainte-

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